1144 livres, Jean Berthier

Ecrit par Didier Bazy le 07 avril 2018. dans La une, Littérature

Robert Laffont, coll. Les passe-murailles, janvier 2018, 167 pages, 12 €

1144 livres, Jean Berthier

Jean Berthier est sans conteste un grand lecteur. Le narrateur de son récit (classé « roman » par l’éditeur) est bibliothécaire. Emploi commode pour raconter en un mode impersonnel les éclairs de pensée de X, né sous X, qui reçoit un beau jour un courrier de notaire. X hérite de sa mère biologique 1144 livres. Ira-t-il chercher ce legs ? Voilà tout à la fois l’intrigue, le sujet, la question, l’hésitation, l’éveil.

Ici la mère inconnue, autre X, se livre à son fils inconnu dans des cartons de 1144 livres. Le chiffre a-t-il un sens cabalistique ? Quand le sens est caché, les sens scrutent tous les possibles.

Inévitable : « Qui était-elle ? J’aurais voulu à cet instant qu’il répondît à mes questions muettes… ».

Inéluctable : « Je remarquais avec quelle facilité les titres de ces ouvrages s’étaient gravés en moi, bien au-delà de mes capacités de mémoire habituelle… ».

Factuel : « Vous voulez récupérer les livres, me dit-il sur un ton qui laissait mal deviner si une part d’exclamation mécontente se mêlait ou non à l’interrogation ».

Si ce genre d’histoire n’arrive pas qu’aux seuls bibliothécaires c’est peut-être parce que 1144 livresde Jean Berthier apprend à ses lecteurs ce que peut être un lecteur. Quelques livres sont évoqués mais comme caressés. Ni effleurés, ni annotés. C’est là un tour de force : parler d’une douzaine de livres en leur livrant leur vie propre. Aucun ne sort du lot et chacun offre sa dot.

La Joie de Bernanos mise à part – et encore – Berthier n’attire pas le chaland à grand seau avec des grands classiques ni avec des auteurs de soi-disant avant-garde ou des ouvrages bien connotés au marteau codé voire maudits comme on dit. Rien de tout ça. Mais un choix sans voie, aléatoire et nécessaire, comme toute vie que doit d’exprimer et de véhiculer tout rapport au livre.

Les livres ne sont que des rapports, mais ils sont des rapports purs. Tous oscillent entre trous noirs et galaxies, vide et plein, chaos et surgissement vital, pour le meilleur et le pire.

« Divin génie de l’enfance qui se rit de la page et du signe ! Il fuit une bibliothèque. Laissons-lui le temps de passer de l’insouciance à l’étonnement d’être né… »

ou encore :

« La trace littéraire, sous la forme d’un livre que plus personne ne lit ou qui n’éveille aucun souvenir même chez les lecteurs les mieux informés, donne la juste mesure de l’engloutissement dans le temps. On ne peut espérer de meilleur rappel ».

Comme au théâtre ou au cinéma, l’art consiste a minima à ennuyer le moins possible. Sans réception, toute œuvre est un vase vide.

Décidément, si on veut savoir ce qu’est un livre, il faut lire ce livre. Au moins pour continuer à douter. Douter avec des pauses. Un rapport de moins.

 

 

 

Jean Berthier, après des études de philosophie, et de cinema. Il écrit pour des revues littéraires et réalise des films de fiction et documentaire. 1144 livresest son premier roman.

Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 31 mars 2018. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ça n’a pas encore pris, ça ne prend toujours pas, voilà les titres des journaux, passée la fameuse journée du 22 (qui plus est, de mars !), dont on attendait, bizarre régression pythienne, qu’elle siffle enfin le départ du « mouvement social ». Après, à l’évidence, pas mal de départs avortés ou carrément passés à la trappe, notamment lors de l’adoption par les Ordonnances autoritaires, de presque tout le corpus des Lois-travail, mais pas moins, au moment de l’insupportable dispositif sur l’ISF, sans compter en début d’année le matraquage CSG. On dirait, me disait quelqu’un, que le corps social est pris dans la glace, ou bonnement parti visiter une bien lointaine planète.

