La une

En marche ?… Arrière !…

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 septembre 2017. dans La une, France, Politique

En marche ?… Arrière !…

Le masque – enfin ! – est tombé. Macron, ce n’est pas « ni la droite, ni la gauche » (comme les fascistes d’antan) ; pas plus que « et la droite, et la gauche », mais la droite point barre. Et, sur le plan économique, non point la droite, mais bien l’extrême droite, le libéralisme extrême et triomphant… Libération, le 1er septembre dernier, faisait sa Une avec une photo de notre petit Jupiter serrant amoureusement la main du patron des patrons, et entre les deux compères un gros titre, parodiant, au choix, les Charlots ou François Ruffin : « merci Macron ! ».

En effet, Gattaz a plein de raisons d’être reconnaissant. Qu’on en juge : plafonnement des indemnités en cas de licenciement ; inversion des normes – le point le plus contesté de la loi El Khomry – chaque entreprise pouvant, grâce à des accords internes, « bricoler » son propre droit du travail, en vertu de pactes léonins passés entre l’entrepreneur et des représentants – pas forcément syndiqués – des salariés ; enfin (mais la liste n’est pas close), appréciation de la santé d’une multinationale sur le seul bilan de sa filiale française. En clair, une firme, florissante sur le plan mondial et qui veut « dégraisser » en France pour maximaliser ses profits, pourra le faire en toute quiétude…

Mais avec « Jupi » (l’abréviation sied mieux à la – petite – envergure du personnage), la préférence patronale s’accompagne d’un mépris d’airain. Le vendredi 8 septembre, n’a-t-il pas déclaré, à Athènes : « La France n’est pas un pays qui se réforme », ajoutant pour faire bonne mesure qu’il ne céderait « rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Réponse immédiate des cortèges de manifestants du 12 septembre, qui ont rassemblé au minimum 200.000 personnes : « Les fainéants en marche ! », « Plutôt fainéant que dirigeant », ou encore « Aide-soignante épuisée, mais pas fainéante ».

Jupi a tout bonnement embrayé sur les politiques d’austérité, recommandées par le FMI, la Commission européenne et Angela Merkel ; et ce alors même que Edouard Philippe admettait que « le droit du travail n’est pas le principal facteur du chômage ». Il s’agit en réalité de mesures à visée purement psychologique, destinées à satisfaire les employeurs et à attirer les investisseurs. La « flexi-sécurité » scandinave s’est vue amputée de son second membre.

L’état de grâce a ainsi pris fin. La flagrante imposture du changement – évidente dès le début, mais qui a néanmoins berné tant de crédules naïfs – laisse la place à un oxymore divertissant par son ridicule : le libéralisme dirigiste. Macron n’a pas hésité à chausser les bottes du jacobinisme pour imposer son laissez-faire social. Il charge, ordonnances à l’appui, pour aller plus vite.

Schumpetérien assumé, il régule pourtant la dérégulation. Il organise non le progrès mais la régression ; il planifie non une avancée mais un rétropédalage…

Cependant politiquement tout se paiera. Dès les inévitables soubresauts de la rue, la droite « constructive » le lâchera, les socialistes ralliés aussi. Sa majorité amateuriste et dilettante s’ébrouera tel un essaim de moineaux affolés.

Restera Jupi seul face à la colère d’un peuple trompé. Le petit roi sera alors tout nu…

Jean-Luc Mélenchon est-il de gauche ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 septembre 2017. dans La une, France, Politique

Jean-Luc Mélenchon est-il de gauche ?

Ceux qui qualifient Jean-Luc Mélenchon comme étant le chef français de « la gauche radicale », ou de « la gauche de la gauche », ou encore de « l’extrême gauche », se trompent en très grande partie, en tout cas à mon avis. Je vais donc tenter dans cette chronique,  plutôt spécialisé – par mon enseignement antérieur, mes conférences, et d’autres activités – dans le domaine de l’Histoire contemporaine (depuis 1789), et notamment en ce qui concerne l’Histoire immédiate (liant l’Histoire et l’Actualité), de le démontrer. Il va de soi que je ferai le maximum pour essayer d’être le plus honnête possible sur le plan intellectuel, même si je suis moi aussi – comme vous toutes et vous tous – un citoyen, et que, dans ces conditions, je ne puis vous assurer d’une totale objectivité, un concept qui n’existe d’ailleurs pas, car étant soit chimérique, soit hypocrite.

