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  • En marche ?… Arrière !…

    En marche ?… Arrière !…

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 20 septembre 2017, dans France - La une - Politique

    Le masque – enfin ! – est tombé. Macron, ce n’est pas « ni la droite, ni la gauche » (comme les fascistes d’antan) ; pas plus que « et la droite, et la gauche », mais la droite point barre. Et, sur le plan économique, non point la droite, mais bien l’extrême droite, le libéralisme extrême et triomphant… Libération, le 1er septembre dernier, faisait sa Une avec une photo de notre petit Jupiter serrant amoureusement la main du patron des patrons, et entre les deux compères un gros titre, parodiant, au choix, les Charlots ou François Ruffin : « merci Macron ! ».

    En effet, Gattaz a plein de raisons d’être reconnaissant. Qu’on en juge : plafonnement des indemnités en cas de licenciement ; inversion des normes – le point le plus contesté de la loi El Khomry – chaque entreprise pouvant, grâce à des accords internes, « bricoler » son propre droit du travail, en vertu de pactes léonins passés entre l’entrepreneur et des représentants – pas forcément syndiqués – des salariés ; enfin (mais la liste n’est pas close), appréciation de la santé d’une multinationale sur le seul bilan de sa filiale française. En clair, une firme, florissante sur le plan mondial et qui veut « dégraisser » en France pour maximaliser ses profits, pourra le faire en toute quiétude…

    Mais avec « Jupi » (l’abréviation sied mieux à la – petite – envergure du personnage), la préférence patronale s’accompagne d’un mépris d’airain. Le vendredi 8 septembre, n’a-t-il pas déclaré, à Athènes : « La France n’est pas un pays qui se réforme », ajoutant pour faire bonne mesure qu’il ne céderait « rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Réponse immédiate des cortèges de manifestants du 12 septembre, qui ont rassemblé au minimum 200.000 personnes : « Les fainéants en marche ! », « Plutôt fainéant que dirigeant », ou encore « Aide-soignante épuisée, mais pas fainéante ».

    Jupi a tout bonnement embrayé sur les politiques d’austérité, recommandées par le FMI, la Commission européenne et Angela Merkel ; et ce alors même que Edouard Philippe admettait que « le droit du travail n’est pas le principal facteur du chômage ». Il s’agit en réalité de mesures à visée purement psychologique, destinées à satisfaire les employeurs et à attirer les investisseurs. La « flexi-sécurité » scandinave s’est vue amputée de son second membre.

    L’état de grâce a ainsi pris fin. La flagrante imposture du changement – évidente dès le début, mais qui a néanmoins berné tant de crédules naïfs – laisse la place à un oxymore divertissant par son ridicule : le libéralisme dirigiste. Macron n’a pas hésité à chausser les bottes du jacobinisme pour imposer son laissez-faire social. Il charge, ordonnances à l’appui, pour aller plus vite.

    Schumpetérien assumé, il régule pourtant la dérégulation. Il organise non le progrès mais la régression ; il planifie non une avancée mais un rétropédalage…

    Cependant politiquement tout se paiera. Dès les inévitables soubresauts de la rue, la droite « constructive » le lâchera, les socialistes ralliés aussi. Sa majorité amateuriste et dilettante s’ébrouera tel un essaim de moineaux affolés.

    Restera Jupi seul face à la colère d’un peuple trompé. Le petit roi sera alors tout nu…

  • Jean-Luc Mélenchon est-il de gauche ?

    Jean-Luc Mélenchon est-il de gauche ?

    Ecrit par Jean-Luc Lamouché, le 20 septembre 2017, dans France - La une - Politique

    Ceux qui qualifient Jean-Luc Mélenchon comme étant le chef français de « la gauche radicale », ou de « la gauche de la gauche », ou encore de « l’extrême gauche », se trompent en très grande partie, en tout cas à mon avis. Je vais donc tenter dans cette chronique,  plutôt spécialisé – par mon enseignement antérieur, mes conférences, et d’autres activités – dans le domaine de l’Histoire contemporaine (depuis 1789), et notamment en ce qui concerne l’Histoire immédiate (liant l’Histoire et l’Actualité), de le démontrer. Il va de soi que je ferai le maximum pour essayer d’être le plus honnête possible sur le plan intellectuel, même si je suis moi aussi – comme vous toutes et vous tous – un citoyen, et que, dans ces conditions, je ne puis vous assurer d’une totale objectivité, un concept qui n’existe d’ailleurs pas, car étant soit chimérique, soit hypocrite.

    Faisons très attention à ne pas caricaturer, car il y a en effet, incontestablement, dans l’idéologie de Jean-Luc Mélenchon, un certain nombre d’éléments qui sont liés à ce qu’était le socialisme marxiste orthodoxe français depuis Jules Guesde à la fin du XIXe siècle (et non celui, humaniste et réformiste, de Jean Jaurès), et aussi le communisme de Vladimir Ilitch Lénine et celui de Léon Trotski, etc. Je voudrais préciser avant toute chose qu’il ne faut pas mélanger l’idéologie personnelle de Jean-Luc Mélenchon avec celle d’une partie importante des Insoumis, même si une majorité d’entre eux ont été subjugués plus ou moins inconsciemment par la personnalité de celui qui est devenu un peu comme une sorte de « gourou » aux yeux de ses « fans » ; pensons ainsi, sur ordre de Jean-Luc Mélenchon lui-même, à la mise en place d’une chaîne YouTube (« pour ne pas avoir à répondre aux journalistes », dixit), aux meetings de l’entre-soi, et à l’hologramme, tout ceci pour la dernière campagne électorale de 2017.

    Prenons des exemples de cette radicalité « socialo-communiste » (au sens large de ces termes) classique, de type marxiste, que l’on peut trouver dans le mélenchonisme. En premier lieu, on a, en son cœur, un anticapitalisme radical et même relativement jusqu’au-boutiste (mais que l’on retrouve aussi dans le Front National de Marine Le Pen, au niveau de la tendance « sociale » qui s’est organisée autour de Florian Philippot). En second lieu, il faut rappeler le principal slogan lancé par Jean-Luc Mélenchon depuis au moins 2012 : « La révolution par les urnes » ; une « révolution » qui se structurerait immanquablement – comme au Venezuela de Nicolas Maduro – par la réunion d’une « Constituante », aboutissant à la mise en place d’un nouveau régime (appelé la « VIème République »). En troisième lieu, on trouve chez Jean-Luc Mélenchon la volonté de générer des dépenses tous azimuts, ceci en rapport avec une relance par la seule consommation (comme François Mitterrand entre 1981 et 1982), donc sans rapport avec celle par l’offre ; ce qui risquerait de la rendre très problématique au niveau des aspects éventuellement positifs de ses résultats économiques et sociaux. En somme, le chef des Insoumis propose une politique de type néo-keynésienne extrêmement traditionnelle et qui fut l’une des grandes caractéristiques du socialisme français et des gauches hexagonales et européennes, en gros de 1945 jusqu’aux conséquences de la crise économique, avec le premier choc pétrolier en 1973, puis le second en 1979 ; tout ceci étant mâtiné d’une certaine dose de marxisme-léninisme plus ou moins archaïque.

