La une

Voyager, ça s’apprend…

Ecrit par Martine L. Petauton le 15 juillet 2017. dans La une, Education

savoir ouvrir l’œil en voyageur, et pas comme le matin en mangeant la tartine.

Voyager, ça s’apprend…

… Comme tout le reste, dirait ce bon Philippe Meirieu, icône des sciences de l’éducation. Un petit d’homme apprend à voyager, comme à marcher, parler et aimer le céleri rave, et croyez-moi, vite et pas mal du tout, parce qu'apparemment, grandir et partir, ça rime.

On pourrait tous, je suppose, raconter nos enfants face au voyage ; les ronchons déplacés, voire déportés et les routards en devenir : – « ainsi, on est à l’étranger ! » s’extasiait un mien Cédric du haut de ses 6 ans à peine, les sandales plantées sur le béton d’une station d’essence, à peine la voiture arrivée en Espagne.

Mon propos sera ici plus professionnel, puisqu’il s’agira de mes petits collégiens de 5ème. Comme tous les enseignants, et je veux croire tous, le « ça s’apprend » me passionnait ; les besoins, les objectifs, le protocole, les échecs évidemment, et – miracle des miracles en terre laïque – les fruits et ce qu’ils devenaient après et même longtemps, et même surtout après. Alors, le voyage, vous pensez…

Cette autre façon de vivre le grandir, l’autre et les inconnus du monde, ses dangers, ses innombrables obstacles habillés de récompenses flamboyantes, qu’aligne la seule chose qui vaille : vouloir, découvrir et aimer. Et partir, évidemment ! S’élever quelque part, donc, pour l’élève, faire son métier ; et pour le professeur, accomplir un devoir, et quelque chose infiniment précieux, en plus.

Une année, plutôt humide et tristounette, je crois, il y a longtemps comme on dit dans les histoires, j’avais en mains deux pépites échues au terrible tirage au sort des répartitions de classes ; deux 5ème, plutôt scolaires mais comme il se devait, fort hétérogènes. Leur appellation, je ne sais plus, mais les Stéphane, Sébastien, Aurélie, Céline et Delphine, et tous les autres, je m’en souviens avec la netteté qu’on prête parfois aux fins de vie ; leur visage, leur voix, leur rire…

Comment le projet d’une vaste sortie sur le terrain était-il venu ? bernique, je ne sais plus. Journée entière, plusieurs disciplines, un amont conséquent en classe, des tâches différentes sur place, des cahiers à composer, des interventions ciblées à faire, un échange entre les deux classes, l’auditrice, l’active, et tous ces dessins, ces photos noir et blanc, ces travaux de groupes, et un vaste aval revenus au collège. Tout l’apprentissage était là, l’avant, le pendant, l’après. Nous avions cette année-là utilisé la beauté si particulière d’une austère église romane limousine, Beaulieu sur Dordogne, d’un monastère cistercien à deux pas du collège, Aubazine, et blotti dans les noyers presque méridionaux du nord du Lot, d’un château mi médiéval, mi Renaissance, la merveille de Montal.

Ce n’était pas là, l’essentiel ; seule comptait la démarche.

On était à – quoi – moins de 80 km de Tulle, et les minots ouvraient le bec devant cet « étranger », l’ailleurs, le différent, tant dans ce qu’on découvrait, que dans les gens qu’on rencontrait, et – première marche du podium absolument incontestée – dans la façon dont on travaillait autrement, cet apprentissage via l’école, du voyage. Copieux, le menu : savoir observer, puis regarder, ne plus mélanger les deux ; décrire, chercher les indices, comparer – un bâtiment roman, par exemple, comment ça marche. Des mots, précis, ni inutilement savants, ni vagues, dessiner cette voûte, l’emporter pour en classe dans deux pincées d’heures, la comparer aux envolées gothiques… savoir ouvrir l’œil en voyageur, et pas comme le matin en mangeant la tartine. Écouter, donc respecter l’exposé de groupes de l’autre classe, ou celui – court et rare – d’un adulte guide. Reconnaître cette musique grégorienne ; rien qu’en fermant les yeux, je l’écoute encore. Se renseigner un peu plus, mais sans être brouillon. Questionner, s’il le faut et faire bon usage de la réponse. Et puis, et puis surtout, aimer, préférer, adôôôrer, comme ils disaient, se laisser prendre par le plaisir du beau, de l’art, et bien sûr argumenter pour en parler aux autres… Voyage plaisir, pas en plus, en même temps. ( c'était un temps où le – en même temps – n'avait pas la signification d'aujourd'hui)... Avoir le silence qu’il faut dans un monument, une église ; savoir et comprendre pourquoi – c’est la première fois que je rentre dans une église, soufflait celle-ci et le roi n’était dans l’affaire pas son cousin… Acheter deux cartes postales pour le cahier, pas n’importe quoi pour n’importe où ; ce qu’on fera des souvenirs engrangés, et s’autoriser un minuscule passe-droit perso – pour ma mémé qui n’a pas voyagé… moins d’1 heure et demi de trajet, mais casanier rimait encore avec notre Corrèze paysanne…

