Le socialisme dans un seul pays ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 16 juin 2018. dans Monde, La une, France, Politique

Le socialisme dans un seul pays ?

Dans cette chronique, je croiserai l’Histoire et l’Actualité, car cette question du « socialisme dans un seul pays » (et est-il possible aujourd’hui ?) remonte à très loin, au moins pour ces dernières décennies, à la période où, en France, François Mitterrand fut obligé de passer à la politique dite de « la rigueur ». Il y a un autre problème que je devrais poser, à côté des exemples donnés en fonction de la chronologie : celui des différents types de « socialismes » auxquels je vais être amené à faire allusion. En effet, il y aura le cas du socialisme démocratique (ou social-démocratie), le plus modéré de tous – tendant souvent vers le centre gauche. Il y aura ensuite celui des socialismes radicaux, allant de ce que l’on appelle « la gauche de la gauche » jusqu’à « l’extrême gauche ». Et puis, on trouvera aussi des nouveautés idéologiques dont on peut se demander s’il faut ou non les classer dans le cadre du « socialisme ». J’ai à analyser les exemples des grandes expériences qui ont globalement échoué (expression à nuancer), en partant de la France en 1983, puis dans le monde, aussi bien pour la social-démocratie que le socialisme s’affirmant comme « radical ». Et puis, il me faudra aussi évoquer le cas des gauches latino-américaines et du mélenchonisme français, qui n’ont plus grand-chose à voir avec le socialisme tel que nous l’avons connu en Europe depuis 1936 et après 1945. Je devrais aussi aborder rapidement dans mon texte la question des raisons de ces échecs (parfois relatifs), et aussi celle de savoir si demain la tenaille subie peut ou non se desserrer, avec notamment une social-démocratie qui serait redevenue simplement et possiblement active. Ou bien quoi d’autre encore ?

Pour rappel, c’est en Union Soviétique (née en 1922) que se développa l’expression de « socialisme dans un seul pays », au moment où le système de Staline (successeur de Lénine) passa à une vision nationale, voire, à certains égards, nationaliste. Cette conception aboutit alors à une vision économique de type quasi-autarcique, à l’image de ce qui se passait dans les autres pays totalitaires des années 1930 : Italie fasciste et Allemagne nazie. Economiquement, elle déboucha à la fois sur le sacrifice des paysans, l’industrialisation à marche forcée, et à un échec considérable pour les habitants sur le plan du niveau de vie. Faisons maintenant un bond dans le temps. Laissons de côté les expériences tchèque (en 1968, avec « Le socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek) et chilienne (au début des années 1970, avec le socialisme légaliste mais se voulant radical du président du Chili Salvador Allende (écrasée par le coup d’Etat militaire de Pinochet en 1973). Je commence donc à dérouler le tapis chronologique de mon sujet.

Il y eut donc d’abord le tournant de « la rigueur » imposé par les milieux financiers à François Mitterrand en 1983. Je rappelle que le leader socialiste français, qui avait battu Valéry Giscard d’Estaing le 10 mai 1981, puis eu pour le soutenir « la vague rose » des législatives qui suivirent, lança dans un premier temps un programme politique dit de « rupture avec le capitalisme », qui avait été défini par le Parti socialiste entre 1971 et 1975 (jusqu’aux « Quinze thèses sur l’autogestion »). Je précise également que Mitterrand était soutenu par une très grande majorité parlementaire, dont le Parti Communiste de Georges Marchais faisait partie (malgré les difficultés qu’il y avait eu en 1977-1978 pour la renégociation du Programme Commun de Gouvernement, signé en 1972 entre socialistes, communistes, puis radicaux de gauche). Cette majorité avait abouti à l’entrée de quatre ministres communistes dans le gouvernement du socialiste (et maire de Lille) Pierre Mauroy – au grand dam du président américain, le « conservateur » Ronald Reagan. Certes, des nationalisations, des mesures de relance néo-keynésienne par la consommation (augmentation du pouvoir d’achat), des mesures sociales, et d’autres encore sur les droits des travailleurs dans les entreprises, ainsi que sur l’Etat de droit, avaient été prises. Mais, sur le plan économique, entre 1981 et 1983, cela avait provoqué une dégradation de la balance commerciale française de l’ordre d’un tiers par rapport à l’époque de la fin de la période giscardienne (de type centre droit). Les dévaluations du franc se succédaient, dans le cadre du SME (Système Monétaire Européen). Pierre Mauroy, Jacques Delors (ministre de l’économie et des finances), et accessoirement (même s’il n’était pas écouté par Mitterrand) Michel Rocard, finirent par convaincre le Président de ce que la France allait tout droit vers la banqueroute, après que Mitterrand ait envisagé « une radicalisation du régime ». C’est dans ce contexte, lié aussi aux conséquences de la crise économique (qui avait commencé entre 1973 et 1979, avec les deux chocs pétroliers), que le leader socialiste français, sous la pression de la « sphère financière » (un terme que l’on n’employait pas encore), se résigna à la politique de « la rigueur ». Cela n’empêcha pas le Parti Communiste de continuer de soutenir provisoirement l’action gouvernementale jusqu’en 1984, année où Pierre Mauroy fut remplacé (comme Premier Ministre) par Laurent Fabius. Dès lors, Mitterrand, qui n’expliqua rien aux Français (ni le pourquoi, ni ce qu’il allait pouvoir faire ensuite), devint « Mitterrand l’européen », en rapport avec « le couple franco-allemand » ; je pense à ses relations avec le chancelier démocrate-chrétien Helmut Kohl. Pourquoi Mitterrand n’a-t-il pas dit, à ce moment-là, qu’il allait devoir pratiquer une politique « sociale-libérale », ni expliqué ce qui l’avait obligé à aller dans cette direction « centriste » ?

