La une

Ce que je sais sur l’art

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 mai 2018. dans Ecrits, La une

Texte de Ricker Winsor (What I Know about Art), traduit par Jean-François Vincent

Ce que je sais sur l’art

Au fond, qu’est-ce qu’on fait donc ici, dans cette vie ? Pour beaucoup de gens, la réponse à cette question serait volontiers : « un pack de six canettes de bière et le foot ». Pour d’autres, c’est la famille, les petits-enfants et plus généralement, les autres. Etre un artiste, c’est ne pas se satisfaire de cette façon de voir doucereuse. Etre un artiste, c’est être un outsider regardant, tel le Tonio Kröger de Thomas Mann, un personnage dont l’adolescence forme le trait d’union avec soi. Tout le confort matériel et social, tout ça, ce n’est pas pour nous.

Un artiste doit trouver sa voie, mu par le désir de faire écho, de la meilleure manière possible, à son vécu. Comme le disait mon maître et ami Henry Callahan, il s’agit de partager « ce que je sens et ai toujours su ». C’est ce qui vous pousse à faire quelque chose, à dire quelque chose, à créer quelque chose qui exprime en profondeur qui vous êtes et comment vous ressentez ce mystère qu’est la vie. Fondamentalement, l’artiste est quelqu’un qui produit quelque chose ; mais pour que ce quelque chose puisse être qualifié d’art, il doit posséder des qualités spéciales. Le savoir-faire est important ; mais, à mes yeux, d’autres valeurs comptent davantage.

Dans l’œuvre la meilleure, il y a cette espèce d’intention passionnée, le désir de capter – par quelque substrat que ce soit – une émotion. J’ai débuté comme photographe et les grands photographes sont capables de ça. Cartier Bresson, Danny Lyon et Henry Callahan étaient mes héros. Je les connaissais tous. Mais pour moi, le simple contact direct avec une plume en roseau dessinant avec de l’encre d’Inde sur du papier – ou encore avec de la peinture à l’huile sur une toile – m’apportait de plus grandes satisfactions. De fait, c’est ce que je n’ai cessé de faire depuis plus de quarante ans maintenant.

Comment tout cela s’est-il produit ? Pourquoi cela s’est-il produit ? L’oracle d’apollon à Delphes dit : « Gnôthi seauton, connais toi toi-même ». C’est un objectif difficile à atteindre, c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais curieusement, depuis mon plus jeune âge, l’idée m’a fortement attiré. Quand le jeune Holden Caulfield de « Paradis dans un champ de seigle », au beau milieu de la peur et du chaos de l’adolescence, se met en quête de « se trouver lui-même », je me reconnus en lui.

Le monde prospère dans lequel j’ai grandi, après la deuxième guerre mondiale, ne me satisfaisait pas ; et il me semblait qu’il en allait de même pour les adultes que je connaissais. Cela ne résolvait certes pas nos problèmes familiaux, comme je l’ai décrit en long et en large dans mon livre, Le Tableau de Ma Vie.

La triazolokosbeviensohainezodiazépines

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 05 mai 2018. dans Ecrits, La une

La triazolokosbeviensohainezodiazépines

/ pardon/ je persiste/ je peux créer le néant si facilement/ là/ action/ turfu/ feu d’artifice/je suis en train de créer une image/ arc en ciel/ produit/je suis en train de regarder mes yeux/ le mouvement des veines/ à l’intérieur/ le cœur/ c’est-à-dire/ le visage/ nul/ comme un animal/ j’ignore la question/ je suis curieux/ la triazolokosbeviensohainezodiazépines/ la haine dans l’oreille/ habite le corps/ j’appuie sur mon visage/ la tête rasée comme/ derrière les cheveux/ une plante/ et derrière la mâchoire/ j’insiste quand je mâche un insecte/ la tête/ je parle/ qui n’est pas vraiment la mienne/ le rouge/ qui est logiquement/ absurde/

Etats : Quel nouveau souffle ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 avril 2018. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Etrangère de l’IFRI, Printemps 2018

Etats : Quel nouveau souffle ?