50 ans après le grand Mai, peut-on du reste encore parler de mouvement social au singulier (en gros, celui articulé autour de la gauche autoritaire, CGT/PC, et celui de la deuxième gauche toute neuve, l’autre, la Socialiste libertaire). C’est bien clair qu’on n’en est plus là, après l’effondrement communiste mangé largement par les Socialistes au pouvoir, triomphants ou défaits dans l’œuf, et la progressive dévalidation d’une CGT croupionnisée.

C’est de « mouvements sociaux », un émiettement infini, une myriade inefficace, qu’il faut maintenant parler, simplement même de paroles sociétales, sans escompter la plupart du temps ni défilés communs, ni parole convergente aux tables de négociations ou ce qu’il en reste, et, ce, malgré les louables efforts passés d’un Hollande pour donner vie au dialogue social – formule devenue lunaire pour tant de gens…

 Or, hier, qui a battu le pavé des villes ? Aucun cortège convergent, des pancartes d’associations de « moi, moi, moi » ; telle corporation aux abois, telle autre légitimement inquiète ; cet assemblage fait-il un mouvement social ? « mes » revendications, rien d’une voix collective ; des défilés décousus, type ces engeances défendant le petit commerce à la fin du siècle précédent. D’usage militant et de gauche, qui dit mouvement social, dit, certes, défiler pour ses propres intérêts, menacés ou supposés l’être, mais (en même temps !) porter la parole de tous et des autres, être en bref, dans le collectif. Cela suppose, certes, une parfaite connaissance des enjeux et une capacité à trier, hiérarchiser ceux-ci, être dans le « d’abord, ensuite, enfin » qu’aucune pancarte ne mentionnait le 22. Hier, où était le grand cri défendant le sens même du service public, bien au-delà des intérêts spécifiques des cheminots ? muette était la rue, et ce silence fait froid dans le dos, car on peut penser qu’un danger doit être parfaitement identifié pour être efficacement combattu.

Encore, direz-vous, faudrait-il de solides porteurs de banderoles. Or, la CGT, ce qu’il reste de son ombre aux mains dures et butées d’un Martinez, Sud, et notamment l’intraitable Sud Rail et ce qu’on sait qu’ils sont, seront-ils vraiment en capacité de conduire la lutte SNCF, mais bien plus d’élargir demain à l’ensemble des services publics, puis enfin de convaincre une large population de l’urgence des causes à défendre. Sans remonter à Mai 68, 1995 et les grandes grèves, face aux « bottes » de Juppé et ses retraites, sont loin ; autre temps, autres mœurs sociales, syndicales. Peut-être, toutefois, ferions-nous bien de réviser vite fait ces pages d’histoire là… réviser ne voulant pas dire refaire le film, mais plutôt en tirer des leçons. Car, il semblerait qu’aucune avancée sociale d’importance (on peut aussi dire, à présent, aucune sauvegarde) n’ait jamais vraiment abouti hors de solides cortèges marchant du même pas, et voilà bien un credo qui résonne d’échec en réussite depuis la nuit des temps.

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 mars 2018. dans La une, France, Politique, Société

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Le mouvement « dextrogyre », ce décalage des idées vers la droite, tel que décrit par l’universitaire québécois Guillaume Bernard, a-t-il franchi un nouveau palier ? L’éloge funèbre d’Emmanuel Macron, dans la cour des Invalides, devant la dépouille de d’Arnaud Beltrame est révélateur. En phase avec la vague – légitime – d’admiration qui submerge l’opinion, il n’hésita pas à déclarer : « votre sacrifice, Arnaud Beltrame, nous oblige, il nous élève (…) accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat, telle est la transcendance qui le porte ». Mort, transcendance, sacrifice, constellation insolite dans notre société individualiste, consumériste et post-soixantuitarde…

Rien que le mot sacri-fice en dit long : sacer-facere, ce qui « rend » sacré, ce qui fait passer de l’ici-bas à l’au-delà, du côté des dieux ; ou plus exactement ce qui fait rentrer dans l’espace du temple, le fanum : le sacrifié ayant cessé d’être un pro-fane (litt. qui se tient devant le sanctuaire sans pouvoir y pénétrer) pour accéder à un statut divin. Le sacrificium passe par le sang versé. La victime se transformant en héros, ces demi-dieux – hemi-theoi – auxquels l’on rend un culte sur leurs tombeaux dans l’espoir d’un bienfait ou d’une guérison.