Faisons très attention à ne pas caricaturer, car il y a en effet, incontestablement, dans l’idéologie de Jean-Luc Mélenchon, un certain nombre d’éléments qui sont liés à ce qu’était le socialisme marxiste orthodoxe français depuis Jules Guesde à la fin du XIXe siècle (et non celui, humaniste et réformiste, de Jean Jaurès), et aussi le communisme de Vladimir Ilitch Lénine et celui de Léon Trotski, etc. Je voudrais préciser avant toute chose qu’il ne faut pas mélanger l’idéologie personnelle de Jean-Luc Mélenchon avec celle d’une partie importante des Insoumis, même si une majorité d’entre eux ont été subjugués plus ou moins inconsciemment par la personnalité de celui qui est devenu un peu comme une sorte de « gourou » aux yeux de ses « fans » ; pensons ainsi, sur ordre de Jean-Luc Mélenchon lui-même, à la mise en place d’une chaîne YouTube (« pour ne pas avoir à répondre aux journalistes », dixit), aux meetings de l’entre-soi, et à l’hologramme, tout ceci pour la dernière campagne électorale de 2017.

Prenons des exemples de cette radicalité « socialo-communiste » (au sens large de ces termes) classique, de type marxiste, que l’on peut trouver dans le mélenchonisme. En premier lieu, on a, en son cœur, un anticapitalisme radical et même relativement jusqu’au-boutiste (mais que l’on retrouve aussi dans le Front National de Marine Le Pen, au niveau de la tendance « sociale » qui s’est organisée autour de Florian Philippot). En second lieu, il faut rappeler le principal slogan lancé par Jean-Luc Mélenchon depuis au moins 2012 : « La révolution par les urnes » ; une « révolution » qui se structurerait immanquablement – comme au Venezuela de Nicolas Maduro – par la réunion d’une « Constituante », aboutissant à la mise en place d’un nouveau régime (appelé la « VIème République »). En troisième lieu, on trouve chez Jean-Luc Mélenchon la volonté de générer des dépenses tous azimuts, ceci en rapport avec une relance par la seule consommation (comme François Mitterrand entre 1981 et 1982), donc sans rapport avec celle par l’offre ; ce qui risquerait de la rendre très problématique au niveau des aspects éventuellement positifs de ses résultats économiques et sociaux. En somme, le chef des Insoumis propose une politique de type néo-keynésienne extrêmement traditionnelle et qui fut l’une des grandes caractéristiques du socialisme français et des gauches hexagonales et européennes, en gros de 1945 jusqu’aux conséquences de la crise économique, avec le premier choc pétrolier en 1973, puis le second en 1979 ; tout ceci étant mâtiné d’une certaine dose de marxisme-léninisme plus ou moins archaïque.

Le temps de l’exil portugais (1926-1974)

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 septembre 2017. dans La une, Histoire

Collectif, Riveneuve Editions, Continents n°22, janvier 2017, 20 €

Le temps de l’exil portugais (1926-1974)

                        « Quand la patrie que nous avons nous fait défaut

                             Même la voix de la mer devient exil

                             Et la lumière autour de nous forme des grilles »

                            (Sofia de Mello Breyner Andresen, Exil)

 

Les éditions Riveneuve Continents proposent avec leur revue thématique, animée par des collectifs de haut niveau, des voyages méritant plus que le détour.

Ce numéro-ci s’inscrit dans la série : exils et migrations ibériques au XXème siècle, dont le précédent opus (15) cernait les « cultures de l’exil » tandis qu’un plus ancien (2) abordait « travail et politique migratoire ». Ce numéro d’hiver 16/17 se révèle une mine d’informations – et de recensé de sources – sur l’exil portugais en France, Espagne, Afrique du Nord, laissant de côté celui qui, naturellement, allait de tous temps vers les rives brésiliennes, le grand frère historique, culturel, linguistique. Ce temps d’exil s’ouvre avec l’installation de la plus longue dictature européenne, celle de Salazar, en Mai 1926, installant l’« Etat nouveau », suivie de celle de Caetano, à partir de 1968, et se ferme sur la date de 1974, Révolution des Œillets portée par les capitaines d’Avril.