Les Etats, leur concept, leur évolution récente et actuelle ; quel sujet phare pour une revue de géopolitique…

« Les Etats n’étaient plus à la mode. Au soir du siècle qui les avait installés, par la décolonisation, jusqu’aux confins du monde habité, après une bipolarité qui avait porté au paroxysme leur concentration de puissance, voici qu’ils semblaient être les empêcheurs d’accueillir la nouveauté ; et que les empires étaient cloués au pilori comme hystéries des perversités étatiques. C’étaient les sociétés civiles qui désormais imposaient leurs logiques à des politiques démonétisées. Qui tissaient sur la toile des solidarités d’un nouveau type. Qui annonçaient la naissance d’une opinion publique mondiale, dont les ONG garantiraient le sens moral et l’efficacité. Les années 1990 voyaient ainsi fleurir les débats sur le dépassement des Etats » (éditorial PE).

Où en sommes-nous, où en sont les débats sur la question : les Etats sont-ils en perte de vitesse (thèse décliniste) ou redressent-ils la tête (thèse de la résistance) ?

« Danser avec les Etats »(Serge Sur) dresse depuis les années 90 le tableau de la fragmentation des Etats, en Europe notamment, happés parfois par des empires « mal disparus ou renaissants », alors que de nombreuses tentations de sécessions secouent d’autres Etats européens. Tableau étendu à l’évolution de la notion d’Etat en Asie, Afrique.

Mais qu’est-ce qu’un Etat ? « Remplir pour sa population des missions telles qu’éduquer, protéger, favoriser son emploi, garantir la santé publique, reconnaître ses droits, assurer sa vie paisible, et l’épanouissement individuel de ses membres, dans un cadre juridique et politique, accepté sans discriminations par tous ».Ensemble fragile – Serge Sur parle de l’Etat Titanic – multipliant les défaillances, précipitant moins les sécessions par attaques extérieures que par faiblesses intérieures. Riche article faisant un point très précis et clair sur l’historique, fourmillant de notions définies ; ainsi du rappel de l’Etat nation dont le creuset intègre, et dont l’appartenance est de l’ordre d’une solidarité subjective, librement consentie (conception française ou américaine). Modèle qui cède souvent à présent le pas à une conception d’origine germanique, reposant sur une communauté ethnique.

« Les débats contemporains sur la fin des Etats »(Frédéric Ramel) : remarquable éclairage sur la somme des débats d’experts sur la thématique de « la fin des Etats » depuis la fin des années 70, alimentés par la fin de la guerre froide, relancés par le 11 Septembre, la crise économique et financière de 2008, le Brexit, bien sûr, et la victoire de D. Trump en 2016. Traversés par la crise des migrants dès 2015 en Europe, la montée des populismes. Où en sont les Etats dans ces difficultés et profondes modifications ? L’auteur examine ces débats à travers trois prismes : stratégique – désétatisation du fait guerrier, mais aussi retour des guerres entre Etats – économique – du G20, et de son utilisation – et morphologique – entendons, où en est le désir d’Etat aujourd’hui, et les représentations qui l’accompagnent ? De très utiles repères notionnels nourrissent l’article ; ainsi de l’évolution de l’Etat gendarme, de l’Etat providence, mais aussi de l’Etat virtuel, ou de l’Etat région. La mondialisation – élément fondamental dans le jeu étatique, oblige de fait à des adaptations incessantes (l’exemple éclairant est pris du Brexit dans ses origines, mécanismes, conséquences). Les Etats n’ont donc pas disparu, mais leur tectonique agitée, leur façon de se mouvoir dans le système international fait l’objet de constants changements.