Toutefois, ces héros ne sont pas seulement des personnages mythologiques. Sur un mont qui surplombe les Thermopyles, Simonide de Céos a gravé sur une pierre patinée par les siècles un hommage bimillénaire aux quelques 300 spartiates, hoplites de Léonidas, qui offrirent leur vie pour assurer la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès : « passant, va dire à Sparte que nous sommes tous morts ici pour obéir à ses lois ». Ce qui caractérise ainsi le héros/le sacrificiel, c’est ce rapport spécial à la mort : mépris total, mieux, une anticipation du trépas ; il a par avance et de son plein gré quitté le monde des vivants auquel, en retour, il fait don d’une puissance surnaturelle.

Cependant, pareille « théologie » héroïque servit aussi de justification à toutes sortes d’exactions – croisades, guerres – ou d’idéologies mortifères y compris l’idéologie nazie. Les soldats tombés au combat étaient censés avoir péri pour « die Grösse und den Bestand von Volk, Führer und Reich », pour la grandeur et la pérennité du peuple, du Führer et du Reich. D’ailleurs, l’extrême-droite de l’Allemagne actuelle a repris ces thèmes. Le groupe de rock Varg, par exemple – le loup, dans les légendes germaniques – exalte le Heldentod, la mort du héros, dans la strophe suivante :

« Parler, ce n’est pas voir » : retour sur une polémique

Ecrit par Marianne Braux le 31 mars 2018. dans La une, Education

« Parler, ce n’est pas voir » : retour sur une polémique

En dépit du ressentiment qui s’est répandu des deux côtés du ring opposant les partisan.e.s de l’Ecriture Inclusive d’une part, et ses détracteurs d’autre part (derrière lesquels je me range), ce débat aura eu le mérite d’avoir introduit dans les maisons, les bistrots et autres réseaux sociaux, une question fondamentale, de première importance pour tout être parlant. Une question aussi vieille que l’Humanité mais qui, peut-être parce qu’elle est difficile, avait jusqu’ici eu tendance à rester cantonnée à la sphère universitaire. Cette question, à la fois simple et profonde, est : qu’est-ce que la langue ? Un outil de communication, un système de représentation du monde, les deux choses ensemble ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? En réalité, il est impossible de répondre de manière définitive à cette question, car il faudrait, pour y arriver, que la langue soit extérieure à nous, que l’on ne baigne pas dedans depuis bien avant notre naissance, que l’on puisse, en un mot, en parler sans parler avec. C’est toute la difficulté, et l’intérêt, des sciences dites « du langage » et soit-dit-en passant, des sciences « humaines » en général, où le sujet et l’objet de la connaissance sont une seule et même chose, à savoir : l’être humain. En d’autres termes, et pour le dire avec un éminent penseur du siècle passé, qu’il est urgent de réécouter : « il n’y a pas de métalangage », tout comme il n’y a pas de connaissances « méta-humaines ».

Ceci étant dit, on peut, à défaut de pouvoir dire ce qu’est la langue, s’interroger sur ce qu’elle n’est pas. Si, et seulement si, tel est notre objectif, on peut espérer dire d’elle quelque chose de raisonnable. Commençons par le début :

