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JEAN ROCHEFORT

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 10 octobre 2017. dans La une, Cinéma

JEAN ROCHEFORT

Hier, c'était, pour tous les cinéphiles, et probablement un très grand nombre de français, Cinéma-deuil, avec le décès du grand acteur Jean Rochefort. Il y avait déjà eu la disparition de son très souvent « complice » Philippe Noiret le 23 novembre 2006, cela fait donc plus de dix ans déjà... Et même s'il nous reste – heureusement – l'autre « compère » Jean-Pierre Marielle, âgé de 85 ans, avec la mort de « Jean », c'est une ancienne génération-phare du cinéma français qui est en train de s'éteindre progressivement. Dans cette courte chronique-hommage, je vais essayer de parler de tout ce que le cinéma français doit à Jean Rochefort, en faisant allusion aux éléments essentiels de sa filmographie, mais aussi de l'homme qu'il était pour nous. C'est d'ailleurs par cet aspect que mon article commence.

Né à Paris le 29 avril 1930, Jean Rochefort nous a quittés dans la nuit du 8 au 9 octobre 2017, à l'âge de 87 ans. Personnellement, je n'oublierai jamais - même s'il nous reste fort heureusement ses films – sa voix chaude, son (sou)rire chargé d'un humour à peine retenu, pince-sans-rire, et disons-le aussi sa grande classe, sa mise (si je peux m'exprimer ainsi) quasi-aristocratique. Il commença évidemment sa carrière par des seconds rôles, dont je vais bientôt rappeler quelques exemples. Mais, avant cela, il faut signaler qu'il faisait partie de la célèbre « bande du Conservatoire », qui était un groupe de comédiens français, tous élèves du Conservatoire national supérieur d'art dramatique à Paris, et ceci dès le début des années 1950, époque où Jean Rochefort était âgé d'une vingtaine d'années. Ils avaient tous de grands liens d'amitié, ayant eu pour professeurs l'immense Louis Jouvet, Georges Le Roy (acteur, sociétaire de la Comédie-Française, et donc professeur), et René Simon (un acteur qui avait fondé en 1925 les cours qui portaient son nom). Parmi les membres de cette « bande du Conservatoire », je citerais : Annie Girardot, Françoise Fabian, Jean-Paul Belmondo, Bruno Cremer, Claude Rich (mort récemment), Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort (bien sûr), sans oublier l'adjonction de Philippe Noiret.

C'est à présent le moment de nommer quelques films au sein desquels Jean Rochefort se fit remarquer par sa présence et son physique particulier, voire son maintien, sans oublier sa moustache. Ainsi, comment ne pas citer ses rôles auprès de Jean-Paul Belmondo, dans « Cartouche » et « Les Tribulation d'un Chinois en Chine » ? Lui qui joua, pour le cinéma, dans 113 films (sans compter les productions pour la télévision et le théâtre), ce fut à partir de 1972 (il avait alors une petite quarantaine d'années) qu'on lui donna vraiment les premiers rôles. J'en citerais juste quelques uns, non pas forcément dans l'ordre chronologique, mais en fonction de l'intérêt qu'ils eurent pour moi, et qui firent qu'il apparut réellement comme si grand acteur. Je me limiterais donc à : "Que la fête commence" (de Bertrand Tavernier), "Ridicule" (de Patrice Leconte), "Un éléphant ça trompe énormément" (d'Yves Robert), "Le Crabe-tambour" (de Pierre Schoendoerffer), "L'Horloger de Saint-Paul" (de Bertrand Tavernier), "Le Grand Blond avec une chaussure noire" (d'Yves Robert), etc.

J'ajoute à cette chronique-hommage, en guise de conclusion illustrée, des extraits de « Que la fête commence », qui est un de mes films français préférés, réalisé, comme dit précédemment, par Bertrand Tavernier, avec Jean Rochefort dans le rôle (pour moi son meilleur !) d'un grand ecclésiastique plein de libertinage, « l'abbé Dubois », appelé ensuite « le cardinal Dubois », et principal ministre de l'Etat (sous la Régence de Philippe d'Orléans, après la mort de Louis XIV et pendant la minorité de Louis XV) ; un Jean Rochefort en bonne compagnie, aux côtés de ses Amis Philippe Noiret, le Régent, et Jean-Pierre Marielle, un marquis- gentilhomme breton. Avec Philippe Noiret déjà, et même si le grand Jean-Pierre Marielle nous reste, nous voici donc quelque part un peu comme « orphelins »...

