KI-C-KI

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 05 décembre 2015. dans La une, KI-C-KI

KI-C-KI

En l’honneur d’une des plus belles œuvres de la littérature française du 20ème siècle, et de l’immense auteur de cette œuvre, appréciée et considérée comme un fameux grand roman d’amour, sans pareil, où se conjuguent furieusement amour, passion, exaltation, désespoir, et, ô bonheur, amour infini de l’auteur pour l’écriture, j’ai savoureusement choisi ces quelques extraits, pour que toujours rayonnent nos Reflets du temps comme rayonnent les inépuisables reflets de la belle littérature.

 

Extraits :

De retour dans la chambre, il s’étendit sur le lit, huma l’eau de Cologne cependant que du salon montaient les Scènes d’enfants de Schumann. Joue, ma belle, joue, tu ne sais pas ce qui t’attend, murmura-t-il, et il se leva brusquement. Vite, le déguisement.

Il endossa l’antique manteau déteint, si long qu’il descendait jusqu’aux chevilles et recouvrait les bottes. Il se coiffa ensuite de la misérable toque de fourrure, l’enfonça pour dissimuler les cheveux, noirs serpenteaux. Devant la psyché, il approuva le minable accoutrement. Mais le plus important restait à faire. Il enduisit les nobles joues d’une sorte de vernis, appliqua la barbe blanche, puis découpa deux bandes de sparadrap noir, les plaqua sur ses dents de devant, à l’exception d’une à gauche et d’une à droite, ce qui lui fit une bouche vide où luisaient deux canines.

(…)

« Ô elle dont je dis le nom sacré dans mes marches solitaires et mes rondes autour de la maison où elle dort, et je veille sur son sommeil, et elle ne le sait pas, et je dis son nom aux arbres confidents, et je leur dis, fou des longs cils recourbés, que j’aime et j’aime celle que j’aime, et qui m’aimera, car je l’aime comme nul autre ne saura, et pourquoi ne m’aimerait-elle pas, celle qui peut d’amour aimer un crapaud, et elle m’aimera, m’aimera, m’aimera, la non-pareille m’aimera, et chaque soir j’attendrai tellement l’heure de la revoir et je me ferai beau pour lui plaire, et je me raserai, me baignerai longtemps pour que le temps passe plus vite, et tout le temps penser à elle, et bientôt ce sera l’heure, ô merveille, ô chants dans l’auto qui vers elle me mènera, vers elle qui m’attendra, vers les longs cils étoilés, ô son regard tout à l’heure lorsque j’arriverai, elle sur le seuil m’attendant, élancée et de blanc vêtue, prête et belle pour moi, prête et craignant d’abîmer sa beauté si je tarde, et allant voir sa beauté dans la glace, voir si sa beauté est toujours là et parfaite, et puis revenant sur le seuil et m’attendant en amour, émouvante sur le seuil et sur les roses, ô tendre nuit, ô jeunesse revenue, ô merveille lorsque je serai devant elle, ô son regard, ô notre amour, et elle s’inclinera sur ma main, paysanne devenue, ô merveille de son baiser sur ma main, et elle relèvera la tête et nos regards s’aimeront et nous sourirons de tant nous aimer, toi et moi, et gloire à Dieu ».

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 17 octobre 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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La seule chose qui intéressait l’auteur que j’ai choisi, qui est résolument un de mes chouchous en littérature, c’est « la femme ». Y a-t-il d’autres raisons plus nobles pour l’avoir choisi, lui ?…

En entrée, en plat et en dessert, voici pour nos Reflets d’automne quelques passages extraits d’une des œuvres, toute en beauté, de ce « chouchou » que je ne me lasse pas de lire, relire, pour sentir encore et m’enivrer encore du parfum de sa belle et grande œuvre.

Célèbre, célébré et inoubliable, il fut un de nos grands romanciers français (20ème siècle), immensément connu, apprécié, et grandement admiré pour son œuvre.

 

Extraits :

Lorsqu’elle souriait, c’était une tout autre vie qui apparaissait : elle avait dû être longtemps heureuse.

