Tous les populismes mènent à Rome

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans Monde, La une, Politique

Tous les populismes mènent à Rome

Ils sont fous ces Romains ; « un contratto di governo tra il M5S e la Lega ! », un contrat de gouvernement entre le Movimento Cinque Stelle et la Ligue… un peu comme si Jean-Luc Mélenchon s’alliait à Marine Le Pen. Le « méluche », d’ailleurs interrogé à ce sujet dimanche dernier sur RTL, a tout de suite botté en touche et renvoyé les uns comme les autres dos à dos : « tous des fascistes ! ».

Un peu vite dit. Certes, côté populistes de droite, il y a Matteo Salvini, à l’allure rapace d’un Iznogoud et au racisme tous azimuts, contre la « diversité » bien sûr, mais également – et non moins – contre les blancs du Mezzogiorno, le sud de la péninsule. Il n’y a pas si longtemps, il avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne : « Prima gli Italiani ! », les Italiens d’abord ! Côté populistes de gauche, Luigi di Maio – le successeur de Beppe Grillo à la tête du M5S – a un physique de jeune premier, aussi bien mis et posé que le second était hirsute et brouillon. Les tractations entre les deux partis sous la houlette de Sergio Mattarella, le Président de la République, ont duré longtemps, trop longtemps. Di Maio était au bord de la rupture : « ça fait 50 jours que nous cherchons à trouver un contrat de gouvernement avec Salvini et la Lega ; je veux le dire officiellement : toute discussion avec la Lega s’arrête ici ». La question qui fâche avait trait au précédent partenaire de la Lega, le Forza Italia de Silvio Berlusconi, avec qui normalement Salvini aurait dû former une coalition gouvernementale… Di Maio, à bout de nerfs, se lamentait : « on a tout essayé avec la Lega ; on les a appelés à se tenir à l’écart de ce vieux repris de justice, Silvio Berlusconi ; mais Matteo Salvini préfère rester l’allié de l’ex-cavaliere ».

Finalement, vendredi la semaine dernière, une fumée blanche s’éleva au-dessus du Quirinal, le siège de la présidence de la repubblicà : le pacte était signé, non sans scepticisme. Di Maio : « nous concluons un marché aujourd’hui ; mais ni lui ni moi ne serons président du conseil ». Le troisième homme serait, au moment où j’écris ces lignes, Giuseppe Conte, un juriste diplômé de Yale et proche du Movimento.

Gouverner ensemble donc ; oui, mais pourquoi faire ? En premier lieu, dissiper un malentendu. La Lega, jusqu’à maintenant partisante d’une sortie de l’euro, voire d’un « italexit » a finalement – comme Marine Le Pen a commencé à le faire – mangé son chapeau : l’Italie demeurera au sein de la monnaie unique. Les marchés respirent. Autre concession de la Ligue, les prédicateurs ne seront pas tenus, comme Salvini le souhaitait, à prêcher en italien. Conclusion de Federico Pizzarotti, ex-M5S et maire de Parme : « ils se déplacent vers le centre ».

« Petite magouille 98 ? » Le dilemme des footeux

Ecrit par Martine L. Petauton le 26 mai 2018. dans La une, Actualité, Sports

« Petite magouille 98 ? » Le dilemme des footeux

Et voilà qu’on en cause, et que partout, des tables familiales aux gradins des matchs-petite série, ça bruisse et ça enfle : – t’en penses quoi, toi de la magouille dont a parlé Platini ?

Chez moi, itou, et le résultat interfamilial : 1 choqué « quand même », 2 plutôt pragmatiques, me conduit à venir vous entretenir, toutes affaires cessantes, de la chosette…

Jalons pour suivre le match : 1998 ; la France est pays organisateur de la coupe du monde de football, le Brésil tenant du titre (les deux sont qualifiés d’office) et Michel Platini est co-président du comité d’organisation de la coupe. C’est vous dire s’il sait de quoi il cause, le Michel, respecté et respectable joueur, sélectionneur, administrateur (ça, en gros seulement, quoique !). Pas plus tard qu’hier, notre Dany (Cohn-Bendit), que je valide autant pour ses qualités footballistiques que politiques et citoyennes, a dit : – Platini, un homme de Droite, qui quand il s’occupe de foot est de Gauche, car il veut rationaliser, bouger le réel. Je signe.

