Charlie dans son bunker… mais que faire d’autre ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 janvier 2018. dans France, La une, Média/Web, Politique, Actualité, Société

Charlie dans son bunker… mais que faire d’autre ?

Depuis quelques heures on les entend tous, lectorat fidèle au cuir tanné du vieux Charlie, tout venant occasionnel achetant le grand fascicule chaque fois que ça pète sur sa couverture, journalistes d’ailleurs (là, c’est un peu facile) et même…  ceux de Charlie, les survivants, et  les venus depuis. On les entend dire – Charlie enfermé dans son bunker, c’est tout simplement impossible… comme une erreur soulignée en rouge, un oxymore ahurissant, le grand fauve des savanes enfermé ! Evidemment !

Pile, 3 ans après l’incroyable et l’indicible.

 C’était hier, ceux de Charlie. Nous tous tombés par terre devant radios et  tv, nous tous « je suis Charlie » ; dégoulinant, noir, sur la façade du Palais des festivals de Cannes où je me trouvais et où j’ai défilé le 11, avec à mon bras une tantine de bien plus de 80 ans, qui n’avait jamais manifesté ; clignotant, le Charlie – ce n’était pas le moins étonnant – au fronton du Vinci des autoroutes, partout, dans la moindre boutique, le plus petit espace libre d’affichage au coin des rues, papillons noirs qui rassemblaient alors presque le monde entier, passeport tenu à bout de bras ; du simple, du presque tout : la liberté d’expression. Ils seraient encore aujourd’hui, aux derniers sondages, à se revendiquer de ce « je suis Charlie » à hauteur de plus de 70%, en France, ce qui est énorme quand on sait à quelle vitesse tournent les opinions et leurs modes moutonnières.

Alors, comment traiter les Charlie, hic et nunc ? Quand on mesure ce qui reste (et peut-être augmente) de haine et de menaces vis à vis de ce que représente Charlie vu de la lorgnette de l’intégrisme pur et dur, de son bras armé terroriste, bien  vivace nonobstant la perte territoriale du fameux califat du Moyen-Orient (quand E. Macron dit que la menace future viendra de l’Afrique sahélienne, il a vu juste ; rien n’est fermé dans la terrible entreprise, loin s’en faut).

 Pour ces djihadistes, l’esprit-Charlie est tellement autre chose que ce qui s’entend pour nous, a minima : liberté d’être impertinent dans un journal satirique. C’est que Charlie, ces gens le comprennent au cœur, et ne sont pas à ce titre, prêts à lâcher la cible. L’esprit Charlie, et son compère, celui du 11 Janvier, que même un Hallyday descendu de sa planète Amérique a chanté et plutôt bien, c’est la quintessence de la menace contre eux, quelque chose d’opérationnel contre le noir du drapeau de Daech : sourire et joie, collectif et valeurs, culture et rire, surtout, et gens debout… Et on penserait que deux dizaines de types, même de l’ importance de la Rédaction de Charlie, auraient suffi à étancher leur soif !

Les menaces sont bien là – toujours aussi implacables - nominatives ou non, terrifiantes. La fatwa rôde ; demandez donc à Rushdie s’il est content de sa vie plus qu’à l’ombre…

Alles ist Hin ?/Tout est foutu ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 janvier 2018. dans Monde, La une, Politique

Alles ist Hin ?/Tout est foutu ?

« Ein Rechtsrutsch ! » titre la Neue Zürcher Zeitung, un coup de barre à droite ; tel est bien le verdict des urnes en Autriche : 31,5% pour l’ÖVP (chrétien-démocrate), 26% pour le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs, officiellement « libéral », en fait, depuis sa fondation, en 1956, par Georg Haider – lui-même fils de SS – refuge des anciens du parti nazi). Une coalition ÖVP/FPÖ s’est formée, scellée à Kahlenberg, cette colline du Wienerwald qui domine Vienne et la vallée du Danube, et où – symbole ô combien parlant ! – Jean III Sobiewski, roi de Pologne, battit, en 1683, les armées ottomanes, mettant fin ainsi au siège de la capitale… A la tête du nouveau gouvernement, Sebastian Kurz, 31 ans, plus jeune encore que Macron ; il assume sans complexe l’alliance bleu-noir et a offert à ses partenaires des ministères régaliens : l’intérieur, les affaires étrangères et la défense ; plus, pour le leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, un poste de vice-chancelier.

