La une

La petite maison dans la prairie

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 19 août 2017. dans Ecrits, La une

La petite maison dans la prairie

Dans la petite maison dans la prairie le vieil enfant trouve que Moby Dick pourrait se trouver dans un autre univers ou une autre partie de l’univers

Dans la petite maison dans la prairie trois papillons font trois papillons font des rats font des hiboux font un herbivore adopté

 

Dans la petite maison dans la prairie le vieil enfant joue avec une minuscule ombre et pense que le cosmos est dans l’estomac d’une grande vache jaune et que tous les grands-pères tous les autres ombres tous les anciens soldats revenus du Vietnam le savent

 

Dans la petite maison dans la prairie

Il voit un fantôme, le fantôme d’Ismaël

Il dit bonne chance

 

Dans la petite maison dans la prairie

On l’a tué

Il y a mille ans

 

Dans la petite maison dans la prairie

Nous sommes quelque part

Où nous allons ? Où ?

En partance pour la une d’été de Reflets…

Ecrit par La Rédaction le 15 juillet 2017. dans La une

En partance pour la une d’été de Reflets…

«  se souvenir, c'est reprendre la route... » Joëlle Petillot

 

Cette année on a proposé comme thème d’écriture « voyages, voyage ». C’était comme on voulait, en partant loin, ou pas, dans son imaginaire, pourquoi pas. Des voyages, vrais, des rêvés, why not ; ceux qu'on a fait, ceux qu'on aurait voulu faire. Du partir partout.

Nos rédacteurs ont saisi le message et vous offrent « leurs » voyages, leurs façons, des souvenirs, des goûts, découvertes, nostalgie, et même une école du voyage.

Que leurs textes accompagnent votre été, vous donnent envie, vous interpellent. Qu’ils soient vacances, mais largement plus que cela.

 

Les textes sont classés par l'ordre alphabétique du nom de leurs auteurs.

 

Reflets reprendra du service le 19 Août

En attendant, amis lecteurs, belles journées, bon repos, et à vous retrouver fidèlement en ligne.

 

Martine L Petauton pour la rédaction

Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 juillet 2017. dans Ecrits, La une

Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

Je me souviens.

Du sourire de ma petite Zineb quand elle courait le soir de l’Aïd, les bras chargés de plats débordant de gâteaux à la semoule et au miel. De la joie édentée de notre grand-mère au regard tendre, et des youyous sur la place, quand l’allégresse chantait à réveiller le Prophète. Des chants de Oum Kalthoum qui s’élevaient vers les étoiles comme autant de joyaux.

Je me souviens.

Du bureau de mon père, des livres qui dansaient sur les murs, du tapis où se réunissaient ses amis les poètes et les peintres, de ma mère aux cheveux de jais, une cigarette à la main, qui lisait ses propres poésies, avant de venir se pencher sur nos lits toute enveloppée de senteurs de jasmin. Des textes de l’amie de sa mère, la grande poétesse Forough Farrokhzad, que j’apprenais en cachette pour lui faire plaisir.

Je me souviens.

De ces hommes qui peu à peu se mirent à parler fort dans nos rues, chassant les femmes des cafés et des souks, surveillant la longueur des barbes et l’attache parfaite des voiles. Des discussions de plus en plus agitées de nos parents, le soir, sur la terrasse, quand le Muezzin s’était tu et que la ville blanchissait sous la lune.

Je me souviens.

Du premier obus sur notre quartier, tombé sur la boulangerie de Mouloud et Fatima, de leurs six enfants hurlant de terreur au retour de l’école, de leurs corps déchiquetés que la foule promena en criant jusqu’au cimetière. De cette école qui peu à peu ne nous apprit plus que des versets du Coran, de ma mère soudain vêtue de noir de pied en cap, ses yeux autrefois si fiers devenus ombres mortes, de l’eau qui vint à manquer, et du chaos qui prit possession de notre routine.

