La une

Témoignage :

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 09 juin 2018. dans Ecrits, La une

Le Consulat d’Espagne à Oran refuse un visa à un enseignant-écrivain !

Témoignage :

Je n’aime pas écrire des textes autobiographiques. Je suis habitué à extirper ma rage et peindre mes joies en me cachant derrière le voile des mots. Mais cette fois, je l’ai fait parce que le sujet est grave. J’ai vécu une situation qui m’a indigné et fait rire à la fois. Le Consulat d’Espagne à Oran m’a refusé récemment un visa de court séjour.

Voici les faits :

J’ai déposé ma demande auprès du prestataire BLS d’Oran le 12 avril 2018. Motif : visa de court séjour touristique. J’ai deux professions : professeur de français au collège et écrivain de langue française. Durée du séjour prévu : 10 jours. J’ai déposé un dossier authentique et complet dont les pièces suivantes :

– Attestation de travail

– Derniers bulletins de paie

– Assurance de voyage

– Réservation d’hôtel confirmée

– Attestation de titulaire de carte visa Gold contenant 2607 euros

– Relevé de compte bancaire dinars suffisamment alimenté

– Copie des contrats de mes livres

– Document justificatif de l’ONDA (Office National des Droits d’Auteur)

Et d’autres documents : photos, photocopie du passeport, affiliation de CNAS, reçus des opérations bancaires…

Dans la notification de refus, le Consulat m’a justifié sa réponse négative par les motifs suivants :

– Le motif 3 qui stipule : « N’a pas apporté la preuve qu’il dispose de moyens de subsistance suffisants… »

– Le motif 8 qui stipule : « Les informations présentées pour justifier le but et les conditions du séjour prévu ne sont pas fiables ».

En comparant les motifs avec mon dossier, la contradiction est flagrante. Dire que je n’ai pas de ressources suffisantes alors que je suis professeur, écrivain, titulaire en plus d’une carte Visa Gold contenant 2607 euros. Dire que les informations justifiant les conditions du séjour ne sont pas fiables, alors que j’ai déposé une assurance de voyage valable et une réservation d’hôtel confirmée.

Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juin 2018. dans La une, France, Actualité, Politique

Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Tout commença par la remise, ce mois-ci, par Jean-Louis Borloo à Emmanuel Macron d’un imposant rapport sur les banlieues. Rappel accablant : « Des grands ensembles construits rapidement, tous sur le même modèle, ont accueilli une immigration de travail transformée en immigration familiale. Pour cette France tout est dur. Trop d’argent aurait été versé pour les quartiers ? Faux ! Dans les quartiers populaires, les communes ont plus de besoins mais moins de ressources (…) ils doivent bénéficier d’une attention particulière ».

Chiffrage du projet : au bas mot, 48 milliards d’euros ; un tonneau des Danaïdes qui a déjà englouti des fortunes pour des résultats sinon nuls du moins négligeables. Le président – on le comprend – a dit non. Mais ce qui a suscité la controverse, ce fut la manière dont il a dit non : « Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent l’un un rapport, l’autre disant “on m’a remis un plan”… Ce n’est pas vrai. Cela ne marche plus comme ça ».

« Mâles blancs ». Le propos choque hypocritement Marine Le Pen : « Je trouve extrêmement choquant que #Macron évoque un argument racial digne des “Indigènes de la République”, en délégitimant toute solution pour les banlieues qui émanerait de “mâles blancs” ». En fait, EM est tombé dans le piège de ce que Mathieu Bock-Côté, sociologue québécois de tendance souverainiste, nomme « l’extrême gauche racialiste américaine ». Extrême gauche ? Pas si sûr, Grayson Perry, journaliste à la New Republic, organe de presse simplement qualifié de « liberal » (= de gauche) n’hésitait pas à écrire, en 2014 : « il faut détrôner l’homme blanc, hétéro et bourgeois ».