  • Le temps de l’exil portugais (1926-1974)

    Le temps de l’exil portugais (1926-1974)

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 20 septembre 2017, dans La une - Histoire

                            « Quand la patrie que nous avons nous fait défaut

                                 Même la voix de la mer devient exil

                                 Et la lumière autour de nous forme des grilles »

                                (Sofia de Mello Breyner Andresen, Exil)

     

    Les éditions Riveneuve Continents proposent avec leur revue thématique, animée par des collectifs de haut niveau, des voyages méritant plus que le détour.

    Ce numéro-ci s’inscrit dans la série : exils et migrations ibériques au XXème siècle, dont le précédent opus (15) cernait les « cultures de l’exil » tandis qu’un plus ancien (2) abordait « travail et politique migratoire ». Ce numéro d’hiver 16/17 se révèle une mine d’informations – et de recensé de sources – sur l’exil portugais en France, Espagne, Afrique du Nord, laissant de côté celui qui, naturellement, allait de tous temps vers les rives brésiliennes, le grand frère historique, culturel, linguistique. Ce temps d’exil s’ouvre avec l’installation de la plus longue dictature européenne, celle de Salazar, en Mai 1926, installant l’« Etat nouveau », suivie de celle de Caetano, à partir de 1968, et se ferme sur la date de 1974, Révolution des Œillets portée par les capitaines d’Avril.

    Un demi-siècle d’histoire portugaise, une des plus sombres, sous la botte de ceux qui voulaient faire vivre les représentations d’un Portugal stéréotypé à travers le « viver habituelmente » (vivre habituellement). Il s’agissait de protéger un monde paysan archaïque, mais qu’on voulait mythique, de refuser tout changement d’un Portugal vieux de huit siècles, pluri-continental, donc impérial, de faire vivre la population dans la répression calibrée, la peur, le népotisme, et de contraindre de facto une partie du peuple à l’exil.

    Se souvient-on encore aujourd’hui « des 120 familles tenant le commerce et la banque, dans un pays où la sécurité sociale n’existait pas… ». La PIDE, police politique de sinistre mémoire, décapitait sans fin le monde enseignant et intellectuel ; les professeurs étant démis sans autre forme de procès, la censure bâillonnait la presse et s’attaquait jusqu’à la recherche scientifique, tandis que les prisons du régime, dont le fort de Peniche, plus grande prison politique du pays, regorgeaient. Est-il besoin de rappeler que les oppositions n’existaient plus que dehors, où, par ailleurs, partout en Europe, les filets du Salazarisme demeuraient dangereusement tendus. C’était – là aussi – « un temps déraisonnable où l’on a mis les morts à table », aurait dit Aragon.

    L’exil s’imposa pour nombre de ces intellectuels, politiques, syndicalistes, une partie notoire de leur vie fut en cet autre Portugal posé ailleurs que chez lui. Exil mélangé, mêlé, à l’exil économique, dont les racines plongent également dans les mécanismes de la dictature. Entre 1957 et 1974, un million et demi de Portugais quittent leur pays, émigration dirigée dorénavant surtout vers l’Europe, 900.000 pour la seule France, largement clandestine – « à salto » – qui du coup, pour la période, donne au Portugal l’étrange visage d’un pays – le seul en Europe – qui perd sévèrement de la population. Mélange entre ces pauvres qui recherchent par exemple en France les retombées des Trente glorieuses, fuient la dictature et son poids quotidien, et plus tard veulent éviter de participer aux guerres coloniales africaines où se débattait – le dernier en Europe – le Portugal. Avril est bien né en Afrique, ce livre nous le rappelle.

    Dans les articles, charnus, documentés, pilotés par des chercheurs de haut niveau en Histoire, tous universitaires de renom, plusieurs retiendront l’attention du lecteur béotien ou moins : ainsi « une vision commune du républicanisme ; coopération entre exilés portugais et républicains espagnols de 31 à 39 », combats autour d’un idéal républicain, laïc, anticlérical, socialiste et maçon. Ces coups de main à la jeune république espagnole du Frente Popular, qui tournent le dos à des siècles de divergences notoires entre les deux territoires de la péninsule ibérique, firent entrer en Espagne l’exil politique portugais en quête de « reviralho » (pour un retour à la république d’avant Salazar). Sonnant le début de la présence portugaise aux côtés des républicains espagnols, tout au long de la guerre civile. Un autre article éclaire les « solidarités antifascistes pendant la guerre d’Espagne, en cernant le périple méditerranéen de Roberto de Melo Queiroz ». Homme de confiance du leader républicain Afonso Costa, ancien président du conseil, voulant étendre la lutte antifasciste au-delà du cercle occupé par les seuls Communistes. Queiroz est ainsi amené à œuvrer dans les territoires de l’exil portugais, entre république espagnole en guerre, Front Populaire français, Maroc, très utilisé par sa situation géopolitique.

  • Tout autre chose que la nuit -2 -

    Tout autre chose que la nuit -2 -

    Ecrit par Joëlle Petillot, le 20 septembre 2017, dans La une - Ecrits

    Il est bien, dans son premier été d’homme, Emmanuel. Quand la femme pâle revient, il entrouvre les yeux. Elle lui prend la main, le poignet, se penche un peu. Quand son visage est assez près, il la regarde, dit simplement : « Laissez-moi ».

    Elle lui sourit : « OK », vérifie la perfusion, tripote quelque chose sur la table de chevet.  Elle sort, il n’a pas réalisé qu’il s’endort. Aucune importance, il est retourné là-bas.

    Quand il se réveille le jour a baissé. Il a demandé les volets ouverts quelle que soit l’heure, même la nuit. Tant que l’obscurité est celle d’un vivant, aucune raison de s’en priver. Il sait aussi qu’il lui en reste, de cette nuit à venir. C’est à l’aube qu’on prend le Train pour Nulle part. La femme pâle vaque dans la maison, il entend son pas, des voix étouffées. Le mot qui lui vient à l’esprit, à peine un œil jeté au crépuscule dehors est « deuxième ». Deuxième quoi ?