Je me souviens.

De tous ces immeubles éventrés, de ces nuages de feu obscurcissant le soleil, des gémissements des femmes, des yeux hagards des orphelins couverts de scories et de sang séché. De ma peur permanente, des cauchemars incessants, de ma grand-mère dont le cœur de battre s’est arrêté quand elle vit son fils, mon père, se faire décapiter pour avoir donné de l’eau à des rebelles épuisés ; de ma mère, quelques jours après, qui errait dans les décombres de notre maison bombardée comme un fantôme devenu fou, avant d’être violée, puis éventrée par d’autres rebelles qui la pensaient justement à la solde du régime, puisque femme d’un professeur de l’université.

Je me souviens.

De ma petite Zineb brûlante de fièvre, de l’hôpital, ruche nauséabonde et inutile, lui-même touché par plusieurs obus tandis que nous y regardions mourir ma sœur. De ma tante qui me sauva la vie en se jetant sur moi pour me protéger du toit en feu, de mon oncle qui m’emmena dans la montagne, un masque sur le visage pour échapper aux gaz, les yeux emplis de larmes au souvenir de son épouse et de l’enfant qu’elle portait. Du sac plein de billets qu’il serrait contre lui, le visage dur, en m’apprenant quelques mots de français, en me jurant que nous allions partir, et que nous ne serions pas séparés, que le pays des Lumières nous attendait, que je pourrais reprendre mes études.

Une déambulation en chemin de fer

Ecrit par Didier Ayres le 15 juillet 2017. dans La une, Souvenirs, Voyages

Une déambulation en chemin de fer

6H06, Limoges-Bénédictins

La nuit est encore vive dans mes yeux. Le matin, cette déambulation organique, et mon esprit, sous l’emprise des sommeils, sont des coupes vitreuses un peu enivrées, un peu enfiévrées. Mon corps n’existe quasiment pas, et je suis suspendu et vide, comme une pierre. Il n’y a donc que mon regard qui fonctionne et définit une impression de la matière matinale de la gare. Je suis comme percé par une gangue nocturne, étourdi, sur le quai. La nuit a été elliptique, petite et noire. J’ai récité un chapelet solitaire qui me faisait une occupation intérieure pour ne pas disparaître complètement à moi-même. J’ai juste la conscience de mes yeux qui brûlent et qui crépitent. Puis le train entre en gare. Je rejoins le wagon 4 et la place 22 de la réservation. J’ai froid, et soudain c’est un goût semblable à celui des somnifères qui m’entête brutalement.

 

Vierzon

Je regarde mes mains. Le dos de mes mains où se dessinent des connexions veineuses en forme de feuillages, et qui me rappellent le système sanguin de mon père. D’ailleurs la couleur de mes mains a changé. Autant la paume reste une intrigue – avec cette prophétie véridique qui m’a été faite en Amérique –, autant le revers de mes mains m’étonne. Oui, le temps y danse à la fois miraculeux et plein de désespoir. Et le train alors cesse d’exister. Il ne reste que la trace granuleuse d’un état de demi-sommeil, dans le demi-jour de 7h30 dans l’hiver ordinaire de 2017. Il n’y a aucune lutte possible contre les espaces qui se déroulent derrière la fenêtre du train, ni contre la forme floue que prennent les arbres lumineux et les champs emblavés et sévères.

 

9H18, Paris-Austerlitz

C’est le moment où la ville bondit en moi, surgit en moi comme une herbe de braise. Et je ressens cela par le néant liquide de ma sensibilité, ce qui reste inexplicable, ce qui reste d’un ordre métaphysique et presque impersonnel. Le surgissement, c’est cela. Une espèce d’étoile froide qui me guide au hasard des quais, qui me fait prendre le rythme de Paris, cette sorte de nouveau nouveau-né de toujours, Paris et son ivresse.