Les siècles et les hommes passent, l’antisémitisme demeure (et demeurera)

Ecrit par Laurent Sagalovitsch le 28 avril 2018. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Les siècles et les hommes passent, l’antisémitisme demeure (et demeurera)

Avec l’autorisation de l’auteur de ce texte, Laurent Sagalovitsch, publié sur Slate le 26 avril 2018 :

http://www.slate.fr/story/160909/les-siecles-et-les-hommes-passent-lantisemitisme-demeure-et-demeurera

 

Vous pourrez écrire toutes les tribunes que vous voulez, signer toutes les pétitions, passer votre temps à hurler votre indignation, rien n’y fera : l’antisémitisme perdurera aussi longtemps que le monde sera.

Il n’existe aucune solution finale pour lutter contre l’antisémitisme et mon pessimisme qui, je le crains fort, ne soit rien d’autre qu’une lucidité poussée à son extrême, m’incline à penser qu’aussi longtemps que le monde sera monde, l’aversion envers les Juifs continuera à prévaloir quand bien même cesseraient-ils tout bonnement d’exister.

Vous pourrez écrire toutes les tribunes que vous voulez, signer toutes les pétitions, les unes après les autres, passer votre temps à hurler votre indignation et clamer votre dégoût, rien n’altérera cette pensée répandue dans à peu près toutes les couches de la population et présente sous toutes les latitudes, que les Juifs dans leur ensemble sont une engeance nuisible au sort commun de l’humanité.

Ce coupable idéal

Il suffit de tendre l’oreille pour s’en apercevoir : alors que les Juifs représentent une portion microscopique de la population mondiale, une minorité tout à fait insignifiante au regard de son nombre, ils demeurent envers et contre tout cet immuable objet de fixation, de fascination et de répulsion vers qui tous les regards continuent de se tourner.

Pas une journée ne se passe sans qu’ici ou là ou encore ailleurs, on ne s’en prenne à l’un d’entre eux, soit pour le frapper, soit pour le tuer, soit pour l’invectiver, dans un parti-pris d’autant plus étonnant que la plupart du temps, le juif, si ce terme a un sens, a le goût voire même l’obsession de la discrétion et que rares sont les occasions où il ose se mettre en avant.

Il n’empêche : quelle que soit sa façon d’agir, quel que puisse être son rôle joué dans la société, sa manière d’être au monde, le juif demeure ce coupable idéal dont on se plaît à stigmatiser les fautes sans être jamais capable d’énoncer en quoi ces fautes pourraient bien consister comme si, par une sorte d’axiome métaphysique, il devait supporter sur ses épaules le poids de cette faute par ailleurs impossible à déterminer et de là inexpiable puisque imaginaire.

Netflix et Kantorowicz

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 avril 2018. dans La une, Média/Web

Netflix et Kantorowicz

Titre curieux, à n’en pas douter. Quoi de commun, en effet, entre une chaine câblée américaine et le grandissime historien d’origine allemande ?

Il s’agit, en fait, de la série The Crown, diffusée exclusivement sur Netflix, qui se veut une biographie de la reine d’Angleterre actuelle. En réalité, rien que ce titre révèle l’intention des auteurs, tous britanniques : le personnage principal du feuilleton n’est pas Elisabeth Windsor, mais l’institution qu’elle incarne ; non point les petites histoires d’une femme (bien qu’elles y figurent aussi), mais un véritable cours de philosophie politique de la monarchie… une application pratique de la théorie d’Ernst Kantorowicz !

Le fil rouge de tous les épisodes peut se résumer dans le combat intérieur qui se déroule entre l’être humain couronné et la Couronne, essence même de sa royauté. Ainsi la reine Mary (femme de roi Georges V) met en garde sa petite-fille : « J’ai vu la chute de trois grandes monarchies du fait de l’inaptitude des souverains à séparer leur devoir de leur complaisance envers eux-mêmes. Tu dois faire ton deuil à la fois de ton père (NB. Georges VI, qui vient de mourir) et de quelqu’un d’autre : Elisabeth ; car, à présent, Elisabeth Regina la remplace. Les deux Elisabeth seront souvent en conflit, mais c’est la Couronne qui doit l’emporter, toujours la Couronne ».