En France le PIR – le bien nommé vu son slogan : « Le pir est avenir ! » – le Parti des Indigènes de la République, reproduisait en toute tranquillité sur son site web, le blog de l’un de ses membres, Houria Bouteldja, sur le même sujet : « Aussi douloureux que cela puisse être ressenti par les écorchés du drapeau et les thuriféraires d’une France éternelle et gauloise, nous transformons la France. En d’autres termes, elle aussi, s’intègre à nous. Certes en y mettant le temps, mais nul besoin d’une conspiration fomentée par les masses arabo-négro-berbères, ni d’un quelconque complot ourdi par des cellules dormantes de barbus-le-couteau-entre-les-dents. La France ne sera plus jamais comme dans les films de Fernandel. Notre simple existence, doublée d’un poids démographique relatif (1 pour 6) africanise, arabise, berbérise, créolise, islamise, noirise, la fille aînée de l’Église, jadis blanche et immaculée, aussi sûrement que le sac et le ressac des flots polissent et repolissent les blocs de granit aux prétentions d’éternité » (19 septembre 2009). Notons, au passage, le néologisme – sans doute involontairement analphabète – « noirise » au lieu de « noircit »…

La Comédie du livre 2018 de Montpellier ; le livre face aux réels

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 juin 2018. dans La une, Actualité, Littérature

La Comédie du livre 2018 de Montpellier ; le livre face aux réels

Tellement autre chose qu’un salon du livre ordinaire, La Comédie du livre de Montpellier. On le ressent chaque année, en se baladant sous les chapiteaux de la Promenade, en écoutant les mille conférences, entretiens, débats qui, un peu partout dans le vieux Montpellier – gratuitement, s’il vous plaît – nous permettent de découvrir, d’engranger, de réviser, et de rencontrer toutes ces intelligences venues de tout près ou d’ailleurs. Car Montpellier est, depuis la nuit des temps, ville de culture et de rencontres, de mélanges, et tout ce précieux savoir être, si rare parfois de nos jours, c’est en « sa » Comédie que la ville, Montpellier Méditerranée métropole, la région Occitanie, tous leurs partenaires, chaque fin Mai, aime à nous le servir. Alors, prêts pour une dégustation littéraire, artistique et non moins citoyenne ?

La 33ème Comédie ouvrait ses étals et ses conférences aux Littératures néerlandaises et flamandes, et comme chaque année, l’occasion nous était offerte de découvrir ou d’approfondir une littérature d’ailleurs, avec des affiches prestigieuses ; une manière de voyager de pages en pages. L’immense Margriet de Moor a ainsi clôturé – œuvre et présence – une Comédie où nous avions pu aller vérifier si les « Pays Bas étaient bien terres de Noirs », rencontrer les« Nouvelles voix des littératures néerlandaises et flamandes »,prendre le temps de revisiter, fort bien accompagnés, « La peinture hollandaise du Musée Fabre, et son influence ». Un de mes regrets a été de n’avoir pu assister aux rencontres professionnelles « 20 ans d’ateliers d’écriture, et après »,mais ausside n’avoir pu voir aucune expo, soutenir aucun projet pédagogique présent sur site, et finalement loupé pas moins de 20 à 25 entretiens avec ! Mais cette année, comme toujours, le vrai héros de cet événement, c’est probablement le choix et son deuil accolé…

Est-ce l’histoire si brillante de ces petits territoires européens, leur niveau de civilisation, des ruelles de Bruges, à Rembrandt et à Amsterdam (« la plus belle ville du monde », disait un auteur intervenant), leur haute capacité en tolérances en tous ordres ; est-ce tout ça qui, dressés face à l’actualité si sombre – montée des extrêmes droites et des populismes, terrorisme racinant en Molenbeek – m’a presque naturellement fait choisir mon itinéraire : le livre et la littérature face aux réels. Autrement dit, là, au cœur de cette vieille Europe, géographique, ou institutionnelle (le Benelux des origines), comment bouge la citoyenneté, sa facette intellectuelle comprise, et que peut le livre et sa réflexion face aux orages en devenir. Vaste question, simple question ?