 

Même lieu, même jour, 19h41

C’est maintenant la nuit. Il n’existe décidément rien d’autre que la lampe du plafonnier du wagon 14, sorte d’épée de glace qui m’épingle. Tout est devenu fugitif. Les heures qui me précèdent sont une énigme, qui ont la qualité d’un mystère religieux, un rite d’Eleusis. Et le train s’ébranle, se défait de ses chaînes imaginaires, monte en apesanteur dans mon esprit et traverse l’habit nocturne de Paris et sa banlieue. Il n’y aura que Étampes pour dernier signe de la capitale.

 

22H41, Limoges

Montée de l’escalator mécanique. Gare à moitié déserte et cependant animée d’une langueur. Dehors, il fait froid, il faut remonter l’avenue, il faut respirer grandement l’air de la province, qui est une unité à lui seul, un concept. L’atmosphère a une épaisseur particulière et fait l’avers des airs parisiens. Je traverse donc les artères solitaires de Limoges. J’ai faim, j’ai soif, je suis endormi et torpide. Mes mains sont mes seules compagnes réelles. Oui, cette prophétie se réalisera, oui, comme ces corneilles de la nuit d’orage de Van Gogh.

Voyager, rêver, envolées poétiques

Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 juillet 2017. dans La une, Littérature

Voyager, rêver, envolées poétiques

Gérard de Nerval

Le Relais

En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;

Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,

Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,

L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.

 

Et voici tout à coup, silencieuse et verte,

Une vallée humide et de lilas couverte,

Un ruisseau qui murmure entre les peupliers,

Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !

 

On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,

De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,

Et sans penser à rien on regarde les cieux…

Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs ! »

 

Arthur Rimbaud

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Souvenirs de voyages « In Africa »

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 15 juillet 2017. dans La une, Souvenirs, Voyages

Souvenirs de voyages « In Africa »

Je n’avais « pas une ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong… », selon cette formule inoubliable que beaucoup d’amateurs de littérature (La ferme africaine, Karen Blixen) et de cinéma (Out of Africa, Sydney Pollack) connaissent tellement ! Et pourtant… Je suis fortement attaché à l’Afrique noire, ayant pu y faire plusieurs voyages, en compagnie de mon épouse et de mon fils, durant les années 1990, et précisément dans la seconde moitié. Pas pour un très grand nombre de pays, ni une très grande durée, car ils se limitèrent au Sénégal (par deux fois, dont un en Casamance), au Kenya et à la Tanzanie. De plus, lorsque je cite ces pays, il ne peut s’agir bien sûr que de certaines régions, mais qui me marquèrent à jamais, telles des « expériences ». Je ne pourrais ici que rapporter des anecdotes, tout en faisant le maximum afin qu’elles puissent illustrer des aspects précis (sociologiques, culturels, etc.) de ces voyages « In Africa ».