En entendant ces mots, je ne pus m’empêcher de songer à cette ligne de Jean de Pange (Le roi très chrétien, paru en 1949) : « Le roi meurt en tant qu’individu et renaît en tant qu’âme commune de son peuple », le monarque figurant la tête d’une personnalité corporative – « a mystical corporation » écrit Kantorowicz – dont ses sujets forment les membres. Transposition séculière du Corpus mysticum christique d’origine paulinienne. Ainsi le juriste anglais, Jean de Salisbury (XIIème siècle) s’amuse-t-il à décliner la « corporéité » monarchique : tout en haut le souverain, la tête ; un peu plus bas, le cœur, le sénat ou le conseil royal ; puis les yeux, les oreilles et la langue du roi : ses représentants dans les  provinces ; ses mains sont les soldats, son ventre les fermiers généraux et ses pieds les paysans. Organicité, coalescence de parties constituant un tout insécable : la Couronne.

Le jurisconsulte italien Baldus de Ubaldis (Baldo degli Ubaldi) distinguera, au XIIIème siècle, la Corona visibilis, celle qui se voit, de la Corona invisibilis, celle qui ne se voit pas, la plus importante, car cette dernière ne périt pas : elle n’a pas de fin ; « Domus in aeternum permanebat », la maison royale demeurera pour l’éternité. Winston Churchill, son premier ministre, prévient d’ailleurs la jeune reine à propos des journalistes : « Les médias peuvent bien vous regarder ; mais qu’ils ne voient que ce qu’il y a d’éternel ». Cette éternité se confondant, en réalité, avec celle du Christ lui-même. Kantorowicz précise : « Le Christ se glisse dans l’espace vide laissé entre deux règnes, en qualité d’interrex, assurant de la sorte, à travers sa propre éternité, la continuité du royaume ».

Battent les ailes du cri

Ecrit par Gérard Leyzieux le 28 avril 2018. dans Ecrits, La une

Battent les ailes du cri

Battent les ailes du cri en fuite sur la forêt

Dans le bruissement de la brume à l’entour des arbres

Écho lointain d’un ruisseau glissant sur le granit de la montagne

Et silence du regard fermé aux accidents du paysage

Balancement du corps à l’écoute éprouvante

Voyage au circuit empli d’incertitudes

Le parcours le long des circonvolutions inexplorées inquiète

Tourmente aussi face à la voie à suivre, prendre, choisir

S’insurgent les sensations malmenées des bruyants vides

Avancer, progresser, se déplacer vers où, quand, comment, qui…

Tout en affichant la solidité du visage souriant

Dans le brouhaha d’une foule inconnue et toujours plus tempétueuse

Se sentir meurtri(e) puis emprisonné(e) dans ses propres absences

Circonscrit(e), enveloppé(e), entraîné(e) vers l’intense troublement qui reste implacablement sans réponse

Que sais-je ?

Ecrit par Jean-François Vernay le 28 avril 2018. dans La une, Littérature

Les Mirages de la certitude, Essai sur la problématique corps/esprit, Siri Hustvedt, Actes Sud, mars 2018, 414 pages, 23,50 €

Que sais-je ?

Sur le plateau de la Grande Librairie en janvier 2018, Siri Hustvedt a présenté Les Mirages de la certitude, Essai sur la problématique corps/esprit comme le prolongement intellectuel et conceptuel de son roman intitulé Un Monde flamboyant (Actes Sud, 2014). Mais Les Mirages de la certitude constitue également la suite logique d’une démarche entamée avec son livre documentaire précédent : Vivre, Penser, Regarder (Actes Sud, 2013). Il semble y avoir chez cette femme-écrivain universitaire un va-et-vient constant entre la théorie et la pratique, et inversement.