Mais, de quelle « magouille » est-il question ? Pas mince, ni inoffensif, le mot, même si Platini l’amoindrit d’un « petite », derrière lequel n’importe qui n’entend que – grosse – magouille, tripatouillage, tricherie, passe-droit, bref, du pas très propre, du trouble, si ce n’est glauque. Quoi ! Notre« et 1, et 2, et 3 »de 98 serait-il moins blanc que blanc ?? Et dans votre entourage, comme dans le mien, commence le chant persifleur des pleureuses – qui dit sport, dit tricheries, dopage, dessous de table, et notamment le foot, où le ballon ne circule qu’à coups d’achat de match ! Et l’un d’entre eux de pointer le menton et d’y aller du Bernard Tapie / OM / Valenciennes qu’on garde tous en sinistre mémoire. Pôvres ! Comme on dit à Montpellier, où l’on connaît le foot…

Logiquement, pour placer les équipes de la coupe dans les séries, s’affrontant, comme vous le savez, en petits galops d’éliminations réciproques (avec des histoires de points ici, et non là, qui bonne coupe, mauvaise coupe, continuent de me parler chinois, tant d’années après ma conversion au foot – justement 98), logiquement, donc, on tire au sort, un peu comme dans ces quines d’écoles de village, d’où sortent des jambons et une couette passée mode, et chacun de s’étriller avec ceux de sa série. Ça, c’est la règle. Or, si l’on s’y tient, on pouvait – en 98, et juste demain, en juin – faire se tuer les équipes sélectionnées d’office, en 3 jours de matchs. Terminé ; le champion du monde en titre retourne chez lui, l’équipe du pays organisateur (mesure-t-on ce qu’on entend par là !) campe en survêt dans les tribunes…

RDT / 68 - Jours de Mai, Jean-Baptiste Harang

Ecrit par Stéphane Bret le 26 mai 2018. dans La une, Actualité, Histoire

Verdier, février 2018, 109 pages, 13,50 €

RDT / 68 - Jours de Mai, Jean-Baptiste Harang

Jours de Mai n’est pas une histoire détaillée de Mai 68, ni une tentative d’élucidation des significations de ce mouvement, imprévu, multiforme. Non, c’est une série d’articles, un par jour, sur le mois de mai, écrits dans Libération cinquante ans après l’événement. Chaque article d’une journée est accompagné d’une mini-revue de presse de l’époque, et c’est pour le moins comique. Ainsi apprend-on que le 5 mai, Le Figaro s’émeut de l’inconduite de ces manifestants : « Etudiants, ces jeunes ? Ils relèvent de la correctionnelle plutôt que de l’Université ». Ce même jour, Georges Pompidou et Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, visitent la ville historique d’Ispahan, en Iran. Le 7 mai, Alain Geismar annonce « Nous sommes prêts à négocier avec le gouvernement », tandis que la presse annonce l’ouverture de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis en construction depuis quatre ans. On trouve d’autres détails, révélateurs, de la tension sociale de cette époque, déjà perceptible depuis un an ou deux. Les ouvriers de Sud-Aviation séquestrent leur patron, Monsieur Duvochel, qui sera libéré quelque temps plus tard.

Autre anecdote piquante : un jeune secrétaire d’Etat, un « jeune loup » de l’UDR (les Républicains de l’époque) négocie secrètement avec la CGT pour arrêter la grève qui concerne alors plusieurs millions de salariés. Ce jeune ministre s’appelle Jacques Chirac ; certains affirment à ce moment qu’il se serait rendu au lieu de rendez-vous muni d’un revolver. Tout l’ouvrage de Jean-Baptiste Harang est ainsi composé, surfant entre l’événement de chaque journée, manifestations, prises de paroles, débats improvisés de l’Odéon ou de la Sorbonne, prises de positions de leaders syndicaux, et un rappel des éléments du décor de l’époque, de l’ambiance de la France gaullienne engourdie dans un certain conservatisme. La France de l’ORTF, dont les titres du journal télévisé sont écrits au ministère de l’Intérieur… Il y a beaucoup d’ironie engendrée par le mode de rédaction des articles de Jean-Baptiste Harang : ainsi constate-t-il que la Conférence de Paris qui a lieu avenue Kléber ne sera pas trop perturbée par les événements. En ce temps-là, il y avait la guerre au Viêt-Nam, Aragon était chahuté par les étudiants de la Sorbonne. Le 13 mai, on scandait « Dix ans ça suffit ! De Gaulle au couvent ! ».

