La une

Sniper, une histoire de chien (première partie)

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 novembre 2017. dans Ecrits, La une

Texte de Ricker Winsor, « Sniper, a dog story », traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Sniper, une histoire de chien (première partie)

A Bali, nous avons adopté un chiot du village que nous avons appelé Nana. A l’âge de sept semaines, elle et sa sœur se sont faufilées jusqu’à l’endroit où travaille le voisin. Les vigiles du coin étaient sur le point de la flanquer contre un mur : c’est ainsi qu’on a l’habitude de tuer les chiots ici.

Le problème des chiens, à Bali, est chronique et ingérable. Bien des chiens sont à l’état sauvage, en liberté, certains porteurs de la rage, surtout dans les villages. Des chiots peuvent naître avec la rage, maladie qui les tue, eux et les gens qu’ils mordent. Régulièrement le gouvernement décrète qu’il faut « dégraisser la meute ». La dernière fois que ça s’est produit, un escadron de la mort a abattu environ neuf mille chiens.

Donc la situation à Bali n’est pas la même qu’ailleurs. De temps en temps, je me réveillais au milieu de la nuit pour jeter un coup d’œil dans la rue. Déambulant en silence, cinq ou six chiens, très forts, sauvages et en pleine forme, exploraient minutieusement les ordures de chaque maison : de robustes chiens de village, de taille moyenne, à la silhouette effilée, aux proportions harmonieuses ; on aurait dit une meute de loups tropicaux. La rue était à eux. Dès le lever du soleil, ils disparaissaient, s’évaporant comme la nuit.

Quelques minutes avant que les chiots ne soient tués, notre voisin, Hanny, s’en est mêlé et les a sauvés. C’est un brave homme et il a pris ses responsabilités, bien qu’il ait lui-même deux chiens. Hanny nous a offert une des deux sœurs. J’ai refusé, sachant à quel point un chien vous change la vie, même si c’est formidable. Mais j’ai toujours eu des chiens et ma femme adore aussi les chiens ; alors j’ai regardé attentivement et j’ai vu que l’une d’entre elles avait de longues pattes, comme des jambes de ballerine, un croisement de Dalmatien avec des taches noires et blanches. On l’a appelée Nana.

Nous l’avons ramenée avec nous de Bali à Surabaya et nous l’avons installée à la maison. C’est une grande chienne, mais pas à la manière des Labradors, des Goldens ou des Bergers, des chiens comme ça. Un chien de village a des milliers d’années d’ADN, un assemblage bricolé du fait de la particularité de leur vie, ou plutôt de leur survie dans les rues. Ce n’est pas ce chien loyal que nous connaissons et qui n’a de cesse de vous offrir sa vie. Ce n’est pas ça. Ils ne vous accordent pas leur confiance facilement, ça prend du temps ; mais ils sont plus intéressants et bien plus malins que les chiens « normaux », pourtant – paradoxe ! – ils se laissent moins facilement dresser. Un ami qui a eu un de ces chiens m’a mis en garde : « il y a des choses qu’ils refuseront de faire ». D’une certaine manière, ils sont malins à la manière des chats. C’est difficile à expliquer. Je dis toujours à une de mes amies, vétérinaire, que Nana tient plus du renard que du chien, et ça paraît – presque ! – exact.

D’autres vies que la nôtre

Ecrit par Sabine Aussenac le 11 novembre 2017. dans Ecrits, La une

D’autres vies que la nôtre

Dans la voiture, déjà, tu me le disais, en ce premier soir où tu m’embrassas aux étoiles, venu d’outre-océan, cadeau d’un noël tout givré et magique, quand nous nous apprenions comme on chante colchiques.

Tu me parlas de ces « possibles », de ce qui aurait pu être si nous nous étions croisés au lieu de nous être frôlés dans cette Europe immense, à contretemps, en contredanse, si, au hasard de Lille Flandres ou d’une Cannebière, d’un marché en Provence ou d’une clairière, nous nous étions souri.

Et puis tu m’embrassas. Nous ne voulions pas, c’était si fou, toi qui repartais, moi qui m’écroulais, et ta vie si construite et la mienne en désordre, et ta femme là-bas, en vos antipodes… Vous vous aimez encore malgré cent mises à mort.