Le roi te touche Dieu te guérisse

Ecrit par Mélisande le 02 juin 2018. dans Ecrits, La une

Le roi te touche Dieu te guérisse

« Je suis le chemin qui attend le Voyageur », Saint Augustin

« Je m’entête affreusement à adorer la liberté libre », Arthur Rimbaud

 

Ce qu’il faudrait garder, Camarade, c’est la foi, ce qu’il faudrait sauver dans les regards, c’est Dieu ! Le divin en l’homme, ce qui le hausse hors du bourbier.

Et l’élève, dans ses intentions, dans son cœur et dans son regard.

Ce qu’il faudrait, Camarade, c’est retrouver la pureté d’intention.

La vulgarité : c’est la relation de dépendance, la relation sado masochiste, cette impossibilité à assumer sa solitude !

Vouloir entraîner l’autre dans cette chute glauque comme une fausse accolade qui n’est en fait que la promesse d’un jour sombre.

C’est chercher désespérément des complices à notre volonté secrète d’en finir brutalement avec le jour puissant de la Vie.

Ô ciel, aspire-moi, offre-moi les clés de ma nouvelle maison, claire comme le jour, légère comme le corps de l’oiseau.

Quand mes amis entreront en souriant cherchant l’auberge, celle de l’Ourse aux grand bras, qui s’en moque d’être : sur la terre comme au ciel !

C’est l’Ourse qui veut : le-ciel-tout-de-suite ! Ou rien !

Rien du tout, juste : Michel-Celui-Qui-est-Grand.

Qui est comme Dieu mais pas comme nous, juste : avec nous.

Qu’il soit entendu en ce monde l’être qui se mêle aux humains comme le-cerf-cherche-dans-la-forêt, la clairière douce de son repos.

Dans le Voyage, il est comme nous, prisonnier des affres terrestres, s’offrant aux dérives du chemin des hommes qui toujours le blessent.

Qui le voit ?

Mais aujourd’hui, ce dernier jour d’août, avec les cannes, on pense dans ce lieu de martyr, on songe aux forêts au vent qui parle à l’oreille de la blessée, à cette puissance là-haut qui nous a dit : je serai là !

S’égarer pas à pas au bas de la pente

Ecrit par Gérard Leyzieux le 02 juin 2018. dans Ecrits, La une

S’égarer pas à pas au bas de la pente

S’égarer pas à pas au bas de la pente

Marche alternée d’arrêts où hésiter

Respiration haletante sans raison

De jour ou de nuit les atermoiements de l’attente

Piétiner à la croisée du temps

Il circule, avance, te prend et t’emporte

Dans ses directions multiples et imprécises

Séjourner seul, départs et arrivées imprévus

Tourner, contourner ces absences de quiétude

Pour éviter les pièges invisibles du vide

Pied à pied passer et repasser sa route

Où s’est perdue la brise des unions émues

Pas des pieds y fouler les méprises qui t’ont toujours hanté

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 02 juin 2018. dans Ecrits, La une

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver : «  tu voyages… 

 

Tu voyages

au gré des rues

qui te traversent

dans la nuit

quand le rêve a hissé les voiles

d’un temps qui donne

tout l’espace

 

Le jour a ramassé tes pas

tu les rassembles

au creux du cœur

qui se souvient

intermittent

telles des pages trouées ça et là

 

Extraction d’une dent

d’une dent

comme la vie

qui voulait mordre dans les plaisirs

 

Extraction d’une vie

d’une vie

comme une dent

qui s’est cariée jusqu’à l’abcès

Tous les populismes mènent à Rome

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans Monde, La une, Politique

Tous les populismes mènent à Rome

Ils sont fous ces Romains ; « un contratto di governo tra il M5S e la Lega ! », un contrat de gouvernement entre le Movimento Cinque Stelle et la Ligue… un peu comme si Jean-Luc Mélenchon s’alliait à Marine Le Pen. Le « méluche », d’ailleurs interrogé à ce sujet dimanche dernier sur RTL, a tout de suite botté en touche et renvoyé les uns comme les autres dos à dos : « tous des fascistes ! ».