Strache représente la ligne dure du parti. Il a fréquenté 17 années durant la « Burschenschaft » Vandalia. Burschenschaften, ces associations pangermanistes d’étudiants, nées au XIXème siècle, et pratiquant les « Mensuren », des simulacres de duels, où les deux adversaires s’affrontent sans casque protecteur (à la différence de l’escrime classique), mais sans intention de tuer ou de blesser grièvement. Une école de courage et de virilité dont les traces sur le visage – les balafres – sont arborées avec fierté. Lors de présentation de l’équipe au président fédéral, Alexander van der Bellen, un écologiste, celui-ci refusa de serrer la main de Strache…

Le programme ? Avant tout xénophobe. « Islam ist kein Teil Österreichs » vocifère Strache, l’Islam ne fait pas partie de l’Autriche. L’hostilité aux migrants d’ailleurs fait ici consensus, et ce bien au-delà de l’extrême droite ; cette hostilité constitue la raison majeure, fondamentale de la victoire de la coalition droitière : les envahisseurs, toujours venus de l’est, hantent les mémoires. Toujours ils assiègent et doivent être repoussés. Par conséquent, parmi les propositions de Sebastian Kurz, figurent, en première position, un renforcement des contrôles aux frontières et une diminution de l’aide sociale aux réfugiés, laquelle va passer de 924 à 520 euros. Vienne, de la sorte, se rapproche du groupe de Višegrad, comprenant la République tchèque, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie, nations appelant à une fermeture complète de leurs frontières, sous l’égide de régimes autoritaires, tels ceux de Jaroslaw Kaczynski, à Varsovie, ou de Viktor Orbàn, à Budapest.

Chronique sur un livre en créole Haïtien

Ecrit par Jean-François Joubert le 13 janvier 2018. dans La une, Littérature

Chronique sur un livre en créole Haïtien

Non, je ne voyage pas ailleurs que sur les ondes terrestres, le créole est pour moi comme l’espéranto, une langue extra-terrestre. Reste les traductions aléatoires du texte de monsieur Selmy Accilien, publié aux Editions Miroir ! D’ailleurs est-ce une langue ? En tous cas elle n’est pas de bois, et son caractère poétique ne fait pas dans la politique, mais dans l’amour des mots, la morsure du poète. Le Salon de Haïti est une invitation au voyage, regardez ce mot d’amour :

 

« Ti koze bò lanmè

Mwen  renmen jan vag yo

Tonbe sou pye w la cheri

Jan dwèt pye ou miyonnen plaj la…

Èske ou konnen konbyen zetwal

K ap desann nan rèv mwen

Jou ou ta di m ou renmen m ?

Èske ou konnen konbyen papiyon

K ap pèdi souf yo

Jou w ta di m ou renmen m ?

Èske ou konnen konbyen fwa m t ap mache

Fè laviwonndede

Si san w ta tounen limyè

Pou klere chimen m ?

Ou mèt kwè m cheri »

Simple comme Van Gogh

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 13 janvier 2018. dans La une, Ecrits

Simple comme Van Gogh

Bonjour, c’est simple comme Van Gogh.

Au nom du fils du taureau en or et de la chatte à la voisine, il faut que ça soit original.

Bonjour, vous voulez que ça soit beau, donc ça ne sera pas du tout orignal.

Bonjour, vous voulez que ça soit fort mais la faiblesse d’un texte est toujours originale.

Bonjour, vous voulez un thème, malheureusement il existe, et un jour ça ne sera pas du tout orignal.

Bonjour, voilà, vous comprenez maintenant pourquoi.

Au nom du fils du premier gorille et de la chatte de madame, il faut un premier problème.

Bonjour, je suis un singe sage et le sourire c’est la rage, voilà, vous comprenez maintenant pourquoi tout ça se passe dans une cage… personne ne sait si c’est à cause de moi ou juste comme ça… ne cherchez surtout pas à comprendre car ça ne sera pas du tout original, c’est la nature.

Au nom du fils de quelqu’un et la chatte originale, je cache le soleil dans mon dos et je dis que je m’appelle Bélial.