Un demi-siècle d’histoire portugaise, une des plus sombres, sous la botte de ceux qui voulaient faire vivre les représentations d’un Portugal stéréotypé à travers le « viver habituelmente » (vivre habituellement). Il s’agissait de protéger un monde paysan archaïque, mais qu’on voulait mythique, de refuser tout changement d’un Portugal vieux de huit siècles, pluri-continental, donc impérial, de faire vivre la population dans la répression calibrée, la peur, le népotisme, et de contraindre de facto une partie du peuple à l’exil.

Se souvient-on encore aujourd’hui « des 120 familles tenant le commerce et la banque, dans un pays où la sécurité sociale n’existait pas… ». La PIDE, police politique de sinistre mémoire, décapitait sans fin le monde enseignant et intellectuel ; les professeurs étant démis sans autre forme de procès, la censure bâillonnait la presse et s’attaquait jusqu’à la recherche scientifique, tandis que les prisons du régime, dont le fort de Peniche, plus grande prison politique du pays, regorgeaient. Est-il besoin de rappeler que les oppositions n’existaient plus que dehors, où, par ailleurs, partout en Europe, les filets du Salazarisme demeuraient dangereusement tendus. C’était – là aussi – « un temps déraisonnable où l’on a mis les morts à table », aurait dit Aragon.

L’exil s’imposa pour nombre de ces intellectuels, politiques, syndicalistes, une partie notoire de leur vie fut en cet autre Portugal posé ailleurs que chez lui. Exil mélangé, mêlé, à l’exil économique, dont les racines plongent également dans les mécanismes de la dictature. Entre 1957 et 1974, un million et demi de Portugais quittent leur pays, émigration dirigée dorénavant surtout vers l’Europe, 900.000 pour la seule France, largement clandestine – « à salto » – qui du coup, pour la période, donne au Portugal l’étrange visage d’un pays – le seul en Europe – qui perd sévèrement de la population. Mélange entre ces pauvres qui recherchent par exemple en France les retombées des Trente glorieuses, fuient la dictature et son poids quotidien, et plus tard veulent éviter de participer aux guerres coloniales africaines où se débattait – le dernier en Europe – le Portugal. Avril est bien né en Afrique, ce livre nous le rappelle.

Dans les articles, charnus, documentés, pilotés par des chercheurs de haut niveau en Histoire, tous universitaires de renom, plusieurs retiendront l’attention du lecteur béotien ou moins : ainsi « une vision commune du républicanisme ; coopération entre exilés portugais et républicains espagnols de 31 à 39 », combats autour d’un idéal républicain, laïc, anticlérical, socialiste et maçon. Ces coups de main à la jeune république espagnole du Frente Popular, qui tournent le dos à des siècles de divergences notoires entre les deux territoires de la péninsule ibérique, firent entrer en Espagne l’exil politique portugais en quête de « reviralho » (pour un retour à la république d’avant Salazar). Sonnant le début de la présence portugaise aux côtés des républicains espagnols, tout au long de la guerre civile. Un autre article éclaire les « solidarités antifascistes pendant la guerre d’Espagne, en cernant le périple méditerranéen de Roberto de Melo Queiroz ». Homme de confiance du leader républicain Afonso Costa, ancien président du conseil, voulant étendre la lutte antifasciste au-delà du cercle occupé par les seuls Communistes. Queiroz est ainsi amené à œuvrer dans les territoires de l’exil portugais, entre république espagnole en guerre, Front Populaire français, Maroc, très utilisé par sa situation géopolitique.

Tout autre chose que la nuit -2 -

Ecrit par Joëlle Petillot le 20 septembre 2017. dans Ecrits, La une

Tout autre chose que la nuit -2 -

Il est bien, dans son premier été d’homme, Emmanuel. Quand la femme pâle revient, il entrouvre les yeux. Elle lui prend la main, le poignet, se penche un peu. Quand son visage est assez près, il la regarde, dit simplement : « Laissez-moi ».

Elle lui sourit : « OK », vérifie la perfusion, tripote quelque chose sur la table de chevet.  Elle sort, il n’a pas réalisé qu’il s’endort. Aucune importance, il est retourné là-bas.

Quand il se réveille le jour a baissé. Il a demandé les volets ouverts quelle que soit l’heure, même la nuit. Tant que l’obscurité est celle d’un vivant, aucune raison de s’en priver. Il sait aussi qu’il lui en reste, de cette nuit à venir. C’est à l’aube qu’on prend le Train pour Nulle part. La femme pâle vaque dans la maison, il entend son pas, des voix étouffées. Le mot qui lui vient à l’esprit, à peine un œil jeté au crépuscule dehors est « deuxième ». Deuxième quoi ?