Incipit Bazar

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 juillet 2017. dans Ecrits, La une

Ce texte est le début de mon prochain Roman intitulé Bazar qui paraîtra cet été aux éditions Encretoile comme les deux précédents

Incipit Bazar

J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi. J’ai renoncé à être propre. Je croyais l’avoir été à ma naissance mais c’est encore une de ces illusions que la société vous inocule, avec mille autres vaccins pernicieux ou simplement inutiles. On ne vient pas au monde pur et innocent mais souillé de tous les péchés des pères, coupable de tous leurs crimes. Il m’a fallu près de trois décennies pour en faire le constat et apprendre que mes propres turpitudes ne me distinguaient pas de mes aînés mais au contraire me rapprochaient d’eux. Ce n’est ni une excuse, ni une consolation. Un souci de moins, au mieux.

Quand je regardais le sillage du bateau se refermer comme une route qui fuit – en mer, la route n’est tracée qu’à l’arrière, jamais devant soi –, j’étais torturé du remords de n’être pas parfait. Je voyais mon destin dans cette eau que fend l’étrave et dont la masse sombre s’éclaire, le temps du passage du navire et un peu davantage, de milliards de bulles d’air qui vont crever dans les remous de la poupe, brassées une dernière fois par le gouvernail qui les sépare en deux gerbes symétriques. Je ne me lasserai jamais de cette lumière froide et désespérée que les navires instillent à la surface des mers par l’incision qu’ils y pratiquent. Les balafres somptueuses qui traînent à la remorque des vaisseaux à gros tirant finissent en une cicatrice d’écume presque incolore. Le lointain inerte les dissout. Ça ne dure que le temps de noyer dans l’océan noir un peu de nos espérances. Mais les pensées comme cette lumière liquide du sillage se reforment sans cesse.

J’avais cru en m’embarquant à vingt ans que je me tiendrais naturellement à la proue, nez au vent, cherchant sans me lasser sur l’horizon toujours repoussé, des mirages d’îles, des promesses de terres inconnues plantées de fleurs éternelles et peuplées de sauvages nus et doux. J’aurais mesuré la courbure de la terre à mon désir d’être déjà au-delà de la ligne incandescente où le ciel et la mer se soudent. J’aurais cherché des plages dans les mirages dorés du couchant et des atolls dans les brumes de l’aube. Je croyais que naviguer consistait à explorer l’avenir entre les deux infinis de la terre et du ciel. J’ai vite trouvé ma place sur le pont arrière, tourné vers le passé que je fuis, à jamais attaché à la terre dont je m’éloigne. J’ai appris à mes dépens qu’au lieu que mes poumons s’enivrent du vent du large, ce serait mon âme en décomposition qui se distendrait indéfiniment depuis le lieu obscur où elle est ancrée. On ne sait jamais très bien d’où on vient. On devine un peu d’où on ne peut pas venir. De même, vers l’avant, on ne fait qu’éliminer les ailleurs impossibles. Naviguer sur toutes les mers du monde ne sert pas à découvrir des pays merveilleux ou hostiles. Il ne s’agit que d’affiner, par comparaisons successives, le regret de celui que l’on a quitté faute de pouvoir y vivre. On comprend plus ou moins vite, selon la gravité du mal, qu’on ne peut vivre nulle part, qu’il n’y a pas d’ailleurs. On renonce tôt ou tard au gaillard d’avant. Il n’y a que les capitaines, avec leur indifférence hautaine, pour se tenir sur la dunette et y vivre au présent. Ceux qui ne se sont pas affranchis de toute inquiétude et de tout remords voyagent le dos voûté, appuyés au bastingage, le regard perdu dans l’écume émeraude qui jaillit de sous la coque et qui mesure, dans le bouillonnement de ses festons déroulés, la distance qui les sépare de leur passé.

La besace d’ombre

Ecrit par Joëlle Petillot le 15 juillet 2017. dans Ecrits, La une

La besace d’ombre

Revenir est aussi un voyage.

Au bras un sac alourdi de la netteté des toits d’ailleurs, des villes d’ailleurs, des murs, des maisons, des voix, des gens d’ailleurs. Pour bien dégager le regard, il faut s’absorber soi-même, devenir son propre avaloir. Gober des yeux à tous les vents.