    Caprice de la mémoire, mais il ne dure pas. Deuxième-premier. Celui-ci non plus n’était pas banal. « Un premier baiser entre deux personnes consentante ne l’est jamais » lui dirait sa compagne, avec raison comme trop souvent, ce qui n’a pas peu contribué à leur tendre éloignement. « Deuxième ». Ça vient, pense-t-il et il s’entend sourire. Comme il s’entend dormir, attendre, penser. À certain stade de faiblesse, on ne se voit plus. Les gestes les plus légers se font bruit transparent. Celui du sourire est un froissement dans l’ombre.

    Classe de troisième, collège… ?  Blanc. Aucune importance.

    Ses quatorze années fraîches se râpent au premier rasoir, car il se rase, et n’en éprouve aucune fierté. Il gomme un duvet qui poussé aurait la grâce d’un poireau et l’efface pour éviter ça. Mais le reste de la peau est diaphane et le rasoir ne l’arrange pas.

    Elle est minable en maths, s’en fout. Il y a en elle une liberté dansante qui l’attire, aussi parce qu’elle est redoublante, plus âgée, métisse, et qu’elle le regarde avec une sorte de voracité. Elle a des lèvres charnues, presque trop. Parfois le traverse l’idée que l’embrasser doit être accompagné de rebond, comme tomber tête première sur un édredon. Son regard, bizarrement, prend la lumière de la bouche, pas le contraire. Il y a une avidité dans les contours… s’emparer de ses lèvres doit relever de la dévoration. Il a une faim de jeune homme, une faim d’adolescent subjugué, une faim de toutes les diablesses. Cette Fille à la Bouche dont il a oublié le nom, elle le brûle de sa peau dorée, de ses dents immaculées, de ses yeux bruns clairs qui  ne regardent pas mais mangent la vie autour, sans mâcher.

    Il y eut un genre de raout bruxellois, voyage de fin d’année en Belgique, d’ailleurs, c’était Bruges et non Bruxelles, voilà que des choses lui reviennent. Ce parc avec des arbres étranges, dont deux ou trois au tronc énormes, et entièrement creux. Les copains rentrent, sortent, s’abritent dessous, parfois seuls, parfois à deux. Il repère le plus large, le plus incurvé aussi. Il la cherche du regard, elle n’est jamais loin, s’il était plus sûr de lui il dirait qu’elle le colle, mais n’ose pas y penser ce qui signifie qu’il ne pense qu’à ça. Deux filles de sa classe, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, d’où ça lui vient, ça, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, sortent de l’arbre creux en riant comme des baleines, il les entend dire qu’on peut se faire sa piaule, là-dedans.

    Tout va très vite. Elle est juste à côté de lui, il prend sa main et court en trois enjambées, elle ne retire pas sa main et tous les deux s’engouffrent sous le toit d’écorces. A l’intérieur git une odeur de terre, d’humidité, la délicatesse d’un pourrissement. Le bois les contient comme une cane serre ses petits, un oiseau de bois sans aile qui les enrobe d’un murmure, les branches dehors s’agitent, ça a quelque chose de marin, ce bruit de feuillée qui vire, un chant d’été moussu d’écume ; Peut-être le premier-premier, un peu du sel de son écho aux abords du deuxième-premier…

    Qui n’a pas lieu. Enfin, pas comme il l’attendait. 

     

  • KI-C-KI

    KI-C-KI

    Ecrit par Gilberte Benayoun, le 20 septembre 2017, dans La une - Littérature

    Un ki-c-ki (?) – tellement identifiable – d’une œuvre qui me tient à cœur, car c’est ce livre, lu il y a bien longtemps, qui m’a mis l’eau à la bouche, et a suscité chez moi l’irrésistible désir de dévorer une grande partie de l’œuvre de cette grande dame, une des mes auteures « chouchou » – et dirai-je, une des plus importantes du vingtième siècle – dont je suis « tombée amoureuse »… comme on tombe amoureux, très tôt, de la littérature, et de toute grande œuvre littéraire…

     

    Extraits :

    « Le soir tombait vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu’ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet ce dont mouraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam, cernée d’un côté par la mer de Chine – que la mère d’ailleurs s’obstinait à nommer Pacifique, « mer de Chine » ayant à ses yeux quelque chose de provincial, et parce que jeune, c’était à l’océan Pacifique qu’elle avait rapporté ses rêves, et non à aucune des petites mers qui compliquent inutilement les choses – et murée vers l’Est par la très longue chaîne qui longeait la côte depuis très haut dans le continent asiatique, suivant une courbe descendante jusqu’au golfe de Siam où elle se noyait et réapparaissait encore en une multitude d’îles de plus en plus petites, mais toutes pareillement gonflées de la même sombre forêt tropicale, ce dont ils mouraient, ce n’était pas des tigres, c’était de la faim. La piste traversait l’étroite plaine dans toute sa longueur. Elle avait été faite en principe pour drainer les richesses futures de la plaine jusqu’à Ram, mais la plaine était tellement misérable qu’elle n’avait guère d’autres richesses que ses enfants aux bouches roses toujours ouvertes sur leur faim. Alors la piste ne servait en fait qu’aux chasseurs, qui ne faisaient que passer, et aux enfants, qui s’y rassemblaient en meutes affamées et joueuses : la faim n’empêche pas les enfants de jouer ».

    (…)

  • Le nouveau paysage de la droite « classique »

    Le nouveau paysage de la droite « classique »

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 13 septembre 2017, dans France - La une - Politique

    Le séisme « macronien » a certes fait exploser en vol le PS, mais la droite non – encore ! – lepéniste s’est éparpillée « façon puzzle »…

    Il y a d’abord les ralliés, qui s’intitulent eux-mêmes, de manière euphémique, les « constructifs », et que d’aucuns appellent les « destructifs ». 35 députés, emmenés par Thierry Solère, ancien porte-parole de François Fillon, qui laissa tomber celui-ci quand il maintint sa candidature alors qu’il avait pourtant juré ses grands dieux qu’il jetterait l’éponge en cas de mise en examen. 12 d’entre eux ont voté la confiance à Edouard Philippe, les autres s’abstenant.

    Leur credo ? « Nous, élus de la droite et du centre, avons décidé de travailler de façon constructive, libre et responsable avec le gouvernement. Ensemble nous voulons que la France réussisse sa modernisation pour ne plus perdre de temps et adapter enfin notre pays à un monde en perpétuelle mutation. Nous espérons transcender durablement les vieux clivages politiques, moderniser l’action publique et retisser le lien de confiance indispensable entre le citoyen et l’élu, tant nous sommes persuadés qu’il est crucial de régénérer notre vie démocratique ». Il faut dire que l’action centro-libérale du nouveau gouvernement les y aide. Mais, dans ce cas, pourquoi, tout bonnement, ne pas intégrer, avec armes et bagages, la République En Marche ?