On dit que la langue « sert à communiquer ». S’il est vrai que la langue est utile, la langue n’est pas pour autant un outil comme les autres, que l’on peut modifier à notre guise comme l’on changerait d’ordinateur, de frigo, ou de voiture. Traiter la langue comme un moyen parmi les autres en se proposant de la modifier pour répondre à (ou créer) une supposée demande sociétale, c’est faire le jeu du capitalisme marchand et, par voie de conséquence (faut-il encore le montrer ?), obstacle au lien social (1). Même si elle peut le devenir, la langue n’est en soi ni un outil, ni un accessoire de mode, pour la simple et bonne raison que « l’Homme, écrit Emile Benveniste (l’être humain, s’entend, voir plus bas), n’a pas fabriqué le langage ». Le langage est le fruit d’une évolution sonologique dont on sait encore peu de choses, si ce n’est que celui qui le porte, l’animal devenu humain, y est pour très peu. Personne ne peut dire d’où vient le langage, cette faculté insensée qui nous distingue du reste de nos demi-frères animaux. C’est pourquoi y toucher de façon arbitraire n’est ni plus ni moins que de se prendre pour Dieu, cette figure sans visage apparue dans l’imagination humaine il y a fort longtemps à cause, précisément, de ce mystère de l’origine du langage, dont les « pouvoirs » dépassent largement notre entendement. Les récits mythiques et religieux sont à prendre au pied de la lettre : dire un mot et « voir » à travers lui la chose relève d’une capacité à proprement parler surnaturelle, au sens où en parlant, on ajoute au monde des choses (la physis, qui se tient devant nous) le monde du discours (le logos, qui se tient dans notre tête et nous vient souvent des tripes). Nul besoin d’être croyant pour comprendre ceci. L’être humain vit dans une réalité double, dont les deux pans ne se rejoignent pas. Ainsi, et pour reprendre l’image d’une chercheuse et journaliste dont je partage certaines vues (2), la langue n’est pas une « baquette magique » que l’on peut façonner selon nos besoins pour faire apparaître le monde tel qu’on voudrait qu’il soit – à moins d’entrer dans le domaine de la Poésie, laquelle, rappelons-le, est cet espace où l’être humain peut à loisir se décharger de son délire/désir de toute-puissance langagière. C’est sa beauté et sa nécessité : la Poésie (la Littérature) nous enseigne à nous méfier de ce qui la constitue, à craindre les beaux discours. Il n’est pas étonnant que les écrivains aient été en général assez réticents à la proposition de l’Ecriture Inclusive, comme ils le seraient sans doute à toute réforme de la langue qui ferait plus qu’entériner des usages déjà passés dans le système linguistique, ainsi que s’y attache, quoique l’on en dise, l’Académie Française (3). L’écrivain est par définition celui qui, pour se rebeller contre la langue, accepte d’abord de s’y soumettre. Ainsi, parler de « novlangue » pour dénoncer l’Ecriture Inclusive n’est ni exagéré ni insensé. La seule difficulté est de saisir ses points communs avec la novlangue d’Orwell qui, contrairement à l’Ecriture Inclusive, passe par une réduction des catégories de la langue pour empêcher la libre pensée de circuler. Celle-là fait apparemment le contraire : on nous enjoint à en dire plus, à faire signe à notre interlocuteur, par l’expression de certaines formes, de notre adhésion à une certaine vision du monde, pour le bien, paraît-il, des plus jeunes dont on ne se soucie même pas de savoir de ce qu’ils voient avec leurs propres yeux. C’est sans doute parce que les Inclusifs ne veulent pas l’entendre ; cela risquerait de les priver de leur « activité » or, les Inclusifs n’aiment guère s’ennuyer. Ils ne veulent pas savoir que pour leurs enfants, l’égalité des sexes est déjà une réalité. Non pas nécessairement au plan quantitatif – ça, c’est la parité, les mots ont ici leur importance – mais au plan juridique et qualitatif. Car oui, sur ce plan-là, la femme est aujourd’hui l’égale de l’homme. Et ceux qui ont été éduqués dans cet esprit n’ont pas eu besoin d’une écriture inclusive pour s’en rendre compte. Ceci me fait penser à une autre incohérence de ce projet, à laquelle je ne vois décidément pas de contre-argument. On dit que la langue française a progressivement « invisibilisé » – je reviendrai sur cette expression – la femme de l’espace public et que, à force de parler de « sénateurs », de « députés » sans « -e » et « d’auteurs » sans « -e » ou sans « -rices », on découragerait les femmes de se lancer dans des carrières traditionnellement réservées à l’autre sexe. Mais enfin, n’est-ce pas tout le contraire qui est arrivé ? La femme n’a-t-elle pas, depuis plus de deux siècles, brillamment arraché certains privilèges à l’homme et progressivement investi l’espace public pour se retrouver aujourd’hui dans de nombreux postes de pouvoir ? Je ne vois pas comment l’on pourrait soutenir le contraire. Et quand bien même les femmes ne seraient pas encore à nombre égal dans certains domaines de l’activité humaine, cela ne signifie pas pour autant que la parité n’aura jamais lieu. Si tel est vraiment le souhait profond de certains, qu’ils laissent donc le temps au temps, cela finira par se produire – à moins que l’on commence à remettre en question cette obsession pour le pouvoir et la vie publique (un véritable féminisme devrait, à mon avis, aller dans ce sens-là). Autrement dit, je ne vois pas comment la langue serait si nécessaire au progrès social puisque, dans l’Histoire, le progrès social s’est mise en place malgré la pratique d’une langue apparemment « sexiste ». A ce propos, petite piqûre de rappel étymologique : « Homme » vient du latin « hominem » signifiant d’abord « être humain » qui a ensuite pris le sens additionnel de « être humain de sexe masculin » en supplantant le mot « vir » (qui a donné « viril ») ; c’est là, éventuellement, que commence le « patriarcat », et c’est cela qu’il faut enseigner aux enfants ! Les locuteurs d’une langue oublient, mais la langue, elle, n’oublie rien, et c’est le devoir de chacun de se rafraîchir la mémoire. D’où l’importance de l’apprentissage des langues dites « mortes » qui continuent, sans que l’on s’en aperçoive, de vivre dans la nôtre et de nous faire dire bien plus que ce que l’on croit. En soutenant le contraire, l’Ecriture Inclusive agit comme toute novlangue : elle empêche l’individu de penser en prétendant que la réalité du discours doit, autant que faire se peut, faire voir la réalité, être à son image (réelle ou fantasmée comme dans 1984). C’est faux, ce n’est pas là son rôle ; l’intrication des vieilles langues, qui étaient confrontées à une autre réalité que la nôtre, dans les plus jeunes le montrent bien. Ce qui m’amène à mon deuxième point :

