Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juin 2018. dans France, La une, Politique, Actualité

Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Tout commença par la remise, ce mois-ci, par Jean-Louis Borloo à Emmanuel Macron d’un imposant rapport sur les banlieues. Rappel accablant : « Des grands ensembles construits rapidement, tous sur le même modèle, ont accueilli une immigration de travail transformée en immigration familiale. Pour cette France tout est dur. Trop d’argent aurait été versé pour les quartiers ? Faux ! Dans les quartiers populaires, les communes ont plus de besoins mais moins de ressources (…) ils doivent bénéficier d’une attention particulière ».

Chiffrage du projet : au bas mot, 48 milliards d’euros ; un tonneau des Danaïdes qui a déjà englouti des fortunes pour des résultats sinon nuls du moins négligeables. Le président – on le comprend – a dit non. Mais ce qui a suscité la controverse, ce fut la manière dont il a dit non : « Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent l’un un rapport, l’autre disant “on m’a remis un plan”… Ce n’est pas vrai. Cela ne marche plus comme ça ».

« Mâles blancs ». Le propos choque hypocritement Marine Le Pen : « Je trouve extrêmement choquant que #Macron évoque un argument racial digne des “Indigènes de la République”, en délégitimant toute solution pour les banlieues qui émanerait de “mâles blancs” ». En fait, EM est tombé dans le piège de ce que Mathieu Bock-Côté, sociologue québécois de tendance souverainiste, nomme « l’extrême gauche racialiste américaine ». Extrême gauche ? Pas si sûr, Grayson Perry, journaliste à la New Republic, organe de presse simplement qualifié de « liberal » (= de gauche) n’hésitait pas à écrire, en 2014 : « il faut détrôner l’homme blanc, hétéro et bourgeois ».

En France le PIR – le bien nommé vu son slogan : « Le pir est avenir ! » – le Parti des Indigènes de la République, reproduisait en toute tranquillité sur son site web, le blog de l’un de ses membres, Houria Bouteldja, sur le même sujet : « Aussi douloureux que cela puisse être ressenti par les écorchés du drapeau et les thuriféraires d’une France éternelle et gauloise, nous transformons la France. En d’autres termes, elle aussi, s’intègre à nous. Certes en y mettant le temps, mais nul besoin d’une conspiration fomentée par les masses arabo-négro-berbères, ni d’un quelconque complot ourdi par des cellules dormantes de barbus-le-couteau-entre-les-dents. La France ne sera plus jamais comme dans les films de Fernandel. Notre simple existence, doublée d’un poids démographique relatif (1 pour 6) africanise, arabise, berbérise, créolise, islamise, noirise, la fille aînée de l’Église, jadis blanche et immaculée, aussi sûrement que le sac et le ressac des flots polissent et repolissent les blocs de granit aux prétentions d’éternité » (19 septembre 2009). Notons, au passage, le néologisme – sans doute involontairement analphabète – « noirise » au lieu de « noircit »…

Intéressant programme. Les militants de cette organisation, illustration emblématique de ce que Gilles Kepel appelle le « ressac rétro-colonial » considèrent, en effet, que « les descendants des populations colonisées ne sont pas acceptés comme des citoyens à part entière ». Sans doute, mais la conclusion qu’en tire Houria Bouteldja stupéfie : aux « non divers » (les « blocs de granit aux prétentions d’éternité ») incombe l’obligation de « s’intégrer » à la « diversité ». Bref, l’assimilation, mais à l’envers…

Un tel discours diffuse, s’infiltre dans une partie significative de la gauche. Ainsi sur Mediapart, les « invités de Mediapart », groupe anonyme mais très présent sur le site, déploraient que « fondamentalement, la gauche “de gauche”, en France, qui reste majoritairement blanche (mais aussi mâle et hétéro), n’a toujours pas fait sa révolution multiculturelle ».