    Il y a surtout Laurent Wauquiez, candidat quasi investi – et seul en lice – à la présidence de LR, lors de son prochain congrès qui se tiendra en décembre. Son orientation ? A droite toute ! « Etre de droite n’est pas une maladie honteuse », avait-il affirmé dans une interview au Monde le 13 juillet dernier. On le soupçonne d’être un sous-marin de Sarkozy dont il revendique l’héritage, « pour moi, c’est le modèle », avait-il proclamé. Il effarouche les plus modérés, tel Xavier Bertrand, qui constata, dans un entretien au JDD : « il court après l’extrême droite ».

    Alors Wauquiez, un « bébé Buisson » ? Il a rompu avec un long compagnonnage très « buissonnier » lors de l’affaire des écoutes des conversations élyséennes. Il a, à cette occasion, dit de Buisson, sur BFM-TV : « c’était quelqu’un qui était dans les équipes de 2007, qui a trahi Nicolas Sarkozy. Dans ce livre (N.B. La cause du peuple), c’est la haine qui l’a emporté sur la vérité ».

    Mais il a pris pour conseiller l’un des fils spirituels de Buisson, Guillaume Peltier, créateur du courant La France Forte. « La droite de Peltier, écrit Renaud Dély, dans son livre La Droite brune, UMP-FN, c’est celle des hussards, celle qui prend des risques pour s’affirmer. D’ailleurs, en élève consciencieux de la droite « buissonnière », Peltier n’en finit pas de réciter les leçons de son gourou. Un gourou même après la défaite. Si Nicolas Sarkozy n’avait pas mené une telle campagne, il en est sûr, Marine Le Pen aurait atteint 25% des voix au premier tour et le chef de l’état ne se serait pas qualifié pour le second ». Avec Wauquiez à la manœuvre, le rêve de Buisson a des chances de se réaliser : bâtir une union des droites, à l’instar de ce qui avait uni socialistes et communistes à l’époque du programme commun…

  • Levothyrox, le labo et l’armée des otages

    Levothyrox, le labo et l’armée des otages

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 13 septembre 2017, dans La une - Actualité - Société

    La bête ne tuera pas, comme le Médiator de sinistre mémoire, se contentera de mettre dans l’inconfort force 10, d’heure en heure et jusqu’à quand, pas mal de gens dans les millions (3) d’utilisateurs du correcteur thyroïdien. Presque rien, presque tout, selon que vous appartenez ou non à l’armée des otages du problème qui raffutent dans tous les médias ces jours-ci.

    Sire Levothyrox, qu’on peut nommer tel un monarque, vu qu’il trône seul en son rayon médicamenteux. Seul, en compagnie de son père, le laboratoire Merck Serono, de Lyon, seul aussi à fabriquer de telles pilules – le(s) concurrent(s), on voit pas… otages bien en main, allez ! disons seulement patients captifs dont Levothyrox-Merck démarre et finit l’alphabet… Mais que serait Sire Merck sans les consommateurs de sa pilule, écrirait n’importe quel écrivain public d’antan.

    Affaire de solitude, donc – mot que vous avez le droit impératif de traduire illico par monopole (essayez donc de mendier dans vos officines autre chose que Levothyrox !), – de silence au fond des locaux impeccables et quasi futuristes de ces grands labos pharmaceutiques, gloire de notre industrie, en passe de devenir intouchables ; de dysfonctionnement sanitaire, pour autant, au bout. Que de (s) dans la chose… seul à manquer, peut-être, celui de santé ?

    Le petit cachet blanc ; goût insipide, molécule essentiellement iodée, que l’on prend – que je prends – chaque matin, compense le dysfonctionnement (ou l’ablation totale ou partielle) d’un tout petit organe à la forme presque jolie de papillon à la base du cou : la thyroïde. Si petite qu’on en viendrait à négliger sa présence ; rien, à comparer, d’un poumon, d’un foie, alors d’un cœur, n’en parlons même pas ! Et pourtant, ce micro robinet de poupée, goutte à goutte, distille rien moins que l’équilibre. Il régule et sans lui, on est mal, soit excité à n’en plus finir – dysfonctionnement hyper, soit épuisé à ne plus pouvoir se lever – hypo, en ce cas. Je fais trop vite à l’évidence, mais le gamin de 10 ans qui me lit ne manquera pas de laisser tomber ce « mince, c’est embêtant ça ! » qui comme tout ce que saisissent les enfants, n’est pas loin d’une certaine vérité.

    Jusqu’à la fin de l’hiver dernier, notre armée de dopés au Levothyrox, tous dosages confondus, était quasi inconnue, car, bon an mal an, « corrigée ». Progressivement, montèrent alors de loin en loin des plaintes argumentées : qui perdait ses cheveux, qui voguait de vertiges en nausées, qui se réveillait dans les crampes, qui était épuisé, perdait le sommeil, et j’en passe. Pour ma part, la fatigue ressentie était d’une intensité et d’une nature telle, que, presque naturellement, elle me renvoyait au souvenir de l’état d’hypothyroïdie que j’avais traversé avant « mon dosage ». Mais, comme les autres « nouveaulevothyroxés », d’autres causes firent alors office de présumés coupables, cachant le papillon et sa nouvelle boîte bleue ; nous vivions depuis si longtemps en compagnie du petit cachet blanc !

    L’info finit pourtant par passer le bout du nez – articles, brèves, bouche à oreille, reportages : le labo avait modifié – presque rien, se défendit-il – un excipient de son médicament (remplaçant le lactose pas toujours toléré). Presque rien, et pour certains, quasiment tout. « Notre » Levothyrox était changé, aux marges, certes, mais changé. Or, dans ce domaine des régulateurs, un rien, une tête d’épingle peut – pas forcément chez tout le monde – perturber grandement l’organisme. Exit donc, la réponse cinglante et inqualifiable du labo monopolistique : « les effets secondaires évoqués sont imaginaires ». Assorti d’un revers de main méprisant : « les plaignants se montent le coup via les pétitions internet »(la principale atteignant à ce jour, sous le patronage de l’association des déficitaires thyroïdiens, le nombre infime de plus de 200.000 signatures).

     

  • L’Atalante de Jean Vigo

    L’Atalante de Jean Vigo

    Ecrit par Sabine Vaillant, le 13 septembre 2017, dans La une - Cinéma

    L’Atalantes’est ancrée à La Cinémathèque française l’espace d’un week-end dévoilant l’œuvre restaurée au plus près du film terminé de Jean Vigo. Cette 3ème restauration issue d’un long travail (1) d’archives, de recherche, de technique et des documents de Luce Vigo, donne à voir le processus de travail du réalisateur. Les éléments ajoutés lors de la restauration d’Henri Langlois ont été retirés. Nicolas Seydoux, président du conseil de surveillance de Gaumont, espère qu’avec la technique la suppression des chuintements de la bande son sera effectived’ici la prochaine décennie.