Jean-Baptiste Harang nous rappelle que cette période va célébrer ou commémorer, c’est selon l’importance donnée à ce moment dans notre histoire, son cinquantenaire. Il nous replonge dans l’esprit de l’utopie, il nous fait entrevoir à nouveau tous les changements qui ont, depuis, impacté la société française. Et oui, Jean-Baptiste, cela nous rajeunit pas mal…

 

Stéphane Bret

 

Recension déjà publiée dans La Cause littéraire

 

Jean-Baptiste Harang est écrivain et journaliste. Il a obtenu le prix du Livre Inter pour La Chambre de la Stella, en 2006.

Reflets des arts : L’inlassable quête du Vieux Fou de dessin

Ecrit par Jean-François Vernay le 26 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Littérature

Haikus, Les paysages d’Hokusai, Collectif, Le Seuil, 2017, 128 pages, 19 €

Reflets des arts : L’inlassable quête du Vieux Fou de dessin

Les tons mordorés de l’automne donnent une tonalité nostalgique à Obuse, la ville discrète pour laquelle Katsushika Hokusai (1760-1849) nourrissait une obsession au crépuscule de sa vie. À arpenter ces routes de campagne étroites qui délimitent les vergers d’Obuse, on est tout ébaudi devant une reproduction de La Grande Vague de Kanagawa (1831) en gravure couleur bronze, qui orne discrètement une plaque d’égout. Hokusai est une telle célébrité au Japon, que son ombre est partout, même dans les plus infimes détails.

On retrouvera cette grande vague en compagnie de nombreuses autres nikuhitsu ukiyoe (autrement dit, des peintures de style ukiyo-e (1)) dans Haikus, Les paysages d’Hokusai. L’estampe japonaise est le produit d’une sculpture sur un bois de cerisier qui sera par la suite enduit de couleurs pour impression sur un papier à base de moelle de mûrier. Cet art subtil qui exige à la fois maîtrise et minutie produit des œuvres lénifiantes, dont la clarté des tons invite à la médiation Zen et à la contemplation du « mystère des choses » que le « Vieux Fou de dessin » recherchait sans relâche jusqu’à un âge très avancé. Hokusai est aussi l’auteur d’une kyrielle de croquis préparatoires à son inspiration, témoignant d’un souci de perfectibilité propre à la culture japonaise qui force l’admiration.

Faut-il voir dans ces magnifiques estampes de l’ère Edo un moyen de fixer, voire de vaincre l’impermanence d’une nature mouvante ? Il me semble qu’elles sont avant tout un tribut aux éléments et aux forces de la nature. En outre, cesœuvres d’art sont ourlées de poésie grâce à un florilège de haïkus sous les plumes de Bashō, Bosha, Buson, Chiyo-Ni, Dakotsu, Issa, Jōsō, Kyorai, Masajo, Moritake, Ryokan, Ryōta, et quelques autres écrivains. Nelly Delay nous rappelle la définition de ce genre poétique : « Par sa brièveté et son évocation de l’instant, le haïku s’apparente à l’esprit des koan. Un haïku exprime une illumination passagère dans laquelle nous voyons la réalité vivante des choses » (2).

Force est de constater que ce beau-livre d’un petit format propice à devenir un vade-mecum remplit bien son office en procurant un plaisir esthétique certain aux lecteurs. Ces derniers regretteront peut-être la désacralisation des œuvres d’art qu’opère la surimpression de haïkus sur certaines pages et l’absence du titre des nikuhitsu ukiyoe. Mais ce ne sont que des broutilles face à l’enchantement esthétique auquel nous conduisent ces artistes japonais.

 

Jean-François Vernay

 

(1) Ukiyo-e signifie Image du monde flottant, une école picturale d’estampes sous la période Edo incarnée par Katsushika Hokusai

(2) Nelly Delay, Le Japon éternel (Gallimard, 1998)

Reflets a lu : Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Charb

Ecrit par Gilberte Benayoun le 26 mai 2018. dans La une, Littérature

(éditions Les Echappés, 2015, 90 pages, 13,90 €)

Reflets a lu : Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Charb

En introduction de ce petit livre fort intéressant (à lire et à méditer), qui propose une réflexion approfondie et intelligible, et une approche humaine et remarquable de « la question » : une note de l’éditeur, suivie des deux premières pages du texte, ici retranscrites intégralement.

