KI-C-KI

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 février 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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A lire et à consommer sans modération, ces quelques passages de pur plaisir, d’une des plus célèbres œuvres d’un auteur du 20ème siècle déjà cité une fois dans cette rubrique (on ne s’en lasse pas…), cette œuvre (qui est un essai) inoubliable, que l’on peut dire philosophique, emplie de « bon sens » et d’une grande humanité, de cette humanité qui caractérise ce célèbre auteur français qui fait partie de notre panthéon littéraire :

 

Extraits :

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certains sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la terre ou du soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. Comment y répondre ? Sur tous les problèmes essentiels, j’entends par là ceux qui risquent de faire mourir ou ceux qui décuplent la passion de vivre, il n’y a probablement que deux méthodes de pensée, celle de La Palisse et cette de Don Quichotte. C’est l’équilibre de l’évidence et du lyrisme qui peut seul nous permettre d’accéder en même temps à l’émotion et à la clarté.

(…)

L’intelligence aussi me dit donc à sa manière que ce monde est absurde. Son contraire qui est la raison aveugle a beau prétendre que tout est clair, j’attendais des preuves et je souhaitais qu’elle eût raison. Mais malgré tant de siècles prétentieux et par-dessus tant d’hommes éloquents et persuasifs, je sais que cela est faux. Sur ce plan du moins, il n’y a point de bonheur si je ne puis savoir. Cette raison universelle, pratique ou morale, ce déterminisme, ces catégories qui expliquent tout, ont de quoi faire rire l’homme honnête. Ils n’ont rien à voir avec l’esprit. Ils nient sa vérité profonde qui est d’être enchaînée. Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnels s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river les êtres. C’est tout ce que je peux discerner clairement dans cet univers sans mesure où mon aventure se poursuit. (…).

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 novembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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D’un des plus grands auteurs (européens) du 19ème siècle, j’ai choisi, parmi son immense œuvre romanesque, une de ses célèbres nouvelles, une courte nouvelle sous forme de récit, dans un ton et un style d’une puissance reconnaissable entre mille…
Un auteur qui est et restera, dans nos mémoires, éternel et immortel. Au Panthéon de la littérature. Indispensable sur les précieuses étagères de nos bibliothèques intérieures.

Extraits :
… Bon, et c’est depuis ce temps-là que ça a commencé. Il va de soi que, moi, tout de suite, j’ai essayé d’apprendre toutes ses circonstances, par la bande, et j’attendais qu’elle revienne, avec une impatience particulière. Je pressentais bien qu’elle reviendrait bientôt. Quand elle est revenue, j’ai entamé une conversation aimable, avec une politesse extraordinaire. Parce que je suis tout sauf sans éducation, j’ai des manières. Hum. C’est là que j’ai deviné qu’elle était bonne et douce. Les bonnes et les douces, elles ne résistent jamais longtemps et, même si elles sont loin de se découvrir beaucoup, elles sont incapables de se sortir des conversations : elles répondent peu, mais elles répondent, et plus ça va, plus elles en disent, persévérez seulement vous-même, si l’occasion se présente.
(…)
– Ne méprisez personne, moi aussi, j’ai connu ces difficultés, et même pire, n’est-ce pas, et si vous me voyez maintenant dans cette occupation… c’est après tout ce que j’ai subi…
– Vous vous vengez de la société ? C’est ça ? m’a-t-elle dit, me coupant avec une raillerie assez mordante, une raillerie où il y avait pourtant une grande dose d’innocence (c’est-à-dire de généralité, car, à ce moment, elle ne me distinguait résolument pas des autres – elle l’a dit presque sans offense). « Aha ! me suis-je suis dit, voilà comment tu es, le caractère qui se révèle, la nouvelle tendance ».
– Voyez-vous, lui ai-je fait remarquer tout de suite d’un ton moitié rieur ou moitié mystérieux, je… « je suis une partie de cette partie du tout qui veut faire le mal et fait le bien… »
(…)
Bon, qui de nous deux a commencé le premier ?
Personne. Ça a commencé tout seul, dès le premier pas. J’ai dit que je l’avais menée chez moi dans la sévérité, n’empêche – j’ai adouci dès le premier pas.