Pour mieux garder en regardant.

Se souvenir, c’est reprendre la route.

Qu’ai-je donc celé dans cette besace d’ombre, qui surgit en relief, en parfums, en échos ?

De ces sentiers me reste quelle écume ?

Une plage africaine, en Gambie, dont le sable soudain tremble sous les pas : c’est qu’arrive un troupeau en file nonchalante. Certaines vaches trempent leurs sabots juste au bord ; et nos visions européennes s’étonnent devant ces incongrues cornues longeant la mer, circonscrites de deux bergers les suivant du même pas. En main une badine dont ils ne se servent guère. Pieds nus, le short transparent d’usure, le port altier ils marchent, sombres d’yeux et de peau, une indifférence paisible les isolant du monde comme une crème indice 50 peut ou devrait protéger des rayons. Leur pauvreté se fait indiscernable, parce qu’ils sont beaux.

Une nuit plus loin sur cette même plage, j’ai vu le sable mouillé onduler de milliers de petits crabes que les carapaces brodaient de points mouvants. La lune grosse de lumière les irisait comme des gemmes, et ils dansaient. Bal d’étoiles, mais au sol.

Il y eut un ciel d’une pureté de verre, le verre bleu que certains souffleurs obtiennent encore à Murano… Mais ce bleu dont je parle habite en Crète, inondant de turquoise les eaux, les portes, les volets, les barrières. Je revois dans ce bleu deux papillons énormes dans un vol gracieux et lourd qui ne retirait rien à leur agilité. Un couple, à terre, les dirigeait au moyen de ficelles en poussant des cris de joie enfantine. Le vent réglait pour eux un ballet quasi parfait. Ces cerfs-volants crétois portant haut les rêves m’ont marquée tout autant que la mer à Élafonissi, les ruines à Kourion, à Paphos. J’aime par-dessus tout ce pays si vivant, cette Crète accolée qui raconte encore de tous ses rochers, de ses pierres lasses, une histoire plus vieille que nous. Bue par moi jusqu’à la moindre goutte. Depuis, le repartir ne vient jamais sans les cerfs-volants : ma mémoire est le premier lieu où ils volent, à jamais.

Elle compte aussi, cette besace d’ombre, une ruelle de Kyoto lavée de pluie, boa de pavés luisants foulés par une gracieuse en kimono. Un parapluie fonctionnel contraste avec un pas orné de danseuse. Elle ne marche pas, elle glisse sur ce qui semble un chemin de givre tant la pluie vernisse le sol en rendant un petit bruit mat. Soudain, l’averse s’arrête. La porcelaine en marche s’arrête aussi, ferme le parapluie, révélant un chignon blond sur une nuque dont l’opalescence n’a rien d’asiatique. Sa main émerge de la manche large du vêtement, elle place à son oreille coquillage un smartphone et brame quelques mots en une langue que j’identifie comme du russe. C’est donc une de ces touristes, habillée « locale » dans une échoppe prévue à cet effet pour la photo de vacances. Je verrai ainsi un groupe de musulmanes avec foulard ET kimono arrêté devant les plats en résine d’un restaurant.

La petite fille de cinq ans à Arashiyama, mangeant avec application une glace au chocolat pour ne pas salir le kimono. Sa grande sœur, en jean et t-shirt mange la même chose et n’a pas une tache. La petite, drapée de rose avec des impressions violettes, un nœud jaune du plus bel effet à la taille, est tout aussi immaculée. Sauf la figure : tombée dans une flaque de Milka fondu. Mais la barre du sourire, les deux yeux rieurs étirés expriment un bonheur complet. Moucheté de chocolat, certes : mais complet.

J’y trouve aussi le Maroc, dans ma résiliente cassette. Premier voyage de toute ma vie dont me reste intact, avec une netteté horlogère, le goût des premières cornes de gazelles, leur croustillant subtil, leur goût d’amande, de raisin, leur croûte transparente, tendre et rigide à la fois.

Cette carte postale à l’envers pourrait durer mille pages. Un voyage se doit après avoir été d’être encore, immobile cette fois : reste juste à choisir un cœur de rêverie. Dans la besace se tient haut l’idée qu’un paysage peut être une rencontre, un poème une note de vent dans des bambous, un choc esthétique un drap qui sèche entre deux branches, une enfant qui passe, une porte en bois, un bateau…

J’aurai su un peu le monde au-delà de ma porte, et ce n’est pas fini.

Pas besoin de mot de passe pour que s’ouvre la besace d’ombre.