    L’Atalante (2), 1934, 89 min, 35 mm, 4K, avec Michel Simon (Jules), Jean Dasté (Jean), Dita Parlo (Juliette).

    Juliette,fille de maraîchers, épouse Jean, le marinier. A peine la cérémonie terminée, ils embarquent sur la péniche. La vie sur l’eau s’organise avec le père Jules, second du bateau, ses chats et le jeune mousse. Juliette rêve de voir enfin Paris mais le travail prime. En attendant, Jean l’emmène dans un bal où ses yeux brillent de joie devant le démonstratif camelot déballant sa marchandise. Ce n’est pas du goût de Jean. Ils quittent la fête. De retour sur le navire, l’ambiance est à la dispute. Jean sort laissant Juliette seule. Elle réalise son rêve en se rendant à Paris. Trouvant le nid vide, Jeandécide de larguer les amarres.

    L’Atalantede Jean Vigo, une belle histoire d’amour où l’eau porte le bateau et ses occupants à travers les paysages, l’univers des mariniers mais plus encore. L’eau, vecteur durêve, porteuse de poésie, flux de l’imaginaire, devient l’élément qui unit Juliette et Jean scellant leurs retrouvailles sur des images sublimes. L’Atalante,un film magnifique, à la belle musique, porteur des précieux cristaux du Cinéma avec Jules, marinier bougon aux manières rustres se révélantpsychologue, connaisseur des cultures du monde.

     

    (1) Supervisé par Bernard Eisenschitz, historien

    (2)Film restauré en 4Ken 2017 par Gaumont, avec la collaboration de La Cinémathèque française et The Film Foundation, avec le soutien du CNC, aux laboratoires de L’Immagine Ritrovata etL’Image Retrouvée.

     

    Jean Vigo (1905-1934) :

    L’Atalante, 1934, 25 min,Musique de Maurice Jaubert

    Zéro de conduite, 1933, 44 min

    La Natation, par Jean Taris Champion de France, 1931

    À propos de Nice, 1929, 25 min

    Autour de Jean Vigo :

    Luce, A propos de Jean Vigo, Leïla Férault-Lévy,2016, 67 min

    Tournage D’Hiver (L’Atalante-Rushes et Chutes)de Jean Vigo, France, 1934-2017, 66 min

  • IFRI, Politique étrangère, été 2017 ; la chasse aux idées reçues

    IFRI, Politique étrangère, été 2017 ; la chasse aux idées reçues

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 13 septembre 2017, dans Monde - La une - Politique

    Inattendu, peut-être, ce regard sur la revue de PE de l’IFRI, cet été, mais bien réel. Que d’idées reçues, en effet, toutes faites et boulonnées, dans nos représentations, et en géopolitique, pas moins qu’ailleurs ! Le propre des chercheurs étant de les désigner et de tenter de les redresser. Dans ce numéro, la pêche est particulièrement bonne pour les lieux où stagnent les idées reçues, et réjouissants, leur déboulonnage et, sans doute, la saine déstabilisation qui suit, seule capable de faire avancer notre regard sur le monde, première mission que se donne l’IFRI.

    Le sujet principal, ASEAN ; 50 ans d’une expérience singulière, est un nid d’idées reçues, notamment par sa situation périphérique dans les informations quotidiennes que nous utilisons, et, par ces monceaux d’ignorance, ces lacunes, et autres trous d’ombre, dans « notre » géopolitique personnelle, se révélant reléguée à un « quelque chose d’uni, aux bords de la grande Chine ». Fondée en 1967, l’ASEAN, allie Indonésie, Malaisie, Singapour, Philippines, Thaïlande, Brunei, Viet Nam, Laos, Birmanie, Cambodge, unis en cercles progressifs. Union d’Asie du sud-est, à la fois comparable, au premier regard du moins, à notre Union Européenne, et tellement différente – parallèle pédagogique énoncé dès l’introduction. On a là une marche discrète et continue, des « procédures et institutions légères, sans gouvernement central, ni fantasme d’unification politique » ; l’idée reçue chez nous étant – là, comme ailleurs, mais là, significativement – de penser tout à notre aulne, que nos analyses, procédures et même difficultés sont modélisables à l’infini. Or, si l’ASEAN sera demain bien obligée de marcher différemment avec l’émergence chinoise et son poids, l’IFRI rappelle à notre point de vue européen que « le monde est tout humain, mais nous ne sommes pas toute l’humanité ». Cinq forts articles devraient participer à « nous caler » le regard, sur cette fondamentale partie du monde.

    La rubrique Contrechamps s’attaque avec deux articles essentiels à l’Union européenne, particulièrement :« Zone Euro : sous les dettes, la croissance ? ». Crise, croissance, dettes… triptyque d’importance en matière de représentations tenaces et peut-être fallacieuses, en matière de thèse, point de vue arrêté, genre front contre front, encore davantage. Quel débat, chez nous, n’aborde pas, même aux marges, ce sujet ?

    Un premier article, très argumenté : « Les politiques européennes et le futur de l’Euro » met à mal « l’interprétation politique dominante accusant les excès de dette publique accumulés par des pays du sud, dits indisciplinés, ayant ainsi financé leur État providence ».Idée reçue, s’il en est, dans l’imaginaire de chacun sur les problèmes actuels d’une Europe en dérive, voire en échec. Des responsables désignés, pas vraiment loin du bouc-émissaire, toujours utile. On reconnaît dans le développement des pans entiers d’opinions politiques, partitaires, en France et en Europe. Mais, les compétences économiques de l’auteur, sa capacité pédagogique à poser les idées reçues, les décrypter avant d’avancer d’autres hypothèses étayées, donnent à cet exposé une force convaincante et armée qui manque à plus d’un débat. Le second article se pose « en face », et nous y reconnaissons là aussi l’argumentaire face B, prôné dans maints débats ; les mêmes évidemment : « stabilité et croissance en zone euro ; les leçons de l’expérience ». Le « retour au réel » est fortement convoqué ; « la croissance et l’emploi ne proviennent pas des miracles de la manne répandue par les États ou des fabricants de bulles spéculatives, mais bien du travail productif, de l’épargne et de l’investissement ».

    Confrontant ces deux lectures, toujours étayées, comme d’usage à PE, de références multiples et précises, faut-il dire qu’on en sort, interrogés, mieux armés face à ce temps européen qui est notre logiciel indépassable.