Il faut avouer que les sciences cognitives et la littérature ne font pas l’unanimité et se trouvent parfois en butte à des diatribes passionnées (1). L’efflorescence des travaux en la matière agacent à telle enseigne que d’aucuns fustigent « le nouvel impérialisme neuronal » (2) accusé de réduire toutes les problématiques des sciences sociales et humaines à la mécanique cérébrale. Et pourtant, cette interdisciplinarité féconde ouvre de nouvelles perspectives et donne un nouveau souffle aux études interdisciplinaires qui s’intéressent de très près au fait littéraire. C’est sans doute la raison pour laquelle Siri Hustvedt se passionne pour les disciplines qui touchent à l’esprit (les neurosciences, la psychanalyse, la psychiatrie, et les sciences cognitives) qui renseignent à la fois son corpus de livres de fiction et de documentaire.

La division raison/émotion, sinon esprit/corps, semble être une invention de la philosophie occidentale née sous la plume de ses figures de proue comme Platon et Descartes qui affectionnent tout particulièrement les dyades antinomiques pour présenter et développer leurs idées de manière analogique ou contrastive. Au contraste, Siri Hustvedt préfère la nuance ; à la séparation, le lien entre les choses. Les Mirages de la certitude est donc un essai sur la relation parfois énigmatique qui sous-tend un certain de nombre de dyades : corps/esprit, esprit/cerveau, inné/acquis ou nature/culture, rigidité/malléabilité du cerveau, rationalité/ imagination, âme/ esprit, pour ne citer qu’elles.

Enigmatique, dis-je, car Siri Hustvedt la rend telle quelle en reprenant à son compte la démarche de Montaigne mâtinée de scepticisme, celle incarnée dans sa formule « Que sais-je ? ». Grâce à cet essai qui fourmille de remises en question, l’auteure instille le doute chez ses lecteurs en même temps qu’elle fait ressortir les faiblesses d’une démarche scientifique qui serait suspecte : « Le présent essai interroge la certitude et prône le doute et l’ambiguïté […] » (28). Le soupçon porterait sur les connaissances scientifiques à tout le moins lacunaires, les résultats parfois datés au regard des techniques modernes et de l’évolution du savoir, l’emploi d’une terminologie erronée qui fausse la perception de la vérité (« […] comme le dit le mantra scientifique : corrélation n’est pas cause », 103), et des hypothèses trop durables qui deviendraient vérités et échapperaient à tout examen (pour reprendre le mot de Goethe cité page 46). A cela s’ajoutent un réductionnisme au moyen de « fragments commodes » ou de « demi-vérités comme si c’en étaient d’entières » (77), des taxonomies et thèses concurrentes qui font de la recherche une véritable tour de Babel où chacun crée son propre langage et façonne sa propre vision des choses, sans parler des interprétations orientées par « l’influence inconsciente exercée sur nos perceptions » (86). Et Siri Hustvedt de citer Peggy Seriès et Aaron Seitz : « Nos perceptions sont fortement configurées par nos attentes. En cas de situations ambiguës, la connaissance de notre monde guide nos interprétations de l’information sensorielle et nous aide à reconnaître aussi rapidement qu’exactement individus et objets, bien qu’elle soit parfois source d’illusions » (86).

Monde parallèle

Ecrit par Jean-François Joubert, Claire Morin le 28 avril 2018. dans Ecrits, La une

Le duo claire Morin / Jean François Joubert Illustration David Briot

Monde parallèle

Les cicatrices rouge vif font partie de notre histoire et nous avons appris à vivre avec. Tels des shamans jouant, jonglant, avec des charbons ardents. Et puis qui n’en a pas au final ? Gravées dans la chair et inscrites dans nos mémoires, elles nous apprennent à être plus attentifs à tout et à ne pas reproduire nos erreurs. Partagées, nos démangeaisons s’en trouvent soulagées.

Le partage, celui qui empêche d’être otage de soi-même. Un moment d’accalmie au milieu d’un tumultueux orage. Il suffit qu’on ose pour qu’un sourire se dessine, c’en est fini d’être morose. En somme un créateur d’osmose, un baume sur nos ecchymoses.