Juste des mots de passage.

Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 juillet 2017. dans La une, Voyages

Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Vivere Venezia, probablement le plus beau recueil d’images qui ait été conçu au sujet de la Sérénissime, œuvre du génial photographe Fulvio Roiter ; mais aussi un condensé de sa philosophie et de ses contradictions : vivre !

La sérénité légendaire du lieu ne saurait être d’ailleurs que façade ; Venise a, en effet, de tout temps, été menacée : par l’eau (l’aqua alta) qui l’inonde périodiquement ; par les Turcs, défaits à la bataille de Lépante ; par les Autrichiens qui l’ont occupée longtemps et qui ont failli la réinvestir après le désastre de Caporetto, en 1917. Et maintenant par les touristes ! Sur le ponte della paglia, parallèle au ponte dei sospiri, le flot ininterrompu des visiteurs empêche de voir la célèbre passerelle qui reliait le tribunal à la prison. De là son nom : nostalgie d’un dernier regard porté sur la mer. Désormais, les soupirs, ce sont ceux des foules qui se pressent et se compressent pour apercevoir le célèbre monument entre deux épaules.

La vie contre la mort, la mort contre la vie ; telle semble être l’éternelle scansion vénitienne.

D’un côté la vie. Venise la joyeuse : fêtes, carnavals, défoulement, liberté (cf. le quasi maçonnique « viva la libertà ! » de Don Giovanni), les gondoliers chantent, Hemingway sirote un Bellini (cocktail de jus de pêche et de champagne) au Harry’s bar (du nom de Harry Cipriani qui inventa aussi le Carpaccio, fatigué qu’il était de voir le Gi’s dévorer de vulgaires steaks tartares), les amoureux s’embrassent (ou se disputent, tels Georges Sand et Alfred de Musset dans le célèbre hôtel Danieli)…

De l’autre, la mort, der Tod in Venedig. Les gondoles – encore elles – partout la rappellent : c’étaient, en réalité, des corbillards servant à transporter les victimes de la grande peste, au XVIIème. D’où leur couleur : le noir. Joseph Losey a probablement exagéré cet aspect des choses en habillant le héros de son film, Ruggiero Raimondi, des tonalités du deuil : ou le blanc ou le noir. Mais il n’est qu’à se promener dans le cimetière de San Michele (une île dans la lagune) un soir d’automne pour ressentir presque physiquement le couperet glacial de la grande faucheuse… A Venise, toutefois, la mort n’a jamais le dernier mot ; toujours la vie renaît. Son fameux théâtre, ne s’appelle-t-il pas La Fenice, le phénix ?

L’automne, saison idéale pour se rendre dans la cité lacustre, les paillettes de la Mostra n’étant plus et celles du carnaval n’étant pas encore. Il y fait froid (le climat vénitien, ne l’oublions pas, est continental et non méditerranéen) et un brouillard fantomatique revêt alors les palais gothiques, leur conférant ainsi un caractère irréel, presque spectral.

Malheureusement – ou heureusement – moi, j’y vais cet été, début juillet. Occasion de voir la lumière frapper et irradier, à travers les petites fenêtres de sa coupole, les mosaïques d’or de San Marco. Cette splendeur byzantine avait d’ailleurs stupéfait Gustav von Aschenbach, le personnage principal du roman de Thomas Mann. Observant les fidèles se pressant dans une petite église dorée, il s’était écrié intérieurement : « Sie gehen ein in die Wohnung Gottes, das ewige Licht leuchte ihnen » : Ils entrent dans la demeure de Dieu, la lumière éternelle les illuminait.

Alors, en guise de salut et de bénédiction, je me permets de vous adresser les vœux de paix que le lion, emblème de la ville, offre à son saint patron, et qui s’inscrivent sur le livre que, de sa patte, il tient ouvert : « pax tibi marce, evangelista meus », que la paix soit avec toi, marc, mon évangéliste.

Reflets du temps ; 7 ans d'archives ; 7 ans d'actu

Ecrit par La Rédaction le 08 juillet 2017. dans La une, Actualité

Reflets du temps ; 7 ans d'archives ; 7 ans d'actu

Vous le savez sans doute, chers amis lecteurs, notre magazine a des profondeurs d'archives accessibles depuis le mag lui même en cliquant sur les rubriques, de même que sur « tous les articles de... » au bas de chaque chronique. Un sacré puits que ces archives, puisque RDT est né – le grand !! en début d'automne 2010. Un bail.