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 08 novembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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Cette semaine, et dans les reflets changeants du temps et de l’automne, remontant vaillamment le temps jusqu’au 19ème siècle, on pourrait lire ou re-lire ce chef-d’œuvre de la littérature française, et se laisser envoûter par la fresque et la force littéraire de ce grand roman qui a considérablement marqué l’œuvre abondante de son auteur.

 

Extraits :

Des champs moissonnés se prolongeaient à n’en plus finir. Deux lignes d’arbres bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient : et peu à peu, Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et les autres pays, tout son voyage lui revint à la mémoire d’une façon si nette qu’il distinguait maintenant des détails nouveaux, des particularités plus intimes ; sous le dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron ; la tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glandes rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.

Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L’univers venait tout à coup de s’élargir. Elle était le point lumineux où l’ensemble des choses convergeait ; – et, bercé par le mouvement de la voiture, les paupières à demi closes, le regard dans les nuages, il s’abandonnait à une joie rêveuse et infinie.

(…)

Au coin de la rue Montmartre, il se retourna ; il regarda les fenêtres du premier étage ; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées ! Où donc vivait-elle ? Comment la rencontrer maintenant ? La solitude se rouvrait autour de son désir plus immense que jamais !

(…)

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi les archipels bleus, ou côte à côte sur deux mules à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart. D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem ; – et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l’allure d’une phrase, un contour, l’amenaient à sa pensée d’une façon brusque et insensible

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 01 novembre 2014. dans La une, KI-C-KI

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Le livre proposé aujourd’hui, reconnu comme LE chef-d’œuvre d’un auteur européen du XX° siècle, peu connu de son vivant, considéré même comme le livre majeur de toute la littérature de son pays de naissance, est une sorte de journal intime de quelque 600 pages (fiction ?… autofiction ?…), conjuguant poétiquement questions existentielles, désespoir, pessimisme, états d’âme, le tout littérairement, esthétiquement, immensément remarquable, inouï.

 

Extraits :

Je suis donc ainsi fait, futile et sensible, capable d’élans fougueux qui m’absorbent tout entier, bons et mauvais, nobles et vils – mais jamais d’un sentiment durable, jamais d’une émotion qui persiste et qui pénètre la substance de l’âme. Tout en moi tend à être en suivant autre chose ; une impatience de l’âme contre elle-même, comme on peut l’avoir contre un enfant importun ; un malaise toujours plus grand et toujours semblable. Tout m’intéresse, rien ne me retient. Je m’applique à toute chose en rêvant sans cesse ; je fixe les moindres détails de la mimique faciale de mon interlocuteur, je remarque des inflexions millimétriques dans les phrases qu’il prononce ; mais, alors même que je l’entends, je ne l’écoute pas, je pense à tout autre chose et ce que je me rappelle le moins, de notre conversation, c’est justement ce qui s’y est dit – d’un côté ou de l’autre. C’est ainsi que, bien souvent, je redis à quelqu’un ce que je lui ai déjà dit, lui pose à nouveau une question à laquelle il a déjà répondu ; mais je peux décrire, en quatre mots photographiques, l’expression des muscles de son visage au moment où il m’a dit ce que, par ailleurs, j’ai totalement oublié, ou sa tendance à n’écouter que des yeux le récit que je ne me souvenais pas de lui avoir déjà fait. Je suis deux – et tous deux gardent leurs distances, frères siamois que rien ne rattache.

(…)

Nous ne nous accomplissons jamais.

Nous sommes deux abîmes face à face – un puits contemplant le Ciel.

(…)

Je ne sais si c’est un effet subtil de lumière, un bruit vague, le souvenir d’une odeur, ou une musique résonnant sous quelque influence extérieure, qui m’a apporté soudain, alors que je marchais en pleine rue, ces divagations que j’enregistre sans hâte, tout en m’asseyant dans un café, distraitement. Je ne sais trop où j’allais conduire ces pensées, ni dans quelle direction j’aurais aimé le faire. La journée est faite d’une brume légère, humide et tiède, triste sans être menaçante, monotone sans raison. Je ressens douloureusement un certain sentiment, dont j’ignore le nom ; je sens que me manque un certain argument, sur je ne sais quoi ; je n’ai pas de volonté dans les nerfs. Je me sens triste au-dessous de la conscience. Si j’écris ces lignes, à vrai dire à peine rédigées, ce n’est pas pour dire tout cela, ni même pour dire quoi que ce soit, mais uniquement pour occuper mon inattention. Je remplis peu à peu, à traits lents et mous d’un crayon émoussé (que je n’ai pas la sentimentalité de tailler), le papier blanc qui sert à envelopper les sandwiches et que l’on m’a fourni dans ce café, parce que je n’avais pas besoin d’en avoir de meilleur et que n’importe lequel faisait l’affaire, pourvu qu’il soit blanc. Et je m’estime satisfait. Je m’adosse confortablement. C’est la tombée du jour, monotone et sans pluie, dans une lumière à la tonalité morose et incertaine… Et je cesse d’écrire, simplement parce que je cesse d’écrire.