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 10 octobre 2017. dans Ecrits, La une

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (3)

 

Infinie solitude

qui t’étreint comme un dieu

 

Sourire ou grimace

aussi un choix

peut-être

 

ou l’heure ou la minute

d’un instant

qui s’évase

et qu’on remplit

de soi

 

Ombres perlées

je perçois vos lumières

comme l’éveil se couche dans le sommeil

 

Ombres bleutées

j’imagine votre ciel

comme l’espoir au vent fait tourner la roue

 

La gueule de l’âme

est rouge

tant l’ombre est infinie

Et le grain du désert

Ki-c-ki ?

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 octobre 2017. dans La une, KI-C-KI

Ki-c-ki ?

Quelques rayons de soleil et des souvenirs charmants de nos premières lectures de jeunesse, qui sentent bon la poésie du temps de l’enfance et de l’adolescence, à travers ces extraits de l’œuvre célèbre d’un non moins célèbre auteur, et pourquoi pas, avec une petite pointe fraîche et joyeuse de jolie nostalgie… où l’on entend le soleil, où l’on entend le ciel bleu, où l’on entend les oiseaux, les arbres, les fruits, les feuilles, les fleurs, et où l’on entend même notre tendre jeunesse…

 

Extraits :

« Lili savait tout ; le temps qu’il ferait, les sources cachées, les ravins où l’on trouve des champignons, des salades sauvages, des pins-amandiers, des prunelles, des arbousiers ; il connaissait, au fond d’un hallier, quelques pieds de vigne qui avaient échappé au phylloxéra, et qui mûrissaient dans la solitude des grappes aigrelettes, mais délicieuses. Avec un roseau il faisait une flûte à trois trous. Il prenait une branche bien sèche de clématite, il en coupait un morceau entre les nœuds, et grâce aux mille canaux invisibles qui suivaient le fil du bois, on pouvait fumer comme un cigare ».

(…)

« En échange de tant de secrets, je lui racontais la ville : les magasins où l’on trouve de tout, les expositions de jouets à la Noël, les retraites aux flambeaux du 141e, et la féérie de Magic-City, où j’étais monté sur les montagnes russes : j’imitais le roulement des roues de fonte sur les rails, les cris stridents des passagères, et Lili criait avec moi…

D’autre part, j’avais constaté que dans son ignorance, il me considérait comme un savant : je m’efforçais de justifier cette opinion – si opposée à celle de mon père – par des prouesses de calcul mental, d’ailleurs soigneusement préparées : c’est à lui que je dois d’avoir appris la table de multiplication jusqu’à treize fois treize ».

(…)

« Dans les pays du centre et du nord de la France, dès les premiers jours de septembre, une petite brise un peu trop fraîche va soudain cueillir au passage une jolie feuille d’un jaune éclatant qui tourne et glisse et virevolte, aussi gracieuse qu’un oiseau… Elle précède de bien peu la démission de la forêt, qui devient rousse, puis maigre et noire, car toutes les feuilles se sont envolées à la suite des hirondelles, quand l’automne a sonné sa trompette d’or.

Mais dans mon pays de Provence, la pinède et l’oliveraie ne jaunissent que pour mourir, et les premières pluies de septembre, qui lavent à neuf le vert des ramures, ressuscitent le mois d’avril. Sur les plateaux de la garrigue, le thym, le romarin, le cade et le kermès gardent leurs feuilles éternelles autour de l’aspic toujours bleu, et c’est en silence au fond des vallons, que l’automne furtif se glisse : il profite d’une pluie nocturne pour jaunir la petite vigne, ou quatre pêchers que l’on croit malades, et pour mieux cacher sa venue il fait rougir les naïves arbouses qui l’ont toujours pris pour le printemps.

C’est ainsi que les jours de vacances, toujours semblables à eux-mêmes, ne faisaient pas avancer le temps, et l’été déjà mort n’avait pas une ride.

Je regardai autour de moi, sans rien comprendre.

“Qui t’a dit que c’est l’automne ?

