La une

Honni soit qui mal y pense

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 décembre 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre d’Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, En terrain miné, Stock, 2017

Honni soit qui mal y pense

Très particulier, ce livre écrit à deux mains, sous une forme épistolaire qui rappelle les romans du XVIIIème siècle – la Pamela de Richardson ou les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos – mais Elisabeth de Fontenay n’a rien de la cruelle marquise et Finkielkraut campe un Valmont certes galant mais plus que sage…

En réalité, ce qui mine son terrain en général – et sur un mode très mineur, ses relations avec la destinataire de ses missives – c’est ce qu’elle nomme « ses positions parfois ultradroitières », son côté « ultra » : « ultra-républicain, ultra-technophobe, ultra-occidental ».

De quoi s’agit-il au juste ? Certes, il y a la question des migrants, au sujet desquels Finky oppose l’éthique de responsabilité – la sienne – à l’éthique de conviction – celle d’Elisabeth de Fontenay – mais au-delà, se profile toute la question « culturelle » – en réalité, identitaire – qui, prioritairement, les oppose. Finkielkraut se refuse, en effet, à ramener les conflits internes à notre société à un conflit entre les pauvres et les riches : « la question culturelle est dissoute, dit-il, dans la question sociale, et la question sociale réduite aux rapports matériels ». Pour lui, « l’insécurité culturelle » qu’il dénonce renvoie fondamentalement à l’école, lieu de transmission, « d’attaches », de « liens ». Ce qui a disparu, déplore-t-il en citant Jules Ferry, ce n’est autre que « la conviction d’appartenir à plus ancien que soi (…) l’école dans laquelle j’ai eu la chance de ne pas grandir propose, afin de n’avantager personne, la désassimilation pour tous ; il faut un héritage à partager pour que renaissent, dans un pays divisé, le désir de vivre ensemble et le sens de l’aventure collective ».

Il récuse toute forme de culpabilité de la France dans le malaise actuel des jeunes des banlieues : « L’occident a beaucoup de choses à se reprocher, mais ce ne sont pas ses crimes ou sa cupidité qui suscitent une haine inexpiable ». Et d’évoquer le cas du père Hamel, égorgé dans son église, pendant la messe : « ce n’est pas la misère ou l’injustice qui ont fait basculer dans la férocité absolue l’égorgeur du père Jacques Hamel. Sa mère est enseignante, son père travaille dans le bâtiment. Et une de ses sœurs est chirurgienne ».

Finkielkraut tonne alors contre ce qu’il nomme le racisme anti-blanc : « c’est la haine des Blancs qui a désormais pignon sur rue, c’est la lutte contre la domination qui tourne au séparatisme racial, ce sont le « souchiens » qui baissent les yeux dans certains quartiers, ce sont des cafés sans femmes, ce sont des professeurs qui vont faire cours avec la peur au ventre, c’est le grand déménagement des juifs d’Ile-de-France : en l’espace de dix ans, 60.000 sur 350.000 ont fui les communes où ils habitaient ».

La honte du désossement des grands navires

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 décembre 2017. dans Monde, La une, Politique, Littérature

à propos du livre Les vaisseaux frères, Tahmima Anam, Actes Sud, octobre 2017, 384 pages, 23 €

La honte du désossement des grands navires

Heureusement, progressivement, la dureté du Moyen Age est sortie des pages écrites par l’Occident, principal pourvoyeur du grand commerce maritime, de ces navires immenses comme gratte-ciel, tankers, et autres paquebots de luxe. Nous avons peu ou prou engrangé une législation, tant dans le domaine du droit du travail, des droits de l’homme en général, que dans celui – immense chantier en gestation – de la protection de l’environnement. C’est ainsi qu’à présent, nous, Occidentaux de tous horizons géographiques, n’avons tout bonnement plus le droit de faire – vite, pas cher, et complètement – ce qu’il faut faire en matière de destruction, de désossement plutôt, des épaves colossales que sont les grands bateaux en retraite. « Ne m’appelez plus jamais France ; la France elle m’a laissé tomber… » chantait un certain…