(…)

Ce n’est pas l’amour qui vaut la peine, mais les environs de l’amour…

(…)

Car n’allez pas croire que j’écrive pour être publié, ni que j’écrive pour écrire, ni même pour faire de l’art. J’écris parce que c’est là le but ultime, le raffinement suprême, le raffinement, viscéralement illogique, de mon art de cultiver les états d’âme.

… … …

 

** La réponse à la devinette du ki-c-ki du 25 octobre : « Une vie » de Maupassant

 

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 25 octobre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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Le livre dont il est question cette semaine est le tout premier roman d’un auteur d’une belle et grande œuvre littéraire, abondante et variée ; un de nos grands classiques, inoublié, inoubliable par ses romans, ses contes, ses multiples nouvelles, d’où se dégagent surtout, de sa vision personnelle du monde, réalisme et pessimisme, mais aussi et surtout une maîtrise stylistique d’une très grande beauté.

Donc, encore un de mes auteurs préférés, des plus marquants et des plus impressionnants de la littérature française, riche et abondante, du 19ème siècle.

 

Extraits :

Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout, sans omettre un coin ; puis ils se promenèrent lentement dans les longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis sauta le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.

(…)

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un décor de théâtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.

Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard d’un côté, tandis que de l’autre la ligne des côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait insaisissable.

(…)

Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d’or, une toison de fleurs d’ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d’un vin parfumé ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur la plage, une houle berçait son esprit.

(…)

En guise de KI C KI, cette semaine, UNE PENSEE à rendre au bon auteur

Ecrit par La Rédaction le 11 octobre 2014. dans La une, KI-C-KI

En guise de  KI C KI, cette semaine, UNE PENSEE à rendre au bon auteur

«  LE PLUS LOURD FARDEAU, C'EST D'EXISTER SANS VIVRE »

 

 

Alors ? 

 

C'est de ?

 

CONFUCIUS ? 

 

VICTOR HUGO ? 

 

NICOLAS SARKOZY ?

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 septembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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Pour nos précieux reflets du temps, remémorons-nous un temps que les moins de vingt ans n’ont pas connu, pour déguster ces extraits autobiographiques d’un de nos célèbres et majeurs auteurs du vingtième siècle ; auteur, à multiples casquettes, prolifique, considéré, considérable, qui fut, est, et restera un de nos essentiels écrivains et intellectuels Français, dont l’œuvre et la pensée sont gravées dans le marbre de notre mémoire.

 

Extraits :

Cette femme vive et malicieuse mais froide pensait droit et mal, parce que son mari pensait bien et de travers ; parce qu’il était menteur et crédule, elle doutait de tout : « Ils prétendent que la terre tourne ; qu’est-ce qu’ils en savent ? » Entourée de vertueux comédiens, elle avait pris en haine la comédie et la vertu. Cette réaliste si fine, égarée dans une famille de spiritualistes grossiers se fit voltairienne par défi sans avoir lu Voltaire. Mignonne et replète, cynique, enjouée, elle devint la négation pure ; d’un haussement de sourcils, d’un imperceptible sourire, elle réduisait en poudre toutes les grandes attitudes, pour elle-même et sans que personne s’en aperçût. Son orgueil négatif et son égoïsme de refus la dévorèrent. Elle ne voyait personne, ayant trop de fierté pour briguer la première place, trop de vanité pour se contenter de la seconde. « Sachez, disait-elle, vous laisser désirer ». On la désira beaucoup, puis de moins en moins, et, faute de la voir, on finit par l’oublier. Elle ne quitta plus guère son fauteuil ou son lit.