– Dans quatre jours, c’est saint Michel, et les sayres vont arriver. Ce n’est pas encore le grand passage, c’est la semaine prochaine, au mois d’octobre…”

Le dernier mot me serra le cœur. Octobre ! La rentrée des classes ! »

… …

La réponse au ki-c-ki du mercredi 20 septembre : Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras

ISF ; Emmanuel et le yacht

Ecrit par Martine L. Petauton le 03 octobre 2017. dans France, La une, Politique, Actualité, Société

ISF ; Emmanuel et le yacht

Serions-nous des gauchistes excités, mieux des Guevaristes bavant de haine, ceux qui n’ont pas avalé il y a une pincée d’heures le discours des Macroniens de Bercy, dévoilant – prière de chausser de bonnes lunettes – le comment du début d’assassinat de l’Impôt sur la Fortune ; le nôtre, puisqu’il paraît que nous, français, étions une peuplade sentant encore les coupeurs de tête de l’An II avec cet outil, fiscal et bien plus politique.

De quoi s’agissait-il ? D’attaquer l’ISF (ce que nous savions, notons-le, en votant pour le président Macron), de lui rogner ce qui lui restait d’ailes, à cet oiseau – majestueux quand même et peint des trois couleurs plus quarante-huitardes que tout le reste des républiques – né dans l’ombre non moins politiquement épique du premier François Mitterrand, en 1982. Et certains d’ores et déjà de glapir, que cet impôt n’eut de cesse, depuis, d’être épluché voire vidé par diverses lois, hélas pas toutes de Droite sonnante et trébuchante… Vrai, et que je te tricote des exemptés plus vite que des assujettis, des passe-droit fleurissant en parfois aussi grand nombre que ce que notre fisc républicain faisait rentrer dans ses caisses. Vrai, car qui dit impôt, dit, chez nous, astuce pour y échapper, dans ce peuple qui décidément ne s’est jamais vraiment amouraché de ses institutions fiscales…

Mais… il s’agirait là de bien autre chose, non de baisser tel taux ou de rehausser tel seuil, mais bien d’isoler cet impôt, en l'amoindrissant. La  taxe nommée à présent, en affichant haut sa casquette, « impôt sur la fortune immobilière », permettrait de sortir du dispositif des pans considérables d’anciens assujettis. Une flopée ? non, carrément une foule. Tous ceux qui collent leurs « éconocrocs » (comme dit mon fils, né pile avec l’ISF, qui ignorait visiblement qu’il y ait eu un avant, et qu’un après soit, comme il dit joliment, « légitime ») dans les outils bancaires type placements, assurance-vie et le toutim ; ça fait du chiffre. Plus spectaculaire, et sujets des agitations actuelles un peu partout ; sujet de conversation on ne peut plus consensuel, à « droite et à gauche », « points de détail » de l’inénarrable député LREM Barbara Pompili aux dents longues, les signes extérieurs de richesse, ce haut symbole de la justice quelque part en nous tous irait nager dans d’autres eaux beaucoup moins froides que celles de l’impôt sur la fortune. Voyez, ainsi une voiture de luxe, un jet privé, un cheval de course, et bien sûr un yacht (je ne dis « un » que par facilité). Hors jeu, tout ça, hors prélèvement. L’autre soir, dans le journal de la « gauchiste » Anne-Sophie Lapix, une petite addition-soustraction au tableau noir jouait avec quelques chiffres : le prix d’un yacht, son ISF avant la réforme Macron ; en face, ce qui serait demandé à son propriétaire (0 ct d’euro) dorénavant. Bouche bée des spectateurs, vaguement écœurés au point d’en poser la fourchette ! Quelqu’un, soutenant il est vrai fortement notre gouvernement, de me rétorquer : encore un bashing des médias !… Car le motif invoqué de ces prouesses réformatrices échappant à grands coups d’ailes à la morale la plus élémentaire, tient en un credo vieux comme la Droite libérale : on peut ainsi espérer (j’aime ce mot qui sent sa rationalisation économique) le retour des fonds planqués à l’étranger, mieux, l’arrivée en terre de France de tous les exilés de la City londonienne sous le vent aigre des suites de son Brexit. Bref, on peut aussi se demander si quelques bricoles type république bananière n’auraient pas un succès plus rapide et en rien moins sûr...

FN : retour vers le passé ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 octobre 2017. dans La une, France, Politique

FN : retour vers le passé ?

La relative déconvenue frontiste à la présidentielle (malgré les quelques 10 millions d’électeurs qui votèrent Marine Le Pen au second tour, celle-ci a fini très loin de la barre des 40% qu’elle s’était fixée comme critère de succès) a, bien entendu, suscité une chasse au bouc émissaire : comme cela ne pouvait être le chef (la cheftaine), ce devait être le lieutenant.

