Ki-c-ki

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 février 2018. dans La une, KI-C-KI

Ki-c-ki

D’un de nos contemporains, français – un Marcel Proust de notre temps ? –, auteur d’une œuvre foisonnante, quelques fragments choisis d’un de ses fameux romans retraçant des bouts de vie savoureux, convoquant souvenirs et images d’un passé superbement évoqué :

 

Extraits :

« J’ai eu la chance que ce jeune homme soit mon voisin de table au Condé et que nous engagions d’une manière aussi naturelle la conversation. C’était la première fois que je venais dans cet établissement et j’avais l’âge d’être son père. Le cahier où il a répertorié jour après jour, nuit après nuit, depuis trois ans, les clients du Condé m’a facilité le travail. Je regrette de lui avoir caché pour quelle raison exacte je voulais consulter ce document qu’il a eu l’obligeance de me prêter. Mais lui ai-je menti quand je lui ai dit que j’étais éditeur d’art ?

Je me suis bien rendu compte qu’il me croyait. C’est l’avantage d’avoir vingt ans de plus que les autres : ils ignorent votre passé. Et même s’ils vous posent quelques questions distraites sur ce qu’a été votre vie jusque-là, vous pouvez tout inventer. Une vie neuve. Ils n’iront pas vérifier. A mesure que vous la racontez, cette vie imaginaire, de grandes bouffées d’air frais traversent un lieu clos où vous étouffiez depuis longtemps. Une fenêtre s’ouvre brusquement, les persiennes claquent au vent du large. Vous avez, de nouveau, l’avenir devant vous ».

[…]

« Cette première fois, je suis resté longtemps à attendre au Condé. Elle n’est pas venue. Il fallait être patient. Ce serait pour un autre jour. J’ai observé les clients. La plupart n’avaient pas plus de vingt-cinq ans et un romancier du XIXe siècle aurait évoqué, à leur sujet, la « bohème étudiante ». Mais très peu d’entre eux, à mon avis, étaient inscrits à la Sorbonne ou à l’Ecole des Mines. Je dois avouer qu’à les observer de près je me faisais du souci pour leur avenir ».

[…]

« Le mois de février où elle n’est pas rentrée chez son mari, il a beaucoup neigé et nous avions l’impression, rue d’Argentine, d’être perdus dans un hôtel de haute montagne. Je m’apercevais qu’il était difficile de vivre dans une zone neutre. Vraiment, il valait mieux se rapprocher du centre. Le plus curieux dans cette rue d’Argentine – mais j’avais recensé quelques autres rues de Paris qui lui ressemblaient –, c’est qu’elle ne correspondait pas à l’arrondissement dont elle faisait partie. Elle ne correspondait à rien, elle était détachée de tout. Avec cette couche de neige, elle débouchait des deux côtés sur le vide. Il faudrait que je retrouve la liste des rues qui ne sont pas seulement des zones neutres mais des trous noirs dans Paris. Ou plutôt des éclats de cette matière sombre dont il est question en astronomie, une matière qui rend tout invisible et qui résisterait même aux ultraviolets, aux infrarouges et aux rayons X. Oui, à la longue, nous risquions d’être aspirés par la matière sombre ».

[…]

 

… … …

 

La réponse au ki-c-ki du samedi 3 février : Salammbô, de Gustave Flaubert

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

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