Caprice de la mémoire, mais il ne dure pas. Deuxième-premier. Celui-ci non plus n’était pas banal. « Un premier baiser entre deux personnes consentante ne l’est jamais » lui dirait sa compagne, avec raison comme trop souvent, ce qui n’a pas peu contribué à leur tendre éloignement. « Deuxième ». Ça vient, pense-t-il et il s’entend sourire. Comme il s’entend dormir, attendre, penser. À certain stade de faiblesse, on ne se voit plus. Les gestes les plus légers se font bruit transparent. Celui du sourire est un froissement dans l’ombre.

Classe de troisième, collège… ?  Blanc. Aucune importance.

Ses quatorze années fraîches se râpent au premier rasoir, car il se rase, et n’en éprouve aucune fierté. Il gomme un duvet qui poussé aurait la grâce d’un poireau et l’efface pour éviter ça. Mais le reste de la peau est diaphane et le rasoir ne l’arrange pas.

Elle est minable en maths, s’en fout. Il y a en elle une liberté dansante qui l’attire, aussi parce qu’elle est redoublante, plus âgée, métisse, et qu’elle le regarde avec une sorte de voracité. Elle a des lèvres charnues, presque trop. Parfois le traverse l’idée que l’embrasser doit être accompagné de rebond, comme tomber tête première sur un édredon. Son regard, bizarrement, prend la lumière de la bouche, pas le contraire. Il y a une avidité dans les contours… s’emparer de ses lèvres doit relever de la dévoration. Il a une faim de jeune homme, une faim d’adolescent subjugué, une faim de toutes les diablesses. Cette Fille à la Bouche dont il a oublié le nom, elle le brûle de sa peau dorée, de ses dents immaculées, de ses yeux bruns clairs qui  ne regardent pas mais mangent la vie autour, sans mâcher.

Il y eut un genre de raout bruxellois, voyage de fin d’année en Belgique, d’ailleurs, c’était Bruges et non Bruxelles, voilà que des choses lui reviennent. Ce parc avec des arbres étranges, dont deux ou trois au tronc énormes, et entièrement creux. Les copains rentrent, sortent, s’abritent dessous, parfois seuls, parfois à deux. Il repère le plus large, le plus incurvé aussi. Il la cherche du regard, elle n’est jamais loin, s’il était plus sûr de lui il dirait qu’elle le colle, mais n’ose pas y penser ce qui signifie qu’il ne pense qu’à ça. Deux filles de sa classe, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, d’où ça lui vient, ça, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, sortent de l’arbre creux en riant comme des baleines, il les entend dire qu’on peut se faire sa piaule, là-dedans.

Tout va très vite. Elle est juste à côté de lui, il prend sa main et court en trois enjambées, elle ne retire pas sa main et tous les deux s’engouffrent sous le toit d’écorces. A l’intérieur git une odeur de terre, d’humidité, la délicatesse d’un pourrissement. Le bois les contient comme une cane serre ses petits, un oiseau de bois sans aile qui les enrobe d’un murmure, les branches dehors s’agitent, ça a quelque chose de marin, ce bruit de feuillée qui vire, un chant d’été moussu d’écume ; Peut-être le premier-premier, un peu du sel de son écho aux abords du deuxième-premier…

Qui n’a pas lieu. Enfin, pas comme il l’attendait. 

 

Mots d’amour et d’hiver (1)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 20 septembre 2017. dans Ecrits, La une

Notre amie et rédactrice Emmanuelle Ménard nous a confié un ensemble de poèmes courts que chacun saura goûter, soyons-en sûrs.