(…)

[…] Il y avait certes des limites physiques, il fallait séparer nos souffles, s’écarter, s’espacer, se lever, se dédoubler, et c’est toujours autant de perdu. Quand on a deux corps, il vient des moments où l’on est à moitié.

– Est-ce que je suis envahissante ?

– Terriblement, lorsque tu n’es pas là.

Je me levai et quittai le miroir.

(…)

– J’étais jolie quand j’étais jeune. Il m’a beaucoup aimée. […]

(…)

Je ne m’attendais pas à un tel changement de décor : il ne restait plus trace des koulebiaks russes. Une bibliothèque très sobre, où tout paraissait voilé par de bleus abat-jour. On sentait Proust et toute la Pléiade derrière les vitrines. Il y avait des fauteuils anglais, au vide toujours un peu rêveur, où l’on a beaucoup lu, fumé la pipe et écouté des paroles de sagesse. Dans l’espace que les livres cédaient aux murs, deux masques blancs sereins que tenaient des mains très douces. Un bouquet de fleurs sur une table de grand âge et un globe terrestre qui montrait ses océans, comme un vieux cabotin qui présente au public le meilleur côté de son profil.

(…)

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 26 septembre 2015. dans La une, KI-C-KI

KI-C-KI

Pourquoi ai-je choisi d’enrichir cette fois la bibliothèque de nos Reflets littéraires de ces extraits-là ? Pourquoi, dans cet écrin-là, comme un pendentif à notre cou et à notre cœur, ce bijou aux reflets séduisants de cette œuvre-là, de cet auteur-là ?…

Il y a deux raisons à cela, l’une par faiblesse (ou coquetterie) narcissique… et l’autre parce que ça fait justement partie de notre Temps-là… en ce moment…

Il y a donc cette fois quatre devinettes : pourquoi « narcissique », pourquoi « en ce moment », le « nom de l’œuvre », et par définition… le nom de son « auteur »…

Alea jacta est… Faites vos jeux ! Et que la fête commence !

Qu’est-ce qu’on gagne ? Une pluie de sourires en forme de points d’interrogation ?… et des bravos en forme de points d’exclamation !

 

Extraits :

(…) Dans toute la partie de la ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel avait l’air d’une immense mer nuance de turquoise qui se retire, laissant déjà émerger toute une ligne légère de rochers noirs, peut-être même de simples filets de pêcheurs alignés les uns auprès des autres, et qui étaient de petits nuages. Mer en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec elle sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France. Du reste, à force de regarder le ciel paresseux et trop beau qui ne trouvait pas digne de lui de changer son horaire et au-dessus de la ville allumée prolongeait mollement, en ces tons bleuâtres sa journée qui s’attardait, le vertige prenait : ce n’était plus une mer étendue, mais une gradation verticale de bleus glaciers. Et les tours du Trocadéro qui semblaient si proches des degrés de turquoise devaient en être extrêmement éloignées comme ces deux tours de certaines villes de Suisse qu’on croirait dans le lointain voisines avec la pente des cimes. Je revins sur mes pas, mais une fois quitté le pont des Invalides, il ne faisait plus jour dans le ciel, et il n’y avait même guère de lumières dans la ville et butant çà et là contre des poubelles, prenant un chemin pour un autre, je me trouvai sans m’en douter, en suivant machinalement un dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. Là, l’impression d’Orient que je venais d’avoir se renouvela et d’autre part à l’évocation du Paris du Directoire succéda celle du Paris de 1815. Comme en 1815 c’était le défilé le plus disparate des uniformes des troupes alliées ; et parmi elles des Africains en jupe-culotte rouge, des Hindous enturbannés de blanc suffisaient pour que de ce Paris où je me promenais, je fisse toute une imaginaire cité exotique, dans un Orient à la fois minutieusement exact en ce qui concernait les costumes et la couleur des visages, arbitrairement chimérique en ce qui concernait le décor, comme de la ville où il vivait Carpaccio fit une Jérusalem ou une Constantinople en y assemblant une foule dont la merveilleuse bigarrure n’était pas plus colorée que celle-ci.