Un peu vite dit. Certes, côté populistes de droite, il y a Matteo Salvini, à l’allure rapace d’un Iznogoud et au racisme tous azimuts, contre la « diversité » bien sûr, mais également – et non moins – contre les blancs du Mezzogiorno, le sud de la péninsule. Il n’y a pas si longtemps, il avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne : « Prima gli Italiani ! », les Italiens d’abord ! Côté populistes de gauche, Luigi di Maio – le successeur de Beppe Grillo à la tête du M5S – a un physique de jeune premier, aussi bien mis et posé que le second était hirsute et brouillon. Les tractations entre les deux partis sous la houlette de Sergio Mattarella, le Président de la République, ont duré longtemps, trop longtemps. Di Maio était au bord de la rupture : « ça fait 50 jours que nous cherchons à trouver un contrat de gouvernement avec Salvini et la Lega ; je veux le dire officiellement : toute discussion avec la Lega s’arrête ici ». La question qui fâche avait trait au précédent partenaire de la Lega, le Forza Italia de Silvio Berlusconi, avec qui normalement Salvini aurait dû former une coalition gouvernementale… Di Maio, à bout de nerfs, se lamentait : « on a tout essayé avec la Lega ; on les a appelés à se tenir à l’écart de ce vieux repris de justice, Silvio Berlusconi ; mais Matteo Salvini préfère rester l’allié de l’ex-cavaliere ».

Finalement, vendredi la semaine dernière, une fumée blanche s’éleva au-dessus du Quirinal, le siège de la présidence de la repubblicà : le pacte était signé, non sans scepticisme. Di Maio : « nous concluons un marché aujourd’hui ; mais ni lui ni moi ne serons président du conseil ». Le troisième homme serait, au moment où j’écris ces lignes, Giuseppe Conte, un juriste diplômé de Yale et proche du Movimento.

Gouverner ensemble donc ; oui, mais pourquoi faire ? En premier lieu, dissiper un malentendu. La Lega, jusqu’à maintenant partisante d’une sortie de l’euro, voire d’un « italexit » a finalement – comme Marine Le Pen a commencé à le faire – mangé son chapeau : l’Italie demeurera au sein de la monnaie unique. Les marchés respirent. Autre concession de la Ligue, les prédicateurs ne seront pas tenus, comme Salvini le souhaitait, à prêcher en italien. Conclusion de Federico Pizzarotti, ex-M5S et maire de Parme : « ils se déplacent vers le centre ».

« Petite magouille 98 ? » Le dilemme des footeux

Ecrit par Martine L. Petauton le 26 mai 2018. dans La une, Actualité, Sports

« Petite magouille 98 ? » Le dilemme des footeux

Et voilà qu’on en cause, et que partout, des tables familiales aux gradins des matchs-petite série, ça bruisse et ça enfle : – t’en penses quoi, toi de la magouille dont a parlé Platini ?

Chez moi, itou, et le résultat interfamilial : 1 choqué « quand même », 2 plutôt pragmatiques, me conduit à venir vous entretenir, toutes affaires cessantes, de la chosette…

Jalons pour suivre le match : 1998 ; la France est pays organisateur de la coupe du monde de football, le Brésil tenant du titre (les deux sont qualifiés d’office) et Michel Platini est co-président du comité d’organisation de la coupe. C’est vous dire s’il sait de quoi il cause, le Michel, respecté et respectable joueur, sélectionneur, administrateur (ça, en gros seulement, quoique !). Pas plus tard qu’hier, notre Dany (Cohn-Bendit), que je valide autant pour ses qualités footballistiques que politiques et citoyennes, a dit : – Platini, un homme de Droite, qui quand il s’occupe de foot est de Gauche, car il veut rationaliser, bouger le réel. Je signe.