Mots d’amour et d’hiver (1)

Déshabiller l’hiver

et regarder

au fond

au clair de la blancheur

qui tombe

comme flocons

 

Souvenir

comme des braises

au feu

triste

de l’hiver

 

L’hiver a ses humeurs

de neige et de verglas

 

Ses mots

comme des flocons

ont blanchi

ma mémoire

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 septembre 2017. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Un ki-c-ki (?) – tellement identifiable – d’une œuvre qui me tient à cœur, car c’est ce livre, lu il y a bien longtemps, qui m’a mis l’eau à la bouche, et a suscité chez moi l’irrésistible désir de dévorer une grande partie de l’œuvre de cette grande dame, une des mes auteures « chouchou » – et dirai-je, une des plus importantes du vingtième siècle – dont je suis « tombée amoureuse »… comme on tombe amoureux, très tôt, de la littérature, et de toute grande œuvre littéraire…

 

Extraits :

« Le soir tombait vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu’ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet ce dont mouraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam, cernée d’un côté par la mer de Chine – que la mère d’ailleurs s’obstinait à nommer Pacifique, « mer de Chine » ayant à ses yeux quelque chose de provincial, et parce que jeune, c’était à l’océan Pacifique qu’elle avait rapporté ses rêves, et non à aucune des petites mers qui compliquent inutilement les choses – et murée vers l’Est par la très longue chaîne qui longeait la côte depuis très haut dans le continent asiatique, suivant une courbe descendante jusqu’au golfe de Siam où elle se noyait et réapparaissait encore en une multitude d’îles de plus en plus petites, mais toutes pareillement gonflées de la même sombre forêt tropicale, ce dont ils mouraient, ce n’était pas des tigres, c’était de la faim. La piste traversait l’étroite plaine dans toute sa longueur. Elle avait été faite en principe pour drainer les richesses futures de la plaine jusqu’à Ram, mais la plaine était tellement misérable qu’elle n’avait guère d’autres richesses que ses enfants aux bouches roses toujours ouvertes sur leur faim. Alors la piste ne servait en fait qu’aux chasseurs, qui ne faisaient que passer, et aux enfants, qui s’y rassemblaient en meutes affamées et joueuses : la faim n’empêche pas les enfants de jouer ».

(…)

Le nouveau paysage de la droite « classique »

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 septembre 2017. dans La une, France, Politique

Le nouveau paysage de la droite « classique »

Le séisme « macronien » a certes fait exploser en vol le PS, mais la droite non – encore ! – lepéniste s’est éparpillée « façon puzzle »…

Il y a d’abord les ralliés, qui s’intitulent eux-mêmes, de manière euphémique, les « constructifs », et que d’aucuns appellent les « destructifs ». 35 députés, emmenés par Thierry Solère, ancien porte-parole de François Fillon, qui laissa tomber celui-ci quand il maintint sa candidature alors qu’il avait pourtant juré ses grands dieux qu’il jetterait l’éponge en cas de mise en examen. 12 d’entre eux ont voté la confiance à Edouard Philippe, les autres s’abstenant.

Leur credo ? « Nous, élus de la droite et du centre, avons décidé de travailler de façon constructive, libre et responsable avec le gouvernement. Ensemble nous voulons que la France réussisse sa modernisation pour ne plus perdre de temps et adapter enfin notre pays à un monde en perpétuelle mutation. Nous espérons transcender durablement les vieux clivages politiques, moderniser l’action publique et retisser le lien de confiance indispensable entre le citoyen et l’élu, tant nous sommes persuadés qu’il est crucial de régénérer notre vie démocratique ». Il faut dire que l’action centro-libérale du nouveau gouvernement les y aide. Mais, dans ce cas, pourquoi, tout bonnement, ne pas intégrer, avec armes et bagages, la République En Marche ?

Il y a surtout Laurent Wauquiez, candidat quasi investi – et seul en lice – à la présidence de LR, lors de son prochain congrès qui se tiendra en décembre. Son orientation ? A droite toute ! « Etre de droite n’est pas une maladie honteuse », avait-il affirmé dans une interview au Monde le 13 juillet dernier. On le soupçonne d’être un sous-marin de Sarkozy dont il revendique l’héritage, « pour moi, c’est le modèle », avait-il proclamé. Il effarouche les plus modérés, tel Xavier Bertrand, qui constata, dans un entretien au JDD : « il court après l’extrême droite ».

Alors Wauquiez, un « bébé Buisson » ? Il a rompu avec un long compagnonnage très « buissonnier » lors de l’affaire des écoutes des conversations élyséennes. Il a, à cette occasion, dit de Buisson, sur BFM-TV : « c’était quelqu’un qui était dans les équipes de 2007, qui a trahi Nicolas Sarkozy. Dans ce livre (N.B. La cause du peuple), c’est la haine qui l’a emporté sur la vérité ».