Bonjour, je suis comme une fleur, celle qui ne ressemble à rien, celle qui ressemble à un fantôme dont on sent la présence, dont on entend la voix mais dont on ne comprend pas le sens.

Bonjour, pour que ça soit original, il faut que j’assassine l’idée d’être… c’est le premier problème, il faut que j’assassine mes pensées.

Bonjour, pour que ça soit original, j’étais là, il y avait du bruit et chaque jour c’était à cause de… et je ne savais pas que j’étais toujours là.

Bonjour, si je meurs, ça sera original, vous comprenez maintenant comment ça va se passer et une fois que j’ordonne aux sens de ne rien dire et de partir apprendre à danser, ça ne sera pas du tout original.

C’est simple comme Van Gogh, c’était moi depuis le début.

Aahd l’absolution

Ecrit par Ahmed Khettaoui, Yasmina Warda Blidia Blidia le 13 janvier 2018. dans La une, Ecrits

Aahd l’absolution

Aahd tu es l’absolution

Ô que ce levant devient jaloux

de ton doux sourire

de tes douces prémices

pour purifier la honte

Ton doux sourire

poussa

l’aube pour qu’elle se révolte

étincelle de tes beaux yeux

et la voilà

Elle l’alluma

Ce triste levant

surgissant d’un recoin rayonnant

à bord de tes douces lèvres

Un doux matin tomba

telle une Grappe

telle une récolte fertile

Tes tresses

ô Aahd tu demeures toujours notre testament

ô ma chère Aahd

tu restes toujours notre pardon

Notre absolution

ô ma chère Aahd

au creux de cette planète dignitaire

sommes-nous les pénitences ?

et toi les levants d’El Kods purifié ?

tu es la paix

dont nos cœurs demeurent : rançons capturés

dis-leur Ô Aahd

Una pizza alla pala

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 janvier 2018. dans La une, Gastronomie

Una pizza alla pala

Dans la ravissante petite ville de Diest, située à 8 km de chez moi, se trouve la meilleure pizzeria que j’ai jamais fréquentée : Da Leonardo, tenue – naturalmente ! – par d’authentiques transalpins.

Certes, l’on y trouve les classiques spécialités italiennes (spaghetti – bolognese, alla carbonara – scaloppine alla milanese, scampi, etc.) ; mais l’originalité ici tient aux pizze. Celle-ci sont cuites « alla pala », sur pierre, et d’une taille parfois surprenante (cf. l’illustration). Plus de 70 variétés disponibles ! Parmi lesquelles l’on peut citer la « Inferno » (salami piquant, paprika, oignons rouges), la « Al carpaccio » (fromage, carpaccio (sic !), roquette, parmesan), sans oublier ma préférée, la « Don Giovanni » (tomates, fromage, aubergines et scamorza affumicata – fromage fumé).

La salle est exiguë et surchauffée (du fait du four tout proche), les vins peu nombreux et de table ; mais l’addition demeure fort modeste (environ 20 euros par personne boissons comprises).

Bref ! Pasta, pizza e basta…

 

Da Leonardo

Koning Albertstraat 21

3290 Diest

Tel : 00 32 29 77 89

Et bonne année… dit RDT !!

Ecrit par La Rédaction le 06 janvier 2018. dans La une

Et bonne année… dit RDT !!

Vous avez remarqué comme chaque an neuf fait sonner différemment ses vœux : il y eut des « je vous souhaite une belle année », et on était passé par le  douce  année », tandis que les  que 20.. vous soit – des plus favorables (des plus !)  ont succédé à des modes plus ou moins volubiles, parfois un rien baroques quant à la syntaxe, ont balancé dans le flot commun d’un peu tout le troupeau, montrant là peut-être que ce moment ritualisé des vœux barbe son monde au point qu’on se copie les uns les autres, en ayant, comme on dit dans les classes, « l’œil glissant »…

