Identités nationales : deux poids et deux mesures

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 octobre 2017. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Identités nationales : deux poids et deux mesures

L’affaire catalane donne l’occasion de mesurer le gouffre qui sépare les vieilles métropoles dominantes, impérialistes et colonisatrices des jeunes « nations » en mal d’indépendance, quand il s’agit d’« identité » : celle des premières pue le nationalisme, le fascisme, le racisme – j’en passe et des moins bonnes – celle des secondes, au contraire, sont l’objet d’attendrissement, de soutien et de solidarité en tout genre ; bref les médias – Mediapart en particulier – se rejouent le « printemps des peuples » à la mode dix-neuvièmiste…

Retour au projet émancipateur de la philosophie des Lumières. A partir de la notion rousseauiste de souveraineté populaire, l’on en vint à considérer, non plus l’individu-citoyen en tant que partie d’un peuple, mais le peuple comme un tout, en particulier les peuples vassaux sous domination étrangère. « Un peuple a la faculté de conquérir son indépendance » proclame la déclaration des droits de 1793, concoctée par Condorcet et l’abbé Grégoire. Le romantisme aidant, l’attention se focalisa sur les « nations » au passé glorieux, mais tombées sous le joug de puissances oppressives. L’on plaignit ainsi les Polonais, écartelés depuis le partage de la Pologne (1772), entre Russie, Autriche et Prusse ; les Grecs martyrisés par les Turcs ; ou encore les Hongrois assujettis aux Habsbourg.

Le fameux « printemps » commence, de fait, dès 1830 avec le soulèvement de Varsovie. Le vieux Lafayette s’écrie : « toute la France est polonaise » ; Mickiewicz, le Victor Hugo polonais, chantre de la grandeur identitaire de son pays, prophétise : « la Pologne se relèvera et libérera toutes les nations d’Europe de la servitude » ; notre totor national, quant à lui, réservant sa sollicitude aux carbonari italiens : « n’ayez qu’une pensée, leur dit-il, vivre de votre vie à vous ». Mais évidemment, c’est en 1848 que les multiples « identités » éclosent tels des champignons. « Pour les hommes de 1848, écrit l’historien britannique, Sir Lewis Namier, le principe dynastique représentait un règne arbitraire et autocratique ; celui de la souveraineté populaire, au contraire, s’identifiait aux droits de l’homme et à l’autodétermination ».

Très rapidement cependant, une dérive organiciste se fait jour : le « peuple » ne forme qu’un organisme gigantesque, doté d’un seul corps et d’un seul esprit. Le Volksgeist (l’Esprit du peuple) est né ! Dans le Vormärz allemand de 1848, le professeur Mittermaier de Heidelberg, président du parlement insurrectionnel, déclare, dans un discours emphatique : « le géant s’éveille ! Le Volksgeist est ce géant. Il est éveillé » ; pour le philosophe allemand Jacob Gottlieb Fichte (1762-1814), une nation constitue une entité « supra-temporelle », elle se présente comme une « Hülle des Ewigen », une enveloppe de l’éternité. L’identité de la nation se veut donc organique, spirituelle et éternelle ; la race n’est plus très loin…

Et cette question raciale hante effectivement le mouvement indépendantiste catalan. Heribert Barrera i Costa (1917-2011), premier président du parlement catalan, restauré après le franquisme, discourait sur la différence en intelligence entre les blancs et les noirs, et – à l’intérieur des blancs – entre Catalans et Andalous, un mépris à l’endroit des méridionaux qui rappelle celui d’Umberto Bossi, en Italie, le chef historique de la Lega Nord d’extrême droite, la ligue du nord, qui entend bien se séparer de ces siciliens pouilleux et autres gens du Mezzogiorno, pour former l’état de Padania. Tiens ! Encore une identité. Toutefois, et pour en revenir à la Catalogne, la palme du racisme identitaire revient sans nul doute à Jordi Pujol, leader du parti Convergència Democràtica de Catalunya, qui n’hésita pas à affirmer : « l’Andalou est un homme peu évolué, un homme qui, il y a cent ans, a souffert de la faim, et qui vit dans un état d’ignorance et de misère culturelle ».

Rien d’étonnant, en réalité. Ces braves petites nations, à l’indépendantisme revanchard, cultivent une aigreur haineuse aussi bien à l’égard de leurs anciens maîtres détestés qu’à l’égard de ceux qu’ils jugent inférieurs à eux. Les nationalistes corses en fournissent un autre exemple : « Francesi fora » (dehors les Français), mais – mais également et non moins – « Arabi fora » (dehors les Arabes) a-t-on pu lire sur les murs d’Ajaccio. Ironie à peine surprenante : une majorité d’électeurs de l’île ont donné la victoire à Corsica Nazione aux élections régionales… et – presque – à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle (48,52%).

Non, le mouvement indépendantiste catalan ne m’inspire aucune sympathie. Identitaire, il exhale un fumet nauséabond de rancœur aigre, agressive et racisante. Il serait temps que l’opinion de gauche vire – enfin ! – sa cuti un tantinet ridicule du vieux – si vieux ! – « printemps des peuples ».