Nous n’irons pas au bois ce soir, la lune doit attendre, je n’ai que ces sarments à brûler en nos âtres, avant que des serments ne nous mènent au désastre.

D’autres vies que la nôtre, comme elles auraient été douces, si nous avions osé, si nous avions su autrefois déjà nous rencontrer. Tu me dis tant de mondes, je parcours avec toi notre terre qui est ronde, tes femmes et tes combats, tes amis tes batailles, je te vois à l’école, en enfant, en jeune homme, et puis moi je te dis mes amours mes naufrages, et ces intempéries et le Beau et mes plages.

Comme c’est étrange de se rencontrer si tard, entre chien et loup, de s’aimer quand le ciel rougit la campagne, quand au loin les couchants effleurent la montagne ; comme j’aurais aimé parcourir avec toi une aube d’été, marcher en nos rosées, découvrir mille sources. Découvrir en tes yeux que je deviens ta femme, que nos cœurs amoureux vont franchir l’interdit, être nue en tes bras, pétrifiée mais confiante… Comme j’aurais aimé recevoir en cadeau nos soupirs étonnés, et nos joies insouciantes.

Et puis malgré ces années déjà où tu précèdes, nous aurions partagé les folies, les outrances. Goûter tout avec toi, perdre mes innocences, défaillir, m’extasier, et quitter nos enfances. Combien de belles étoiles aurions-nous dégustées, blottis seuls sur la plage, ou couchés dénudés sur un foin parfumé, en ces vastes prairies où tu m’aurais aimée… Et le rock et la route, les concerts, les manifs, les nuits noires vendangées par les doutes. M’aurais-tu supportée, aurions-nous avancé, cœur en tête, vers nos vies en instance ?

Rapport hommes-femmes : du chevalier servant au porc

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 novembre 2017. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Rapport hommes-femmes : du chevalier servant au porc

Weinstein, DSK, Baupin, et combien d’autres ? Certains même seulement en paroles et non en actes, tel Dominique de Villepin, songeant un instant à se présenter à l’élection présidentielle et murmurant : « la France a envie qu’on la prenne, ça la démange dans le bassin ».

Ainsi l’omerta a été levée ; on avait déjà ressorti les texto salaces de Denis Baupin adressés à l’adjointe verte à la mairie du Mans, Elen Debost : « je suis dans le train et j’ai envie de te sodomiser en cuissarde », ou encore « j’ai envie de voir ton cul »… Maintenant, on déballe tout et la chasse est ouverte. La journaliste Sandra Muller, de la Lettre de l’audiovisuel, a lancé le hashtag #balance ton porc, avec le tweet inaugural suivant : « Toi aussi, raconte en donnant le nom et les détails du harcèlement sexuel que tu as connu. Je vous attends ». Bref, appel à la délation, dénonciation des ci-devant mâles libidineux, épuration des cochons impénitents…

Faire la cour risque de devenir un parcours du combattant, une ordalie, un peu comme à l’époque du Fin’amor médiéval. L’on se souvient, en effet, que le chevalier passionnément amoureux d’une dame mariée (mais qui ne repoussait pas totalement ses avances respectueuses), devait se soumettre à toute une série d’épreuves destinées à tester sa flamme, épreuves qui culminaient dans l’asag : le chevalier devant rester nu toute une nuit, à côté de sa bien-aimée, également nue, avec – souvent, entre les deux – une épée, gardienne de la vertu de chacun… frustration terrible mais délicieuse, « j’aime mieux, dit Arnaud de Mareuil, dans son Saluts d’amour (XIIème siècle), le désir de vous que d’avoir d’une autre tout ce que reçoit un amant charnel ». C’est l’amor imperfectus, imparfait physiquement au sens de non parachevé par une émission de semen. Tout au plus l’amoureux transi peut-il espérer un chaste câlin. Dans le Roman de Jaufré (XIIIème siècle), la comtesse de Die récompense de la sorte son soupirant : « j’aurais grand plaisir, sachez-le, à vous presser dans mes bras, pourvu que vous m’ayez juré d’abord de ne faire que ce que je voudrai ». Tout chevalier se devant, avant tout, de demeurer obediens, obéissant…

Ce passage d’un excès à l’excès inverse invite à réfléchir sur le caractère éminemment subjectif du délit de harcèlement : ce dernier, en droit, repose, non sur élément matériel, mais sur un élément psychologique (art. 222-33 du Code Pénal) : « Le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ».

