Et puis 2018 deviendra souvenir…

Ecrit par Sabine Aussenac le 06 janvier 2018. dans La une, Ecrits

Et puis 2018 deviendra souvenir…

Il y aura des senteurs et des fruits ribambelles, rouges fraises des bois au détour du sentier, ou simplement oranges de cent clous piquées.

Il y aura des douleurs, des tristesses et des deuils, quand s’en va dans la nuit un grand-père épuisé, quand famille en aciers sur l’autoroute explose.

Il y aura des combats, des regrets et des doutes. On se retournera, on quittera la joute, et puis on reviendra, rage au cœur, vers le ciel, pour tonner ou maudire, pour supplier parfois, parce que vaincre est humain et que l’on perd souvent.

Il y aura des sourires, des inconnus qui passent, des regards échangés comme braise au foyer, et puis des vins levés, des anneaux, des nuits pourpres, quand on peut rire encore des défauts des aimés.

Il y aura des oiseaux, des brindilles croisées, des cigognes envolées vers l’Afrique enchantée, des moineaux qui pépient, des pic-vert qui dérangent, des coucous querelleurs et des mésanges azur.

Il y aura le patron, qui bougonne et qui tonne, l’inspecteur qui fulmine, le banquier qui maugrée, les impôts qui menacent, les huissiers griffes au vent, et puis les contredanses et les agios grinçants.

Il y aura les frontières envahies de guenilles, les enfants égarés qui appellent « maman », les barbelés meurtris de tant de corps souffrants, les navires qui béent après tous les naufrages, quand les yeux grands ouverts fixent les océans.

Il y aura le repas pour les vieux qui grelottent, les maraudes en hiver, pour donner soupe et riz, il y aura les sourires quand le chien affamé lui aussi a un os, sous la tente gelée, il y aura les espoirs de recouvrer un toit, ou tout simplement la dignité d’être vu en humain.

Il y aura les week-end, cotonneux sous la couette, fleurant le chocolat et les croissants au lit, ces heures au goût de temps, ces lectures immenses quand le salon se fait réceptacle du monde, et tous ces bains moussants aux galets vanillés.

Il y aura les lundis, le métro aux scories, les puanteurs des villes qui nous crachent au visage, les visages éteints, les passants renfrognés, les voitures qui passent comme mille furies, et ces longues semaines aux senteurs d’agonie.

Il y aura les soirées toutes emplies de jonquilles, quand même la banlieue ressemble à du lilas, et les cent tourterelles qui roucoulent au printemps, quand les toits de Paris se font tapis volants.

Il y aura les enfants qui dévorent la vie, leurs joues roses appelant nos baisers à l’envi, quand ils courent dans sable tout brûlant de leurs joies, vers les vagues allégresse et l’horizon en feu.

Il y aura nos attentes quand ils auront grandi, nos nuits blanches apeurées, comme dans leurs enfances, cette fois la fièvre s’appellera « sorties », nous les saurons heureux mais toujours en danger, puisque vivre, c’est risquer, et leur tour est venu.

Il y aura les campagnes au bon goût d’autrefois, les haies bordant les champs, les chênaies et les sentes, mais aussi tant de villes aux rumeurs enivrantes, quand les arts se répondent aux quatre coins du monde.

Il y aura les manifs, les colères et les cris, nos mille banderoles arpentant les allées, car les Grands nous enfument, ils nous plument gaiement, se gavant de nos vies quand les nôtres se noient.

Il y aura les semailles, les moissons au blé blond, les raisins si juteux que le vin en poudroie, les cerises au jus noir qui nous fait bouche ardente, il y aura les poulardes rôties parmi les aulx, et même des boulgours pour transcender vegan.

Il y aura les ailleurs, les famines terribles, les enfants si bombés que leurs ventres en implosent, les mères décharnées aux seins vides et pendants, et tous ces hurlements des continents perdus.

Il y aura les barbus qui dégainent la haine devant les innocences, en faisant des charniers. Il y aura les terreurs, quand au soir parfumé on parsème des bombes au prétexte d’un dieu qui n’est qu’un prête-nom. Il y aura les courages des survivants debout, refusant les infâmes, qui nous diront très fort que l’amour est vainqueur.

Il y aura cet été aux foins doux qui picotent, les hirondelles en ronde au-dessus de Paris, la montagne envahie de criquets qui sautillent, le monoï aux peaux nues et le pastis toujours.

Il y aura des orages et nos robes mouillées, des aquilins chantants, des tempêtes en furie, cet Autan qui rend fol et les calmes d’après, quand les feuilles parsèment tant de parcs esseulés.

Il y aura des musées envahis de touristes, ce tableau de Vermeer et nos yeux embrumés, et puis cette chapelle dont les fresques passées font frissonner Marie, quand nous irons pensifs y déposer un cierge, pour nos fautes passées ou nos cent avenirs.

Et puis un bel automne, la rentrée en cartables, nos sourires en pensant aux encriers d’antan, internet qui s’affole, nos ados affalés, les vendanges odorantes, les valises à vider.

Il y aura le houx vert et le gui aux baisers, les guirlandes, les comptes qui se vident quand les enfants rêveront à l’impossible étoile, les tablées regorgeant de victuailles tendres, les aïeux qui rouspètent devant tant de gâchis, et puis le réveillon, les voitures brûlées, les douze coups de minuit comme espérances folles.

Il y aura eu la vie, la colère et la joie, les ressacs et les nuits, les couchants et les aubes, les horloges arrêtées, les avions qui s’écrasent et les bébés qui naissent, il y aura eu la mort et la guerre et la paix et les hommes si fous et les femmes si belles et les enfants qui jouent au milieu des gravats, il y aura eu des millions de premiers baisers si tendres, de l’Arctique qui fond à l’Australie qui brûle, les méridiens qui chantent que notre terre est ronde et que jamais il ne mourra :

L’Amour.

Et puis 2018 deviendra souvenir.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    06 janvier 2018 à 13:36 |
    Beau texte! Je recommande en appui et comme en écho de voir le film de Jean Renoir, "The river", le seul qu'il ait réalisé en anglais...

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