 

Note de l’éditeur :

Ce texte a été finalisé le 5 janvier 2015, deux jours avant l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo dans laquelle Charb a perdu la vie.

Les deux premières pages :

« Si tu penses que la critique des religions est l’expression d’un racisme,

Si tu penses qu’« islam » est le nom d’un peuple,

Si tu penses qu’on peut rire de tout sauf de ce qui est sacré pour toi,

Si tu penses que faire condamner les blasphémateurs t’ouvrira les portes du paradis,

Si tu penses que l’humour est incompatible avec l’islam,

Si tu penses qu’un dessin est plus dangereux qu’un drone américain,

Si tu penses que les musulmans sont incapables de comprendre le second degré,

Si tu penses que les athées de gauche font le jeu des fachos et des xénophobes,

Si tu penses qu’une personne née de parents musulmans ne peut être que musulmane,

Si tu penses savoir combien il y a de musulmans en France,

Si tu penses qu’il est essentiel de classer les citoyens selon leur religion,

Si tu penses que populariser le concept d’islamophobie est le meilleur moyen de défendre les musulmans,

Le Tout bon des reflets : World cuisine

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans La une, Gastronomie

Le Tout bon des reflets : World cuisine

Cuisine mondiale. Nous vivons une époque de mélange, de métissage, de coalescence… pour le meilleur ou pour le pire. C’est vrai en cuisine comme ailleurs. Certains en usent et en abusent : un peu de chinois, un peu d’indien, un peu de thaï, un peu d’italien ; et, au total, beaucoup de n’importe quoi !

A cet égard, Indimex – indien + mexicain – se révèle être une heureuse exception. Double carte : d’un côté, fajitas, tacos pollo et chili con carne ; de l’autre, samosa, tikka massala et biryani. Personnellement je pris un Guacamole pour commencer, servi dans une assiette creuse, une purée d’avocats pimentée, mêlée de dés de tomates et hérissée de nachos (chips triangulaires mexicaines) ; puis, en plat principal, un korma de scampis, des scampis donc, mijotés dans une sauce crémeuse à base de lait de noix de coco et d’épices, mais précisément pas trop, ce qui évite d’embraser le gosier.

Comme boisson, éviter le vin que gâtent – et qui gâte – toutes ces saveurs épicées ; lui préférer, selon les goûts, une simple Corona ou alors un lassi, yaourt indien destiné à éteindre les incendies buccaux et laryngés. Je dégustai un lassi à la mangue. Délicieux.

J’hésite toujours sur la nationalité des serveurs, amicaux et parlant un néerlandais irréprochable.

Addition un peu gourmande, compter une cinquantaine d’euros par personne, boisson comprise.

 

Indimex

Scaluin 10b

32000 Aarschot

Tel : 00 32 16 56 56 77

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron est un homme de lettres. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, il ne donne pas des interviews à n’importe quel média ; il a choisi la prestigieuse NRF de Gallimard pour un entretien très culturel, où il parle littérature et philosophie et – seulement indirectement – de politique. Un auteur (non cité) domine l’échange, le grand médiéviste américain d’origine allemande, Ernst Kantorowicz.

E. Macron, en effet, a parfaitement assimilé la théorie des deux corps. Il déclare : « Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas : l’exercice du pouvoir et l’incarnation du pays (…) Il ne faut jamais oublier que vous représentez à la fois le pouvoir et la nation, ce sont deux choses qui vont de pair et que l’on ne peut confondre. Cette dualité est constitutive de la fonction ». Macron rejoint ainsi un autre disciple de Kantorowicz, Patrick Buisson, qui écrit dans son essai La Cause du peuple : « Le pouvoir suprême s’exerce non par délégation, mais par incarnation ». Incarnation donc, mais de quoi ? De la terre évidemment ! Dans la légende arthurienne, le secret du Graal, que finit par découvrir Perceval, s’énonce ainsi : « Le roi et la terre ne font qu’un ». Le souverain EST son royaume. Les empereurs byzantins n’utilisaient jamais le « je », mais disaient « βασιλεία μου », mon empire. Vieille notion du Corpus politicum – en fait, Corpus mysticum – cette personnalité corporative, dérivée de la théologie paulinienne du Corpus Christi et transposée dans la théorie politique médiévale, entre autres par Jean de Salisbury : « L’Etat ne forme qu’un corps unique dont le roi constitue la tête et ses sujets les membres. Ce corps, par principe, ne meurt jamais ; les princes successifs ne faisant que le revêtir de leur vivant ». L’idée se retrouvera jusque dans la guerre 14-18, où les « tommies » étaient invités à se battre « for King and country ». Normal ! King = country… En 1263, Saint Louis fit rassembler les restes royaux – de Pépin le bref à Hugues Capet, dans la basilique de Saint Denis. « La nécropole royale, explique Jacques Le Goff, devait d’abord manifester la continuité entre les races de rois qui ont régné en France depuis les débuts de la monarchie franque ». Pluralité des hommes mortels, unicité de la Couronne immortelle qu’ils incarnent.