C'est ce qui nous a conduit à vouloir vous présenter dorénavant 2 fois l'an – semaine précédant la « une d'été », ainsi que celle d'avant la « une d'hiver » - une « une » particulière, vous invitant à une plongée dans nos archives... Par thème, évidemment – celui de l' actu s'étant imposé pour notre première une dans ce genre nouveau.

Choix chronologique de la présentation des textes, signatures qui vous sont familières ; exhaustivité impossible, vous vous en doutez ; ce n'est pas une, mais plusieurs dizaines de unes d'archives d'actu que nous pourrions vous présenter. Mais, à vrai dire, cela n'est fait que pour entr'ouvrir une porte, non, celle d'Alice et son miroir... encore que ! Mais celle sur la profondeur de cette boîte aux trésors, qui incite à se souvenir, ou à lire de l'encore bien actuel, à être surpris, enchanté, nous l'espérons. Vous nous connaissez bien, et du coup ne serez pas étonnés  : ce drôle de cahier souvenir n'éclairera – pas toujours, du moins, les mega évènements ; c'est volontaire.

  Bonne plongée, et bon voyage dans nos archives !  

Le clair-obscur de Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2017. dans La une, France, Actualité, Politique

Le clair-obscur de Macron

Pardon d’y revenir, les urnes sont têtues : 57% d’abstention au soir du second tour des Législatives ; donc c’est une minorité mathématique qui a élu les députés du jour ; l’immensité des bancs « En Marche », comme moins bien éclairés… Certes, en mécanique électorale, seul compte le résultat et le phénomène majoritaire, qu’on ne saurait contester. Mais, en matière de logique gouvernementale, ça pourrait être plus compliqué. D’autant que l’équation a suivi le feuilleton des élections depuis le soir du Premier tour d’avril : Emmanuel Macron virant en tête avec ses quelques 25%, puis – par mécanismes successifs de tri largement par défaut, obtenant son 66% au soir de Mai, et – épisodes 3 et 4 de la saga, relayé par le trot impressionnant des République en Marche, majoritaires, absolument majoritaires sans plus aucun besoin d’appuis, de discussions ni de négociations, ni probablement de conseils – du moins, en l’état des choses. Sur le papier, tout autorise la mise en place du programme Macron/Philippe. Tout, et par n’importe quelle façon institutionnelle, ordonnances comprises, mais…

Depuis l’élection Macron, on vit dans un clair-obscur, celui, magnifique, des Georges de La Tour, que je vous invite à admirer dare-dare, si ce n’est déjà fait. Sous « le feu des projecteurs » avant l’heure – souvent la lumière d’une bougie – un personnage, un objet ; on ne voit que lui, tous ses détails, on ressent ses pensées, on peut en écrire sur celui-là des pages et des pages, mais, autour, derrière, comme moins ou presque pas éclairés, c’est selon, d’autres personnages – pas moins importants, des objets finement peints, par chaque détail, mais demeurés dans l’ombre. On peut s’interroger à l’infini devant le « Nouveau né » du musée de Rennes et non du Louvre, par exemple (n’y voyez aucune allusion perfide) ; cette ombre, cette pleine lumière, pourquoi ici, ou là ?

Dans la situation politique actuelle, c’est beaucoup plus simple à décrypter : la lumière, c’est la victoire d’E. Macron, de « ses » (il les revendique fortement comme les siens) « En Marche », et ce sont aussi ses électeurs emballés, les dits optimistes, ceux qui y croient et portent les bannières. Vous savez quoi, ceux qui vont plutôt bien – cela a déjà été dit partout. Ceux qui ont, non seulement du travail mais un travail choisi et porteur, s’adossent à des familles aidantes, des réseaux ; ceux, jeunes pour beaucoup, bien actifs, pour qui l’entreprise dans son esprit battant, positif donc, et seulement cette facette, est hissée au pavois de tous les lendemains s’apprêtant à chanter… Caricatural ? À peine. Ceux-là peuvent se projeter loin, et accepter un bras de mer un peu bougeant avant que de monter dans le bateau des réussites ; le grand large ne leur fait pas peur, l’étranger ils ont tous pratiqué. Ces Français qui vont bien peuvent s’autoriser à croire qu’ils tireront les autres, par la seule force de leur confiance en eux et en leur monde. Un peu trop de libéralisme ? ils ont les épaules ; un peu beaucoup de non-assistance ? eh bien, s’il le faut ! Le pas tout de suite est dans leurs gènes, et peut probablement se faire le plaisir d’une couleur sacrificielle, en plus.