De la part d’une truie gauloise, en réponse au texte d’Ivan Rioufol dans le Figaro

Ecrit par Sabine Aussenac le 04 novembre 2017. dans La une, Actualité, Société

De la part d’une truie gauloise, en réponse au texte d’Ivan Rioufol dans le Figaro

Qu’un prétendu journaliste employé dans un des plus grands quotidiens de l’hexagone ose mélanger un sursaut masculiniste et un machisme primitif à des relents islamophobes en faisant passer Le Monde pour une Pravda locale à la solde des Khmers rouges ne m’étonne même pas. Car somme toute, la solidarité masculine n’a pas attendu le scandale Weinstein et la parole féminine –  j’insiste sur cet adjectif, sans avoir écrit « féministe » – ni l’écriture inclusive pour dominer le globe, de tous temps et dans toutes les civilisations, religions, politiques…

Oui, chers mâles blancs, je sais, ça fait mal.

D’ailleurs, étant pour ma part bien moins bornée que mon confrère du Fig, j’irai même jusqu’à écrire « chers mâles du monde entier »…

Oui, parce que quand on connaît les chiffres des violences sexuelles faites aux femmes en Inde, au Maroc ou dans d’autres pays où ne sévit pas le « mâle blanc », il est évident que les accusations de Monsieur Rioufol paraissent ridicules…

Oui, ça fait mal, je sais, de se sentir soudain avili, rabaissé, soumis à l’opprobre de toute une partie de l’humanité, à savoir des femmes ; je ne parle pas seulement des féministes, mais des femmes, de toutes les femmes, solidaires enfin, qui, sororalement, osent (même si mon correcteur d’orthographe me souligne ce mot…) prendre la parole ENSEMBLE.

Donc, le seul fait de dénoncer des actes de harcèlement ferait donc de nous des truies ?

Et alors même que cette parole s’est libérée dans le monde entier, et bien entendu aussi dans les pays arabes, nous, truies de garde, ne mettrions en cause que de vilains mâles blancs ? Ce pauvre Monsieur Rioufol doit décidément vivre en zone blanche, puisqu’il fait mine de pas avoir eu vent du succès mondial du hashtag #balancetonporc…

http://www.slate.fr/story/152684/mouvements-balancetonporc-metoo-exportent

Sachez, cher confère, que ce mouvement n’en est qu’à ses balbutiements. La révolution est en marche, et j’ose espérer que d’autres libérations verront le jour. La langue est, par exemple, en train de se libérer de la gangue masculiniste où l’avaient bâillonnée les savants et les censeurs de l’Académie. Les artistes, un jour, prendront leur vraie place dans la société, car comme le démontrent les chiffres de la SACD et du mouvement www.ousontlesfemmes.org, la parité est loin d’être acquise. La politique a commencé sa mue, les femmes conduisent depuis peu en Arabie saoudite, et, qui sait, peut-être verrons-nous un jour une papesse ?

 

Bazar, Bernard Pignero

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 novembre 2017. dans La une, Littérature

éd. Encre toile, juin 2017, 236 pages, 20 €

Bazar, Bernard Pignero

C’est un récit – précis et géographique en diable – ou bien une fable bourrée d’allusions métaphoriques, dont on guette l’arrivée de la morale de page en page, sans doute aussi un roman échevelé d’imaginaires. Bref, c’est un livre de Bernard Pignero.