Mais, au-delà des règlements de comptes internes, ce qui a été mis en cause à travers la personne de Florian Philippot, c’est toute une stratégie : cette tonalité anticapitaliste et sociale qui a contribué à bâtir le lepénisme « rouge », post-communiste et ouvrier, du nord de la France. Ladite stratégie a d’ailleurs porté ses fruits : 5 des 8 députés FN à l’assemblée nationale (y compris Marine Le Pen elle-même) ont obtenu leur victoire dans cette région. Plus précisément, sur un plan idéologique, Philippot avait réussi à décaler la focale du parti, de l’immigration (ou l’« identité », nouveau nom donné à la question raciale) à l’euro, symbole d’une souveraineté perdue et possiblement retrouvée par une sortie des traités européens. L’on parlait moins des « étrangers » – des immigrés et de leurs descendants au phénotype noir ou maghrébin – au profit de sujets plus « respectables » : la monnaie, l’Europe, l’économie… la « dédiabolisation », de fait, ce fut ça : non point un véritable aggiornamento (comme celui-ci impulsé par Gianfranco Fini, en Italie, qui réussit à « défasciser » authentiquement le vieux Movimento Soziale Italiano de Giorgio Almirante, en le transformant en mouvement conservateur d’inspiration néo-gaulliste), mais bien un maquillage purement cosmétique : tout le fond xénophobe du Front demeure ; simplement l’on discute d’autre chose…

Cette ligne politique, déjà très contestée avant les élections, a soulevé un tollé après. Le Pen père himself, Jean-Yves Le Gallou, Gilbert Collard, voire Robert Ménard, le maire de Béziers, ont tiré à boulets rouges sur elle et donc indirectement sur son instigateur. La fameuse « refondation » entreprise en vue du futur congrès se présente, avant tout, comme un retour aux fondamentaux idéologiques. Philippot, dépité et démissionnaire suite à la décision de Marine Le Pen de le démettre de sa fonction de stratège-en-chef, évoque un « retour en arrière », une « rediabolisation », un FN « rattrapé par ses vieux démons », « quel gâchis ! » s’exclame-t-il.

En réalité, les lepénistes ont bien identifié la faille majeure du plan Philippot : la sortie de l’euro les coupe des milieux économiques et de la droite « classique » ; or le problème majeur de tout parti, dans le cadre d’un scrutin majoritaire, réside dans l’existence d’un réservoir de voix au second tour : le FN n’en a pas. Il faut, par conséquent, essayer de bâtir une coalition avec la frange dure des Républicains – emmenée peut-être par Laurent Wauquiez. Et ce qui bloque une telle coalition, ce ne sont point les thèmes identitaires (desquels les plus droitiers peuvent parfaitement s’accommoder), mais l’économie. Déjà Marine Le Pen avait dû mettre la pédale douce sur l’euro pour bénéficier du désistement de Nicolas Dupont-Aignan. Paul-Marie Couteaux, grand apôtre d’un programme commun des droites, l’a clairement énoncé : pour qu’un tel programme puisse voir le jour, il convient d’abandonner le technique, le technocratique, le trop cérébral ; il faut se concentrer sur l’émotionnel, sur ce qui prend aux tripes, sur la France et son identité.

Un accord « rouge-brun » avec les Insoumis étant électoralement impossible, la doctrine Philippot menait inévitablement dans une impasse, c’est-à-dire dans une opposition ad vitam aeternam. Car, dans la famille Le Pen, la grosse, l’énorme différence entre papa et fifille, c’est que cette dernière veut réellement gouverner et non plus se contenter du ministère de la parole.

Il fallait donc sacrifier Philippot sur l’autel du réalisme. La « rediabolisation », loin d’être passéiste, ménage, au contraire, l’avenir.