C’est la promesse d’un esprit plus sain, une prouesse parfois car il est aisé de sombrer dans la folie ordinaire… De ne plus être carré quand plus rien ne tourne rond, que tout semble ne plus avoir ni queue ni tête, des Picasso sots qui piquent la curiosité des foules hiver comme été ; des têtards que l’on a mis dans un bocal. Normal que l’on soit bancals et qu’il finisse par nous en manquer, des cases, lorsque l’on nous met dedans de force et que l’on nous prive ensuite des moyens permettant de grandir correctement.

Il est difficile de s’épanouir quand l’insouciance vient à s’évanouir. Je pense que nous sommes tous atteints, voire touchés, par le syndrome de Peter Pan, et pan ! Voilà le remède permettant de s’évader de ce monde terriblement triste et malade incurable. Un univers imaginaire qui nous sied à merveille, à l’aise comme Alice dans son pays.

Lorsqu’ici tout est trop souvent étriqué et normalisé, nos aspirations grandioses paraissent disproportionnées. C’est pourquoi nous prenons le large, complètement barges, en compagnie de nos semblables ; tels des albatros que leurs ailes de géants empêchent de marcher. La terre ferme n’est décidemment pas pour nous, terre hostile où l’on chasse les rêveurs et où on laisse libres les tueurs de pensées, d’âmes, d’amour et les dictateurs.

Nos mains et nos cœurs débordent de trésors lorsqu’on laisse la parole à l’autre, sans lui imposer de codes ou de limites, comme un papillon voltigeant de fleurs en fleurs satinées d’amitié, plus sage et téméraire à chaque nouvel envol. Et l’écoute n’est-elle pas le plus beau cadeau que nous puissions offrir à notre prochain au sein du brouhaha informe ambiant ?

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 avril 2018. dans Monde, La une, Actualité, Politique

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Que de mots en R dans l’affaire : le r de répondre, celui de riposte et de résister. En face, c’est de celui de recul et non moins de renoncer qu’il s’agit…

Refus des frappes en Syrie, évidemment, à moins que peurs, peut-être indifférence, ou tout bonnement ignorance…

On ne s’étendra pas ici sur ce qui a été martelé partout depuis à présent plusieurs jours : les frappes annoncées puis exécutées par USA, France et Royaume Uni sur des lieux de Syrie contenant ou ayant à voir avec des armes chimiques ; ceci après que la reprise de la Ghouta ait été « parachevée », bouquet du feu d’artifice à sa façon, par des déversements de chlore et de gaz sarin, faisant leur lot de blessés et de morts, toutes populations civiles confondues. Ceci, après les 1300 morts de l’été 2013, sous les mêmes armes chimiques et – déjà – le recul de B. Obama, laissant Hollande seul, face à la « ligne rouge » franchie, sans plus de réactions du monde occidental « démocratique et civilisé », que ce lamentable dos américain qui se tourne.

On résumera ce qui colore l’argumentaire des « anti » (frappes), parce qu’on en a tous, de ces voisins, amis, cousins, autour de nous. Ceux qui admettent ou soutiennent le passage à l’acte occidental seraient d’une espèce – à bon droit honnie – les va-t-en-guerre et les faucons, tenants de la violence, de l’œil pour œil, satisfaisant dans l’affaire une confortable guerre par procuration. Et puis, la peur chantée sous tous les tons, de l’engrenage possible, du terrible jeu de dominos amenant – on l’entend ça et là - la déstabilisation de tout le Moyen Orient, et au bout du bout « la » guerre mondiale de plus. Arguant – incontestable, pour autant – que depuis 2013, sont arrivés dans le théâtre d’opérations rien moins que l’armée russe, le califat de Daesh, et un Iran démultiplié. On entend aussi – plus dans le champ classiquement politique des camps et des alliances – ceux qui « font confiance » à l’ami Russe, Poutine de son prénom, pour calmer le jeu et faire preuve de pragmatisme. Il y a peu, notre Mélenchon hissé sur un balcon de Marseille discourait en ce sens dans une posture d’imperator aux arènes, larguant comme autant de bombes la « honte » que nous aurions à passer sous le joug des américains, le ton de sa voix calée carrément sur celle d’un De Gaulle face au refus de l’OTAN…

