« Dans le secret des œuvres d’art » Campagnes de restauration au Musée Fabre de Montpellier - exposition

Ecrit par Martine L. Petauton le 09 juin 2018. dans La une, Arts graphiques

« Dans le secret des œuvres d’art »  Campagnes de restauration au Musée Fabre de Montpellier - exposition

Il est des gens, nombreux, qu’un musée fait bailler, qu’une expo fait fuir. Il est des personnes pour qui art rime seulement avec vague posture sociale, si ce n’est ennui. Alors, l’exposition temporaire de Fabre, démarrée ce printemps, est pile cousue pour eux. Parce qu’ils vont adorer et en ressortir passionnés, comme chacun d’entre nous en revient, changés dans le regard futur qu’on portera sur n’importe quelle œuvre d’art, et, ce, dans tous les musées du monde. Un outil de transfert, pas moins, qu’un public de jeunes voire d’adolescents, friands de technologies nouvelles ne peut qu’adopter avec enthousiasme !

Il s’agit de nous présenter, raconter, montrer la restauration de l’œuvre d’art, en ciblant 5 exemples, tous pris dans les collections du musée, et en réussissant un fabuleux deal : être le plus pédagogique possible, le plus efficacement communicant possible. Chacune des œuvres a des supports et des problématiques de restauration différents. Michel Hilaire, le directeur du musée, résume impeccablement la démarche de cette expo hors norme :« Amener le visiteur à appréhender l’œuvre d’art non pas seulement selon un critère esthétique, mais dans sa composante matérielle. Aller au-delà de la surface et se perdre dans les arcanes mystérieux de la science et de l’art ».

« La Sainte Trinité couronnant la Vierge » est un anonyme espagnol ou flamand ; panneau de bois, dont il faut connaître les recettes de fabrication, pour mesurer comment pouvoir le maintenir au mieux et le présenter au public de nos jours. Voyage dans le bois du tableau… toute une analyse d’un matériau mouvant qui réagit à la température et à l’humidité, étant ainsi hydroscopique. La restauration a placé le tableau dans une vitrine climatique, où il est soumis à des hausses et des baisses de température et d’humidité ; toutes mesures permettant de gagner un temps précieux, pour ensuite, en atelier de restauration des œuvres sur bois, être travaillé en termes d’adhérence, de collage…

Deux dessins du 18ème de Jakob Philipp Hackert ont bénéficié d’une restauration préventive. On nous montre l’état initial (taches, effacements partiels, piqûres, estompage des teintes exagérément jaunies). La sauvegarde a dû décoller des cartons abîmés (travail de fourmi à la fine spatule) parvenir (prouesse technique) à ne rien sacrifier. Le résultat tient du miracle : le dessin a retrouvé chèvres et frondaisons, les teintes sont revenues, l’espérance de vie des œuvres allongée, et l’exposition possible à nouveau.

L’Apollon et Daphné du Bernin passe pour un des plus grands chefs d’œuvre de l’art de la sculpture. Conservé à la Villa Borghèse de Rome, ce groupe de 2,43 m en marbre est une célébrité internationale qui, dès l’origine, fut « répliqué » en petites reproductions, la plupart en bronze ; le nôtre à Montpellier mesure 85 cm. Très encrassé, ayant subi de plus un vandalisme au niveau d’une main, ce groupe fut confié au centre de restauration et de recherche des musées de France. Sa restauration sera l’occasion de répondre à des questions sur son attribution, sa provenance et sa datation. L’expo nous permet de faire connaissance avec d’autres répliques du groupe venues pour l’occasion d’autres musées ; surprenant jeu des sept similitudes ! Nous sommes ici dans le domaine de la radiographie : la technique de la fonte à la cire perdue montre que le groupe a été façonné autour d’un système d’armatures, retravaillé parfois, par morceaux, et on perçoit l’ordre dans lequel il a été agencé. Une fois ce moulage réalisé (moule en négatif pris sur le modèle original), le métal a été coulé en une fois seulement (la spectrométrie d’émission atomique démontre la présence d’un cuivre peu allié rassemblant étain, zinc, et plomb). Un atelier français du 18ème en serait probablement l’auteur. Le travail de nettoyage et de restauration de la main de Daphné, permet une fascinante plongée dans la science et la technique particulière des métiers de la restauration, qu’un petit film résume à chaque étape de l’expo en conclusion de l’œuvre présentée, nous permettant d’approcher ces « gens » mystérieux et si nécessaires, derrière les artistes.

Le vieillissement naturel des peintures, leur altération sont à la fois la plaie des musées, le fond de leurs considérables réserves, et sont la preuve – de plus en plus avec l’avancée des techniques, du vivant des restaurations, à l’œuvre presque parallèlement aux salles d’exposition. Qui dit œuvre d’art, dit vie et mort annoncée, sauf justement à pouvoir intervenir…

Le Paysage à l’auberge d’Herman van Swanevelt est un moment étonnant de l’expo, puisque cette peinture très estompée et vieillie au point d’être quasi invisible et brouillée, renaît peu à peu par la technique, et la muséographie est en capacité de nous le montrer. C’est là le moment d’expliquer ce qu’est une dérestauration, car le tableau avait été déjà touché par des interventions nocives ou abusives antérieures. On considère à présent qu’on ne peut complètement retrouver l’état de l’œuvre originale, qu’il faut accepter le temps qui est passé sauf à freiner dangereusement la survie de la peinture. Plus pragmatique, l’éthique actuelle de la restauration tente avant tout de freiner le processus de dégradation, en étant extrêmement attentive aux produits utilisés, et veut définir un état esthétique compatible avec l’exposition, qui renonce à revenir à l’état d’origine absolu ; elle se veut aussi attachée à ce que la restauration actuelle soit réversible ultérieurement.

Claude Viallat, le maître du courant Supports/Surfaces (désacralisation de l’objet tableau et élargissement du champ de la peinture et de la sculpture), est un habitué de Fabre qui lui a consacré il y a quelques années une grande expo d’été. Le musée abrite sous d’immenses verrières certaines de ses toiles géantes, en bâches ou tente militaire. Claude Viallat considère qu’il « est normal qu’une de ses toiles vieillisse » et confie au musée qui l’abrite le soin de décider du sort de son entretien. Il est bien touchant dans l’affaire d’assister à l’échange entre le maître de la toile et son restaurateur, en l’occurrence une restauratrice qui montre le décousu qui menace ici, le rose tellement Viallat dont la couleur tourne là. L’enjeu majeur du traitement« réside dans la faisabilité d’un refixage des écailles de peinture en évitant toute perte ». Il a fallu, en laboratoire, analyser toutes les structures composant cette toile rigide, et croiser avec les produits possibles à utiliser et – pas moindre – les stratégies de correction.

C’est donc un voyage des plus originaux et dépaysants que le Musée Fabre nous permet avec cette exposition vraiment pas banale ; au carrefour du vieillissement naturel des œuvres, des protocoles anciens parfois dommageables, des connaissances et techniques actuelles et de leur éthique de restauration. Une démarche d’exposition brillante, parfaitement réussie, remarquablement utile.

 

« Dans le secret des œuvres d’art », exposition au Musée Fabre de Montpellier jusqu’au 2 septembre 2018

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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