Mais… dans l’ombre, bien que minutieusement dessinés – en se penchant un peu on voit tout d’eux : les autres. Ceux qui vont visiblement moins bien, qui sont à l’évidence moins solides, qui affichent des blessures mal cicatrisées. Dans ce tas, hétéroclite, des retraités, des gens qui ont besoin d’assistance, des en quête de bonne sécurité sociale, des gens qui ne s’imaginent pas, et pour cause, sans État fort encore providence, des jeunes juste au bord d’un – vague – travail, des moins guillerets en passe de tomber dans le trou noir des séniors au chômage, des… Tant. Le tissu social français dans sa diversité cahin-caha. Divers, diront les réjouis, chaotique diront les inquiets.

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 juillet 2017. dans La une, France, Politique

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ah le « méluche » ! On l’affublé de tellement de noms (d’oiseaux !) : pitre, fasciste d’extrême gauche, lider maximo, tribun de la plèbe, léniniste, « staluche » (ça, c’est moi !)… Difficile de définir – sérieusement – cet authentique intellectuel, espèce rare dans notre classe politique. Quelles idées se cachent-elles derrière le personnage qu’il s’est créé ?

Bernard Ravenel, auteur d’une histoire du PSU, compare les Insoumis à ce mouvement, que Mélenchon pourtant quitta, en claquant la porte (plus précisément de l’UNEF que ce parti tentait de noyauter), pour rejoindre la – plus trotskiste à son goût – OCI (Organisation Communiste Internationaliste). Ce que les Insoumis et le PSU ont en commun ? « Lier le nouveau et l’ancien, refonder, en devenant le lien entre la social-démocratie et la pureté léniniste », en un mot, reprendre le flambeau de la lutte culturelle contre le capitalisme.

Mais le tout nouveau parti se voit confronté à deux thématiques épineuses : l’une venue de l’extrême droite et issue de la fameuse poussée « dextriste », initiée par Patrick Buisson : le thème de l’identité ; l’autre venue, elle, des verts et tout aussi dérangeante pour le marxiste que Mélenchon n’a cessé d’être : l’anti-productivisme, le retour à une consommation à la fois locale et frugale.

Le jacobinisme comme identité nationale

« Je suis d’accord pour qu’on discute de l’identité, déclare-t-il, sur son site internet, jlm2017.fr ; je crois à l’identité républicaine de la France ». Oui, mais la France, au juste, c’est quoi ? Et Méluche de rire du « roman national » : les Gaulois, Clovis, les rois, bref, le répertoire classique à la Michelet. Pour lui, la « France », celle qu’il aime, la France jacobine, commence à la révolution : « dans l’histoire de France, ce qui fait sens, c’est la rupture, pas la continuité ; la grande révolution de 89, voilà ce qui fait notre identité ».

Un incident récent vient d’ailleurs d’illustrer ce credo. Danièle Obono, élue Insoumise, était invitée à l’émission Les Grandes Gueules de la radio RMC. On l’interrogea sur son soutien, en 2012, à la chanson du groupe ZEP, Nique la France. Un peu désordre pour une députée, qui justement représente ladite France. Devant ses atermoiements, un intervenant, un peu énervé, lui demande tout de go : « diriez-vous vive la France ? ». Refus de répondre. Pourtant, l’attitude de la députée était d’une logique en totale adéquation avec la pensée du maître : La France, c’est – au fond, ce n’est que – la République. Confirmation en a été donnée par Éric Coquerel, autre député Insoumis, au micro, cette fois, de RTL : Jean-Michel Aphatie le soumet au même test : « crieriez-vous vive la France ? » Réplique en pirouette : « crieriez-vous vive la République une et indivisible ? ». La République, pour les Insoumis, plus encore qu’une patrie, s’érige en identité…

L’écosocialisme comme projet de société

Le mot d’ordre, tel qu’énoncé par le sociologue Razmig Keucheyan, aux universités d’été de la France Insoumise, se résume à « abattre la frontière entre la question sociale et la question environnementale ». Capitalisme et pollution se confondent : le premier prospère sur l’exploitation forcenée et l’empoisonnement de la nature. Il convient, par conséquent, de combattre le productivisme – le toujours plus ! – et ce qui l’encourage et le nourrit : le consumérisme (vieux slogan soixante-huitard : « à bas la société de consommation ! »).

Les ardeurs de la photocopieuse

Ecrit par Didier Bazy le 01 juillet 2017. dans Ecrits, La une

Les ardeurs de la photocopieuse

La machine chauffait. Et pas seulement l’hiver. C’est du moins ce que croyait, mordicus, Grotipor. Sûr de lui comme cochon, campé dans un charisme mâle, tout auto-déclaré, il confiait parfois à ses collègues : « j’m’la cueille quand j’veux… ».

Qui donc ?