Au Sénégal, dont au sud, la Casamance, ce fut, comme le plus souvent, dans le cadre d’un voyage semi-organisé, puisqu’il nous arrivait d’être avec un petit groupe – fait pas forcément désagréable, au demeurant. Mais, nous pouvions faire aussi très librement de nombreuses escapades à trois… Le nombre d’enfants fut un des premiers phénomènes qui nous frappèrent (comme au Kenya et en Tanzanie, bien évidemment) ! Un des villages que nous avions visités, avec l’instituteur-directeur de son école primaire, fut extrêmement émouvant. En effet, après avoir vu la classe unique (avec plus d’une soixantaine de jeunes élèves), nous avions décidé tous les trois de remettre la somme de 300 Francs (c’était avant l’Euro) au directeur, qui nous déclara alors : « Avec cette somme, je vais pouvoir acheter toutes les fournitures de mes élèves pour une année entière ! » ; et il nous remercia chaleureusement. Il décida alors de nous faire rencontrer les anciens du village (aux visages burinés et à la courte barbe grisonnante), sous « l’arbre à palabres ». Il faut savoir que l’éducation y était un droit et non une obligation, et que, dans ces conditions, les parents payaient pour une partie importante des études de leurs enfants, dont la discipline était exemplaire… Une année, nos visites se concentrèrent sur la région du Sine Saloum (« entre les fleuves »), située au sud de la Petite-Côte du Sénégal et au nord de la Gambie, avec delta aux eaux saumâtres, dans le cadre d’un parc national. L’écosystème local présente avant tout des mangroves et des palétuviers ; ce fut un voyage en barque… un grand souvenir ! Une autre visite inoubliable correspondit à celle de la ville portuaire de Ziguinchor, donnant sur le fleuve Casamance et située à environ 70 km de l’Océan Atlantique, avec surtout les odeurs (en plein soleil) des poissons vendus à ciel ouvert sur de grandes tables par des petits marchands d’un autre siècle. A l’hôtel, nous avions pris le goût d’un petit-déjeuner avec jus d’agrumes, un peu plus copieux que celui que nous prenions d’habitude en France ; depuis, nous avons gardé cette habitude. Lors de notre voyage en Casamance, la température n’était pas très élevée, en tout cas à l’époque où nous y étions allés. « Il fait 21° ! Y caille ! », avait déclaré un employé de l’hôtel… Toujours en Casamance, des gardes étaient présents autour de l’hôtel, armés de machettes et d’armes de guerre, car il y avait eu plusieurs fois de graves troubles politiques dans cette zone du Sénégal, dont une organisation exigeait l’indépendance (avec des combats mortels durant les années précédentes). Et puis, il y eut cet « épisode » que nous avions appelé « Tu me vexes ! » (réaction outrée de la vendeuse devant notre refus d’acheter des babioles disparates et censées valoir artisanat local) avec les femmes en « boubous » (robes de toutes les couleurs), le boubou étant aussi porté par des hommes et même des enfants. Quoi qu’il en soit, lorsque nous avions quitté les lieux, plus aucun de nous trois n’avait le moindre argent local sur lui… et le fameux marchandage africain n’avait visiblement été « parlé » par aucun d’entre nous.

Bagage de voyage

Ecrit par Gérard Leyzieux le 15 juillet 2017. dans Ecrits, La une

Bagage de voyage

Bagage de plage pour le voyage

Bagages de bagues en cage

Cabas en gage, fuir la cage

Sales et fatigués du voyage

Dégagent les bagages en rage

Je nage dans les voyages

Et les bagages aux cabas rient

Bague d’âge carnage

Ramage du voyage sur ton doigt

Les bagues déballent leur âge

T’as qu’à t’éclater à ton âge

Bagage de voyage, une blague, une lacune

Bac à bague, le doigt calé qu’elle a lui permet de faire son bagage de voyage

Plaque !

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

Ecrit par Lilou le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages, Musique

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

dedicated to Eric, Alain and Jeff

 

Le romantisme de se promener de nos jours à Dublin conduit à parcourir au pas du bonheur des rues autrefois grises et révolutionnaires s’étant aujourd’hui parées de la marche en avant d’une Irlande définitivement émancipée de son curieux Briton de grand frère. Dublin dressée face à Londres, c’est la brute qui a fini par dévorer son dompteur, c’est l’agneau qui a fait fuir le loup, c’est la patate de 1845 qui germe des sourires enfin revenus sur le million de cadavres abandonnés de la grande famine. Dublin partagée en deux par la Liffey jetant à la mer ses tonneaux d’eau douce vers la toute proche Liverpool, c’est tous les rouquins tachetés aux yeux clairs et les millions de moutons peuplant ses vertes collines merveilleuses et magiques qui d’un seul homme offrent à Molly Malone les reliefs bouleversants d’une terre de géants et de houblons toujours en fête. Dublin, c’est la ville port regardant sans cesse son autre moitié engloutie par la mer d’Irlande mais toujours peuplée par des millions de migrants tremblotant d’effroi à l’idée de traverser l’Atlantique à la recherche d’un monde meilleur et surtout plus juste. « In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty, I first set my eyes on sweet Molly Malone, As she wheeled her wheel-barrow, Through streets broad and narrow, Crying, “Cockles and mussels, alive alive” ».