Emmanuel Macron a-t-il voulu « multiculturaliser » son propos pour faire passer la pilule amère de son – très légitime – « non » à la gabegie proposée par le rapport Borloo ? C’était sans doute une malheureuse opération de « com », révélatrice cependant d’un air du temps, d’une aspiration non dissimulée des « quartiers » à la revanche.

Si l’« assimilation », version IIIème république, celle de la « plus grande France » de l’exposition coloniale de 1931, était un lit de Procuste sur lequel tous – bon an, mal an – devaient se coucher ; son contraire – l’acculturation forcée aux us et coutumes ultramarins – n’en est pas moins révoltant.

L’identité de tous – celle des « divers », comme celle des « non divers » – mérite le respect, sauf pour beaucoup, à se résigner, comme le dit Alain Finkielkraut, à vivre une « identité malheureuse ».

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (3)

  • Martine L

    Martine L

    02 juin 2018 à 14:00 |
    «  multiculturalisme », avec la connotation négative que vous donnez, vaut bien communautarismes frileux – ceci dit en passant, JF, et les banlieues valent également qu'on s'en occupe ; quant au rapport Borlo, il vaut, peut-être une autre chronique que la vôtre. Mais, bon ! Pour une fois vous êtes en accord avec notre président : en gros, fuyons cette banlieue qu'on ne connaît guère, en agitant notre porte monnaie ( ce qui, en ce domaine, donnera un score considérable à l'exécutif). Aider les banlieues n'est plus guère de saison ( individualisme outrancier, saignées économiques chez beaucoup, et mémoire évidente des x plans banlieues précédents tous plus chers les uns que les autres, et tous moins efficaces en proportion.) Ce n'est pas porteur au temps des amalgames du terrorisme et de ses terreaux. Pour autant, et le rapport insiste, ce n'est pas parce qu'il y a eu échecs, qu'il y a menaces, qu'il faut tourner le dos. Bien au contraire. Macron ne veut-il pas parler et représenter tout le monde ? c'est le moment ( un moment important) de la mise en œuvre. Alors, ce serait trop onéreux ; n'en doutons pas, mais pourquoi ne pas avoir encadré par une fourchette faisable ? À moins, que de souhaiter enterrer ainsi l'affaire ( ainsi que son rédacteur, qui pourtant sait ce qu'il dit et a su faire, comme en témoigne tout le Valenciennois).
    Il faut d'urgence attaquer – et viser à réussir, quelque chose dans ces quartiers, finaliser peut-être les éléments pertinents des plans précédents ( dont celui, ma foi assez remarquable, de Tapie), ne pas lâcher, toujours encadrer et accompagner les flopées de jeunes au bord de toutes les explosions dont bien sûr, celle du terrorisme. Il y faudra du personnel de toutes sortes, donc des moyens. Pour financer un petit bout de l' impôt sur la fortune enterré à ressusciter ???

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    • Jean-Francois Vincent

      Jean-Francois Vincent

      02 juin 2018 à 17:13 |
      Les banlieues, c'est un peu un deuxième mammouth, comme dirait Allègre : combien de milliards investis et pour quel résultat? Combien de cages d'escalier fraîchement rénovées ont-elles été de suite re-vandalisées? Le problème, comme pour l'Education Nationale, est au moins autant - peut-être même plus - régalien qu'économique : comment restaurer l'autorité, ici des maîtres, là de l'état?...Mieux vaudrait dépenser mieux que dépenser plus...

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      • Danielle Alloix

        Danielle Alloix

        02 juin 2018 à 18:08 |
        Comme chaque fois qu'il s'agit d'argent public, donc venant de nous tous, il est impératif que ce soit efficace donc accompagné, vérifié. On a inondé le monde des entreprises de solutions financées souvent «  à fonds perdus », en pariant sur un « bingo » lié à l'emploi ; on sait que ce ne fut pas toujours le cas, loin de là, pas plus avec Macron, qu'avec ses prédécesseurs. Il faut penser qu'en matière de quartiers dits « sensibles », on puisse consentir le même effort et le même pari. Au bout, une société ; pas moins !

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