Mais, de quelle « magouille » est-il question ? Pas mince, ni inoffensif, le mot, même si Platini l’amoindrit d’un « petite », derrière lequel n’importe qui n’entend que – grosse – magouille, tripatouillage, tricherie, passe-droit, bref, du pas très propre, du trouble, si ce n’est glauque. Quoi ! Notre« et 1, et 2, et 3 »de 98 serait-il moins blanc que blanc ?? Et dans votre entourage, comme dans le mien, commence le chant persifleur des pleureuses – qui dit sport, dit tricheries, dopage, dessous de table, et notamment le foot, où le ballon ne circule qu’à coups d’achat de match ! Et l’un d’entre eux de pointer le menton et d’y aller du Bernard Tapie / OM / Valenciennes qu’on garde tous en sinistre mémoire. Pôvres ! Comme on dit à Montpellier, où l’on connaît le foot…

Logiquement, pour placer les équipes de la coupe dans les séries, s’affrontant, comme vous le savez, en petits galops d’éliminations réciproques (avec des histoires de points ici, et non là, qui bonne coupe, mauvaise coupe, continuent de me parler chinois, tant d’années après ma conversion au foot – justement 98), logiquement, donc, on tire au sort, un peu comme dans ces quines d’écoles de village, d’où sortent des jambons et une couette passée mode, et chacun de s’étriller avec ceux de sa série. Ça, c’est la règle. Or, si l’on s’y tient, on pouvait – en 98, et juste demain, en juin – faire se tuer les équipes sélectionnées d’office, en 3 jours de matchs. Terminé ; le champion du monde en titre retourne chez lui, l’équipe du pays organisateur (mesure-t-on ce qu’on entend par là !) campe en survêt dans les tribunes…

RDT / 68 - Jours de Mai, Jean-Baptiste Harang

Ecrit par Stéphane Bret le 26 mai 2018. dans La une, Actualité, Histoire

Verdier, février 2018, 109 pages, 13,50 €

RDT / 68 - Jours de Mai, Jean-Baptiste Harang

Jours de Mai n’est pas une histoire détaillée de Mai 68, ni une tentative d’élucidation des significations de ce mouvement, imprévu, multiforme. Non, c’est une série d’articles, un par jour, sur le mois de mai, écrits dans Libération cinquante ans après l’événement. Chaque article d’une journée est accompagné d’une mini-revue de presse de l’époque, et c’est pour le moins comique. Ainsi apprend-on que le 5 mai, Le Figaro s’émeut de l’inconduite de ces manifestants : « Etudiants, ces jeunes ? Ils relèvent de la correctionnelle plutôt que de l’Université ». Ce même jour, Georges Pompidou et Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, visitent la ville historique d’Ispahan, en Iran. Le 7 mai, Alain Geismar annonce « Nous sommes prêts à négocier avec le gouvernement », tandis que la presse annonce l’ouverture de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis en construction depuis quatre ans. On trouve d’autres détails, révélateurs, de la tension sociale de cette époque, déjà perceptible depuis un an ou deux. Les ouvriers de Sud-Aviation séquestrent leur patron, Monsieur Duvochel, qui sera libéré quelque temps plus tard.

Autre anecdote piquante : un jeune secrétaire d’Etat, un « jeune loup » de l’UDR (les Républicains de l’époque) négocie secrètement avec la CGT pour arrêter la grève qui concerne alors plusieurs millions de salariés. Ce jeune ministre s’appelle Jacques Chirac ; certains affirment à ce moment qu’il se serait rendu au lieu de rendez-vous muni d’un revolver. Tout l’ouvrage de Jean-Baptiste Harang est ainsi composé, surfant entre l’événement de chaque journée, manifestations, prises de paroles, débats improvisés de l’Odéon ou de la Sorbonne, prises de positions de leaders syndicaux, et un rappel des éléments du décor de l’époque, de l’ambiance de la France gaullienne engourdie dans un certain conservatisme. La France de l’ORTF, dont les titres du journal télévisé sont écrits au ministère de l’Intérieur… Il y a beaucoup d’ironie engendrée par le mode de rédaction des articles de Jean-Baptiste Harang : ainsi constate-t-il que la Conférence de Paris qui a lieu avenue Kléber ne sera pas trop perturbée par les événements. En ce temps-là, il y avait la guerre au Viêt-Nam, Aragon était chahuté par les étudiants de la Sorbonne. Le 13 mai, on scandait « Dix ans ça suffit ! De Gaulle au couvent ! ».