Sur Dublin la verte brûlent toujours les incandescences musicales portées par les tin whistles qui nous rappellent en permanence qu’écouter battre ainsi le cœur de l’Irlande profonde, c’est s’adresser directement à l’âme des hommes avec toute la gaucherie d’un enfant pauvre devant le proviseur d’un lycée prestigieux. A la sortie de son port, quand les hommes normaux prennent la mer, les Irlandais accompagnés par tous les Romantiques du monde rejoignent quant à eux cette fameuse terre ferme de la moitié soi-disant engloutie mais pourtant soutenue par les piliers d’une littérature bordant les songes de tous les amoureux de l’univers. William Butler Yeats nous le dit :

Si je pouvais t’offrir le bleu secret du ciel, brodé de lumière d’or et de reflets d’argent, le mystérieux secret, le secret éternel, de la vie et du jour, de la nuit et du temps, avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds. Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves, sous tes pas je les ai déroulés.

Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

James Joyce nous le confirme :

L’air frais de la chambre le fit tressaillir. Il se glissa sous les couvertures et s’allongea à côté de sa femme. Un par un, tous devenaient des ombres. Plutôt passer hardiment dans cet autre monde, dans la gloire sans tache de quelque passion, que flétrir et dépérir misérablement avec l’âge. Il pensa à la façon dont la femme couchée près de lui avait gardé enfermée dans son cœur pendant tant d’années l’image des yeux de son amant lui disant qu’il ne souhaitait pas vivre. Des larmes généreuses emplirent les yeux de Gabriel.

Dublin, même traversée par de si lointains souvenirs, reste accrochée à la constance d’un « reviens-y sans attendre » et recommence indéfiniment tes pas sur Grafton street en n’oubliant pas de tourner vers Windmill Lane où tu en sauras plus de tes goûts et de tes couleurs qu’en parlant pendant des siècles avec des savants du monde entier. Dublin ? Il en faudrait des pages et des pages pour produire des litres et ratures dont la vocation première serait d’ébaucher le commencement du début. Dublin est une magie, une éternité qui se joue perpétuellement des recommencements comme des renonciations, Dublin est l’espoir toujours vert en bandoulière, Dublin est la ville ne vivant jour et nuit que pour offrir des rêves en forme de trèfles toujours à quatre feuilles à condition de garder grands ouverts ses yeux aussi ronds qu’un calligramme d’Apollinaire. Dublin c’est la porte de l’Irlande.

Mais Dublin c’est aussi et enfin la porte d’entrée de ma génération. Dublin c’est toi, Dublin c’est moi, Dublin c’est nous…

Et tout au bout, Dublin est U2.

Le passé composé

Ecrit par Yasmina Mahdi le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une

Le passé composé

Du pays d’où le père est parti, un exil sans retour, des années après, le voile se lève. Première image, celle du douar accoté courageusement à la montagne. Deuxième vision, la sensation aigue de l’ombre de ma grand-mère qui mâchonnait dès l’aube un piment aussi piquant et léthifère que du venin. Des treilles de piments tressées en colliers coloriaient le haut de la réserve. Ce drôle de légume orange comme du bétel. L’aïeule et ses sœurs étoffées de tissus éclatants, protégées d’amulettes, tatouées. Depuis, enfouies près d’une mosquée chaulée, au dôme microscopique, ouverte pour les esprits de nuit, les vagabonds, les égarés. Carré des morts anobli par le figuier centenaire qui abrite les restes de mon grand-père. Le récit au passé composé, c’est mon unique lien avec ce continent chauffé à blanc.