Un tour du monde – rien que ça ! À la proue de bateaux improbables, par tous les temps, et bien plus, les époques. On y trouvera tout ou presque de ce qui nous importe ; la guerre et la misère, dans un coin d’Europe – Est /Sud, mais il se pourrait qu’on se trompe ; des machettes de djihadistes ou bien de quelques autres a-humains, si nombreux à peupler le monde de leur haine, la fuite pour survivre, évidemment, et l’amitié – souvent imprévisible, l’amour, bien sûr, toujours incandescent. Le grandir de tout un chacun, pas moins. Des ports, comme dans les chansons de Brel, des paysages des tableaux de Gauguin, des regrets – tellement – et le pied qu’on remet sur le pont de l’embarquement pourtant. L’ailleurs, toujours. Des pans entiers de littérature, la nôtre, nous visitent en clins d’œil élégants ; Diderot, Montaigne, plus d’une fois, Voltaire, ma foi, et Proust – ça c’est pour l’écriture. Chacun du reste fera sa propre cuisine en l’affaire, s’équipant à sa guise pour cette traversée conjuguant avant tout la liberté, et son prix.

« J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi… on ne se coupe ni des conflits ni des vanités du monde, on les étale devant soi, comme les cartes marines, avec le même risque de faire naufrage en cas de mauvaise lecture… le premier être que je croise en débarquant dans un port, c’est moi-même… cet étranger familier que j’essaye de semer… ».

L’homme qui parle, dont on ne sait ni le nom, ni l’origine – pardon, dont on connaît tous les noms et toutes les origines – est d’abord un enfant – facture classique et chronologique du récit – dont le grand-père tant aimé tient un « bazar », à moins qu’un souk (on sait que tous ces mots anciens ont fait sens dans ce qu’on appelait joliment jadis notre « entendement »). Dans ces pages – nos préférées du livre – on renifle des odeurs, des bruits, de la poussière et de ces ciels immuables, de ces bleus trop pétants pour être de vacances, du Mali, d’Albanie, ou bien de quelques terres d’ancienne Yougoslavie. De misère, sûr, d’instabilité, de menaces tant politiques que religieuses. De violence, enfin, inouïe, celle de ces massacres vieux comme la haine et inscrits dans la litanie de nos mémoires les plus actuelles : « L’un des petits était fou. Il avait vu exécuter ses frères, ses sœurs et tous ses cousins dans la cour de l’école, et depuis, il délirait ».

Tu regardes au fond du flou

Ecrit par Gérard Leyzieux le 04 novembre 2017. dans Ecrits, La une

Tu regardes au fond du flou

Tu regardes au fond du flou

du mur

du jardin

du vide

Tu examines cet évanouissement de tes sens

Dans l’absence de couleur

de chaleur

de frayeur tout autant

Ton œil n’est plus qu’image

reflet

projection de ce qui te reste de vie

Tout mouvement est suspendu, geste figé

Ta parole aussi est sur arrêt

Tu regardes ces sentiments disparus, jamais atteints

Tu scrutes les événements attendus qui te sont inconnus

Ton regard t’emporte à la découverte de l’oubli

À la recherche de l’au-delà des images

des objets

des échos du temps

Lentement et tes souvenirs s’immobilisent

Pendant que tes yeux se ferment à la vision extérieure

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 04 novembre 2017. dans Ecrits, La une

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (6)

 

Paradis couturés

dans l’infinie mêlée

peau d’âne sur les cœurs

frileux et sobres-morts

je vois d’en haut

la vie

ouverte

comme un corps

 

Filature dans la neige

la page cherche

son livre

le livre

son auteur

l’auteur

sa liberté

la liberté

son maître

le maître

son esclave

l’esclave

la clef du jeu

Pourquoi la gauche devrait se reconnaître dans le pari de Macron

Ecrit par Pierre Windecker le 28 octobre 2017. dans La une, France, Politique

Pourquoi la gauche devrait se reconnaître dans le pari de Macron

On pouvait lire dans le n° du 3 octobre de Libération deux contributions hostiles à la politique socio-économique de Macron. Celle d’Albert Ogien affirmait qu’au nom d’une efficacité économique prétendue, on renonçait à des dépenses qui seraient favorables au bon fonctionnement de l’Hôpital, de l’Ecole ou de la Justice. Celle de Guillaume Duval dénonçait une politique fiscale qui consisterait à prendre aux plus pauvres pour donner aux plus riches. On reconnaît là des griefs habituels. C’est une première raison de revenir sur ces articles.