En Guyane, l’Education Nationale à la traîne

Ecrit par Métropolitain le 31 mars 2018. dans La une, France, Education, Politique

En Guyane, l’Education Nationale à la traîne

Alors que les vacances de Pâques arrivent à grand pas, le collège Gran Man Difou, situé dans la paisible bourgade de Maripasoula, aux fins fonds de l’Amazonie, en Guyane, se révèle emblématique de l’impasse dans laquelle se trouve une des académies les plus sinistrées de France.

Près d’un mois sans cours

Dans ce collège classé REP (réseau d’éducation prioritaire), la plupart des enseignants sont contractuels, le suivi des élèves est peu rigoureux, l’absentéisme est légion, une partie du budget destiné aux équipements disparaît mystérieusement chaque année. Depuis un mois, l’établissement est en train de se tailler une renommée dans toute la Guyane grâce à la presse du département, suite à une loufoque histoire de puces et de chiques – minuscules bestioles amazoniennes pouvant faire de sérieux dégâts aux pieds – disséminées dans le collège suite à la présence de chiens errants. Depuis le 27 février dernier en effet, le personnel et les élèves ont régulièrement été renvoyés à la maison pour être priés de revenir le jour suivant ou un autre jour, et apprendre ce jour-ci qu’il fallait encore attendre car le collège n’avait pu se débarrasser des petites bêtes.

Un vrai manque de transparence

Traitement des puces avec du produit anti-moustique ou avec du savon, les rumeurs sur cet échec de l’homme face à mère nature sont allées bon train. Le personnel et les parents d’élèves se demandent d’ailleurs pourquoi ce problème de bestioles n’a pas été traité pendant les vacances de février, sachant qu’il avait été signalé près de deux mois avant ces dernières. Mais après un mois de lutte, et de quelques heures de cours miraculeusement dispensées çà et là, les enseignants et les élèves ont été priés de revenir, pour de bon cette fois : le mardi 20 mars, c’était officiel, l’homme avait enfin gagné : six chiens errants – maudites bêtes – avaient été attrapés à bras le corps pour être expulsés du collège. Et selon les dires du principal du collège lors d’une réunion dans la salle des professeurs, « il ne restait, après vérification, plus aucune puce dans l’établissement ». Grâce à quel produit ? La direction, bien qu’elle « n’ait rien à cacher » selon ses dires, a rechigné à répondre à la simple question d’une enseignante lors de la même réunion : « quel produit a-t-il été utilisé ? ». Ce qu’on savait, c’est que ce n’était pas du bon vieux Baygon, ce dernier étant prohibé dans un collège de la République.