Si on changeait de rôle

Ecrit par Colette Bonnet-Seigue le 26 septembre 2015. dans La une, KI-C-KI

Si on changeait de rôle

Se lever bon matin

Après une nuit brève

Un marmot en chagrin

Et la journée sans trêve

Je troquerai demain

Lessives et marmites

Pour un soyeux coussin

Au canapé-orbite

 

J’en ai plein le melon

Sous le fardeau des jours

Attention les mignons

Je vais battre tambour

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 05 septembre 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Pour le ki-c-ki de cette semaine, un « petit voyage » au loin, là-bas, en Amérique, du côté du ciel, du soleil, de la boue et des grands espaces… avec ce grand – écrivain et poète – du 20è siècle. Et bien sûr, tellement reconnaissable par ces extraits choisis pour Reflets du temps, et pour le bonheur, je l’espère, de nos lecteurs :

 

Extraits :

Ce fut une randonnée ordinaire en autocar : gosses pleurnicheurs, soleil chaud, paysans qui, en Pennsylvanie, montent à une ville et descendent à la suivante, jusqu’au moment où nous avons atteint la plaine de l’Ohio et nous sommes mis vraiment à rouler, vers Ashtabula, puis, de nuit, à travers l’Indiana. J’arrivai à « Chi » assez tôt dans la matinée, pris une chambre dans le Y et me mis au lit avec tout juste quelques dollars en poche. Je m’attaquai à Chicago après une bonne journée de sommeil.

(…)

– « (…) Pendant la crise, me dit le cow-boy, j’avais l’habitude de faire le dur au moins une fois par mois. A cette époque on voyait des centaines de types voyager sur les plates-formes ou dans les fourgons, et ce n’étaient pas de simples clochards, c’étaient toutes espèces de gens sans travail, qui naviguaient d’un endroit à l’autre, et les vagabonds n’étaient qu’une minorité. C’était comme ça dans tout l’Ouest. Les serre-freins ne vous cherchaient jamais des crosses en ce temps-là. Je ne sais pas où ça en est aujourd’hui. Le Nebraska, j’ai rien à en foutre. Dans les années trente, il n’y avait ici rien d’autre qu’un énorme nuage de poussière aussi loin que la vue pouvait porter. Pas question de respirer. Le sol était noir. Je vivais ici en ce temps-là. Ils peuvent rendre le Nebraska aux Indiens, pour ce que j’ai à en foutre. Je déteste ce damné pays plus qu’aucun autre au monde. Maintenant j’habite dans le Montana, à Missoula. Un jour ou l’autre, allez faire une virée par là, et vous verrez le paradis ». Plus tard dans l’après-midi, quand il en eut assez de parler, je m’endormis ; c’était un causeur intéressant.

(…)

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 23 mai 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Aujourd’hui j’ai encore choisi, dans ce « jeu » littéraire, de cheminer en marchant pas à pas dans les pas d’une grande et inoubliable écrivaine française, début du 20ème siècle, femme de lettres, romancière, conteuse, sensuelle, charnelle, voluptueuse, savoureuse femme « libre »… pour offrir à nos reflets du temps cet avant-goût littéraire extrait d’un de ses célèbres romans.

 

Extrait :

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.

Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d’« une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie… Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire.

Ecrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé de papillon-fée…

Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 11 avril 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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Les extraits qui suivent font partie d’un célèbre roman historique, qui a marqué, par sa langue et sa superbe, notre littérature française du 20ème siècle, dont l’auteure, femme de lettres françaises, également poète et essayiste, entre autres, est une de nos plus grandes. Nombreuse et foisonnante est son œuvre, à cette grande dame.