Alors, cette année 2018, pourquoi ne pas s’en tenir aux vieux fondamentaux, ceux qui laissent filer l’essentiel : Bonne année ! Bonne santé ! et deux bises qui claquent sur chaque joue froide et ventée, chers amis lecteurs, et chers rédacteurs, en nous permettant d’ajouter ce :  et que l’an prochain, nous soyons encore là , nous au gouvernail de nos Reflets, et vous devant sa « une », pour les vœux, et leur genre du jour, de l’an qui s’annoncera… au passage, que ceux qui ont à ce jour oublié leur cotisation 2017 sachent qu’une bienveillante tolérance ouvrira leur enveloppe encore en Janvier…

Vous nous autoriserez, du bord de nos chroniques souvent teintées d’actu et d’Histoire, de vous suggérer ce début d’an 18, d’être en pensée si ce n’est en salut avec le 1918 (fin des commémorations de la Grande Guerre) dont Vienne vous parle ce jour, et le film de Beauvois, pas moins, et de vous annoncer – haut les souvenirs, haut les cœurs – les drapeaux du Mai à venir, posant on l’espère le chapeau et toutes ses plumes au pied de ce Mai d’il y a 50 ans, car – comme chantait celui qui vient de partir – « quelque chose en nous de 68… ».

On pourrait donc placer en 2018, à Reflets, nos textes, nos commentaires, nos débats, nos suppliques, comme ailleurs on baptise un lieu ; 20.., capitale européenne de…, ailleurs encore 20.., année Saint Machin, dans la lumière (le son, évidemment) de ce printemps si vieux, si jeune, passé, las, et si vivant pourtant.

Avoir – envie – d’imagination, d’un peu de  culot, de changements, de novelletés, ce serait un chemin pour nous, vous, et – juste un peu – le monde de demain. Et puis – nonobstant - comme on lit dans les textes de JFV :  fond d’écran, tonalité majeure de la musique : de la solidarité, de l’aide, de l’« autre », encore et encore, parce que ça aussi, c’était Mai.

Bonne année !

Et puis 2018 deviendra souvenir…

Ecrit par Sabine Aussenac le 06 janvier 2018. dans La une, Ecrits

Et puis 2018 deviendra souvenir…

Il y aura des senteurs et des fruits ribambelles, rouges fraises des bois au détour du sentier, ou simplement oranges de cent clous piquées.

Il y aura des douleurs, des tristesses et des deuils, quand s’en va dans la nuit un grand-père épuisé, quand famille en aciers sur l’autoroute explose.

Il y aura des combats, des regrets et des doutes. On se retournera, on quittera la joute, et puis on reviendra, rage au cœur, vers le ciel, pour tonner ou maudire, pour supplier parfois, parce que vaincre est humain et que l’on perd souvent.

Il y aura des sourires, des inconnus qui passent, des regards échangés comme braise au foyer, et puis des vins levés, des anneaux, des nuits pourpres, quand on peut rire encore des défauts des aimés.

Il y aura des oiseaux, des brindilles croisées, des cigognes envolées vers l’Afrique enchantée, des moineaux qui pépient, des pic-vert qui dérangent, des coucous querelleurs et des mésanges azur.

Il y aura le patron, qui bougonne et qui tonne, l’inspecteur qui fulmine, le banquier qui maugrée, les impôts qui menacent, les huissiers griffes au vent, et puis les contredanses et les agios grinçants.

Il y aura les frontières envahies de guenilles, les enfants égarés qui appellent « maman », les barbelés meurtris de tant de corps souffrants, les navires qui béent après tous les naufrages, quand les yeux grands ouverts fixent les océans.

Il y aura le repas pour les vieux qui grelottent, les maraudes en hiver, pour donner soupe et riz, il y aura les sourires quand le chien affamé lui aussi a un os, sous la tente gelée, il y aura les espoirs de recouvrer un toit, ou tout simplement la dignité d’être vu en humain.

Il y aura les week-end, cotonneux sous la couette, fleurant le chocolat et les croissants au lit, ces heures au goût de temps, ces lectures immenses quand le salon se fait réceptacle du monde, et tous ces bains moussants aux galets vanillés.

Il y aura les lundis, le métro aux scories, les puanteurs des villes qui nous crachent au visage, les visages éteints, les passants renfrognés, les voitures qui passent comme mille furies, et ces longues semaines aux senteurs d’agonie.