Les jeunes « petites » nations qui s’éveillent ne sont en rien meilleures que les vieilles qui jadis les ont dominées. Pour ma part, je leur préfère les empires défunts et les fédérations à venir…

 

 

 ! Retour vers nos archives

 

Cet article de 2014, à propos du numéro d'hiver 2013 /2014 de politique étrangère de l'IFRI, nous a paru une insertion utile pour nourrir nos réflexions du moment. En parallèle au billet  de la semaine de J F Vincent.

 Nous inaugurons là, une nouvelle rubrique de RDT : chaque fois qu'un texte ancien de notre magazine pourra être à nouveau éclairé par l'actualité, que ce soit pour appuyer, ou au contraire, se présenter comme connexe, contraire, voire contestataire de l'analyse-actu du moment, nous le ferons revenir en « une », pour enrichir votre regard de lecteur. Au risque, d'ailleurs, d'exposer des erreurs d'analyse, des chemins validés alors et depuis, erronés, mais c'est ainsi qu'on mesure aussi ce que coûte l'écriture sur l'actualité...

 

La défaisance ?

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (5)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 octobre 2017 à 12:29 |
    Oui, Puigdemont est bien la réincarnation de Queuille : il attend toujours LOL!! Et l'indépendance de la Catalogne attendra aussi...fin de partie. Puigdemont, à l'instar de Tsipras, en Grèce, a mangé son chapeau...

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  • Mélisande

    Mélisande

    14 octobre 2017 à 11:08 |
    Il y a au sujet de la Catalogne, une très bonne tribune de Javier Cercas dans le Monde d'il y a quelques jours, et dans le dernier Canard Enchainé, un beau portrait de Puigdemont. Un homme médiocre , un peu comme Robert Ménard...
    Quand aux Catalans, j'ai eu l'occasion de traverser certains villages, seule, en voyageuse curieuse de rencontrer: ils imposent la langue catalane, comme un coup de poing fermé sur la poitrine de l'interlocuteur, dans les bars, n'étant pas "d'ici", on ne me servait pas , bref pire que tout et aux péages d'autoroute si vous dîtes bonjour en espagnol, on vous regarde comme si vous aviez dit "Heil Hitler", bref c'est nauséabond, et délirant, votre analyse est très juste.Les Andalous, quant à eux, ont su garder une âme de poètes, et se garder de toute haine vis à vis de l'autre, l'étranger, le "pauvre", une dernière enclave de bonheur peut être..
    Dommage pour Ada Colau, la maire de Barcelone, qui est une femme très respectable, une vraie femme de gauche. Mais on dirait que la folie égocentrée et les comportements paranoïdes, touchent beaucoup plus la gent masculine, les femmes semblent avoir plus de mémoire d'aliénation, donc plus d'humilité.
    Il y a d'autres combats à mener , et ce ne sont que déferlements identitaires paranoïaques.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      18 octobre 2017 à 11:26 |
      Podemos dont fait partie Ada Colau est d'ailleurs très divisé...

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  • Martine L

    Martine L

    11 octobre 2017 à 19:48 |
    Très bonnes pistes de réflexion, JF. Quel puzzle que cette – immense – affaire catalane non surgie, mais bien plutôt longuement aboutie en Espagnes ( s volontaire). Tous les débats tournent autour de : plus ou moins grave que le Brexit ? Différent mais parent dans une Europe en défaisance pas seulement fantasmée, comme disait loin avant ce qui nous occupe la revue de PE de l'IFRI dont je mets le lien sous votre texte. Affaire de brèches, de failles, et de fragilité ; affaire du dire « non » avant que de dire « oui », puisque les conséquences sont bien mal évaluées. Protestataire, d'abord, la houle catalane ( et son aspect riches voulant se séparer des pauvres d'ailleurs n'est pas des plus sympathiques). Mais, ce qui permettra de sortir de l'impasse indépendantiste, ce seront probablement les indépendantistes, leur diversité, leurs divisions. Les plus raisonnables d'entre eux vont essayer de pousser Madrid dans sa propre impasse : donner plus de jeu. Normal dira l'Histoire espagnole dont je parlerai un peu la semaine prochaine, forcément, le bout du tunnel n'est en aucun cas la centralisation...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    11 octobre 2017 à 17:17 |
    L’indépendance catalane est mal en point. Carles Puigdemont, possible chef de l’état Catalan, marche sur les pas d’Henri Queuille, président du conseil radical, pépère et oublié à la fois, sous la IVème république, et a décidé qu’il était urgent d’attendre…normal, avec le score – sovietoïde ! – du « référendum » du 1er octobre (90% de oui) et la manifestation de quelques 350.000 personnes dans les rues de Barcelone contre l’indépendance, comment de graves soupçons ne pourraient-ils pas affecter – et contester - la répresentativité et, par conséquent, la légitimité d’un pareil scrutin ? Ce sont les militants indépendantistes – et eux seulement – qui se sont déplacés pour aller voter.
    Comment une partie du peuple pourrait-elle s’arroger le droit de parler au nom de l’ensemble ?

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