KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 21 mai 2016. dans La une, KI-C-KI

KI-C-KI

Les passages, cités ici, choisis encore avec soin et plaisir, sont extraits d’une des œuvres les plus belles et les plus connues d’un auteur originaire d’Europe Centrale, un des écrivains majeurs du 20ème siècle, toujours vivant, romancier et dramaturge notoirement connu, apprécié, et honorablement récompensé de plusieurs Prix, en France et à l’étranger. Un de ses plus beaux romans a été remarquablement et admirablement adapté au cinéma…

 

Extraits :

« Cette femme très belle avait en effet peur des femmes et elle en voyait partout. Jamais, nulle part, elles ne lui échappaient. Elle savait les découvrir dans l’intonation de Klima, quand il lui disait bonsoir en rentrant à la maison. Elle savait les dépister à l’odeur de ses vêtements. Elle avait trouvé récemment une bande papier arrachée au bord d’un journal ; une date y était inscrite de la main de Klima. Bien entendu, il pouvait s’agir d’événements les plus divers, de la répétition d’un concert, d’un rendez-vous avec un impresario, mais elle n’avait fait, pendant tout un mois, que se demander quelle femme Klima allait retrouver ce jour-là et, pendant tout un mois, elle avait mal dormi.

Si le monde perfide des femmes l’effrayait à ce point, ne pourrait-elle trouver un réconfort dans le monde des hommes ?

Difficilement. La jalousie possède l’étonnant pouvoir d’éclairer l’être unique d’intenses rayons et de maintenir la multitude des autres hommes dans une totale obscurité. La pensée de Mme Klima ne pouvait suivre une autre direction que celle de ces rayons douloureux, et son mari était devenu le seul homme de l’univers.

A présent, elle venait d’entendre la clé dans la serrure et elle voyait le trompettiste avec un bouquet de roses.

Elle en éprouva d’abord du plaisir, mais les doutes se firent entendre aussitôt : pourquoi lui apporte-t-il des fleurs dès ce soir, alors que c’est seulement demain son anniversaire ? Qu’est-ce que cela peut encore signifier ?

Et elle l’accueillit en disant : « Tu ne seras pas ici demain ? »

(…)

« Il rentrait de l’auberge forestière et regrettait de ne plus avoir à côté de lui le chien jovial qui lui léchait le visage. Puis il pensa que c’était un miracle d’avoir réussi, pendant ses quarante-cinq années de vie, à garder libre cette place à côté de lui, de sorte qu’il pouvait maintenant quitter si facilement ce pays, sans bagage, sans fardeau, seul, avec l’apparence fallacieuse (et belle pourtant) de la jeunesse, comme un étudiant qui commence seulement à jeter les bases de son avenir.

Il tentait de se pénétrer de l’idée qu’il quittait son pays. Il s’efforçait d’évoquer sa vie passée. Il s’efforçait de la voir comme un vaste paysage sur lequel il se retournait avec nostalgie, un paysage vertigineusement lointain. Mais il n’y parvenait pas. Ce qu’il réussissait à voir mentalement derrière lui était minuscule, aplati comme un accordéon fermé. Il dut faire un effort pour évoquer des bribes de souvenirs qui pourraient lui donner l’illusion d’une destinée vécue.

Il regardait les arbres autour de lui. Leur feuillage était vert, rouge, jaune et brun. Les forêts ressemblaient à un incendie. Il se dit qu’il partait au moment où les forêts étaient en feu et que sa vie et ses souvenirs se consumaient dans ces flammes superbes et insensibles. Devait-il avoir mal de ne pas avoir mal ? Devait-il être triste de ne pas être triste ? »

… … …

La réponse au ki-c-ki du samedi 7 mai 2016 : « Le Portrait », Nouvelles de Pétersbourg, Le Journal d’un fou, de Nicolas Gogol (Folio Classique, 1997)

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

Commentaires (2)

  • Bernard Péchon-Pignero

    Bernard Péchon-Pignero

    22 mai 2016 à 06:48 |
    Kundera ?

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    • GILBERTE BENAYOUN

      GILBERTE BENAYOUN

      22 mai 2016 à 18:40 |
      Oui, Kundera (La Valse aux adieux)

      Répondre

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