1er janvier 1918 à Vienne

le 06 janvier 2018. dans La une, Histoire, Littérature

Recension du livre d’Edgar Haider, Wien 1918, Böhlau Verlag, 2017

1er janvier 1918 à Vienne

Vienne, ma ville de cœur, celle où toujours je reviens, que je retrouve comme une personne, un parent, un ami… L’originalité de l’ouvrage d’Edgar Haider, historien, ex-chroniqueur à l’ORF, la télévision publique autrichienne, réside en ceci qu’il se base presque exclusivement sur des coupures de presse d’époque, ce qui fait revivre au quotidien la dureté du temps…

Un temps d’espoir malgré tout : l’armistice avec la Russie bolchévique vient d’être signé à Brest-Litovsk ; le principal adversaire de l’Autriche-Hongrie éliminé, la paix serait-elle – enfin ! – en vue ? En cette nuit de la Saint-Silvestre, on s’échange abondamment des vœux en « wienerisch », le dialecte local : « I wintsch a gliklis neiz joar ! » (ich wünsche ein glückliches neues Jahr / je souhaite une bonne année). Les employés des télégraphes impériaux ont même rédigé un poème de circonstances :

Schon schweigen die Kanoen

An un’ser Front im Ost und Nord

Und kleine weisse Fahnen

Gebieten Halt dem Menschenmord.

« Déjà se taisent les canons sur notre front Est et Nord ; et de petits drapeaux blancs ordonnent l’arrêt du massacre ». Oui, mais l’heure pourtant n’est pas à la joie. « Tout désir, tout élan paraît mort » écrit la Wiener Allgemeine Zeitung ; pour la traditionnelle « Abendfeier » (fête du soir), le service religieux clôturant l’année à la cathédrale Saint-Etienne, la police a barré l’accès à la Stefanplatz : peine perdue, vu la maigre affluence ! Les Viennois se réfugient dans les cafés, non pour ce que l’on y boit – car il n’y a presque rien à boire et même pour le café, il faut amener son propre sucre – mais pour avoir un peu moins froid et différer le retour à la maison, dans une chambre glaciale.

Le premier janvier, au matin, la rumeur court qu’on vend de la viande de porc serbe à la Großmarkthalle (le marché de gros). La foule s’y presse, s’y piétine, dès cinq heures ; à dix heures plus rien ne reste à vendre. Plus tard dans la matinée, le classique concert du nouvel an fait place, après la représentation, à une distribution de vivres : la très sélecte Musikverein se transforme ainsi en immense soupe populaire ! La faim atteint de telles proportions qu’on signale un cas de cannibalisme. Le suspect – un prisonnier de guerre russe employé dans une centrale électrique – a découpé un morceau de la cuisse d’un adolescent de quinze ans après lui avoir fracassé le crane…

Et pourtant ! Le premier janvier 1918 semble – presque ! – paradisiaque comparé au premier janvier 1945. Là, la ville se trouve complètement détruite par les canonnades de l’armée rouge et bientôt divisée en quatre secteurs comme à Berlin (le monument dédié au « héros soviétique » qui marquait la sortie hors des zones tenues par les occidentaux existe encore aujourd’hui). Sur les décombres, semblent résonner, comme par anticipation du film de 1949, les notes de cithare – entêtantes, mélancoliques/joyeuses, à l’image de Vienne elle même – composées par Anton Karas pour Le troisième homme

Vienne, la survivante, aura résisté à tout : à la peste, aux Turcs, à la famine, aux Russes… alors ! elle peut bien chanter – avec le sourire ! – ce que chantaient les mères à leurs nouveau-nés, toujours en 1945 : « alles ist hin ! ». Tout est foutu !

Les Gardiennes

Ecrit par Martine L. Petauton le 06 janvier 2018. dans La une, Cinéma

Film de Xavier Beauvois, 2017, 2h14

Les Gardiennes

Un soir d’hiver. Creux avant-fêtes tonitruantes des vacances de Noël ; ciel bleuté, pas plus ; ici, avec les vents du sud, c’est si peu souvent couvert. A deux petits pas de la Comédie, Le Diagonal – Diago pour ses intimes – un ciné de tous les meilleurs films du monde, un choix entre art et essai et aussi le mieux d’un populaire de bon aloi ; à « croquer » du film 3 fois la semaine, pour le moins, une sorte de cantine ;  merveille Montpelliéraine, une de plus. Et ce soir, un peu à contre-courant (le film est à l’affiche depuis plusieurs semaines), nous sommes encore une solide bande à venir voir si dans tout cet « avoir » étouffant des fêtes, un peu d’« être » ne pourrait pas ici nous échoir…