Suis-je donc un Narcisse ? Pas même : trop soucieux de séduire, je m’oublie. Après tout, cela ne m’amuse pas tant de faire des pâtés, des gribouillages, mes besoins naturels : pour leur donner du prix à mes yeux, il faut qu’au moins une grande personne s’extasie sur mes produits. Heureusement, les applaudissements ne manquent pas : qu’ils écoutent mon babillage ou l’Art de la Fugue, les adultes ont le même sourire de dégustation malicieuse et de connivence ; cela montre ce que je suis au fond : un bien culturel. La culture m’imprègne et je la rends à la famille par rayonnement, comme les étangs, au soir, rendent la chaleur du jour.

J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé.

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 13 septembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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L’auteur sur lequel j’ai jeté mon dévolu cette semaine, pour Reflets du temps, choix ô combien subjectif, est encore un auteur du vingtième siècle, européen, de langue française, de ce siècle riche en génies, talents, littérature, poésie, théâtre, et autres délices culturels.

Donc, un auteur de mes grands préférés, dont l’œuvre entière, lue, dévorée, relue, revisitée et encore parcourue souvent, n’a jamais manqué de me nourrir, m’enchanter et me ravir, de son vivant, et encore bien après, hier, aujourd’hui, demain, comme, je l’espère, ces passages d’un de ses célèbres chefs-d’œuvre enchanteront et réjouiront.

 

Extraits :

Et on se mettait à manger poliment, à regarder artificiellement la mer, si dépendants l’un de l’autre. C’était le plus beau moment de la semaine, la chimère de ma mère, sa passion : dîner avec son fils au bord de la mer. (…) elle me disait de bien respirer l’air de la mer, de faire une provision d’air pur pour toute la semaine. J’obéissais, tout aussi nigaud qu’elle. Les consommateurs regardaient ce petit imbécile qui ouvrait consciencieusement la bouche tout grande pour bien avaler l’air de la Méditerranée. Nigauds, oui, mais on s’aimait. Et on parlait, on parlait, on faisait des commentaires sur les autres consommateurs, on parlait à voix basse, très sages et bien élevés, on parlait, heureux, quoique moins que lors des préparatifs à la maison, heureux, mais avec quelque tristesse secrète, qui venait peut-être du sentiment confus que chacun était l’unique société de l’autre. Pourquoi ainsi isolés ? Parce qu’on était pauvres, fiers et étrangers et surtout parce qu’on était des naïfs qui ne comprenaient rien aux trucs du social et n’avaient pas ce minimum de ruse nécessaire pour se faire des relations. Je crois même que notre maladroite tendresse trop vite offerte, notre faiblesse trop visible et notre timidité avaient éloigné de possibles amitiés.

… Elle ne savait pas rire avec ces dames de commerce, s’intéresser à ce qui les intéressait, parler comme elles. Ne fréquentant personne, elle fréquentait son appartement. L’après-midi, après avoir terminé ses tâches ménagères, elle se rendait visite à elle-même. Bien habillée, elle se promenait dans son cher appartement, inspectait chaque chambre, tapotait une couverture, arrangeait un coussin, aimait la tapisserie neuve, savourait sa salle à manger, regardait si tout était bien en ordre, chérissait cet ordre et l’odeur d’encaustique et le nouveau canapé en affreux velours frappé. Elle s’asseyait sur le canapé, se recevait chez elle. Cette boule à café qu’elle venait d’acheter était une relation nouvelle. Elle lui souriait, l’éloignait un peu pour mieux la voir. Ou encore elle considérait le beau sac à main que je lui avais offert, qu’elle conservait enveloppé dans du papier de soie et dont elle ne se servait jamais car il aurait été dommage de l’abîmer.

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 30 août 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

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En cette fin d’été parisien, souvent pluvieux et si peu lumineux, mon choix pour le ki-c-ki de cette fin août s’est porté sur un lumineux et éminent auteur, européen, de langue allemande, vingtième siècle, à deviner, ou à découvrir… à travers ces éblouissants passages que j’ai eu grand plaisir à extraire et retranscrire, studieusement penchée sur ce célèbre pavé de lecture, grandiose chef-d’œuvre de si belle esthétique littéraire, à lire et à goûter en fin gourmet de belle et éclatante littérature, au menu de cette semaine.