Mais, comme toujours – voyez comme le monde est bien fait – dans le doux univers capitalistique, tout ne marchant pas du même pas, il suffit de (de nos jours on dirait « délocaliser ») faire glisser les chantiers gigantesques ailleurs. Entendons, là-bas, loin, en Asie du sud, car il y faut moult main-d’œuvre, et bien sûr, pas onéreuse ni bardée de législations, et de syndicats revendicateurs. Il suffit à l’affaire de gens qui – simple, voyons – ont besoin de travailler d’une heure sur l’autre et sont disposés à obtempérer ; une brutale flexibilité à hauteur de feu le Tiers Monde. Plus de 200.000 ouvriers à moins qu’esclaves, s’activent – en ce moment – au démontage à mains quasi nues des géants des mers, sur la côte du Bangladesh, entre autres, à Chittagong, par exemple ; drôle de carte de visite. Avant – des décennies que ça dure – c’était en Inde ou au Pakistan, pays plus développés, qui, peu à peu (sous la pression de l’international dans lequel ils entendent jouer un rôle, de la partie éclairée de leurs propres opinions largement autant scandalisées que nous) ont renoncé à ces pratiques, les faisant glisser, de fait, vers des voisins plus pauvres, plus démunis, plus affamés, qui ont dû accepter ce bien curieux fardeau…

La honte nous poursuit de ces images, ces statistiques (l’âge à la mort, le taux des maladies professionnelles, l’âge des ouvriers, avec pas mal d’enfants, le salaire octroyé). Le scandale nous hante des conditions de travail en tee-shirt et en tongs, auprès desquelles la construction des pyramides prend un sérieux coup de jeune…

Il n’est sans doute pas trop tard – il n’est jamais trop tard – pour signer une pétition dans le net ou ailleurs, et se souvenir que « ça existe » en lisant Les vaisseaux frères chez Actes Sud ; celle qui écrit et parle – une vigie à sa manière – sait de quoi il en retourne ; elle est de là-bas.

 

Le titre reste énigmatique, plus sûrement métaphorique, jusqu’au bout du livre. Le dessin de la couverture, fin et délié – montrant deux filles à la surface de la mer ou du monde, l’une attrapant un croissant de lune – campe lui aussi dans la boîte interrogation, la meilleure porte, on le sait, pour entrer dans une histoire…

Le prophète du néant

Ecrit par Henri-Louis Pallen le 02 décembre 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre de J-C. Crommelynck alias CeeJay, Le prophète du néant, éditions Maelström, juillet 2017, 266 pages, 18 €

Le prophète du néant

Je n’entre jamais dans un ouvrage de poésie comme on prospecterait plus ou moins consciemment pour un nouveau lieu de villégiature estivale, quelque charme qu’il puisse offrir et malgré une passion des vraies pérégrinations ; plutôt, je m’y hasarde d’abord un peu tendu – sans me départir d’aucune de mes exigences, de mes faims – comme on envisage une véritable immersion dans quelque architecture d’emblée singulière en tout, ouverte au ciel, matérialisant la quête d’absolu commune aux humbles locataires du séjour terrestre que nous sommes. Autant il m’arrive de goûter ici ou là la douce lenteur de l’imprégnation à un style, s’il s’avère nouveau pour mon expérience personnelle, autant – et plus encore – j’aime plonger dans les pages d’un recueil saisissant dès les premiers mots du premier poème qu’il donne à lire, comme dans les eaux profondes et écumantes au pied de rochers. Ma rencontre sensible et intellectuelle avec Le prophète du néant relève nettement de ce second mode d’aventure.

A lire au frontispice du portique d’entrée (Al Fana, le néant) deux pensées inspirantes et complémentaires, respectivement de Mahmoud Darwich et de Paul Eluard, placent sous une lumière métaphysique et philosophique le déroulement de notre vie ; on ne s’étonne pas davantage de leur traduction immédiate en arabe littéraire que du choix de cette dernière pour l’intitulé des sous-titres regroupant en treize chapitres les poèmes du recueil.