 

EDMOND MAIRE : UN HOMME, UN COMBAT, UNE CONSCIENCE

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 03 octobre 2017. dans La une, Société, Histoire

EDMOND MAIRE : UN HOMME, UN COMBAT, UNE CONSCIENCE

Edmond Maire, dirigeant emblématique de la CFDT pendant une longue période, et qui fut l'artisan du « recentrage » de la centrale syndicale vers la fin des années 1970, est décédé dimanche 1er octobre, à l'âge de 86 ans, « des suites d'une maladie », comme l'annonça sa famille dans un communiqué ; il avait été aussi précisé que ses obsèques auraient lieu « dans l'intimité ». Il y a des moments et des événements, comme celui-là, où notre histoire personnelle (je parle ici pour moi) peut être profondément touchée par la disparition d'un homme, qui fut une grande figure du syndicalisme et – d'une certaine façon – de la politique (au sens le plus noble de ce terme), et ceci alors qu'il y avait longtemps que l'ancien leader de la CFDT avait quitté la scène dans les domaines où il fut tellement actif. Je précise qu'Edmond Maire avait fait ses dernières apparitions publiques en juillet 2016, lors de l'hommage national rendu à l'ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard, et en janvier dernier aux obsèques de François Chérèque, l'un de ses successeurs à la tête de la CFDT.

Né en 1931 à Epinay-sur-Seine, dans un famille catholique, Edmond Maire était chimiste de formation. Il avait participé à la création de la CFDT en 1964 ( à l'âge de 33 ans), une nouvelle structure syndicale née d'une scission avec la CFTC, sur la base d'une véritable déconfessionalisation (par rapport au christianisme) et d'un engagement politique de gauche assez radical (pendant un certain nombre d'années). C'est en 1971 qu'il devint le secrétaire général de la CFDT, et pour une période très longue, puisqu'il ne céda la main à son successeur Jean Kaspar qu'en 1988. Edmond Maire était entré dans le syndicalisme pour, disait-il lui-même, « changer le syndicat et changer la société ». Pour lui, l'un n'allait pas sans l'autre, en tant qu'intellectuel du mouvement syndical, dont la pensée continue toujours de marquer profondément l'organisation qu'il avait dirigée. Et ce n'est pas un hasard si Laurent Berger, l'actuel numéro un de la centrale syndicale, se faisant le porte-voix de ses camarades, à l'annonce du décès d'Edmond Maire, dimanche, déclara : « On perd une référence, on perd un immense syndicaliste, un des fondateurs de notre type de syndicalisme ».

Parfois imprévisible, l'homme Edmond Maire était farouchement indépendant, visionnaire pour son organisation et le rôle qu'elle pouvait jouer dans la société. En tant que leader de la CFDT, il apparut, à l'origine, comme étant véritablement issu de la culture de « mai 1968 », l'homme (un des principaux hommes) du « socialisme autogestionnaire » et de la « planification démocratique », par opposition avec les conceptions centralisatrices et totalitaires du « Gosplan » de type soviétique, en URSS et dans ses pays satellites (notamment en Europe de l'est). Dans ce contexte, et en compagnie du PSU, également très radical, du jeune Michel Rocard, il fit tout pour contribuer à transformer le nouveau PS dirigé par François Mitterrand, et qui était issu du congrès d'Epinay-sur-Seine (en 1971), en un « parti ouvrier de masse », incitant de nombreux membres de son syndicat à adhérer au PS dans le cadre des « Assises du socialisme » (en octobre 1974). Mais, les aspects « deuxième gauche » (décentralisatrice par comparaison avec la « première gauche » jacobine regroupée autour de François Mitterrand), quasiment « révolutionnaire » (dans un premier temps), se heurtèrent à de dures réalités. Edmond Maire comprit les difficultés qu'il y allait avoir à synthétiser ses aspirations autogestionnaires avec les visions qui étaient celles du PCF (encore très puissant dans les années 1970), ceci d'autant plus que François Mitterrand semblait valider certains aspects proches des conceptions communisantes. Il y eut aussi la rupture entre communistes et socialistes en 1977 – lors de la renégociation du Programme Commun de Gouvernement (signé en 1972) -, puis la défaite électorale de la gauche en 1978, ce qui provoqua une profonde évolution dans les positionnements du leader cédétiste.

Merci, je préfère les huîtres. Plaidoyer pour les perles.

Ecrit par Marianne Braux le 03 octobre 2017. dans La une, Education

Merci, je préfère les huîtres. Plaidoyer pour les perles.

C’est nouveau, ça vient de sortir : les traditionnelles perles du bac seraient un symptôme de plus de notre culture éducative « du dédain », défectueuse et obsolète, basée sur l’humiliation permanente de ses jeunes et la hauteur inavouée de ses vieux, lesquels prendraient depuis trop longtemps un malin plaisir à « moquer les idioties » et « exhiber les bêtises » des lycéens qui « non, n’ont pas un QI d’huître ». La dénégation parle d’elle-même : Madame Cahen, à l’origine d’une contre-offensive visant à valoriser les « anti-perles » (somme des « fulgurances » de bons élèves, fièrement rapportées sur Internet), et les médias en quête d’ondes positives qui s’en font le relais, voient-ils donc d’un si mauvais œil les « absurdités » laissées, parfois volontairement rappelons-le, par des élèves souvent brillants à leur insu et audacieux ?