Des élèves qui se plaignent de ne pouvoir aller en cours

De toute façon, ce mardi 20 mars, les joies du collège pouvaient enfin recommencer : les professeurs allaient reprendre une vie normale (et pour certains, cesser de noyer leur ennui au bistrot), les 700 élèves – dont certains, fussent-ils peu studieux, avaient été jusqu’à déclarer devant le portail : « c’est encore fermé, j’en ai marre » – allaient pouvoir retourner chahuter leurs professeurs avec leurs camarades. Plus sérieusement, tout le monde semblait ravi : les professeurs allaient enfin cesser de se faire traiter de fainéants par leurs concitoyens, et les élèves allaient cesser de s’ennuyer à la maison. Seulement voilà que le jour-même, des élèves sont pris de maux de têtes, d’irritations, de rougeurs aux bras, de douleurs oculaires, de vomissements. Et l’on apprend alors officiellement que les salles furent traitées avec de la deltaméthrine, puissant poison aux normes de l’Union Européenne mais généralement utilisé… pour l’agriculture. Pour la sûreté des bambins, le collège a donc dû à nouveau fermer.

Le 8 mars : la femme et l’après-fête

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 31 mars 2018. dans Monde, La une, Politique

Le 8 mars : la femme et l’après-fête

On fait couler beaucoup d’encre et de salive à propos du 8 mars. Les jours qui précèdent ou suivent n’ont pas d’importance. La femme n’intéresse l’humanité qu’un jour dans l’année.

Dès le 7 mars, les réseaux sociaux sont pollués de posts pour souhaiter bonne fête aux femmes. L’internaute qui ne suit pas cette tradition est pris pour misogyne. Demain, dans la rue, au travail, partout dans le pays, on répète la même phrase : « Bonne fête ». Dans les établissements, une petite fête est organisée. Pâtisseries bariolées. Boissons. Et surtout des fleurs en plastique et des ustensiles de cuisine en verre recyclé. L’ambiance est embellie par des sourires hypocrites. Fin de la fête.

Le 9 mars, une autre fête recommence. Une fête éternelle en Algérie qui prend des pauses pour mieux dominer : l’hypocrisie. L’homme qui souhaitait hier la bonne fête et offrait des cadeaux à la femme, colle à nouveau son masque misogyne.

En se maquillant le matin, la femme affronte le regard agressif de son frère. Lui qui, après un scan minutieux, valide ou rejette la tenue de sa sœur. Allant au travail, les Don Juan sauvages lui demandent son numéro sans dire bonjour. Ils lui lancent des onomatopées érotiques en scrutant la taille et la tenue. Toute catégorie de femmes passe dans le crible : célibataire, divorcée, mariée, veuve, en minijupe, en hijab, ou en haïk… La misère sexuelle en Algérie est si aveugle que même les statues des femmes en béton sont objets de désir. Le policier à côté, indifférent, caresse sa moustache et n’ose pas la défendre. Des passants applaudissent plutôt les Don Juan : c’est la femme qui provoque. C’est sa faute. La femme prend le transport en commun. Tellement de gens qu’on étouffe. Les « caleurs » (appellation de Fellag) se collent à elle. Ils lui bloquent toute issue. Elle est colonisée. C’est sa faute. Elle a de belles courbes et sent un parfum séduisant. Le reste des hommes observent. Il vaut mieux ne pas se mêler.

Au travail. Elle est emprisonnée dans son poste pendant des heures comme le dicte le code du travail. Le mâle peut sortir prendre l’air, fumer dans le couloir, sortir en ville puis revenir… Il est chez lui. La femme doit travailler et baisser la tête. Là aussi la drague sauvage la traque. Juste la forme qui change. Un supérieur lui exige des rendez-vous glamour sous des menaces administratives. Lui dresser des bras de fer permanents pour l’attirer aux rets.

Retour à la maison. Rencontrer les « caleurs » du transport. Affronter les Don Juan adossés au mur. Puis passer au scanner du frère. Il vérifie si elle a fumé, fait la bise à un homme, ou contourné l’itinéraire, tracé par les ancêtres, qui mène du foyer au travail… Après le dîner, les barbus de la télé la menacent de leurs fatwas wahhabites. La nuit, des fantômes masculins la taraudent pour l’empêcher de réparer sa journée par des rêves.