 

Extraits :

C’est à Rome, durant les longs repas officiels, qu’il m’est arrivé de penser aux origines relativement récentes de notre luxe, à ce peuple de fermiers économes et de soldats frugaux, repus d’ail et d’orge, subitement vautrés par la conquête dans les cuisines de l’Asie, engloutissant ces nourritures compliquées avec une rusticité de paysans pris de fringale. Nos Romains s’étouffent d’ortolans, s’inondent de sauce, et s’empoisonnent d’épices. Un Apicius s’enorgueillit de la succession des services, de cette série de plats aigres ou doux, lourds ou subtils, qui composent la belle ordonnance de ses banquets ; passe encore si chacun de ces mets était servi à part ; assimilé à jeun, doctement dégusté par un gourmet aux papilles intactes. Présentés pêle-mêle, au sein d’une profusion banale et journalière, ils forment dans le palais et dans l’estomac de l’homme qui mangue une confusion détestable où les odeurs, les saveurs, les substances perdent leur valeur propre et leur ravissante identité.

(…)

De telles vues sur l’amour pourraient mener à une carrière de séducteur. Si je ne l’ai pas remplie, c’est sans doute que j’ai fait autre chose, sinon mieux. A défaut de génie, une pareille carrière demande des soins, et même des stratagèmes, pour lesquels je me sentais peu fait. Ces pièges dressés, toujours les mêmes, cette routine bornée à de perpétuelles approches, limitée par la conquête même, m’ont lassé. La technique du grand séducteur exige dans le passage d’un objet à un autre une facilité, une indifférence, que je n’ai pas à l’égard d’eux : de toute façon, ils m’ont quitté plus que je ne les quittais ; je n’ai jamais compris qu’on se rassasiât d’un être. L’envie de dénombrer exactement les richesses que chaque nouvel amour nous apporte, de le regarder changer, peut-être de le regarder vieillir, s’accorde mal avec la multiplicité des conquêtes. J’ai cru jadis qu’un certain goût de la beauté me tiendrait lieu de vertu, saurait m’immuniser contre les sollicitations trop grossières. Mais je me trompais. L’amateur de beauté finit par la retrouver partout, filon d’or dans les plus ignobles veines, par éprouver, à manier des chefs-d’œuvre fragmentaires, salis, ou brisés, un plaisir de connaisseur seul à collectionner des poteries crues vulgaires. Un obstacle plus sérieux, pour un homme de goût, est une position d’éminence dans les affaires humaines, avec ce que la puissance presque absolue comporte de risques d’adulation ou de mensonge.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 avril 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Parmi les grands moments les plus récents de ma vie de lectrice, qui m’ont enchantée, enthousiasmée, et même emportée, il y a une œuvre, une des plus belles, qui m’a marquée à toujours, à vie. C’est donc avec bonheur que j’ai pioché, choisi et recopié les extraits qui suivent, qui ressemblent à des petites symphonies de l’amour… sur une partition de musique composée par un auteur, un de nos virtuoses, de la littérature française du 20ème siècle.

 

Extraits :

En dépit des difficultés de mon histoire, en dépit des malaises, des doutes, des désespoirs, en dépit des envies de sortir, je n’arrête pas d’affirmer en moi-même l’amour comme une valeur. Tous les arguments que les systèmes les plus divers emploient pour démystifier, limiter, effacer, bref déprécier l’amour, je les écoute, mais je m’obstine : « Je sais bien, mais quand même… » Je renvoie les dévaluations de l’amour à une sorte de morale obscurantiste, à un réalisme-farce, contre lesquels je dresse le réel de la valeur : j’oppose à tout « ce qui ne va pas » dans l’amour, l’affirmation de ce qui vaut en lui. Cet entêtement, c’est la protestation d’amour : sous le concert des « bonnes raisons » d’aimer autrement, d’aimer mieux, d’aimer sans être amoureux, etc., une voix têtue se fait entendre qui dure un peu plus longtemps : voix de l’Intraitable amoureux.

(…)

Cependant, j’ai aimé ou j’aimerai plusieurs fois dans ma vie. C’est donc que mon désir, tout spécial qu’il soit, s’accroche à un type ? Mon désir est donc classable ? Y a-t-il, entre tous les êtres que j’ai aimés, un trait commun, un seul, si ténu soit-il (un nez, une peau, un air), qui me permette de dire : voilà mon type ! « C’est tout à fait mon type », « Ce n’est pas du tout mon type » : mot de dragueur : l’amoureux n’est-il qu’un dragueur plus difficile, qui cherche toute sa vie « son type » ? En quel coin du corps adverse dois-je lire ma vérité ?