Parce que des collègues de Madame Cahen se repaissent chaque année de ce mets « fameux » – ce n’est pas moi qui le dis – avec « un rire gras assorti de commentaires effarés sur le nivokibess », il faudrait condamner tous ceux qui s’en régalent sans mépris et même avec une certaine admiration ? Vraiment, il faudrait remplacer des bijoux produits par des êtres de chair et de coquille par de pâles « pépites » trouvées dans de jolies copies bien conformistes ? Loin de moi l’idée de critiquer ces dernières : leurs auteurs ont fait leur travail, bravo, on ne leur demandait pas autre chose. Mais est-ce bien la peine que l’on s’en vante ? Qui plus est, lesdites pépites sont généralement d’un ennui… et nombre d’entre elles (car je les ai lues, contrairement à beaucoup qui se sont empressés de féliciter Madame Cahen sur les réseaux sociaux, à coups de cœurs battants et de commentaires obligés) trahissent la complaisance des professeurs eux-mêmes, trop heureux de voir de temps en temps leurs objectifs atteints. Encore une fois, c’est tout à leur honneur, mais que l’on ne vienne pas nous dire qu’une citation bien placée, une phrase ponctuée de trois ou quatre locutions précieuses du genre « outre cela », ou une explication « structurée, étayée, dans une langue impeccable, développée en 10 minutes pile » sont des « éclairs de génie ». Le talent est ailleurs, et surtout là où il s’ignore, comme dans ces aphorismes aussi déplacés que lucides, ces lapsus étonnants avec lesquels je composerais bien moi-même quelques vers, ou ces commentaires à côté de la plaque que l’on dirait tout droit sortis d’une pièce d’Eugène Ionesco. Mais je ne suis pas certaine que Madame Cahen apprécie le théâtre de l’absurde, à en juger par les propos qui étayent sa bienveillance affichée et lui ont valu ces derniers mois un début de notoriété publique. Car l’initiative est dans l’air du temps et vient à point répondre à ce qu’elle-même diagnostique comme « une véritable attente de la société, dans le sens d’une vague de fond positive » qui, il est vrai, s’abat tout en douceur sur la France sans que personne ne s’en alarme, ou alors pour se voir taxer de pessimiste, rétrograde ou mieux, de méchants. Bienvenue au Club Med, où même les tsunamis sont gentils ! Apprenez à surfer et ça ira tout seul. Non non, ceci n’est pas un attrape-touriste, évidemment.

Funambule

Ecrit par Michel Tagne Foko le 03 octobre 2017. dans Racisme, xénophobie, La une, Société

Funambule

Le goût de l’évasion.

C’était enfin l’été. Il faisait beau. Il faisait chaud. C’était aussi le temps des barbecues, des vacances, pour certains, des rêveries de voyages, pour d’autres. Les appétences étaient multiples. Ça papotait plus. Ça riait plus. Ça se rencontrait plus. Ça draguait plus…