    En rubrique Actualités, chaque article est de nature à fusiller quelques idées reçues, mais c’est celui sur « L’état islamique, l’autre menace » qui peut paraître le plus urgent (l’autre, consacré à la Turquie, pas moins pour autant !). A la veille des défaites sur le terrain du califat, Mossoul et Raqqa, faudrait-il « souffler » et considérer Daech comme une menace derrière nous ? Outre le fait que les attentats de cet été sur le sol européen démontrent la puissance de nuisance des terroristes parfaitement capable de s’adapter à leurs défaites, mais aussi – c’est là l’argumentaire de l’article – l’hydre existe, prolifère, voire naît ailleurs dans le monde : Afrique, Asie du Sud-Est, et ceci, même en termes d’assises territoriales.

  • Victoire ou la vie comme elle va… (2)

    Victoire ou la vie comme elle va… (2)

    Ecrit par Emmanuelle Ménard, le 13 septembre 2017, dans La une - Ecrits

    Parfois, Victoire se demande si les hommes n’auraient pas dû s’abstenir… S’abstenir d’inventer le nombre, la règle et l’équerre, le boulier, les lignes aussi, qui servent plus à délimiter et à enfermer qu’à montrer la voie de l’arc. Espérons que les enfants mettront tout dans le même sac et mélangeront bien les billes, pour faire sortir du neuf ! Enfin du neuf qui donnerait l’envie d’aller fourrer son nez dans d’autres coins de la vie, là où la poésie n’a pas encore été « levée ». Les enfants ne sont-ils pas des bandits de grand chemin ? Des détrousseurs de vérités, lesquelles s’entassent, s’entassent jusqu’à ce que « Paf ! », tout s’écroule, et c’est reparti pour un tour. La terre tourne, les vérités aussi… Rien de plus logique après tout. Tournez manège, allez, tous à la floche !

    Pfft, toutes les cinq minutes, Victoire doit s’éponger le front ; c’est qu’elle pense, beaucoup trop selon les médecins. La floche, la flotte, allez, hop, tous à la flotte et qu’on n’en parle plus ! C’est pour cette raison aussi qu’on lui a prescrit le soleil. Enfin soyons honnête, c’est avant tout elle le grand manitou des médecins, elle et elle seule qui trouve ce qu’il y a de meilleur pour se soigner. Le « Connais-toi toi-même » n’a pas encore fait son temps ; sans doute immortel, celui-là, ou du moins de l’âge de l’homme.

    La chaleur est très efficace : elle ramollit, tout en asséchant des parties. Victoire ainsi se sent partagée, entre des énergies nouvelles et une tête où le vide fait son nid. Oui, c’est exactement cela ! Elle a maintenant des oiseaux dans la tête, et elle ne serait pas étonnée de s’entendre gazouiller la prochaine fois qu’elle ouvrira la bouche. Un peu comme de l’eau sur le feu, le froid des calanques a ravivé son sang, qui ne fait plus qu’un tour, gicle sur le rocher telles des marques de reconnaissance. Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’été…

    Cet après-midi, Victoire a plongé nue sous le regard des mouettes ; des rieuses, celles-là, et qui s’entendraient bien avec son cœur, heureuses et tristes à la fois… Dans l’eau, Victoire ne sait plus si elle est en haut ou en bas et si la vie vaut la peine d’être vécue ou pas. Non, elle ne se pose plus toutes ces questions puisque dans l’eau, elle est réduite à soi, une goutte parmi les autres…

    La mer est sa cathédrale, la chute délicieuse où elle boit le Tout, l’extase qui l’ouvre à l’hypocentre. La mer est, Victoire est… Il n’y a plus ni naissance ni mort, ni terre ni ciel, comme si tous les mots tombaient les uns après les autres, toutes les choses aussi… L’instant est sacré, et elle saute dedans.

    A trop réfléchir, elle pourrait prendre peur, hésiter, faire la moue, faire la bête. Caprice bien humain ou coquetterie déguisée… Un doigt dans la bouche pour faire la petite fille qui se fait désirer ; un doigt pour s’étrangler et rater encore l’occasion de la rencontre. C’est bien connu, le moi tire sur la corde tant qu’il peut ; il n’a pas envie de perdre au change et de disparaître, disparaître pour de bon !

    Ouf, plongeon divin et puis rentrer dans sa peau… Victoire s’étend sur la roche calcaire, creuse un peu plus dans le massif pour s’y déposer. Question de confiance tout simplement ; le mot clef de voûte qui a perdu sa pierre, parce que les hommes ont oublié…

  • TOUT AUTRE CHOSE QUE LA NUIT - 1 -

    TOUT AUTRE CHOSE QUE LA NUIT - 1 -

    Ecrit par Joëlle Petillot, le 13 septembre 2017, dans La une - Ecrits

    Il rêvait éveillé pour profiter de la vie comme on la distille. Parfois la femme pâle ouvrait la porte, jetait un coup d’œil : il fermait les yeux, contrôlant sa respiration. Il savourait plusieurs chances : avoir eu une vie acceptable, s’acheminer vers la sortie sous son toit et sans souffrance majeure, faire semblant de dormir comme à huit ans, quand une mère angoissée – pléonasme – au point de le garder à la maison avec 37° 7 de température, venait dans sa chambre toutes les heures afin de déposer sur le front de son Prince un baiser transparent comme sa propre conscience.

    Le présent étréci relevait de la même imposture : je ne dors pas vraiment, laisse-moi rêver.

    La femme pâle n’était pas maternelle, on la payait pour s’occuper de lui. Mais il aimait son visage. Elle sortait de la chambre comme on s’envole, s’évaporant dans un parfum de sauge, une odeur miellée de tisane proche de celle de l’oubli. Après quoi il reprenait les berges paresseuses du fleuve-mémoire, sans s’épargner les grands trous de vase douce, les herbes masquant le fond, les rides de l’eau, les reflets. Il s’installait dedans malgré des peurs fugaces, en homme sûr de ses pas qui ne s’en laisse pas conter. Il perdait parfois des choses, mais lui ne se perdait jamais.

    Dispensé de la faim par sa perfusion, l’œil tourné vers la fenêtre où les arbres dessinaient de solides arabesques au crayon de leurs branches nues, Emmanuel Sabran remontait le temps mais pas n’importe lequel : celui des premiers baisers ; les plus lointains, ceux d’avant une épouse encore à ses côtés. La paresse de se quitter laissait entre eux un peu d’amour et pas de guerre : pas si mal après des années accolés. Au cœur de son présent indéfini il fouaillait les souvenirs, cherchant un brouillon d’adulte inconnu depuis un temps si extensible qu’il peinait à le circonscrire. Fil délicieux, frénétique, du début à peine poilu à la quarantaine mûre comme un coing de novembre. Précoce en bien des domaines, Emmanuel avait été tardif pour deux choses : le mariage et la paternité. Alors, dans le silence de sa chambre trop blanche il distillait ce fleuve à l’envers du monde et de lui-même : non pas le passé en soi, mais ce passé-là.