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 31 mars 2018. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (14) : «  à marée lasse traîne l’écume…

 

A marée lasse

traîne l’écume

des moutons noirs

comme une plume

 

A marée basse

qui déshabille

vole aux moissons

le blé qui brille

 

L’antre

du désespoir

qui aspire et rejette

tel un enfant gâté

que rien ne satisfait

Marine Le Pen : le dilemme

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 mars 2018. dans La une, France, Politique

Marine Le Pen : le dilemme

C’est un dilemme, en effet, qu’a posé à Marine le Pen le congrès du Front National  des 10 et 11 mars, à Lille. Ce qu’on appelle en anglais un « double bind », un « ou bien, ou bien » : ou bien continuer la « dédiabolisation », ou bien retourner aux fondamentaux du parti…

L’objectif pour l’héritière demeure ce qu’il a toujours été, parvenir – enfin ! – au pouvoir. « A l’origine, avait-elle déclaré au micro de BFM le 25 février dernier – et elle l’a répété une fois encore le 11 mars, à Lille – nous étions un parti de protestation, mais nous sommes devenus un parti d’opposition ; il faut qu’aux yeux de tous, il ne fasse plus de doute que nous sommes désormais un parti de gouvernement ». Elle devait, à cette fin, d’abord tuer le père, vulgaire et bavard impénitent avec ses jeux de mots douteux et ses calembours antisémites. Chose faite ! Papa s’est vu exclus, interdit de congrès et il perd même son titre de président d’honneur, puisque le poste va être supprimé. La vengeance de papa se concentra, en réponse, dans cette petite phrase, au détour d’un paragraphe de ses Mémoires, tout juste publiées et qui font un tabac en librairie : « Marine me fait pitié ». Qu’importe, rétorque fifille : « pour moi, politiquement, la page est tournée… ».

Reste le nom, on troque « Front » pour « Rassemblement ». Pourquoi ? « Nous devons, explique Yvan Chichery, responsable FN dans le Morbihan, trouver des alliances et convaincre les médias que nous ne sommes pas des affreux ». Seulement voilà ! Outre que le nouveau sigle rappelle fâcheusement le Rassemblement National Populaire de Marcel Déat, il demeure flanqué – Marine Le Pen a lourdement insisté sur ce point – de la fameuse flamme tricolore, symbole d’espoir et de renouveau… or ce symbole reprend celui du Movimento Sociale Italiano fondé en 1946 par Giorgio Almirante, fasciste notoire et journaliste bien en cour auprès du Duce dans les années 30. Ce fut Almirante lui-même qui conseilla à Jean-Marie Le Pen d’adopter sa flamme pour la nouvelle formation d’extrême droite, en 1972.

Alors retourner aux sources ? Se ressourcer aux fondamentaux de l’extrémisme ? La tentation existe. Pour preuve la présence, en invité vedette, de Steve Bannon, pilier de l’« Alt Right » (Alternative Right), la droite américaine des suprématistes blancs. Nommé stratège-en-chef de son cabinet par Trump, il fut limogé à cause des révélations sulfureuses qu’il avait faites à Michael Wolff, l’auteur de la célèbre – et incendiaire ! – biographie, Fire and Fury. Bannon éructa, pendant le congrès : « let them call you racist ! Let them call you xenophobe ! Wear it as a badge of honor ! », Laissez-les vous traiter de raciste ! Laissez-les vous traiter de xénophobe ! Portez ça comme un badge honorifique ! Et Bannon de continuer : « en Italie, les deux tiers de la population ont émis un vote anti establishment. En Italie, le M5S et la Ligue se joignent pour voter contre la classe dirigeante de Rome et de Bruxelles. Vous faites partie d’un grand mouvement. En France, en Italie, en Pologne, en Hongrie. L’Histoire est de notre côté ! ».

Les années Astérix

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 mars 2018. dans Souvenirs, La une, Littérature

Les années Astérix

Annie Ernaux, la grande, nous a offert un jour Les Années, sobre et somptueuse somme d’une vie traversée au quotidien par les grandes vagues de l’actu, parfumées de ces choses minuscules du temps, qui marquent la mémoire.

Cela passe forcément dans l’esprit, quand au cœur de l’hiver 2018, on ouvre comme moi, le xème album (La Transitalique) de ce cher monde d’Astérix, mesurant le bout de chemin fait, 38 albums après le premier – Astérix le gaulois, paru en Octobre 1961, prépublié dans le Pilote du 29 Octobre 1959 ; j’avais 10 ans –  BD découverte, un peu plus tard, un été camarguais ; je devais être en 4ème. Je me souviens que dans le même élan, on me fit entrer dans le monde de San Antonio, et celui des saga de Troyat ; c’était donc une année d’exception.