Leurs conclusions mériteraient certainement d’être discutées et contestées. A celle de l’article d’Albert Ogien, on pourrait opposer, par exemple, le dédoublement des CP, l’extension du programme Erasmus, l’augmentation des crédits alloués à la Justice ou à la Défense dans le prochain budget. De telles mesures prouvent que l’effort pour faire baisser la dépense publique ne signifie pas nécessairement un assèchement des ressources consacrées au bien commun. A la conclusion de l’article de Guillaume Duval, on pourrait opposer la suppression élective de la taxe d’habitation, l’augmentation de la prime pour l’emploi, la suppression de la part salariale des contributions sociales. De telles mesures montrent que, loin d’instituer un système de vases communicants entre la poche des pauvres et celle des riches, la réforme fiscale comporte un élément redistributif en faveur des rémunérations les plus modestes.

Mais ce qui devait frapper le plus dans ces deux articles était autre chose que les griefs qu’ils contenaient : c’était l’objet même du raisonnement. Non pas son enjeu conscient et revendiqué (la justice distributive et la sauvegarde d’un bien commun), qui est juste. Mais l’extension trop petite qui était spontanément retenue pour situer sa mise en jeu. Non pas le ballon lui-même. Mais l’idée qu’on se faisait d’avance du terrain de jeu. Comme la plupart des opposants « de gauche » à Macron raisonnent précisément de cette façon, c’est là qu’il est vraiment utile de regarder de près.

Dans le souci du bien commun et, partant, d’une certaine justice (re)distributive qui animait les auteurs de ces articles, on reconnaît l’exigence que la République soit aussi la « République sociale ». Il faut commencer par le dire clairement : sans cette dimension qui ne vient pas s’ajouter à elle du dehors, mais lui est essentielle, la République ne peut pas exister – quand cette dimension se rétrécit, la République ne se porte jamais bien.

Arctique : Une exploration stratégique - Revue de Politique étrangère de l’IFRI

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 octobre 2017. dans Monde, La une, Politique

Arctique : Une exploration stratégique - Revue de Politique étrangère de l’IFRI

Dans son numéro d’automne, la revue de PE de l’IFRI nous emmène en deux endroits du monde, à la fois connus de chacun d’entre nous, mais souvent embarrassés de représentations fantasques ou incomplètes. L’Arctique d’abord, qui fera l’objet de cette recension, mais aussi L’Arabie Saoudite en question qui nourrit deux articles passionnants et complémentaires de la rubrique Contre champs (ainsi de celui intitulé « Arabie Saoudite, faux ami ou vrai ennemi ? »).

En dehors de l’introduction, « Les dynamiques géopolitiques de l’Arctique », pas moins de trois forts articles nous emmènent là-haut, dans les glaces qui fondent, où les appétits se déchaînent, et où, probablement pourront se jouer, demain, quelques cartes maîtresses d’importance du monde à venir. L’introduction le pose d’emblée sur la table : « Les dynamiques s’inscrivent à la fois dans un contexte régional caractérisé par des revendications territoriales, et dans un contexte global marqué par des tensions accrues entre Russie et Occident ».

« Comprendre les rivalités arctiques » revient utilement sur un espace qui fut stratégique durant le dernier conflit mondial, ainsi que pendant la guerre froide, pour ensuite s’assoupir. Territoires – 15% de la planète pour 4 millions d’habitants – qui actuellement concentrent bien des regards, tant inquiets (marqueur terriblement spectaculaire du réchauffement climatique) que concupiscents ; réserves considérables en matières premières et sources d’énergie, mais aussi route nouvelle Est/Ouest, rendue possible dans des eaux devenues plus navigables, sans oublier l’usage des mers, la pêche, et l’extension des plateaux continentaux. Tout étant en partie lié – d’un mal, un bien ? – à la fonte des glaces.

Les états de l’Arctique (Russie, Canada, USA, Islande, Danemark, Norvège, Suède, Finlande) sont tous membres de l’OTAN sauf évidemment la Russie. On saisit donc la portée stratégique de la zone dans la géopolitique actuelle, d’autant que passent le nez à la fenêtre, la Chine, ou l’UE, intéressés au plus haut point, bien qu’extérieurs.