Les radars sensoriels et l’esprit du poète dans leur veille de tous les instants, comme l’indique cette première pierre de l’édifice :

« L’affût perpétuel

Comme un loup obstiné

Qui rôde toutes les nuits

J’avance sur la vie

Sans relâche à l’affût

C’est une raison d’être… »,

le souci de faire corps avec tout ce qui témoigne d’une vie intense et de la beauté de nos environnements menacés transparaît à partir de là, de plus en plus intensément à chaque page. Ce poète, qui « insulte le néant », « traverse les ténèbres dans le sens de la langueur » ou encore se « désensevelit », livre aussi une pensée diffuse sur son propre langage, dont le dévoilement progressif est parallèle à celui de ses autres enjeux, tout aussi premiers :

« De la grotte fermée de ronces auxquelles je me blesse

Je fais un chemin de paroles ! »

Chanson

Ecrit par Jean-François Joubert le 02 décembre 2017. dans Ecrits, La une

1ère chanson de notre ami et rédacteur JF Joubert ; tous à vos casques !!

Chanson

Un petit tour voir Zeus et ses racines, étrange

ce lieu de verdure pas très loin d’une tourelle

rouge, bon sang, où suis-je ? Au paradis, nage

vers ce retour au rocher du crapaud, tourelle

en vue, plus de brume, esprit sain, pas d’oursins

j’aime les filles, ne regarde que mes pieds, paix

libre comme une tourelle les oiseaux volent, convolent

je ne vois rien, d’autre que l’iode de l’eau, laminaire

la mi majeur, l’ami, frère de cœur, tiens une fenêtre

moi qui ne respire plus j’en ai deux, qui rigolent, pas peur.

Oublier un instant de vie, de vide, le cours de ma ruine de pleurs

l’eau est claire, lumière verte éclaire, pas de turquoise ni d’horloge

on navigue sur le court sujet de l’instant, la rencontre

totalement hors connexion, observé par un rude gaillard

l’art et l’artisan s’invite dans nos pensées, sauvages, rage

parfois d’être las, mais bien là, attention, une injure

Heureux, de sortir une nanoseconde en vitesse primaire

sur la route vraie des navigateurs, et des dessinateurs, le trait

Islamosphère : Plenel, complice ou saint Bernard ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 novembre 2017. dans La une, France, Actualité, Politique

Islamosphère : Plenel, complice ou saint Bernard ?

On a beaucoup glosé sur la couverture de Charlie Hebdo, montrant un Edwy Plenel se voilant, avec ses moustaches, successivement les yeux, les oreilles et la bouche – tels les fameux singes du Bouddhisme – aux sujet des turpitudes sexuelles de Tariq Ramadan. Plenel juge cette une « diffamatoire et haineuse » ; mais la véritable question – la seule qui vaille que l’on en débatte – n’est pas celle de savoir si Mediapart avait ou non connaissance des débauches libidineuses de Ramadan (à vrai dire, peu importe) ; la véritable question se pose comme suit : Plenel a-t-il été et est-il encore (comme d’autres) le « compagnon de route de l’islamisme » que décrit Alain Finkielkraut ?

Plenel s’en défend : il a débattu seulement deux fois avec le personnage ; « il n’a rien dit de choquant, affirme-t-il, son discours étant fort républicain et aucunement subversif ». Discuter avec lui n’avait donc rien de pendable, et François Bonnet, co-fondateur de Mediapart, de déplorer : « Depuis, Mediapart et son président ont décidé de ne donner suite à aucune invitation venant d’une association musulmane sans identité claire, pour ne pas risquer d’être instrumentalisés. De ce point de vue, les islamophobes ont déjà réussi quelque chose : à ce que des publics de croyants musulmans n’entendent pas un autre discours, de fraternité au lieu de repli, leur démontrant qu’ils ne sont pas condamnés à l’exclusion ou au ressentiment ».

Le hic, c’est que la complicité d’Edwy Plenel – et, en général, de Mediapart – ne se réduit pas aux « dialogues » qu’il a eus avec Tariq Ramadan. Plenel prend parti des musulmans depuis toujours et notamment depuis la parution de son livre Pour les musulmans (Editions La Découverte, 2016). Il y explique qu’il aurait fait de même pour n’importe quelle minorité menacée (noirs, homosexuels, LGBT, juifs) et ajoute qu’il s’est inspiré d’un article écrit par Emile Zola dans Le Figaro, intitulé Pour les juifs. L’islamophobie actuelle étant le symétrique de l’antisémitisme d’antan.