Je reviens dans une patrie qui flambe, où des impacts de balles trouent encore les façades des villages. Avec comme bagage, le martèlement des mots du père, en écho la scansion du père sur la guerre de libération, avec en réserve son silence face à la guerre civile. Accompagnée du grand mythe, de la fable de mon géniteur, moi, la seule dépositaire de ce secret de déshérité à qui l’on a volé les titres, les biens, que l’on a expédié chez les pauvres, chez l’ennemi, j’affronte le grand retour comme une nutation. Une précession sur moi-même. Face à la plainte sourde, blessure inaudible des milliers de chairs cadavérisés, membres, corps démantelés, âmes, engloutis par le limon algérien, ragréés par d’autre terre, d’autre limon, une marne purpurine combinée à l’aggloméré, à la communauté de rescapés.

Le long de la corniche il y a encore de vieux bonhommes solitaires, un pêcheur, les balcons bleus qui rêvent, les immeubles clairs qui penchent vers la mer et près des côtes, des blocs de béton d’où se détachent comme des grains de chapelet, des jeunes vêtus à l’américaine, un peu honteux, un peu dévoyés, des étrangers. Toujours là, le réel des longues distances, du soleil dévorant, des figuiers de barbarie et leurs excroissances bulbaires, des maisons aux tuiles orangées, certaines maintenues par des pierres, de gros cailloux ; à l’horizon, les mêmes collines violettes et broussailleuses, un astre doré en demi-cercle qui s’éteint dans le soir si brusque. Il y a du nouveau, un magasin, une supérette qui vend des parapluies, des bus Univers pour les enfants les jours de neige.

Et pareillement, les hommes emmitouflés de burnous, de djellabas, calottés de blanc, s’arc-boutent, profèrent et chantent à l’unisson, en rythme, en transe. Tifrit, la grande Kabylie, les ancêtres, les clans, le mont Tamgout. Une peuplade de dos, qui se présente en ronde, une sphère de dos qui s’abaisse, se relève, touche terre. Hommes d’un côté. Femmes séparées, bijoux d’argent, la coupure. La faction en deux, ma deuxième famille.

Refaire à rebours le parcours en moto, les bras serrés fort autour du frère défunt, son torse, son odeur de vie, l’asphalte qui fond, traverser les villages éclaboussés de chaleur, dans un sfumato de poussière, un été de choléra, avec les infirmiers le long des routes intimant l’arrêt immédiat, munis de seringues, aiguilles pointées vers le ciel, menaçantes. Éblouissante violence de ce lieu prélevé du désir tendu de ceux restés en arrière, au bled. Jamais venus en France. Grand-père inconnu. Si M’Hand.

Des moutons paissent au pied des cités, des enfants magnifiques emplissent l’air de leurs clameurs, quelque chose du temps arrêté embrigade la ville, l’étire vers le mystère. Dans la nuit d’août, cinq femmes respirent, cinq souffles de dormeuses, cinq présences allongées entièrement habillées dans la pénombre suffocante, cheveux défaits, une draperie capillaire, un ruissellement de beauté dans la nuit au sequin de lune – la nuit de la grande valeur, jusqu’à l’apparition de l’aube.

Fado en trois temps

Ecrit par Stéphanie Michineau le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits, Musique

Fado en trois temps

Chanson pour un portugay

qui ne l’était pas.

Sur un air de fado,

Notre amour-consommation

avant l’heure dite

 

n’aura duré que le temps des

vacances.

J’avais 20 ans

et toi, pareil.

Nous avons bu un

doigt de porto et tes

mains dans les miennes

sont restées

entrelacées dans

la moiteur-vitrée

du train-du

tronc.

 

Les routes cabossées

en l’année 17

me ramènent au

souvenir-vain

de notre (pauvre) amour désœuvré.

Peut-être trouvera-t-il

une rubr… un jour…

dans

une téloch ou/et

une boîte

française

gay. Mais Toi,

tu l’étais pas.

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