Mais il a pris pour conseiller l’un des fils spirituels de Buisson, Guillaume Peltier, créateur du courant La France Forte. « La droite de Peltier, écrit Renaud Dély, dans son livre La Droite brune, UMP-FN, c’est celle des hussards, celle qui prend des risques pour s’affirmer. D’ailleurs, en élève consciencieux de la droite « buissonnière », Peltier n’en finit pas de réciter les leçons de son gourou. Un gourou même après la défaite. Si Nicolas Sarkozy n’avait pas mené une telle campagne, il en est sûr, Marine Le Pen aurait atteint 25% des voix au premier tour et le chef de l’état ne se serait pas qualifié pour le second ». Avec Wauquiez à la manœuvre, le rêve de Buisson a des chances de se réaliser : bâtir une union des droites, à l’instar de ce qui avait uni socialistes et communistes à l’époque du programme commun…

Levothyrox, le labo et l’armée des otages

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 septembre 2017. dans La une, Actualité, Société

Levothyrox, le labo et l’armée des otages

La bête ne tuera pas, comme le Médiator de sinistre mémoire, se contentera de mettre dans l’inconfort force 10, d’heure en heure et jusqu’à quand, pas mal de gens dans les millions (3) d’utilisateurs du correcteur thyroïdien. Presque rien, presque tout, selon que vous appartenez ou non à l’armée des otages du problème qui raffutent dans tous les médias ces jours-ci.

Sire Levothyrox, qu’on peut nommer tel un monarque, vu qu’il trône seul en son rayon médicamenteux. Seul, en compagnie de son père, le laboratoire Merck Serono, de Lyon, seul aussi à fabriquer de telles pilules – le(s) concurrent(s), on voit pas… otages bien en main, allez ! disons seulement patients captifs dont Levothyrox-Merck démarre et finit l’alphabet… Mais que serait Sire Merck sans les consommateurs de sa pilule, écrirait n’importe quel écrivain public d’antan.

Affaire de solitude, donc – mot que vous avez le droit impératif de traduire illico par monopole (essayez donc de mendier dans vos officines autre chose que Levothyrox !), – de silence au fond des locaux impeccables et quasi futuristes de ces grands labos pharmaceutiques, gloire de notre industrie, en passe de devenir intouchables ; de dysfonctionnement sanitaire, pour autant, au bout. Que de (s) dans la chose… seul à manquer, peut-être, celui de santé ?

Le petit cachet blanc ; goût insipide, molécule essentiellement iodée, que l’on prend – que je prends – chaque matin, compense le dysfonctionnement (ou l’ablation totale ou partielle) d’un tout petit organe à la forme presque jolie de papillon à la base du cou : la thyroïde. Si petite qu’on en viendrait à négliger sa présence ; rien, à comparer, d’un poumon, d’un foie, alors d’un cœur, n’en parlons même pas ! Et pourtant, ce micro robinet de poupée, goutte à goutte, distille rien moins que l’équilibre. Il régule et sans lui, on est mal, soit excité à n’en plus finir – dysfonctionnement hyper, soit épuisé à ne plus pouvoir se lever – hypo, en ce cas. Je fais trop vite à l’évidence, mais le gamin de 10 ans qui me lit ne manquera pas de laisser tomber ce « mince, c’est embêtant ça ! » qui comme tout ce que saisissent les enfants, n’est pas loin d’une certaine vérité.

Jusqu’à la fin de l’hiver dernier, notre armée de dopés au Levothyrox, tous dosages confondus, était quasi inconnue, car, bon an mal an, « corrigée ». Progressivement, montèrent alors de loin en loin des plaintes argumentées : qui perdait ses cheveux, qui voguait de vertiges en nausées, qui se réveillait dans les crampes, qui était épuisé, perdait le sommeil, et j’en passe. Pour ma part, la fatigue ressentie était d’une intensité et d’une nature telle, que, presque naturellement, elle me renvoyait au souvenir de l’état d’hypothyroïdie que j’avais traversé avant « mon dosage ». Mais, comme les autres « nouveaulevothyroxés », d’autres causes firent alors office de présumés coupables, cachant le papillon et sa nouvelle boîte bleue ; nous vivions depuis si longtemps en compagnie du petit cachet blanc !