    Premier premier, premier de tous.

    Bretagne, vacances d’été, treize ans à peine. Il joue à nager vers le ponton avec une amie retrouvée tous les ans à pareille période, fille d’amis de ses parents. Elle est un peu plus âgée, va sur ses quinze et revêt à ses yeux une importance nouvelle : son haut de maillot d’ordinaire inutile s’est fait contenant à rayures de deux sphères sans timidité qui s’agitent quand elle nage. Emmanuel sait ouvrir les yeux sous l’eau, talent dont il se garde bien d’évoquer l’existence, ce qui lui permet, à marée haute, quand ils peuvent enfin nager du bord vers le ponton, de brasser coulé en prenant sa respiration avec une régularité de métronome.  Donc de regarder par en-dessous les seins de l’amie, puisqu’elle en a enfin, et il doit lutter contre l’idée absurde qu’ils ont poussé en une seule nuit. A travers le trouble de l’eau, dont le sel lui pique les yeux mais qu’importe, il voit son corps à elle nager en ondulant, et le flou de la réverbération fait de sa chair blanche un ivoire vivant dont le lissé imaginé un instant sous sa main le fait rater une respiration. Il boit la tasse et se retient de tousser, en vain. Passé cette embardée aquatique, il reprend sa brasse, remet sa tête sous l’eau. Bénit la Manche dont la température en Juillet s’élève à 18 ° maximum… L’érection ne se pointera pas, d’autant que le ponton est presque là, qu’en deux enjambées sur la petite échelle ils vont se retrouver dessus, que le jeu est de ne pas s’asseoir. Car le ponton oscille, il faut un pied sûr pour ne pas tomber. Un pied d’enfant du pays, de marin terre-neuvas. La marée monte, l’eau bouge. Il faut écarter un peu les jambes, les pieds sur le bois tiède à ravir, se planter solidement et anticiper un peu le balancement. L’un et l’autre le font sans même y penser, depuis le temps. Il sait qu’elle a nagé avec le caillou dans la main, ce qui est une gageure. Une fois, il avait essayé de brasser les poings fermés, et s’était vu agiter les jambes comme un fou pour ne pas avancer, ou si peu. Sans parler d’une sensation étrange à la limite du désagréable. Pas de doute, elle est douée.

  • Loi travail ; faudrait-il rester Schumpeterien ?

    Loi travail ; faudrait-il rester Schumpeterien ?

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 06 septembre 2017, dans France - La une - Politique - Actualité - Société

    Il n’en pouvait mais, dans la matinale de France Inter, Thomas Piketty, face à Léa (Salamé) qui tirait des petits missiles du genre : – êtes-vous comme Macron, Schumpeterien ?

    D’abord, on sourit – ce vieux Schumpeter de nos grimoires ! Puis on se souvient de deux ou trois choses qui nous avaient agacés dans notre jeunesse quand même assez marxisante ; la « destruction créatrice », par exemple, le titre de ce livre : Le capitalisme peut-il survivre ?, et c’est là – bon sang, mais c’est bien sûr ! – qu’on se prend l’évidence en pleine figure devant le café matinal : Macron ne peut être QUE de ce côté-là de la balance des théories économiques. Pile pour lui et les siens, cousu pour eux, ce discours vieux comme l’Europe d’antan. Immensément vieux, mais – en même temps – en capacité, une fois ripoliné, de reprendre du service, descendu du grenier, et – même – de finir dans le flou du soir qui tombe, comme neuf de chez neuf…

    Schumpeter – petite fiche de révision ; n'est-on pas en pleine rentrée scolaire – est un économiste « politique », de l’ancienne Autriche-Hongrie, né fin XIXème ( la même année que Keynes ! L'année de la disparition de Marx! En même temps, disait l'autre !) parti aux USA – temple du capitalisme en marche – où il finira sa vie dans les années 50. Pas vraiment classable, le bonhomme et sa vision, dans les écoles économiques, mais regrettant suffisamment que le capitalisme peine à la tâche (raisons politiques et sociales) pour qu’après sa disparition, un Milton Friedman, chantre du libéralisme le plus dur (dont les Chiliens du temps d’Allende, et quelques autres, ont conservé un cuisant souvenir) reprenne haut et fort son flambeau.

    On lui doit plein d’ouvrages et – mondialisation libérale débutant son spectacle - à la veille de sa mort, il était en passe de prendre la présidence de la « nouvelle association internationale d’économie ». Intéressantes, pour autant, les analyses, fouillées, sur les mécanismes / innovations (il est un peu le père du mot) / progrès techniques et technologiques / croissance. Tout ça, cependant, comme si le monde s’arrêtait aux portes des usines – les grandes, américaines, de préférence, se lançant à la conquête économique de la planète –, comme si le libéralisme était le seul modèle sérieux et viable, comme si le train ne pouvait quitter les rails – un seul sens au voyage, évidemment. Trois mots vaguement importants, n’existaient visiblement pas chez Schumpeter : ouvrier-employé-personnel. Un seul être était vivant au milieu des machines innovantes, l’entrepreneur – c'est même le titre d'un de ses livres - (ça sonne du coup formidablement actuel, ce discours). Pour autant, quant à moi, j’ai le souvenir d’une certaine fascination pour ce système de pensée, facile à comprendre et à retenir – les systèmes étant les préférés de nos mémoires, lycéennes du moins… Depuis – on l’aura remarqué – le monde a tourné – mal, quelquefois, et la moustache de Schumpeter a quitté la scène. Jusqu’à notre Macron, son programme teinté de sacrifices – faisables mais obligatoires – sa loi travail et sa dame Pénicaud campant sur tous les Danone de ses expériences.

  • Victoire ou la vie comme elle va… (1)

    Victoire ou la vie comme elle va… (1)

    Ecrit par Emmanuelle Ménard, le 06 septembre 2017, dans La une - Ecrits

    Comment commencer ? Par « Il était une fois une rêveuse trop rêveuse… » ou par « Elle enfourche son vélo, regarde l’horizon, et fonce, pédale dans le vide tellement elle va vite ! »

    Victoire, c’est le prénom qu’elle a choisi… Et qui court après les échecs pour apprivoiser le chemin. Mais un chemin, c’est quoi au juste ? Eh bien des routes, un entrelacs de routes et qui, le plus souvent, partent dans toutes les directions.