Jean-Baptiste Harang nous rappelle que cette période va célébrer ou commémorer, c’est selon l’importance donnée à ce moment dans notre histoire, son cinquantenaire. Il nous replonge dans l’esprit de l’utopie, il nous fait entrevoir à nouveau tous les changements qui ont, depuis, impacté la société française. Et oui, Jean-Baptiste, cela nous rajeunit pas mal…

 

Stéphane Bret

 

Recension déjà publiée dans La Cause littéraire

 

Jean-Baptiste Harang est écrivain et journaliste. Il a obtenu le prix du Livre Inter pour La Chambre de la Stella, en 2006.

Reflets des arts : L’inlassable quête du Vieux Fou de dessin

Ecrit par Jean-François Vernay le 26 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Littérature

Haikus, Les paysages d’Hokusai, Collectif, Le Seuil, 2017, 128 pages, 19 €

Reflets des arts : L’inlassable quête du Vieux Fou de dessin

Les tons mordorés de l’automne donnent une tonalité nostalgique à Obuse, la ville discrète pour laquelle Katsushika Hokusai (1760-1849) nourrissait une obsession au crépuscule de sa vie. À arpenter ces routes de campagne étroites qui délimitent les vergers d’Obuse, on est tout ébaudi devant une reproduction de La Grande Vague de Kanagawa (1831) en gravure couleur bronze, qui orne discrètement une plaque d’égout. Hokusai est une telle célébrité au Japon, que son ombre est partout, même dans les plus infimes détails.

On retrouvera cette grande vague en compagnie de nombreuses autres nikuhitsu ukiyoe (autrement dit, des peintures de style ukiyo-e (1)) dans Haikus, Les paysages d’Hokusai. L’estampe japonaise est le produit d’une sculpture sur un bois de cerisier qui sera par la suite enduit de couleurs pour impression sur un papier à base de moelle de mûrier. Cet art subtil qui exige à la fois maîtrise et minutie produit des œuvres lénifiantes, dont la clarté des tons invite à la médiation Zen et à la contemplation du « mystère des choses » que le « Vieux Fou de dessin » recherchait sans relâche jusqu’à un âge très avancé. Hokusai est aussi l’auteur d’une kyrielle de croquis préparatoires à son inspiration, témoignant d’un souci de perfectibilité propre à la culture japonaise qui force l’admiration.

Faut-il voir dans ces magnifiques estampes de l’ère Edo un moyen de fixer, voire de vaincre l’impermanence d’une nature mouvante ? Il me semble qu’elles sont avant tout un tribut aux éléments et aux forces de la nature. En outre, cesœuvres d’art sont ourlées de poésie grâce à un florilège de haïkus sous les plumes de Bashō, Bosha, Buson, Chiyo-Ni, Dakotsu, Issa, Jōsō, Kyorai, Masajo, Moritake, Ryokan, Ryōta, et quelques autres écrivains. Nelly Delay nous rappelle la définition de ce genre poétique : « Par sa brièveté et son évocation de l’instant, le haïku s’apparente à l’esprit des koan. Un haïku exprime une illumination passagère dans laquelle nous voyons la réalité vivante des choses » (2).

Force est de constater que ce beau-livre d’un petit format propice à devenir un vade-mecum remplit bien son office en procurant un plaisir esthétique certain aux lecteurs. Ces derniers regretteront peut-être la désacralisation des œuvres d’art qu’opère la surimpression de haïkus sur certaines pages et l’absence du titre des nikuhitsu ukiyoe. Mais ce ne sont que des broutilles face à l’enchantement esthétique auquel nous conduisent ces artistes japonais.

 

Jean-François Vernay

 

(1) Ukiyo-e signifie Image du monde flottant, une école picturale d’estampes sous la période Edo incarnée par Katsushika Hokusai

(2) Nelly Delay, Le Japon éternel (Gallimard, 1998)

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