L’info finit pourtant par passer le bout du nez – articles, brèves, bouche à oreille, reportages : le labo avait modifié – presque rien, se défendit-il – un excipient de son médicament (remplaçant le lactose pas toujours toléré). Presque rien, et pour certains, quasiment tout. « Notre » Levothyrox était changé, aux marges, certes, mais changé. Or, dans ce domaine des régulateurs, un rien, une tête d’épingle peut – pas forcément chez tout le monde – perturber grandement l’organisme. Exit donc, la réponse cinglante et inqualifiable du labo monopolistique : « les effets secondaires évoqués sont imaginaires ». Assorti d’un revers de main méprisant : « les plaignants se montent le coup via les pétitions internet »(la principale atteignant à ce jour, sous le patronage de l’association des déficitaires thyroïdiens, le nombre infime de plus de 200.000 signatures).

 

L’Atalante de Jean Vigo

Ecrit par Sabine Vaillant le 13 septembre 2017. dans La une, Cinéma

restaurée en 4K, le temps suspend son vol, à la Cinémathèque

L’Atalante de Jean Vigo

L’Atalantes’est ancrée à La Cinémathèque française l’espace d’un week-end dévoilant l’œuvre restaurée au plus près du film terminé de Jean Vigo. Cette 3ème restauration issue d’un long travail (1) d’archives, de recherche, de technique et des documents de Luce Vigo, donne à voir le processus de travail du réalisateur. Les éléments ajoutés lors de la restauration d’Henri Langlois ont été retirés. Nicolas Seydoux, président du conseil de surveillance de Gaumont, espère qu’avec la technique la suppression des chuintements de la bande son sera effectived’ici la prochaine décennie.

L’Atalante (2), 1934, 89 min, 35 mm, 4K, avec Michel Simon (Jules), Jean Dasté (Jean), Dita Parlo (Juliette).

Juliette,fille de maraîchers, épouse Jean, le marinier. A peine la cérémonie terminée, ils embarquent sur la péniche. La vie sur l’eau s’organise avec le père Jules, second du bateau, ses chats et le jeune mousse. Juliette rêve de voir enfin Paris mais le travail prime. En attendant, Jean l’emmène dans un bal où ses yeux brillent de joie devant le démonstratif camelot déballant sa marchandise. Ce n’est pas du goût de Jean. Ils quittent la fête. De retour sur le navire, l’ambiance est à la dispute. Jean sort laissant Juliette seule. Elle réalise son rêve en se rendant à Paris. Trouvant le nid vide, Jeandécide de larguer les amarres.

L’Atalantede Jean Vigo, une belle histoire d’amour où l’eau porte le bateau et ses occupants à travers les paysages, l’univers des mariniers mais plus encore. L’eau, vecteur durêve, porteuse de poésie, flux de l’imaginaire, devient l’élément qui unit Juliette et Jean scellant leurs retrouvailles sur des images sublimes. L’Atalante,un film magnifique, à la belle musique, porteur des précieux cristaux du Cinéma avec Jules, marinier bougon aux manières rustres se révélantpsychologue, connaisseur des cultures du monde.

 

(1) Supervisé par Bernard Eisenschitz, historien

(2)Film restauré en 4Ken 2017 par Gaumont, avec la collaboration de La Cinémathèque française et The Film Foundation, avec le soutien du CNC, aux laboratoires de L’Immagine Ritrovata etL’Image Retrouvée.

 

Jean Vigo (1905-1934) :

L’Atalante, 1934, 25 min,Musique de Maurice Jaubert

Zéro de conduite, 1933, 44 min

La Natation, par Jean Taris Champion de France, 1931

À propos de Nice, 1929, 25 min

Autour de Jean Vigo :

Luce, A propos de Jean Vigo, Leïla Férault-Lévy,2016, 67 min

Tournage D’Hiver (L’Atalante-Rushes et Chutes)de Jean Vigo, France, 1934-2017, 66 min

IFRI, Politique étrangère, été 2017 ; la chasse aux idées reçues

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 septembre 2017. dans Monde, La une, Politique

IFRI, Politique étrangère, été 2017 ; la chasse aux idées reçues

Inattendu, peut-être, ce regard sur la revue de PE de l’IFRI, cet été, mais bien réel. Que d’idées reçues, en effet, toutes faites et boulonnées, dans nos représentations, et en géopolitique, pas moins qu’ailleurs ! Le propre des chercheurs étant de les désigner et de tenter de les redresser. Dans ce numéro, la pêche est particulièrement bonne pour les lieux où stagnent les idées reçues, et réjouissants, leur déboulonnage et, sans doute, la saine déstabilisation qui suit, seule capable de faire avancer notre regard sur le monde, première mission que se donne l’IFRI.