Un peu plus loin dans ses échanges avec la NRF, Macron insiste : « J’assume totalement la ‘verticalité’ du pouvoir qui croise l’horizontalité de l’action politique ». Le président, de la sorte, procède d’une transcendance qui le dépasse et qu’il traduit, au sens de tra-ducere : faire passer. De même que les rois furent les locum tenentes de Dieu, le monarque élu de la constitution de 58 se veut le lieu-tenant de la République. La res publica, autrement dit la chose publique, le bien commun. Cette transcendance était d’ailleurs visualisée à Byzance par les deux trônes alignés côte à côte, l’un destiné au Basileus et l’autre, vide, destiné à Celui dont l’empereur ne saurait être que le représentant.

Notre président, si jupitérien qu’il se veuille, ne va toutefois pas jusqu’à incarner la loi, logique extrême de la verticalité « incarnante ». Dans le code de Justinien, l’on peut lire, de fait : « car Dieu a assujetti les lois à son contrôle en les donnant aux hommes par l’intermédiaire du nomos empsychos ». Nomos empsychos ou lex animata : la loi incarnée. La volonté du souverain exprimant la volonté divine.

Peu suspect de partialité en faveur d’Emmanuel Macron, je dois cependant rendre à César (ou à Jupiter) ce qui lui revient : Macron a relevé une fonction mise à mal par la médiocrité – différente pour chacun d’eux, mais hélas constante – de ses trois prédécesseurs, Chirac, Sarkozy et Hollande. Macron renoue ainsi avec la sacralité, au choix, d’un De Gaule ou d’un Mitterrand.

Vivat Emmanuel Rex !

La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

Ecrit par Marianne Braux le 19 mai 2018. dans La une, Ecrits, Actualité, Société

La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

Point de vue

On aurait voulu s’en passer, que ce ne soit jamais à nouveau arrivé, mais la tragédie du 13 mai à Paris nous aura au moins appris ceci : qu’il est urgent de rééduquer les plus jeunes à la poésie. Pourquoi ? Car seule la poésie est plus forte que les fanatismes religieux. Seule la poésie, et derrière elle tous les arts, la Beauté, peut garder un jeune Français influençable et déraciné, en rage contre la vie et en quête de maîtres et d’infini, d’égorger son concitoyen. Seule la poésie peut lui donner les armes pour dépasser son inavouable désespoir et ôter de ses mains le couteau qui a tué son semblable et partant, l’aura tué lui-même. Pourquoi ? Parce la poésie enseigne à l’être parlant qu’est l’être humain à ne pas croire à ce qu’on lui dit. A ne pas prendre toutes choses au pied de la lettre, surtout lorsqu’il s’agit d’une parole imagée et opaque comme celles des textes religieux. La parole dite « divine » n’est telle que parce qu’elle est interprétable au-delà du sens commun des mots. Si elle vient d’un « dieu », d’une figure invisible donc, c’est précisément parce que son sens est cachéet qu’il est du devoir de l’homme de le maintenir tel, à l’abri des regards bien au chaud dans ce que l’on appelle communément le « cœur », le « for intérieur » ou, comme on disait autrefois : « l’âme ». Fixer, plaquer le sens d’une parole biblique ou poétique – car c’est au fond la même chose – sur le monde extérieur est pour ainsi dire sacrilège. « Dieu » n’est pas un politicien, il ignore les discours, il parle une langue singulière et privée… Une parole n’est « sacrée » que tant que l’ON ne l’aura pas complètement comprise, tant que JE, et non pas le troupeau des MOI, peut s’y sentir directement et exclusivement concerné. Ainsi, comprendre l’ordre violent d’un verset du Coran comme un ordre à la violence entre les hommes sur Terre va à l’encontre du principe même de « Dieu ». Les terroristes sont leurs pires ennemis : des mécréants ! Lorsque le prophète dit :

Sr2. 190. Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes. Allah n’aime pas les transgresseurs !

