Ce que je sais sur l’art (suite)

le 12 mai 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor (What I Know about Art), traduit par Jean-François Vincent

Ce que je sais sur l’art (suite)

Le savoir-faire est nécessaire ; il y a des aspects techniques, mais le plus important – maintenant je le sais – c’est l’honnêteté, la sincérité, l’authenticité du sentiment, bref, des qualités de ce genre-là. Quand vous connaîtrez l’histoire de l’art, depuis la Vénus de Willendorf jusqu’à l’œuvre de Cy Twombly ou d’Horace Pippin ou de Pierre Bonnard ou de Joan Mitchell, vous saurez que c’est vrai.

Malheureusement, la plupart des gens ne connaissent pas du tout l’art et les vrais artistes en souffrent ; car on les compare à ces praticiens chatoyants qui remplissent les galeries dans le monde entier. C’est ainsi qu’une majorité d’artistes – même les plus talentueux – abandonnent, rendent leur tablier ou vendent leur fonds.

A peu près à la même époque que mon voyage pour aller voir Ansel et connaître enfin ce qu’est l’art de la photographie, je rencontrais Herman Cherry, un peintre abstrait de la première génération de l’école de New-York et ami de David Smith, le sculpteur, de Ruben Kadish, autre sculpteur, de Charles Pollock (également peintre, le frère de Jackson) et de bien d’autres. Il faisait partie de ce groupe dès le début et les connaissait tous. J’avais vingt-quatre ans au moment de ma rencontre avec Cherry ; il en avait cinquante neuf. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’une amie commune, Zena Voynow, une monteuse qui était la belle-sœur de Sergueï Eisenstein, le légendaire réalisateur russe, quelqu’un que vous étudiez forcément si vous étudiez le cinéma. Nous nous sommes rencontrés à East Hampton, l’endroit le plus important pour les artistes en dehors de New-York. Jackson Pollock avait là un studio, ainsi que Willem de Kooning dont j’ai fait la connaissance.

Ma première femme, Melynda, et moi, étions assis dans la véranda de maison de Zena et Andrew, quand de petites pommes sauvages dégringolèrent du toit et tombèrent sur la véranda. « C’est Cherry », dit Zena, et, en effet, c’était lui. Entre nous, ça a fait tilt tout de suite, en dépit du fait que, lorsqu’il nous amena chez lui pour nous montrer ses nouveaux tableaux, je dis innocemment : « ça ressemble à ce que fait Frank Stella ». Bien entendu, c’était la pire chose à dire à un artiste, puisque, comme je l’ai dit, les artistes s’évertuent à faire éclore leur individualité, la leur et pas celle de quelqu’un d’autre. Zena me dit très vite, en aparté : « ne dis jamais à un artiste qu’il ressemble à quelqu’un d’autre ». Je m’en suis souvenu.

Je pense que Cherry appréciait mon innocente honnêteté, même si elle lui faisait mal. A cette époque, il tournait un peu en rond dans la peinture. Peu de temps après, il arrêta la peinture pendant de nombreuses années pour écrire de la poésie, de la fort bonne poésie ; il publia quelques volumes et se fit un nom comme poète. A ce sujet d’ailleurs, je suivis son parcours toute sa vie, car nous devînmes bons amis. Je fis quelques tableaux abstraits à l’acrylique, des petites toiles, qu’il apprécia ainsi que mes photos qu’il aimait beaucoup. Je me liais d’amitié avec ses amis, parmi lesquels Edie et Ed Dugmore étaient mes préférés. J’admire toujours les tableaux de « Doug ».

Tout le monde tenait Cherry en grande estime pour ses qualités de coloriste, mais également pour sa connaissance experte de la peinture, de l’histoire de l’art et, d’une manière générale, de tout ce qui a trait à l’art. Il avait une intelligence exceptionnelle dont il ne faisait pas étalage ; mais quiconque y prêtait un peu attention ne pouvait manquer de la remarquer.

Tout au long des vingt-quatre années qui suivirent, jusqu’à sa mort, nous sommes restés en contact et nous nous rendions visite aussi souvent que possible. Il renoua avec la peinture, et son œuvre durant les quinze dernières années de sa vie était vraiment fantastique. Tant les galeries que les acheteurs l’appréciaient. J’étais avec lui au moment de ma rencontre avec ma petite amie française, Francine, et j’assistais à son mariage quand il épousa une Allemande de mon âge.

Il fit la connaissance d’Aaron Siskind qui devint l’un de mes professeurs de photographie à la Rhode Island School of Design. Il avait connu Frans Kline, le grand ami de Siskind, dont l’œuvre avait inspiré les photos de ce dernier. Son chemin ainsi tout tracé rencontra un grand succès. D’ailleurs, le nom d’Aaron Siskind, un type très bien et un grand professeur, constitue le trait d’union avec la valeur fondamentale que j’essaie de mettre en lumière. J’ai profondément réfléchi là-dessus, à l’époque : dans quelle mesure l’achèvement des œuvres de Siskind tenait-elle, en réalité, au fait qu’il imitait, dans ses photos, ce que Kline peignait sur ses toiles ? Aaron faisait très bien ce qu’il faisait et je n’essaye en rien de le diminuer. Cependant, je recherchais quelque chose de plus personnel et de plus profond, en liaison avec le for intérieur de la personne. Si l’on croit qu’il existe une âme, alors c’est précisément cela que j’aspirais à exprimer. Je veux avant tout que l’art soit l’expression de l’âme.

Dans la photographie, Henry Callahan avait ce don, ainsi que Cartier Bresson et quelques autres, mais pas si nombreux que ça. Pour moi, l’expression dont j’étais en quête était entravée par l’appareil photo, en raison même de la machine, de cette chose mécanique qui vous sépare de ce que vous aspirez à exprimer. C’est la raison pour laquelle, dès que je suis rentré à l’école de Rhode Island, je reçus les encouragements de ma camarade, Jenny Holzer (« si tu veux peindre, peins ») ; je sautais le pas et consacrais les trois années suivantes à dessiner et à peindre sous la houlette de professeurs, à la fois gentils et très astucieux.

Mes premiers dessins à l’encre attirèrent immédiatement l’attention. De mon inexpérience jaillit une expression forte, directe, sans filtre. La plupart de mes camarades en étaient impressionnés et m’encourageaient, mais quelques-uns s’en offusquaient, car leurs œuvres – très achevées techniquement – n’étaient pas si appréciées que ça. Tout le monde respecte la technique, sans toutefois l’aimer. La technique seule n’est pas l’Art, loin de là.

Ce que je parvenais à faire avec une plume en roseau et de l’encre d’Inde me donnait le frisson et c’est toujours le cas. La peinture a toujours été plus difficile, quoique, me semble-t-il, l’on peut, après toutes ces années, me sentir, moi, mon style propre et ma personnalité, dans mes tableaux. Pour devenir soi-même en tant qu’artiste, cela peut prendre des années de travail et passer par l’influence et les idées des autres.

Ce que je peux souhaiter à mes tableaux, c’est d’être aussi personnels et individualisés que mes dessins. Ceci, je pense, résume tout ce que je sais sur l’art. C’est une vocation particulière. Sitôt que l’on croit que l’individu a une contribution à apporter, quelque chose de spécial à dire, l’art rejette alors le matérialisme et le confort, en vue de trouver un sens plus profond. Cela va au-delà du tape-à-l’œil et du bruit de ce monde qui broie. C’est une oasis de pureté au milieu de tout ça. Dans son essence, l’art est spirituel.

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