Des modes vestimentaires, des coiffures, émaillant le chemin – mes années-chaussures, ou chapeaux, mes années-sauce gribiche, pourquoi pas ! des chansons, des musiques évidemment (voir nos émotions autour de Johnny), et des lectures. Rituels, qu’affectionnent particulièrement les mémoires affectives ; gens, lieux, Astérix pour moi, Tintin le grand, pour toi…

Alors comme les cailloux de Poucet, les années Astérix ; une vie ou pas loin. Je n’ai pas vérifié mais il me semble qu’Uderzo et Goscinny nous donnaient leur cadeau quasi tous les 1 an et demi ; pas forcément Noël.

Tellement réussis, coïncidant à la bulle près, avec nos attentes, « les » Astérix. Un patrimoine, qu’au début je partageais avec mon frère (ma mère alternait l’achat pour l’un, puis l’autre) ; un jour de guerre, j’avais même tenté de déchirer le sien… je crois qu’il m’en veut encore. Ayant eu le bon goût d’épouser ensuite un Astérixphile, les deux héritages ont rejoint la communauté et reconstitué la collection. Dois-je avouer que notre fils, élevé lui aussi dans le petit gaulois vindicatif, a emprunté puis remis dans la bibliothèque familiale les albums lus, sans jamais les prêter ailleurs – interdiction colérique et maniaque des parents !

Au bout de ma vie, ils sont tous là, dans mon bureau ; je range le 38ème en libérant de la place pour ceux qui ne manqueront pas de suivre. C’est moi qui ai la garde de ce trésor quasi toutankhamonien, et j’en perçois la conscience (aiguë) du sacré dans ce rôle de conservatrice. Nous ne sommes pour autant pas collectionneurs et ne partons pas dans les foires aux livres, chercher la perle rare, parue en… non, nous les aimons, nous les lisons, et relisons, nous en prenons soin, nous nous régalons. C’est tout. Chaque grippe hivernale voyait notre gamin – et moi, itou – ramper jusqu’aux Asté pour passer ces heures qui s’étirent entre mouchoirs et langueur tiède.

Le texte du rêve

Ecrit par Didier Ayres le 24 mars 2018. dans La une, Littérature

À propos de La Foule divinatoire des rêves, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison brûlée, 2018, 15 €

Le texte du rêve

L’originalité de ce recueil de poèmes réside à la fois dans le propos et dans la forme ; dans le propos parce que cela nous donne accès à un monde intérieur foisonnant, profus, divers ; et dans la forme car ces poèmes sont accompagnés par des dessins de l’auteure, dessins qui côtoient la statuaire africaine par exemple, ou ailleurs, l’art brut. Du reste, ces textes sont présentés soit alignés à gauche, soit à droite, sans que cela soit aléatoire, mais propres à penser la schize de tout auteur, rendue visible par cette disposition des pages.

Revenons un instant au propos. Et à cette idée de transcrire les rêves de l’auteure, avec plus ou moins de certitude quant à leur exactitude, quant à leur véracité, mais qui sont intéressants surtout parce qu’ils reflètent la personnalité et le travail de l’écriture au sein de l’esprit de l’écrivaine. Nous allons donc de rêverie en rêverie, au milieu de figures et de symboles, qui sont peut-être à rapprocher des éléments chers à Gaston Bachelard, c’est-à-dire l’eau, le feu, la terre et l’air, particulièrement peut-être de l’élément liquide. Et que l’on soit proche d’Unica Zürn, par exemple, ou du Méphisto de Sokourov, c’est surtout cet univers polymorphe qui est prenant, ou bien celui des Surréalistes avec les Poupées de Bellmer (cités dans le texte). Tout est animé de vie, égayé, coloré, fantasque et un peu fou, baroque. Et cela avec les textes du rêve, le texte du rêve.

Au rituel du rêve s’associe le rituel du poème. À la vérité du rêve se distingue le rêve de la vérité. À la poésie s’ajoute une vision d’un sujet double, à la fois rêve et récit du rêve.

 

Rêve 12

 

Exhortation d’un fantôme

sur le panorama ensommeillé…

 

Une femme décapitée

porte sa tête entre ses mains.

 

Les ailes de l’angoisse transportent

la fièvre d’une âme pathétique.

 

On frappe à ma porte, je m’éveille.

C’est ma voisine, elle dit :

« Je perds la tête ».

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