Sr2. 191. Et tuez-les, où que vous les rencontriez ;et chassez-les d’où ils vous ont chassés : l’association est plus grave que le meurtre.

Lorsqu’il répète cela qu’il a appris de « Dieu », le prophète s’adresse à l’homme intérieur. Il engage chacun à vaincre ses démons, à garder espoir dans une vie meilleure non pas au ciel, mais ici et maintenant. A se débarrasser de son ego tout-puissant pour suivre la voie de l’autre puissance : celle qui mène au paradis sur Terre. Le cœur, l’esprit. La parole « divine » invite l’homme à devenir autre pour pouvoir accepter l’autre autre : son frère, son voisin, l’étranger de passage, l’étranger qui s’installe.

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique, Histoire

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Dans le contexte du cinquantième anniversaire des « événements » de mai 1968, je voudrais poser ici une question importante : le Parti Socialiste issu du congrès d’Epinay (en 1971) peut-il être considéré après coup, et indirectement, comme « le fils de mai » ? En effet, en tant que jeune militant socialiste, ayant adhéré en 1974-1975 (j’avais 25 ans), je me rappelle du fait qu’un des quatre leaders de l’aile gauche du parti, le CERES (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialiste), Jean-Pierre Chevènement, avait écrit cette formule dans un de ses livres, publié en 1975 : « Le vieux, la crise, le neuf » (Champs Flammarion). Ce sera le ciblage principal de cette chronique. Mais, il me faudra voir avant cela quel fut le rôle de la gauche non communiste (comme on disait à cette époque, où le Parti Communiste demeurait dominant au sein de la gauche) pendant le mois de mai 1968, et ceci à travers le comportement de deux hommes politiques : François Mitterrand et Pierre Mendès France. J’en profite pour signaler que le Parti Communiste fit tout, au moment des « événements », pour soutenir en sous-main le pouvoir gaulliste, faisant savoir au « Général » qu’il fallait tenir bon face à ce que le « parti » considérait comme une simple révolte de « petits bourgeois » en mal d’agitation.

François Mitterrand – il faut bien le dire – passa complètement à côté de la plaque lorsqu’il se déclara prêt à exercer le pouvoir dans le cadre d’un « gouvernement provisoire », une affirmation montrant qu’il mettait en cause les institutions de la Ve République (établies entre 1958 et 1962 par le général De Gaulle). C’était au moment où De Gaulle était parti (on ne savait pas où !), semblant ainsi laisser la place vide à qui voudrait la prendre. Nous avions su par la suite qu’il était allé auprès du général Massu à Baden-Baden  pour s’assurer du soutien de l’armée, au cas où ce serait « nécessaire »… C’était le 29 mai 1968. Pour François Mitterrand, ce fut un fiasco total ; on le fit apparaître comme un putschiste potentiel à la TV, alors entre les mains exclusives du pouvoir gaulliste ! Reste à parler de Pierre Mendès France. Dès le 27 mai, il s’était laissé convaincre d’aller à la grande manifestation du Stade Charléty. Je me dois de signaler qu’alors que François Mitterrand était mal vu notamment par le mouvement étudiant (en raison avant tout de son action pendant la Guerre d’Algérie, sous la IVe République, en tant que ministre de l’intérieur puis de la justice), Pierre Mendès France (membre du PSU, ou Parti Socialiste Unifié – jusqu’en mai 1968) était très populaire auprès de ce même mouvement étudiant (rappelons qu’il avait organisé la décolonisation de l’Indochine comme président du conseil également sous la IVe République et qu’il avait une image de « gauche morale »). Mais, Pierre Mendès France (PMF, comme on l’appelait) ne voulut pas apparaître comme se plaçant à la tête de ce qui ne pourrait se voir que comme un « coup d’Etat ». De ce fait, il décida de ne pas prendre la parole à Charléty, malgré l’insistance d’un certain nombre de personnes de son entourage.

RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

Ecrit par Lilou le 19 mai 2018. dans La une, Ecrits

Mai 68 ? Un ton au-dessous…

RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

Je n’ai plus aucune mémoire, je n’ai que des souvenirs nous souffle mai 68, notre mai 68 à nous, Français pas encore nés à cette époque, ou alors étudiants, jeunes parents, très lointains enfants dorénavant alourdis par cinquante ans de plus. Un demi-siècle, ça fait un bail. La plupart du temps ça se compte en souvenirs de bébés qui avec les années ont vécu, ont été accompagnés vers les sommets, puis laissés vers leurs destins d’Homme et de Femme. Ça fait aussi en chacun de nous des parents et des amis en moins, des ronds de serviettes vides en plus, avec leurs sourires évanouis et ces voix pour toujours envolées. Oui, 50 ans, ça en fait un bail avec ses litres de ratures comme ses immenses bonheurs. Mais bon, si on repart du point de départ de la bobine de nos histoires, nous souvenons-nous comme il le faudrait, à l’échelle du monde et peut être aussi à celle d’une histoire plus globale, de cette année 1968 qui pour nous, Français, n’a le plus souvent que les attributs d’un sang qui coula rouge et noir ?

1968 a mal débuté. Au Viêt-Nam, le 30 janvier, c’est l’offensive du Têt. Plusieurs centaines de milliers de combattants Nord-Vietnamiens lancent l’assaut contre les entrailles d’autres centaines de milliers de Sud-Vietnamiens ayant cru aux mirages des Marines américains à peine âgés de 20 ans avec leurs Lucky Strikeen guise de sourire et leur M16 en bandoulière. Commandés par le premier des faux cons, Lyndon B. Johnson, 58000 d’entre eux ne reverront jamais les collines de Burbank ou la Skyline de New-York. Janis Joplin a beau reprendre Summertime (1), rien n’y fait, le Viêt-Nam devient le père de tous les bourbiers. Khe Sanh finit par être dégagé à force d’y envoyer des B52 chargés jusqu’à la gueule de Napalm et d’autres berlingots au phosphore, mais bon, à la fin de l’année, le désengagement américain devient une évidence. 1968 marquera pour les Américains le début de la fin au Viêt-Nam. Elle posera aussi les jalons de l’humiliation politique devant les caméras du monde entier, et surtout elle signera pour sa jeunesse la fin de l’innocence. Aux USA, plus rien n’y sera comme avant. Surtout dans sa capacité à nous impressionner.

A Rome et à Berlin-Ouest, la guerre du Viêt-Nam cristallise les doutes de tous ceux ne se reconnaissant pas dans les envies de containement du cousin américain préférant les orages de bombes sur Hanoï à la poésie d’Otis Reading qui emporte tout sur son passage (2). Bien vrai ça disent les dizaines de milliers de manifestants de la Potsdamer Platz et de Trafalgar Square qui hurlent contre Washington. L’incompréhension entre ceux qui gouvernent et ceux qui n’y sont jamais conviés est immense, d’autant que pour le pouvoir américain tirant à vue, un bon « Noir » n’est qu’un Marine, les tripes à l’air et peu importe si juste avant de mourir il gorge son désespoir à grandes injections d’héroïne dans les rizières bordant le Mékong. Otis Reading lui, a tout du branleur dont personne ne veut : il est Black et il chante ! Peu importe les droits des minorités à géométrie variable, il n’est pas un héros de l’Amérique en guerre, il n’est « qu’un » parmi la minorité. Martin Luther King pointe l’injustice de cette Amérique inégalitaire en se demandant « pourquoi envoyer des jeunes Noirs défendre à 16.000 km de chez eux des libertés qu’ils n’ont jamais connues dans le sud-ouest de la Géorgie et dans l’est de Harlem, pourquoi envoyer des garçons blancs et noirs se battre côte à côte pour un pays qui n’a pas été capable de les faire asseoir côte à côte sur les bancs des mêmes écoles » ? Le coup est rude, la vérité blesse, la Maison Blanche semble perdre quelques-unes de ses candeurs de vierge pendant que les Beatles nous envoient Helter Skelter. (3) Pour un peu, on s’y croirait au droit des hommes et à la déclaration universelle… Mais le 4 avril, early morning, sur un balcon moite de la périphérie de Memphis, Martin Luther King est abattu comme un pigeon pour ne pas dire un chien de sale race par un extrémiste blanc qui ne se livrera qu’un an plus tard. Tout est à recommencer…

[12 3 4 5  >>