Il y a quelqu’un qui a dit : « J’irai me faire bronzer en Indonésie ». Les gens ont ricané. Il y a une personne qui lui a répondu. Elle a dit : « tous ces kilomètres… que pour ça ? » Une autre personne a dit : « Tu vas au spa et le tour est joué, et si tu veux toucher l’eau ou nager, tu vas aux bords de la Seine ou à la piscine municipale… ». Il y a aussi eu ces dires : « si j’étais toi, je filerais plutôt à Deauville ». « Tu es fou ou quoi ? La Manche ? Tu rigoles ? » « Tais-toi, tu connais quoi à La Manche ? En été, c’est blindé de monde, et en plus, c’est cher Deauville ». « Si tu veux, je peux te donner de bonnes adresses si tu vas à Copacabana au Brésil ou à Cancún au Mexique ». « Tu veux un conseil, ne les écoute pas. Évite la mer du Nord ou l’océan Atlantique, c’est toujours mieux la Mer méditerranéenne, et en plus, au sud, il y a des prix pour tout le monde : briqué et peu friqué. Bien sûr, il faut quand même avoir du pognon ». « Si j’étais toi, j’irais plutôt savourer un bon moment de baignade avec les éléphants à Jaipur, au Rajasthan (Inde) ». « Qu’est-ce que vous avez tous avec la flotte ? Si moi je vais en Asie, c’est pour faire la fête avec les machins boys-là de Bangkok (Thaïlande) ». « Tu veux parler des ladyboys ? » « Tu as grave raison ». « Tu es fou ». « Il paraît qu’aller là-bas est moins cher ? » « Là-bas où ? En Thaïlande ou en Indonésie ? » « Ce n’est pas la même chose ? Les Chinois se ressemblent tous ». « Ce ne sont pas des Chinois ». « Ce sont des quoi alors ? ». « Ce sont des Thaïlandais ou Indonésiens ». « Et la différence, c’est quoi alors ? ». « La différence, c’est que tu es con ! ». « Moi aussi je pars bientôt, dans quelques jours, je mets le cap vers l’Afrique. Je vais m’amuser avec des prestigieuses dames galantes du Bénin ». « Tu as raison, tu es tellement laid que tu es obligé de payer pour ça ». « Et toi, tellement beau que tu dois supplier madame tous les soirs ». « Tu parles du Bénin ou de Benin City ? » « Quelle est la différence ? ». « Il y a un des deux qui est un pays et l’autre une ville ». « Alors, c’est l’un des deux ». « Tu es fou ». « Et toi donc ? ». « Si c’est de Benin City que tu veux parler, ça se trouve plutôt au Nigeria. Il paraît que là-bas, il y a en circulation le sida congelé des terroristes de Boko Haram… »

Soudain, le monsieur dont le sujet est d’aller se bronzer en Indonésie se lève. D’un pas pressé, le visage froissé, il se racle la gorge et puis émet un bruit assez désagréable de déglutition. Il dit : « J’ai de la famille à Bali, femme et enfants. Alors quoi de plus simple et de plus beau que d’être en famille au bord de la plage à Pandawa Beach ? ».

 

Carte postale

Ecrit par Jean-François Joubert le 03 octobre 2017. dans Ecrits, La une

Carte postale

Première pensée. Bébé. Rien. Je ne devais pas être précoce, rien aucune accroche, je suis une chair molle sans âme, sans fil de connexion. Rien. Cherche ! Quatre ans, j’ai les mains dans la vase ou le sable, mon maillot me colle à la peau, je cherche l’horizon, non, je cherche rien, je m’amuse à découvrir la côte bretonne, le lieu où je suis né. Donc me voici sous un ciel bleu, un soleil arrogant, sans gants, je cherche le fond des choses, je m’expose, et j’ose m’aventurer loin de mes gardiens, déjà seul, je pose une main, puis deux, au fond. La marée monte, ma croissance est tardive, je n’ai plus pied, du moins je ne pense pas à les poser, la tasse, aversion définitive pour le sel, l’iode de l’huître, je ne croise pas les doigts, je ne cherche pas mon salut dans un flot de paroles, j’apprends la nage petit chien, et un aller-retour, et le pire ça marche. J’aime l’eau. Pourquoi fouiller dans sa mémoire, juste pour exister, se prouver qu’à quarante ans l’on a des choses à dire, écrire, des mots, de l’émotion, une vie. Je suis né un cinq août mille neuf cent soixante neuf, année exotique selon moi, n’ayez crainte je ne me souviens de rien ! Souvent, je me tais. Je regarde. J’écoute. Je doute. Première désillusion, j’aime les mots, or je suis un petit garçon effacé, presque pas de carte mémoire, alors parler de ma vie, trouver les situations sera un exercice difficile, oui, je me souviens, je veux lire en classe, je lève la main, pas la voix, la classe se moque de moi, ses rires hantent les couloirs de ma pensée, je ne parlerais plus, ou presque plus devant la foule, je ne serais jamais harangueur de foule, je serais celui qui parle en silence par la lance des mots, des touches, et qui tente de trouver un sens une raison d’être à ce texte. Pourquoi écrire sur des images, la raison se trouve là, absence de tout, de la figure de proue du père, de la mère volubile, et des grands-parents, fils de vieux, enfin, eux ne m’ont pas connu ou presque ? Aussi, vient l’Amour des cartes postes, celle épistolaire, celle amoureuse, celle familiale, et ses divers accents… et puis le père de papa qui en a fait une série, douze, une énigme pour ma pomme, comment, pour qui, pour quoi ? Pour toi qui lis ces lignes et t’enfonces dans mes veines, pas le Fromveur, ce courant de mer d’Iroise que je croise du regard, mais un aber, ni Wrac’h, ni Benoît, celle du puissant Saint, Ildut, le plus petit, à une demi-heure de Brest et la tête Ouest de Ouessant en pointe de mire. Je nage dans l’incertitude, me perds dans les couloirs de la vie, et je me souviens d’un livre sur l’image, l’auteur disait ceci en substance, que le temps devient signifiant, et la photographie rend la moindre trace du présent, or, dans un futur proche. Alors, je pars « être » ne prêche, rien, suivez-moi, accompagnez ce regard, sur ma tombe, le manque de mémoire et une camisole chimique qui ne la guérit pas. Oui, je suis malade, et partons nous promener en balade sur l’estran de ma mémoire, seul face à l’image, carte postale.