Machine, bien sûr, machine ! Elle chauffe pour moi ! Jour et nuit, hiver été, bon an mal an !

Et l’animal d’ajouter, péremptoire : l’oiselet va réveiller le rêve de l’oiselle.

Les collègues, gênés, souriaient. Ils se doutaient bien que la « machine » de Grotipor ne correspondait pas tout à fait aux aspirations prétendues du bonhomme. Et même pas du tout.

N’empêche. A plusieurs reprises, il avait tenté sa chance dans le petit local en soupente. Là, la machine programmable proposait duplications et autres sévices.

Lézard de la photocopieuse, Grotipor guettait les visites. Il prétextait tantôt copie d’un plan tantôt reproduction infidèle. A mots mi couverts mi balourds, Mordicus suggérait à machine amusement et gaudriole : si ça te dit, ça mange pas de pain, moi ça m’dirait bien, y a pas d’mal à…

Ne pas finir ses phrases. Pour laisser enfler le malentendu libidinal. Surtout le sien.

C’était pas un prédateur Mordicus Grotipor, non. Plutôt un pêcheur avec l’audace du cueilleur.

Seulement si ça te fait plaisir, répétait-il à l’envi, seulement si ça te fait plaisir.

Une fois passe, et encore, mais bon. Deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Pas bon. Pas bon depuis le début. Pas bon depuis toujours. Même si depuis toujours, depuis longtemps, les machines subissent les assauts ou les saillies, sans feu ni foi, de falots très contents d’eux-mêmes.

Au début, on pardonne, amène, au ridicule. Au milieu, on oscille entre le haussement d’épaules et la rage rentrée. A la fin, on n’en peut plus. La fin n’en finit jamais. La bêtise se complaît dans l’enlisement. Reste l’impossible choix entre la fuite ou le scandale. La nausée couve.

Continuer comme si de rien n’était ? Simuler une alexithymie chronique ?

Un jour, dame photocopieuse tombe en panne mais pas Grotipor. Mordicus propose ses services de réparateur et ses allusions subtiles : Tu sais bien, je suis le roi des ramettes, ha ha ha. Lance-t-il, hussard goguenard. Sa paluche attrape son bras. Il serre l’étau. Réflexe pour lui, agression pour elle. C’en est assez de ce cétacé dépravé dans un corps de suidé. Elle le tance de ses yeux noirs profonds. Il s’accroche, Mordicus, il s’accroche.

On en reste là. D’ACCORD ?

Grotipor réfréna ses ardeurs du côté de la photocopieuse. Hâbleur frustré, il se fit poète et la tailla dès qu’elle eut le dos tourné : Machine ? Elle est plus froide qu’un granit dans un frigo. Le réchauffement climatique va faire l’iceberg… Et de ricaner de ses bons mots. Les collègues, plus lâches que des collabos, laissaient, distraits, leurs écoutilles entr’ouvertes. Distraction sur cette lande sans horizon.

Vivre et écrire

Ecrit par Didier Ayres le 01 juillet 2017. dans La une, Littérature

à propos d’Alix de Christophe Stolowicki, éd. Le Dé bleu, 2008, 100 pages, 12 €

Vivre et écrire

Tout d’abord, notons que ce petit livre – par la taille – est issu des dernières publications du Dé bleu, maison qui a disparu en 2009, mais dont le catalogue est encore aujourd’hui accessible. D’ailleurs, durant ma lecture, j’ai reconnu un autre éditeur et poète dans la personne de Pierre Courtaud, lequel est mort il y a quelques années et qui est connu pour sa maison d’éditions La Main courante et le travail de mise en valeur des textes de Gertrude Stein. Je cite cela en préambule car il y a quelque chose de la fuite du temps dans ce recueil, lequel se compose de deux parties : la première dédicacée à J., et la seconde qui porte pour titre : (vingt ans après). Les textes se suivent cependant et se répondent en un sens. D’ailleurs l’épaississement, la densité du livre augmentent dans cet intermède de temps, et la vie du poète nous semble grandie et augmentée en termes de valeur.

Et je suis bien aise de parler de la vie car c’est bien cela qu’inspire ce petit ouvrage qui aborde le temps, la vie, l’amour, l’érotisme (et aussi le cinéma…). J’ai pensé assez vite, bien que la facture soit très différente, au travail de kakémono de Jack Kerouac, qui écrit sa vie en train de passer, qui se décrit en train de voyager, d’aimer, et de souffrir. Dans cet Alix qui maintenant existe depuis presque une décennie – ce qui en un sens accrédite ma thèse sur la fuite du temps, si je puis dire – on remarque la densification, la charge que prend le livre au fur et à mesure – surtout si on se laisse convaincre qu’il y a bien 20 ans de différence entre les deux parties du livre.