Passons sur le fait qu’il s’agit là d’une fausse symétrie : il n’y avait pas – que je sache – au XIXème siècle d’attentats meurtriers commis par des juifs au nom du Judaïsme, ni de rabbins prêchant la haine et le non respect des lois républicaines au profit de la codification talmudique… plus inquiétant encore, l’islamisme est – en bloc – minimisé par Mediapart. La journaliste Jade Lindgaard, qui fait partie de l’équipe, n’hésitait pas à affirmer, dans l’émission C l’hebdo du 11 novembre dernier : « l’islamisme n’est pas un problème grave ». Pire, Plenel a soutenu Medhi Meklat à une époque où les milieux « informés » connaissaient déjà les tweets ignominieux que ce dernier envoyait sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps ; des tweets dans le genre de « il faut enfoncer un violon dans le cul de Mme Valls », ou bien il convient de « casser les jambes de Finkielkraut », voire « les blancs, vous devez mourir ASAP (as soon as possible) ».

L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Ecrit par Léon-Marc Levy le 25 novembre 2017. dans La une, Société, Histoire

L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Il est obstinément des bons esprits – même parmi mes ami(e)s – pour assimiler l’antisémitisme à une forme, parmi d’autres, de racisme. C’est là plus qu’une erreur, une faute dramatique. Si l’antisémitisme N’était QU’un racisme, ce serait épouvantable bien sûr mais assurément pas la tragédie qui poursuit un peuple depuis deux mille ans, assurément pas la malédiction qui l’a fait expulser de tous les pays où il a tenté de prendre racine, assurément pas la haine pure qui depuis le XIIIème siècle l’a mené de pogroms en pogroms jusqu’à la mise en œuvre d’un plan d’éradication totale dans une des nations les plus civilisées d’occident, l’Allemagne.

Le racisme est un affect épouvantable, la terreur de la différence, la faute permanente de l’autre, chargé de tous nos maux. On passe, depuis le XIXème siècle pour n’envisager que l’époque moderne en France, des Allemands aux Italiens, aux Polonais, aux Noirs, aux Arabes surtout aujourd’hui. L’objet du racisme est changeant, toujours inscrit historiquement dans des causes circonstancielles.

L’antisémitisme n’est pas la haine de la différence. Les Juifs ne sont guère « distinguables » dans les pays où ils vivent. Les antisémites du XIXème et XXème siècle ont bien tenté d’imaginer un « type juif » – fondé sur certaines populations juives orientales – mais il était à mille lieues de la réalité perceptible par tous. Il suffit de revoir – encore et encore – le chef-d’œuvre de Joseph Losey, Monsieur Klein, pour comprendre l’incroyable folie identitaire que représente la volonté de donner un visage au Juif. Le Juif n’a pas de caractéristiques physiques, ni sociales, ni citoyennes. Il est blond, brun, noir même, grand, petit. Il est riche (parfois), pauvre (souvent). Il est très intelligent, très con, bon comme le bon pain, mauvais comme une teigne. Il s’intègre parfaitement à toutes les cultures dans lesquelles il vit, il est souvent un citoyen modèle, un soldat obéissant, un travailleur utile. Comme tous les autres.

« Comme tous les autres ». Ce n’est pas la différence, mais la ressemblance qui fait problème dans l’antisémitisme. Daniel Sibony, brillant psychanalyste, l’a débusqué depuis des décennies. Ce qui déclenche la haine c’est que le Juif permet de haïr l’autre qui me ressemble, de haïr mon semblable tout en me donnant le sentiment que je ne hais pas mon semblable mais un autre. Il est l’autre en moi, parmi moi. Donc facile à désigner comme la source de tous mes malheurs. Et c’est cela qui en fait la victime désignée dans toutes les cités dans lesquelles il a essayé de s’installer. Et c’est ce qui rend l’antisémitisme millénaire, continu. Et c’est cela qui rend l’antisémitisme unique (hélas) – même si le combat contre ce fléau doit évidemment se conjuguer à la lutte contre les racismes.