Le sujet principal, ASEAN ; 50 ans d’une expérience singulière, est un nid d’idées reçues, notamment par sa situation périphérique dans les informations quotidiennes que nous utilisons, et, par ces monceaux d’ignorance, ces lacunes, et autres trous d’ombre, dans « notre » géopolitique personnelle, se révélant reléguée à un « quelque chose d’uni, aux bords de la grande Chine ». Fondée en 1967, l’ASEAN, allie Indonésie, Malaisie, Singapour, Philippines, Thaïlande, Brunei, Viet Nam, Laos, Birmanie, Cambodge, unis en cercles progressifs. Union d’Asie du sud-est, à la fois comparable, au premier regard du moins, à notre Union Européenne, et tellement différente – parallèle pédagogique énoncé dès l’introduction. On a là une marche discrète et continue, des « procédures et institutions légères, sans gouvernement central, ni fantasme d’unification politique » ; l’idée reçue chez nous étant – là, comme ailleurs, mais là, significativement – de penser tout à notre aulne, que nos analyses, procédures et même difficultés sont modélisables à l’infini. Or, si l’ASEAN sera demain bien obligée de marcher différemment avec l’émergence chinoise et son poids, l’IFRI rappelle à notre point de vue européen que « le monde est tout humain, mais nous ne sommes pas toute l’humanité ». Cinq forts articles devraient participer à « nous caler » le regard, sur cette fondamentale partie du monde.

La rubrique Contrechamps s’attaque avec deux articles essentiels à l’Union européenne, particulièrement :« Zone Euro : sous les dettes, la croissance ? ». Crise, croissance, dettes… triptyque d’importance en matière de représentations tenaces et peut-être fallacieuses, en matière de thèse, point de vue arrêté, genre front contre front, encore davantage. Quel débat, chez nous, n’aborde pas, même aux marges, ce sujet ?

Un premier article, très argumenté : « Les politiques européennes et le futur de l’Euro » met à mal « l’interprétation politique dominante accusant les excès de dette publique accumulés par des pays du sud, dits indisciplinés, ayant ainsi financé leur État providence ».Idée reçue, s’il en est, dans l’imaginaire de chacun sur les problèmes actuels d’une Europe en dérive, voire en échec. Des responsables désignés, pas vraiment loin du bouc-émissaire, toujours utile. On reconnaît dans le développement des pans entiers d’opinions politiques, partitaires, en France et en Europe. Mais, les compétences économiques de l’auteur, sa capacité pédagogique à poser les idées reçues, les décrypter avant d’avancer d’autres hypothèses étayées, donnent à cet exposé une force convaincante et armée qui manque à plus d’un débat. Le second article se pose « en face », et nous y reconnaissons là aussi l’argumentaire face B, prôné dans maints débats ; les mêmes évidemment : « stabilité et croissance en zone euro ; les leçons de l’expérience ». Le « retour au réel » est fortement convoqué ; « la croissance et l’emploi ne proviennent pas des miracles de la manne répandue par les États ou des fabricants de bulles spéculatives, mais bien du travail productif, de l’épargne et de l’investissement ».

Confrontant ces deux lectures, toujours étayées, comme d’usage à PE, de références multiples et précises, faut-il dire qu’on en sort, interrogés, mieux armés face à ce temps européen qui est notre logiciel indépassable.

En rubrique Actualités, chaque article est de nature à fusiller quelques idées reçues, mais c’est celui sur « L’état islamique, l’autre menace » qui peut paraître le plus urgent (l’autre, consacré à la Turquie, pas moins pour autant !). A la veille des défaites sur le terrain du califat, Mossoul et Raqqa, faudrait-il « souffler » et considérer Daech comme une menace derrière nous ? Outre le fait que les attentats de cet été sur le sol européen démontrent la puissance de nuisance des terroristes parfaitement capable de s’adapter à leurs défaites, mais aussi – c’est là l’argumentaire de l’article – l’hydre existe, prolifère, voire naît ailleurs dans le monde : Afrique, Asie du Sud-Est, et ceci, même en termes d’assises territoriales.

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