 

une poupée Barbie poudrée

de diamants candi

permis de toucher

permis à un

autre

l’entrejambes croisé

pavillon de soie

à un autre

à défaut de moi

à moi

au défaut de l’autre

cuirassé candi

qu’en dira-t-on épris

 

qui pulse dianoïa

le souffle et le cœur

 

Oui, la vie au milieu de l’érotisme, de l’imagerie de Hans Bellmer, ou encore dans celui des photographies de Sally Man ou de Niki Boon, lesquelles prennent des clichés à la limite de la sensualité, de leurs enfants – de manière non polémique, donc pas comme Irina Ionesco.

 

La vie est faite de perte et de corps, de ce chaos irrégulier des événements et du désir, reste hasardeuse et cependant toujours elle-même, où souffrir et aimer sont un lot commun. C’est par la matière du poème que s’incarne ici le caractère aléatoire du désir et de la vie. La chose d’exister se traduit donc graphiquement par des trous dans le texte, des césures, des coupures au milieu de certains mots… Et si l’on veut parler du temps qui semble avoir passé entre les poèmes, citons une autre ode à la vie (de 20 ans après)

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2017. dans La une, France, Politique, Littérature

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

...Car, quand même, cette Germaine là, avouez qu'elle ferait un bien beau fleuron dans votre troupe mesurée au cordeau de la parité ( et bellement, ma foi) du gouvernement tout frais qui nous arrive... Femme d'abord à la tête haute, portant son identité à la moderne – bien que mariée en bonne et due forme, n'avait-elle pas le toupet de revendiquer son nom d'origine : - « mon nom  : fille de Monsieur Necker ! »  de ce père là, que vous auriez tant aimé quant à vous, Monsieur le Président, accrocher quelque part au milieu des  vôtres, n'est-ce pas ? Femme libre, féministe de bon aloi et comment, tâtant crûment du divorce que lui permettait son ennemi intime, Bonaparte, alignant quelques amants de passage et un ami-amant au long cours ; Benjamin Constant... mais, vous en serez d'accord, votre loi de moralisation de la vie politique s'arrêtera forcément à la vie privée, alors... Femme de partout,  femme que n'arrêtait aucune frontière, un temps par son mariage, Suédoise, galopant les routes d'Europe, entre Allemagne et Italie, de Suisse Lemanesque, d'où, peut-être avant l'Autre, sur ses rochers de Guernesey, elle rêva du pays de France dont elle fut quasi constamment exilée. Allant jusqu'à patauger dans les neiges si lointaines de Russie, grand reporter à sa manière... Voyageuse, et des meilleures, Germaine, disant des pays d'Europe ces mots qui ne peuvent que vous donner des idées à débattre dans les prochains sommets : « les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter… on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit » . Et vous porter à suggérer, vous qui savez apparemment si bien trouver le chemin des autres, que le drapeau étoilé de L'Europe, s'honorerait de son portrait, de sa face, comme on disait à son époque. Enfin, femme politique de premier plan, de tout premier droit, elle qui jamais ne put évidemment voter ou porter sa voix dans les cénacles du pouvoir – autrement, mais cette forte influence en vaut bien d'autres, qu'en osant écrire, et de quelle façon, des lettres et des pamphlets, des romans jamais mièvres, toujours engagés, mais habiles, sachant marquer les bornes à ne pas dépasser ; un peu « juste au milieu » à votre façon, à vous. Aimant  le vent des idées nouvelles dans la Révolution, frissonnant sous ses terribles abus, bien sûr. Elle devrait vous convenir, ni Droite, ni Gauche, à moins que, et... et. Encore monarchiste sur les bords, à l'anglaise, toujours démocrate façon représentative, intellectuelle convoquant à tire d'ailes les Grands Antiques, pas pétroleuse pour deux sous, mais tellement politique. Convenez-en, Monsieur Macron, cette Germaine est cousue pour vous, vos élans, vos fulgurances raisonnables. De là où elle est, elle a – croyez-moi, voté pour vous et elle marche ; mais méfiez-vous, rapidement – c'est une femme , sans vous quitter d'un œil vigilant, critique, quoique probablement, bienveillant !

 

Œuvres, Madame de Staël, La Pléiade, Gallimard, avril 2017, Édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, 1649 pages, 65 € jusqu’au 31/12/17

 

En La Pléiade, enfin, l’œuvre de Germaine de Staël, bien autant pour la femme actrice-arbitre de son temps s’il en fût, que pour sa plume, classique et lumineuse, solide et ambitieuse, comme elle.

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