Retournez voir Monsieur Klein, (re)lisez Daniel Sibony (L’énigme antisémite, Seuil). Surtout, luttez chaque jour, individuellement ou collectivement (mais je ne crois pas au collectif), contre cette abjection de l’humanité qu’est l’antisémitisme.

Je ne peux rien de plus pour ceux et celles qui ne veulent pas le savoir.

Généalogie et légende familiale

Ecrit par Patrick Petauton le 25 novembre 2017. dans La une, Souvenirs, Société, Histoire

Généalogie et légende familiale

Ce n’était que lorsque le soleil disparaissait derrière les collines, et qu’une douce quiétude vespérale s’installait dans sa maison ouvrant sur le haut cher, qu’elle nous parlait de son passé, Marie-Louise notre grand-mère.

Lorsqu’elle naquit en décembre 1893 dans le petit village d’Epineuil-le-Fleuriel, à la limite du Cher et de l’Allier, la bonne fée des berceaux devait être retenue ailleurs, car sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille bordé de miel et autres fils de soie.

Fille de Louis, journalier agricole, et d’Eugénie, elle épousa en novembre 1911, à 18 ans, son voisin Sylvain Denizard, qui trois ans plus tard devait tomber sous les balles allemandes quelque part dans la Meuse, et comme tant de ces jeunes poilus, y demeurer, où, on ne sait, loin des siens jusque dans la mort…

Ne pouvant représenter une charge supplémentaire dans une famille pauvre, elle dut envisager de trouver un emploi loin de sa terre natale. L’occasion lui fut fournie parHenry Guilhomet, riche propriétaire et employeur de son père, alors son garde particulier, qui la prit à son service comme domestique dans sa maison parisienne. C’est surtout de cela qu’elle nous parlait.

« Dame ! j’en ai vu du beau monde chez les Guilhomet ! »

Elle évoquait alors des souvenirs chargés à la fois de plaisir, de fierté et de mélancolie. Les somptueux dîners des Guilhomet fréquentés par nombre de princes, princesses russes, duchesses et comtesses ! résonnaient à nos oreilles enfantines comme autant de contes de fée.

L’argent ne manquait pas, disait-elle. Accompagnés des domestiques, Henry et son épouse partaient chaque année hiverner au soleil et partager leur vie entre spectacles et réceptions mondaines, c’est ainsi que Marie-Louise, petite paysanne, aurait eu l’opportunité de vivre à Nice plusieurs fois.

Elle nous confia plusieurs anecdotes.

Un matin où elle coiffait Madame Guilhomet, elle fut intriguée par un tableau suspendu au-dessus du miroir et n’hésita pas à demander à sa patronne ce qu’il représentait. Celle-ci lui expliqua qu’il évoquait une scène de la vie paysanne en Russie ; un ouvrier agricole était knouté pour avoir mal travaillé. Profondément choquée par de telles méthodes, notre grand-mère qui n’avait pas sa langue dans sa poche fit part à sa maîtresse de son peu de respect pour ce pays bien peu civilisé à ses yeux, et la conversation aurait pu s’envenimer si Madame Guilhomet n’avait eu une parole forte pour couper court : « Marie-Louise ! Espèce de bolchevique ! » dit-elle en lui arrachant la brosse à cheveux des mains.

Rugby français, de chair et de toc

Ecrit par Lilou le 25 novembre 2017. dans La une, Actualité, Sports

Rugby français, de chair et de toc

Au rugby comme dans la vie, il y a deux manières d’apprivoiser la défaite. Soit en la considérant de l’œil circonspect du colonel de tranchée y puisant des raisons d’y construire sa prochaine offensive stérile avec le peu d’hommes valides qui lui reste, soit en l’observant aux côtés de Descartes qui considérait déjà, sans l’écrire, que « ce qui nourrit la défaite contre les All Blacks est ce qui a construit leur victoire ».