(…)

Un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre ». Mais, à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous son bras et s’en alla.

(…)

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 mars 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Encore un de nos auteurs français, déjà cité dans notre rubrique ki-c-ki, un de nos plus grands romanciers du 20ème siècle, avec ces extraits d’un inoubliable roman (qui fut adapté au cinéma), dont le ton, le style et l’histoire sont reconnaissables entre mille…

 

Extraits :

Une fois, j’étais devant une épicerie et j’ai volé un œuf à l’étalage. La patronne était une femme et elle m’a vu. Je préférais voler là ou il y avait une femme car la seule chose que j’étais sûr, c’est que ma mère était une femme, on ne peut pas autrement. J’ai pris un œuf et je l’ai mis dans ma poche. La patronne est venue et j’attendais qu’elle me donne une gifle pour être bien remarqué. Mais elle s’est accroupie à côté de moi et elle m’a caressé la tête. Elle m’a même dit :

– Qu’est-ce que tu es mignon, toi !

J’ai d’abord pensé qu’elle voulait ravoir son œuf par les sentiments et je l’ai bien gardé dans ma main, au fond de ma poche. Elle n’avait qu’à me donner une claque pour me punir, c’est ce qu’une mère doit faire quand elle vous remarque. Mais elle s’est levée, elle est allée au comptoir et elle m’a donné encore un œuf. Et puis elle m’a embrassé. J’ai eu un moment d’espoir que je ne peux pas vous décrire parce que ce n’est pas possible. Je suis resté toute la matinée devant le magasin à attendre. Je ne sais pas ce que j’attendais. Parfois la bonne femme me souriait et je restais là avec mon œuf à la main. J’avais six ans ou dans les environs et je croyais que c’était pour la vie, alors que c’était seulement un œuf.

(…)

Quand elle a remonté, elle n’avait plus peur et moi non plus, parce que c’est contagieux. On a dormi à côté du sommeil du juste. Moi j’ai beaucoup réfléchi là-dessus (…). Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’œil et se font du mauvais sang pour tout. Autrement ils seraient pas justes.

(…)

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 février 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

A lire et à consommer sans modération, ces quelques passages de pur plaisir, d’une des plus célèbres œuvres d’un auteur du 20ème siècle déjà cité une fois dans cette rubrique (on ne s’en lasse pas…), cette œuvre (qui est un essai) inoubliable, que l’on peut dire philosophique, emplie de « bon sens » et d’une grande humanité, de cette humanité qui caractérise ce célèbre auteur français qui fait partie de notre panthéon littéraire :

 

Extraits :

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certains sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la terre ou du soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. Comment y répondre ? Sur tous les problèmes essentiels, j’entends par là ceux qui risquent de faire mourir ou ceux qui décuplent la passion de vivre, il n’y a probablement que deux méthodes de pensée, celle de La Palisse et cette de Don Quichotte. C’est l’équilibre de l’évidence et du lyrisme qui peut seul nous permettre d’accéder en même temps à l’émotion et à la clarté.

(…)

L’intelligence aussi me dit donc à sa manière que ce monde est absurde. Son contraire qui est la raison aveugle a beau prétendre que tout est clair, j’attendais des preuves et je souhaitais qu’elle eût raison. Mais malgré tant de siècles prétentieux et par-dessus tant d’hommes éloquents et persuasifs, je sais que cela est faux. Sur ce plan du moins, il n’y a point de bonheur si je ne puis savoir. Cette raison universelle, pratique ou morale, ce déterminisme, ces catégories qui expliquent tout, ont de quoi faire rire l’homme honnête. Ils n’ont rien à voir avec l’esprit. Ils nient sa vérité profonde qui est d’être enchaînée. Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnels s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river les êtres. C’est tout ce que je peux discerner clairement dans cet univers sans mesure où mon aventure se poursuit. (…).

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