 

Extraits :

 

On reconnaît les villes à leur démarche, comme les humains. Ce même voyageur, en rouvrant les yeux, eût été confirmé dans son impression par la nature du mouvement des rues, bien avant d’en être assuré par quelque détail caractéristique. Et s’imaginerait-il seulement qu’il le pût, quelle importance ? C’est depuis le temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l’on surestime ainsi la question de l’endroit où l’on est. Il serait important de démêler pourquoi, quand on parle d’un nez rouge, on se contente de l’affirmation fort imprécise qu’il est rouge, alors qu’il serait possible de le préciser au millième de millimètre près par le moyen des longueurs d’ondes ; et pourquoi, au contraire, à propos de cette entité autrement complexe qu’est la ville où l’on séjourne, on veut toujours savoir exactement de quelle ville particulière il s’agit. Ainsi est-on distrait de questions plus importantes.

Il ne faut donc donner au nom de la ville aucune signification spéciale. Comme toutes les grandes villes, elle était faite d’irrégularité et de changement, de choses et d’affaires glissant l’une devant l’autre, refusant de marcher au pas, s’entrechoquant ; intervalles de silence, voies de passages et ample pulsation rythmique, éternelle dissonance, éternel déséquilibre des rythmes ; en gros, une sorte de liquide en ébullition dans quelque récipient fait de la substance durable des maisons, des lois, des prescriptions et des traditions historiques.

C’est alors que, mettant de l’ordre dans sa maison, comme dit la Bible, il fit une expérience dont l’attente avait été, somme toute, sa véritable occupation. Il s’était mis dans l’agréable obligation de réinstaller entièrement à neuf, et à sa guise, la petite propriété laissée à l’abandon. De la restauration fidèle à l’irrespect total, il avait le choix entre toutes les méthodes, et tous les styles, des Assyriens au cubisme, se présentaient à son esprit. Quel choix fallait-il faire ? L’homme moderne naît en clinique et meurt en clinique : il faut que sa demeure ressemble à une clinique ! Cet impératif venait d’être formulé par un architecte d’avant-garde, tandis qu’un autre, réformateur de l’aménagement, exigeait des parois amovibles sous prétexte que l’homme doit apprendre à vivre en confiance avec son semblable et cesser de s’en isoler par goût du séparatisme. Des temps nouveaux venaient de commencer (il en commence à chaque minute) : à temps nouveaux, style nouveau !

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Ecrit par Gilberte Benayoun le 05 juillet 2014. dans La une, KI-C-KI

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« Faites l’amour pas la guerre », disait un slogan…

 

Cette semaine je propose, pour nos « reflets d’été », un grand bond en arrière dans le temps afin d’évoquer un des plus célèbres chefs d’œuvre philosophiques écrits jadis, au temps passé, il y a longtemps…

Thème majeur : l’amour… discours sur l’amour…

Y-a-t-il d’autres sujets de conversation plus importants, plus intéressants, plus essentiels, que ceux sur l’amour ?

Rien de tel qu’un concert de louanges sur l’amour pour évoquer ses bienfaits, et célébrer ses plaisirs.

 

Extraits :

 

[…] Conte-le-moi donc ; aussi bien est-ce un devoir pour toi de faire connaître ce qu’a dit ton ami ; mais avant tout, dis-moi, étais-tu présent à cette conversation ? – Il paraît bien, lui répondis-je, que ton homme ne t’a rien dit de certain, puisque tu parles de cette conversation comme d’une chose arrivée depuis peu, et comme si j’avais pu y être présent. – Je le croyais. – […] Avant ce temps-là j’errais de côté et d’autre, et, croyant mener une vie raisonnable, j’étais le plus malheureux de tous les hommes. Je m’imaginais, comme tu fais maintenant, qu’il n’était rien dont il ne fallût s’occuper plutôt que de philosophie. – Allons, ne raille point, mais dis-moi quand eut lieu cette conversation. […] Pouvons-nous mieux employer le chemin qui nous reste d’ici à Athènes ? – J’y consentis, et nous causâmes de tout cela chemin faisant. Voilà comment, je vous le disais tout à l’heure, je suis assez bien préparé ; et il ne tiendra qu’à vous d’entendre ce récit. Aussi bien, outre le profit que je trouve à parler ou à entendre parler de philosophie, il n’y a rien au monde à quoi je prenne tant de plaisir ; tandis que je me meurs d’ennui, au contraire, quand je vous entends, vous autres riches et gens d’affaires, parler de vos intérêts.

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