Immenses anciens « déserts blancs », à la gouvernance particulière, ce que montre le second article « Le conseil de l’Arctique, la force des liens faibles ». Créé en 1996, ce conseil s’est d’emblée positionné en « soft law » ; le dialogue, la mise en place de projets de coopérations, notamment scientifiques, étant le mode choisi de fonctionnement. Une forte dépolitisation caractérisait les débats, considérant comme extérieurs à leurs pouvoirs toute position de médiation ou de prise en mains des conflits. Le sujet pressant du changement climatique et de ses diverses implications bien au-delà des frontières de la zone arctique, exige depuis peu un fonctionnement – et des institutions – moins « soft ». Des états observateurs (dont la France depuis 2000) participent dorénavant au conseil ; les ordres du jour se penchent sur des revendications de peuples autochtones, la délimitation des lignes côtières, la souveraineté au-delà des zones économiques exclusives. Même si la construction institutionnelle impose encore à ce jour une gouvernance non coercitive, se tenant fortement éloignée des problématiques militaires, le climat général change, et le conseil évolue, piloté par faits et demandes même extérieurs à la zone.

Du bien commun à l’intérêt général

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 octobre 2017. dans Philosophie, La une, Histoire

Du bien commun à l’intérêt général

L’expression « bien commun » est redevenue à la mode dans les milieux catholiques de droite – Sens commun, Civitas, Manif pour tous – voire au-delà. Renouveau thomiste ? Volonté d’éviter le – quasi – synonyme, issu de ces Lumières tant haïes, l’intérêt général ?… Mais, au fait, ces formules sont-elles vraiment synonymes ? C’est ce que nous allons voir…

Le souci du collectif ainsi que la nécessité de dépasser l’égoïsme individuel furent très tôt présents. Déjà chez Aristote (Politique I, 2) : « si précieux qu’il soit pour un homme d’atteindre le bien, il est mieux et plus divin d’atteindre le bien de tous (κοινὴ συμφέρον) ou de toute la communauté politique ». Cicéron, lui, parlera d’utilité, utilitas communis, utilitas rei publicae. Le syntagme apparaît pour la première fois chez Sénèque, dans le De clementia (2,72), ouvrage destiné – avec l’infortune que l’on sait – à « éduquer » Néron. Le prince, écrit-il, se doit d’être un communis boni adtentior, il doit veiller au bien commun.

Dans tous ces exemples néanmoins, les auteurs de l’antiquité conçoivent un sujet doté d’un libre arbitre et capable, selon son propre choix, d’égocentrisme ou d’altruisme. Les choses changent au Moyen-Âge, période holiste par excellence : la société est alors représentée comme un immense corps, un organisme unique ; le bonum commune se transforme donc en un impératif qui ne se discute même pas. Universalia ante membra, le tout précède les membres et comment la partie pourrait-elle ne pas demeurer à l’unisson du tout dans lequel elle se fond ? Jean de Salisbury, au XIIème siècle, dans son Polycrate, utilise la métahore du corps humain pour décrire le royaume : le roi tient lieu de tête ; le sénat ou le conseil royal de cœur ; les courtisans de poitrine ; les soldats de mains ; les paysans de ventre et les ouvriers de pieds… idée similaire chez Albert le grand (XIIIème siècle) : « le bien du corps entier repose sur le cœur, le monarque, cor rei publicae ».

L’époque moderne redevient individualiste en ajoutant un élément nouveau sur lequel la philosophie antique insistait moins : la raison. Le choix du bien commun, devenu intérêt général, procède d’une décision rationnelle, mûrement méditée. Ainsi Rousseau dans le Contrat social :« l’intérêt général se conçoit comme l’intérêt de tous transcendant les intérêts particuliers ; le citoyen rationnel fait abstraction de ses intérêts particuliers dans l’exercice de ses fonctions politiques ». Et Brissot, le futur chef de file des Girondins, qui fut d’abord avocat, note dans sa Théorie des lois criminelles (1781) : « le but des lois civiles est d’enchaîner la force et la violence par des liens pacifiques, d’asservir toutes les volontés, sans attenter à la liberté, de subordonner l’intérêt personnel de chaque individu à l’intérêt général, de les combiner avec tant d’art qu’ils ne se nuisent point par un choc généreux, de diriger sans effort vers le bien public les passions humaines ».

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