Long et lent, Les Gardiennes, comme ce temps de 14 – le film balaie toute la guerre de 15 à 18 et pousse jusqu’en 1922 – et surtout des « arrière », loin de la fureur du Front, dans les campagnes (alors, l’essentiel de la population était encore là, entre chemins creux, rudes bâtiments des fermes, immuables gestes des champs ou de l’élevage, tandis que frissonnait la modernité d’une moissonneuse-lieuse).

Campagnes de France en temps de guerre ; celle-là, la première. Pendant que dans la salle d’à côté mugit le dernier Star Wars, fallait oser aller dans ce contre-courant là, l’imposer à nos gamins qui dans les pires micros-trottoirs confondent gaiement les deux guerres et Daech, fallait vouloir dépoussiérer un vieux livre du père Ernest Pérochon… Presque une provocation. Et, au bout, pour autant, il y a du monde, on vient voir, on aime cette plongée – comme si vous y étiez – au coin du cantou, au lavoir, ou derrière la charrue de ces gardiennes – du temple, pas sûr (encore que les pratiques religieuses vont encore bien leur train de traditions dans l’Ouest où se situe le film…) ; de la famille, c’est assumé, mais avec la fenêtre entr’ouverte sur les libertés de demain.

L’œil de la caméra de Beauvois fait magnifiquement son travail (on aurait alors dit « de la belle ouvrage »), sait prendre le temps, et, plus que dire, préfère laisser comprendre, par les visages, les silences, la force d’une émotion mieux que vraie, palpable. Au cœur de la réussite, la lumière de la complice chef-opératrice Caroline Champetier (redisons-le, elle le mérite tellement, même si on l’a lu partout) : chaque plan affiche Millet, Courbet, des soirs tombants du 1900 de Bertolucci aux flashs dorés du Molière de Mnouchkine. On en prend dans les mirettes, et le son, et la musique, à la fois si présents et si coulés dans l’œuvre, ne sont pas en reste.

Les femmes-debout – et notamment celles des campagnes, mais n’oublions pas les ouvrières, ailleurs – durant la guerre, leur considérable rôle à l’arrière pour tenir l’économie, faire tourner les fermes, élever la marmaille ; tout a été dit par l’Histoire, les récits, quelques romans. On croit connaître cette face gris blanc, autre guerre, s’opposant à l’enfer noir de la tranchée, mais pas forcément ces femmes de tête campant en haut des familles (formidable et si juste Nathalie Baye, qui décidément a plus d’un tour dans son carquois d’actrice), ces générations mélangées sous le toit du grand corps de ferme, dans une absence d’intimité qu’on n’imagine plus, ces attentes du facteur avec deux, trois lignes ayant passé la censure, la terreur de voir entrer le maire – C’est ton mari… On croyait savoir mais c’était avant le regard de Laura Smet, la fille – parfaite –, et ce qui se passe autour de la jeune Francine (étonnante Iris Bry), fille de l’Assistance comme on disait alors en baissant le ton, amoureuse – socialement éconduite – du fils de la famille aux armées. Femmes qu’on admire, intensément, qui vont, on le sait, exiger et engranger quelques galons au sortir de la guerre ; Francine coupe ses cheveux, chante des morceaux réalistes (Les blés d’or, et c’est là qu’on se souvient comme moi de la grand-mère à la fin des batteuses) ; devant elle, les années d’après-guerre et les « garçonnes ».

Quelques faits, donc – échos de faits, plutôt – dans ces femmes de la campagne, pendant la guerre… Si peu, pourrait-on penser, peut-être, et tant de ces silences, dont on dit quelquefois qu’ils sont parlants. Mais tellement ! On croyait faire un tour loin dans l’Histoire, et nous voilà, en nous, femmes et tous humanistes, pieds plantés ici et maintenant. Magie d’un film parfaitement réussi… Cadeau précieux en ces temps d’avalanches d’« avoir », un moment d’« être » ; un vrai et grave bonheur.

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