Les Blacks jouent au rugby comme ils pensent. Les Bocks jouent au rugby comme ils survivent tout entourés qu’ils sont de triste mémoire, de beautés merveilleuses et de puits sans fond. Les Bleus, eux, se contentent de penser un rugby qu’ils essaient de jouer avec toutes les balourdises d’un candidat au permis de conduire qui a consciencieusement mangé son code Rousseau mais qui s’avère incapable de lever le museau du bout de sa calandre. Si nous pensons comme nous sommes, nous pouvons résumer la situation en nous disant que nous avons été concassés sur ces derniers matchs par des peuples archi dominés chez eux soit par des millions de moutons soit par des millions de gazelles. C’est à peu près ce qu’a dû se dire le même Descartes hésitant au soir de sa vie entre l’écriture de son discours sur la méthode avec son autre œuvre restée discrète et qui sombra dans l’oubli : De l’amour entre les hommes de rugby au pays du long nuage blanc.

On pourra tout dire sur ces matchs, énièmes branlées contre des hommes du bout du monde pourtant dépassés en nombre sur leurs terres par des pelotes Phildar et des gigots mais que l’on s’évertue à chaque fois à respecter comme des ancêtres s’étant échappés de l’enfer d’une mauvaise maison de retraite ! On pourra même dire avec l’air satisfait de la victoire en perdant que les Français ont gagné quelques bribes de match et que l’honneur est sauf. Rien que ça, mais bon, depuis que l’on a inventé en France le concept profond de « la brave défaite », on se sent moins ridicule en choisissant toujours de devenir écrivain plutôt que sportif ! Autant gorgé de défaites depuis bientôt dix ans qu’il pleut des larmes sur les commémorations de novembre, le rugby français continue de poursuivre consciencieusement sa traversée de l’hiver le plus sombre qu’il ait connu depuis Azincourt. Oui, dans ces matchs, les Français ont créé quelques occasions de s’enivrer de bières (sans alcool malgré tout, faudrait pas exagérer), oui quelques nouvelles bleusailles aux dents blanches et aux gestes précis permettent de mieux repenser l’avenir d’un french flair qui est un peu moins mort qu’il y a un mois. Oui, mais bon, au bout du tunnel, le noir est toujours de rigueur et le tableau d’affichage continue d’afficher ses 38/40 pions de moyenne contre les Black, gouttes au nez non comprises, et presque pareil contre les Boers quand novembre annonce le retour de ces Golgoths sur nos terres.

Le passage des grues…

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 novembre 2017. dans Souvenirs, Ecrits, La une

Le passage des grues…

A peine quelques jours après Toussaint. Un temps hésitant entre quelques gelées blanches saupoudrant au matin les jardins délaissés, et – sur le coup de Midi-nouvelle heure – des éclats bleus incroyablement tendres en ciel bourbonnais. Encore l’automne ; c’est ce que disent tous les feuillus du vieux Massif Central, dans l’arrogance de leur parure été indien – le plus beau de la France, en ce moment, est là. Pour autant, depuis peu, la douceur nous quitte, comme à regret ; dans les rues du village de mon enfance, les manteaux, quand ce n’est pas bonnets, haussent du col.

Cimetières, ce matin – la « tournée », comme on en sourirait presque – Deux cimetières, à peine éloignés d’une petite dizaine de kms ; les deux familles, paternelle, là, maternelle, ici. Les parents – nous attendraient-ils ? – dans du granite rose…

Elle m’accompagne, ma si jeune tante d’à peine 20 ans mon aînée, si pleine de rires et de mémoires impeccablement convoquées, si alerte qu’elle est définitivement ma contemporaine, mon amie, ma copine ou pas loin, jamais un bout – un reste – de famille qui marcherait loin devant… Enfin, par moments fugaces et face au temps qui passe, ça me traverse que peut-être, hélas, si ; elle est aussi cela.

On a redressé quelques pots de ces fleurs si particulières que sont les chrysanthèmes, ceux des riches ou voulant le paraître, ceux, modestes, d’une présence émouvante. Un rite, une société, ses liens, son sens.