    Victoire n’a pas dit sa dernière route : elle hume l’air du jour et puis se laisse emporter ! Sa chair est légère et prend l’eau de la pluie, la chaleur du soleil, la blancheur de la lune… Entre les bornes, elle lève la tête, traverse des yeux le ciel… L’azur est son moteur, l’ami qui lui veut du bien. Marseille, allons-y pour la mer, se faire pêcher par le poisson ! Car n’est pas sujet qui croit et les rênes tiennent les mains… Au port il y a les barques et les bateaux ; d’autres rêves qui flottent sur l’eau… Et puis aussi les cris, les regards tristes et sales, qui se lavent au soleil, à la lumière du temps. Derrière le port, une auberge où elle entasse ses fatigues. La chambre, sombre, l’accueille et lui donne de l’espace. Elle se retrouve enfin, posée entre quatre murs, regarde du balcon le bal des hommes sans femmes, les couples qui se ressemblent, ou le jeu d’un ballon. Victoire adore être en haut et regarder en bas… Les scènes de vie, des saynètes qui tournent, se répètent, traînent les mêmes couleurs. Enfin, pas toujours ! Victoire a plusieurs lunettes, celles qui glissent sur le nez, celles qui lui chatouillent la peau, et celles qu’elle voudrait garder tellement c’est beau !

    A l’auberge, dans la cuisine plus exactement, les hommes sont mélangés. C’est ce qu’elle aime, Victoire, le mélange. On appelle cela l’espèce humaine mais elle y voit un grand manteau, et qui tient chaud, très chaud, surtout quand, sous le cœur, on sent ce courant d’air qui n’arrête pas de faire baisser la température… Les mots font du bruit, certes, et l’on ne s’entend plus rêver mais… Des yeux tournés vers vous, ça fait tellement du bien ! Bruit de casseroles aussi, et de corps qui chahutent, font la danse de la nuit, quand les entrailles s’enflamment…

    Marseille a sa chanson, celle du ciel qui tombe dans la mer et prend la voile, oh moussaillon. Marseille a ses rideaux, rouges comme au théâtre, pour faire brûler les jours/heures sur les planches… Victoire entend le port, le reflet des étoiles, et court jusqu’à son lit pour l’imaginer encore plus près, ce port.

    Demain elle ira aux calanques ou suivra le soleil… A moins qu’un bus ne passe et qu’elle saute à sa vitre, à moins qu’un homme la prenne comme on prend les secondes. Sait-on jamais, demain est l’aventure, et l’aventure un pas vers une route, d’autres routes… Ou peut-être se contentera-t-elle de suivre son corps qui, elle le sait, ira jusqu’à la mer, pour oublier la gravité, les marques du savoir et des années passées. L’eau comme un gant qu’elle passera sur sa vie, l’eau qui nettoiera ses désirs et fera des éclaboussures tel le bouchon qui saute !

    Et si le lit se fait lourd et qu’elle ne veut pas du jour, eh bien elle s’enterrera sous les draps et jouera avec ses pensées, ou ses idées. Victoire adore jouer mais sans règles du jeu, comme ça, comme un navire qui se perd, au fil blanc du brouillard, dans l’écume des nuages, les embruns d’une mélancolie…

    Quoi de plus chic que de décider ? Sortir ou ne pas sortir du lit, sauter dans la lumière ou se cacher dans le noir… Victoire n’a qu’un seul compte en banque, celui des émotions. Elle l’appelle son compte V ; V comme son prénom, V comme Victoire, V comme Vie, V comme les ailes d’un oiseau en plein vol. Pas besoin de se déplacer au guichet ou d’aller chercher l’argent dans les murs. Victoire se nourrit de ses intérieurs, sortis tout droit du ventre de la rue, là où il y a les sourires, les yeux qui fuient ou s’accrochent, les autres. Victoire a d’ailleurs un don : elle traverse les gens, passe avec les passants, court avec les coureurs, s’arrête avec les rêveurs. Un don de transparence ? Peut-être… Ou peut-être pas… Elle s’engouffre dans l’autre, prend de l’épaisseur, monte jusqu’à ses hauteurs, ou descend dans ses peurs. Larmes et joie, yeux qui brillent de tristesse ou d’espoir, Victoire est de toutes les couleurs et ne ferme que de fausses portes.

  • Finding Indonesia

    Finding Indonesia

    Ecrit par Ricker Winsor, le 06 septembre 2017, dans Ecrits - La une - Voyages

    After four years as an expat here in Indonesia, with permanent residence status and no idea of turning back, I might be able to say a few things about this extraordinary country, a country made up of seventeen thousand islands stretching three thousand miles. It is the biggest Muslim country in the world.

    Seven years ago, during a long-distance call, I said yes to a school director in Surabaya, and, within three weeks, packed up my house, found some tenants, sent a parcel ahead with books and art supplies, and got on the plane. I think I had just enough time to look at my atlas to see that, yes, Indonesia did exist, and, yes, it was « over there », wherever that was, in Asia.

    It is worth mentioning that this happened in the afflicted year of 2009. Like so many other people, I was affected by the greedy worshipers of Mammon having stolen everything in sight by selling junk bonds, phony mortgages, and things of that nature at the expense of the helpless citizenry. My job as a part-time college administrator was eliminated so « Indonesia here I come ».

    I wrote extensively about my initial year here in my first book, Pakuwon City, Letters from the East. I only stayed a year at that time due to many things including homesickness, tenants in my house deciding not to pay, things like that. But the fine woman I had met in Surabaya followed me several months later and that autumn, on a crisp October day, we were married in Vermont, in a field belonging to the justice of the peace. After a year in the snow and two more teaching in Trinidad, we came back to Indonesia, first to Bali for two years, and then to Surabaya, my wife’s home town.

    Now I have a Chinese Indonesian wife, an extended family, two language teachers who teach me twice a week, a teaching job twice a week and full life in all ways. I am on the East side of Surabaya, the old side, and not the side where one might find other foreigners. I go months without seeing another bule, (pale face), which is fine with me. I speak Indonesian and have an Indonesian driver’s license and a Kitap Visa, permanent residence status. This is not so easy to obtain since they, perhaps wisely, and perhaps as a reaction to three hundred and fifty years of colonial life under the Dutch and three under the Japanese, don’t want foreigners involved here too much. Makes sense to me.

    That being said, there are plenty of foreigners if you look for them, mostly in Jakarta or in Bali, and they pay their visa fees and enjoy a fine life. All this is a very brief introduction to what I want to say, that Indonesia may be the best place in the world to live at this time, perhaps at any time. And that is not because of the cost of living or the excellent cuisine. It is because of a culture of non-aggression, non-confrontation, a culture « sopan dan rama » which means polite and friendly. The subtlety of this goes down levels deeper than I can venture yet. Even the beginners’ depths are astoundingly different from what I am used to as a product of a violent, competitive culture, America.