Il y a, enfin, le boucan de tous ceux qui ne croient pas au gaz – le mythe du complot en a vu d’autres sur le net et les réseaux sociaux, où toutes les 5 minutes chacun donne son avis sur tout ; et de ceux qui, via les mêmes tuyaux percés, vous disent que ce n’est pas Bachar qui est à l’origine de cet énième massacre, mais d’autres fumeuses engeances, rejoignant en cela l’argumentaire inamovible du dictateur de Damas face à sa troupée de « terroristes » supposés. On entend – c’est curieux – par contre assez peu de tirades autour des participants à l’affaire côté occidental ; l’inexpérience ? d’un Macron, et bien plus, la présence d’un Trump, ses insuffisances, ses foucades, sa loyauté ?? sa détermination (nous ne parlons pas de son côté obsessionnel) et sa cohérence (ici, ne pas entendre de quelconque allusion à l’âne têtu) ???

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2018. dans La une, France, Politique, Littérature

Recension du livre de Pascale Tournier, Le vieux monde est de retour, enquête sur les nouveaux conservateurs, Stock, 2018

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Pascale Tournier est une journaliste àLa Vie, mais son travail – très professionnel – pourrait être l’œuvre d’un universitaire ; j’avais déjà évoqué, dans une précédente chronique, le mouvement « dextrogyre » des idées et le néo-conservatisme qu’à la fois il draine et il préfigure. L’ouvrage de Pascale en décrit la traduction dans les faits, avec un panorama tant de ses acteurs que des doctrines qu’ils promeuvent.

Le point de départ de ce renouveau droitier fut la Manif pour tous, en juin 2013. La loi Taubira effraie, que dis-je, épouvante la bien-pensance catholique ; Ludivine de la Rochère, une transfuge de la fondation pro-vie Jérôme Lejeune, aidée de Béatrice Bourges (proche du syndicat d’étudiants d’extrême droite d’Assas, le GUD, et de l’Action Française) organisent le mouvement et programment les démonstrations dans la rue. Ce ne sont en rien des nouvelles venues dans l’arène médiatique ; mais la jeunesse va suivre.

Cette jeunesse a ses mentors intellectuels : des anciens « gauchistes » passés à droite : Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa (dont je ferai prochainement la recension du livre, Notre ennemi le capital, devenu presque un classique), sans parler du géographe Christophe Guilluy, qui brosse une sociologie de la France en déshérence qui vote Le Pen.

Parmi les « jeunes pousses » de cette intelligentsia « néo-con », citons Bérénice Levet, professeur (sorry ! pas de « seure », je ne pratique pas l’écriture dite « inclusive ») à Polytechnique, Eugénie Bastié, journaliste au Figaroet surtout Alexandre Devecchio, journaliste également, au très droitier Figarovoxet fondateur de la revue L’incorrect, laquelle a pris pour devise « un nouveau média pour rassembler les droites ».

Leurs idées ? Tout d’abord le légitimisme, selon la célèbre typologie de René Rémond ; « leur matrice idéologique, écrit Tournier, repose sur l’ordre naturel, l’enracinement dans la tradition, l’institution de la famille, le primat du collectif sur l’individu, la dénonciation de l’abstraction et de l’universalisme révolutionnaire ». La nature donc, base et justification du combat contre le mariage gay et la théorie du genre, mais – plus profondément encore – la limite. « La limite, déclare Bérénice Levet, est une caractéristique de l’humanité, les limites nous fondent ; nous ne les fondons pas ». Le néo-conservatisme rassure, protège de l’hubrisdu progressisme et de sa démesure. Il convient par conséquent de se limiter (et limiter les autres). D’ailleurs, vient de se créer un tout nouveau magazine, qui a tiré d’une encyclique du pape François son intitulé… Limite Limitese définissant comme « la revue de l’écologie intégrale ».

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