Elle a donné sur le côté, en parlant d’autre chose, un coup de balayette ; on a constaté que de la mousse attaque – à peine – « mon » caveau, et une fois de plus elle a demandé : « ça fait combien de temps, déjà, ton père ? ».Puis on a tourné de tombe en tombe, de celles d’anciens du clan familial, dont elle ne se lasse pas de me retracer la chronologie, de voisins, d’amis qu’on avait perdus de vue, et qu’on retrouve là, dessous, comme une mauvaise plaisanterie qu’ils nous feraient encore, si loin des bancs des petites écoles, où nous étions ensemble dans l’autre bout du siècle dernier.

On baisse le ton, sans chuchoter pourtant ; la voix des vivants dans ce champ de morts est totalement étrange ; il y a le silence, et il y a celui-ci…

Elle, elle a un autre cimetière, là-bas, en bordure de Berry ; son mari et son fils, le garçon si vivant dont la jeunesse fut fauchée un soir sur la route. Elle m’avait dit un jour, comme vérité sur laquelle on ne reviendrait plus : « tu sais, tant qu’on n’a pas franchi les portes du cimetière pour ses enfants, on n’a rien traversé ».

Et pourtant, le Togo se réveillait !

Ecrit par Michel Tagne Foko le 25 novembre 2017. dans Monde, La une, Politique

Et pourtant, le Togo se réveillait !

À Kpalimé, il faisait beau et frais. Les touristes affluaient. Même en temps de pluie, les gens étaient contents de visiter la cascade de Yikpa, de Gbalédzé, le mont Agou, etc. Au grand marché de la ville, tout était fleuri. Il y avait même des gens qui riaient et se prenaient dans les bras. Les fruits et légumes se présentaient en abondance sur les étals. Dans les allées, on pouvait apercevoir les femmes faisant frire des bananes plantains… c’était circulant. Il y avait dans certains coins de bonnes odeurs qui s’échappaient des restaurants, la vie était présente. Il y avait un certain bien-être qui se distillait comme ça… c’était l’extase !

À Badou, lorsque les gens arrivaient, ils étaient parfois accueillis par des danses traditionnelles, les invités semblaient heureux d’être à cet endroit-là, d’être proches de cet univers luxuriant, de la chute d’eau d’Aklowa, des somptueuses termitières, des cacaoyers, des papayers, des corossoliers…

Dans la deuxième ville du pays, à Kara, la vie n’était pas si différente que ça, chacun cherchait à gagner son petit sou comme il pouvait. Les gens allaient en safari à la réserve de Sarakawa, ils visitaient aussi les Tata Somba en pays des Batammaribas, etc.

Dans l’ensemble du pays, des associations s’activent, s’activaient, il y avait de jeunes Européens, Américains, Asiatiques et Océaniens qui débarquaient pour des missions humanitaires. Le bénévolat prenait tout son sens. Il y avait des échanges de connaissances. Les gens combattaient la pauvreté de la manière la plus digne possible, les ONG venaient en aide aux habitants de coins reculés où seul le tourisme est la source de revenus…

Soudainement, les gens sont allés rouvrir les vieilles plaies. Les politiques ont parlé de cérémonies de purification. Ils ont décidé d’exorciser ce qui s’est passé entre 1958 et 2005. À la place de la justice qui doit lire le droit et être l’arbitre d’une société démocratique, les politiques ont décidé que les croyances devraient régner. Il y a eu des cérémonies pour des catholiques, protestants, musulmans, vodoo, et même pour les buveurs de bière dans les boîtes de nuit, etc.

Le monde semblait beau, comme s’il n’y avait jamais eu de coupables, comme si les morts n’étaient pas morts. Mais tout le monde croit-il en la même chose ? Les victimes n’étaient pas des êtres humains ? Ce sont toujours des rêves collectifs et individuels brisés à tout jamais ! Des épouses, des époux, des parents, des frères, des sœurs, des cousins, des cousines, des enfants de…, des filles de…, les garçons de…, la mère de…, le père de…, lorsqu’un ami se fait tuer, ça ne s’oublie pas. Le reste du monde peut oublier les victimes, mais les familles n’oublieront jamais…

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