Rendez-vous au ciel

Ecrit par Mélisande le 03 octobre 2017. dans Ecrits, La une

Rendez-vous au ciel

Il existe un endroit où nul n’aura crainte d’être mal reçu ou pas désiré.

C’est une porte, que chacun devra franchir, quoi qu’il advienne dans sa vie terrestre, qu’il soit nu ou vêtu d’habits dorés, que les femmes soient aimées comme des princesses régnant sans rivales par la grâce d’un dieu séduit, délaissant ceux qui lui sont fidèles, semant par là-même le plus grand doute par rapport à l’amour terrestre et céleste. Où qu’elles soient vouées au plus aride des déserts, bref, il existe un passage qui rétablira sans révolution une égalité absolue entre tous : c’est la mort. Le grand silence dans l’infini, et ceux qui n’ont rien vont faire sans trop de tremblements le déménagement terre-ciel, en désirant ardemment que le voyage soit plus heureux. Les autres vont rechigner, pleurer, s’accrocher mais il faudra quand même y aller prêts, pas prêts, mains jointes ou poing levé, amour ici-bas, ou silence pesant sur toute la ligne de vie, solitude âpre, ou cœur comblé par les affres de désir de l’autre, qui comme un souffle puissant et chaud a permis à la vie et à l’espoir de perdurer : comme lorsque des mains puissantes vous extirpent entre tous, et vous insufflent la légèreté bénie d’une dualité enfin réunie et non plus blessée la bienheureuse unité éprouvée par certains, à même la terre.

Cette ingratitude des dieux dès la naissance, cette disproportion entre ceux qui sont quelqu’un et ceux qui sont transparents pour autrui, laissent dans les cœurs une sombre amertume : qui peut accepter de côtoyer une telle injustice ? Qui peut l’appréhender dans toute sa profondeur et rester calme et serein devant un tel gouffre ? Penser un seul instant qu’une grande Intelligence est de toute façon à l’œuvre, et que tout est, de toute éternité, malgré les inégalités devant le bonheur ? Sans doute faut-il pour cela se pencher en hauteur vers le ciel et le questionner sans tarder, y déceler un probable grand mystère aspirant le pauvre hère qui hoquète un destin mal digéré, ciel qui semble dans son majestueux silence nous prier, justement, de faire silence.

J’ai beau me dire que je pourrais mourir demain et qu’il faudrait mesurer à chaque heure, la profondeur infinie de la joie et du miracle absolu de la vie, j’ai beau sentir et savoir tout cela, je gâche, je gâche je gâche. Je vais rarement à l’essentiel dès le réveil, et j’ai toujours l’impression d’un voyage à répétition dans les mêmes lieux, portes ouvertes puis fermées sur des désirs qui s’essoufflent, exil profond, étrangère à ce monde où chaque être me semble comme moi un îlot perdu dans l’immensité du temps, aux mains ouvertes sur un néant froid, cœur battant battu des vents, psalmodiant sans fin la belle phrase d’Apollinaire : « Comme la vie est lente et comme l’espérance est violente ! »

Mais l’amour est plus fort, il irradie la terre malgré sa jalousie tellurique, il la transperce et lui fait abjurer tous ses doutes. Dès qu’elle le voit, son cœur bat à tout rompre et c’est la vie au plus intime du feu qu’elle lui souhaite, à lui son Amour de tout temps devant l’Eternel, qu’elle passe sa vie à détruire et qu’elle ne voudrait que pour elle seule.

Mais il échappe, c’est ce qui fait son esseité.

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