Passons à d’autres exemples dans les décennies suivantes, hors de la France, avec d’abord le Brésil de Lula. Dans ce pays, Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula, syndicaliste, puis fondateur du PT (Parti des Travailleurs) dans les années 1980, était positionné à l’origine à l’extrême gauche, dans le cadre de ce que l’on appelle la gauche radicale, refusant le capitalisme et considérant la social-démocratie comme une trahison du socialisme. Malgré la prise de certaines mesures (je vais y faire allusion), il fut obligé d’évoluer vers le centre gauche en raison d’un certain nombre de pressions économiques et politiques. Lula occupa les fonctions de président du Parti des Travailleurs entre 1980 et 1994, et de Président de la République brésilienne de 2003 à 2011. Pendant son premier mandat, il réussit à faire passer des mesures sociales (surtout de lutte contre la faim). Mais, lors du second, il fut amené à atténuer considérablement ses velléités transformatrices de la société, évoluant ainsi vers une sorte de social-démocratie très modérée. Enfin, même si sa réélection aurait été assurée pour un troisième mandat, en fonction de sa popularité (ce qui n’était pas possible sur le plan constitutionnel), il n’aurait probablement pu que continuer à devoir modérer ses positionnements politiques originels. La présidente qui lui succéda, Dilma Rousseff, toujours membre du Parti des Travailleurs, finit par être destituée pour « entrave à la justice », de même que Lula (avec en plus, pour lui, des accusations de « corruption passive » et de « blanchiment d’argent »). Lula dénonça alors (en 2017) une tentative de « complot des élites » dirigée contre lui et l’ancienne présidente. Il parla même d’une sorte de « coup d’Etat » masqué, destiné à l’empêcher de se présenter à nouveau (ce qui était possible) pour les élections présidentielles de 2018. C’est bien difficile à prouver, et voici un élément important à verser au dossier : des députés américains du Parti Démocrate ont parlé de « persécution politique » à l’égard de Lula de la part de certains juges liés à la droite brésilienne.

J’en arrive à l’exemple de la Grèce d’Alexis Tsipras, Premier Ministre de son pays depuis l’année 2015 (il y eut deux gouvernements Tsipras, avec une coupure), et président du parti Syriza (depuis 2009). Agé de 43 ans, Tsipras commença par gouverner sur les bases d’un programme un peu plus modéré que celui de Lula (à l’origine) au Brésil, mais qui appartenait aussi à ce que l’on appelle « la gauche de la gauche », refusant donc la social-démocratie. Assez vite, il se heurta aux créanciers de la Grèce (par rapport à la dette du pays). Malgré le référendum victorieux qu’il organisa sur la question des créances auprès du peuple, il finit par être obligé de reculer et de s’aligner progressivement sur des positionnements politiques proches d’une social-démocratie très modérée, disons de centre gauche. Cela dit, restant populaire (comme Lula), contrairement aux dirigeants des partis socialistes et sociaux-démocrates européens (qui sont balayés du pouvoir depuis des années), Tsipras reste en place encore aujourd’hui. Peut-être avant tout parce qu’il a réussi à restructurer un Etat dans son pays et en fonction des liens qu’il a su tisser avec la population grecque ? Toutefois, il a contre lui une opposition de gauche, issue de son propre parti, et il fut même obligé de s’allier – pour avoir une majorité parlementaire – avec un parti de droite souverainiste appelé ANEL (ou Grecs indépendants). Cela ressemble un peu à la « Grande coalition » (puisqu’il s’agit bien d’une coalition) pratiquée depuis des années en Allemagne par le SPD (Parti Social Démocrate) et la DC (ou Démocratie Chrétienne), avec Angela Merkel comme chancelière. Un point au passage : sans le soutien que Tsipras et son peuple reçurent de François Hollande et de Manuel Valls (lorsqu’ils étaient aux affaires en France), plus celle du Président du Conseil italien et leader du Parti Démocrate Matteo Renzi (sorte d’icône de la social-démocratie européenne pendant un certain temps), la Grèce (ce que son peuple ne voulait absolument pas) aurait été obligée de sortir de la zone euro, voire de quitter l’Union Européenne – ce qui aurait été historiquement un comble… !

Restent à évoquer les cas de l’union des gauches dite « bancale » (socialistes, communistes, extrême gauche) au pouvoir au Portugal, plus celui de certaines gauches du continent latino-américain, là encore au pouvoir, puis de Podemos en Espagne (s’ils arrivaient un jour aux affaires nationales en coalition avec le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol), et le mélenchonisme, qui représente une spécificité (et que je mettrai donc à part). L’union des gauches portugaises dite « bancale » est une alliance assez curieuse, comme son nom l’indique. Sur le plan politique, les partis de la gauche et l’extrême gauche du Portugal savent que, malgré leurs identités diverses et leurs fréquentes différences de points de vue, ils sont condamnés à vivre ensemble (car la droite menace). Il faut bien se rendre compte que cette union va d’un parti de la social-démocratie jusqu’à l’extrême gauche ; soit un cas unique ! En tout cas, le Parti Socialiste Portugais, notamment, a redressé la situation de sa formation. Mais, le plus important, ce sont les aspects économiques et sociaux de ce qu’il faut bien voir comme une certaine réussite de cette union des gauches « bancale ». On a là un alliage improbable de radicalisme politique (relatif) et de performance économique, dont le symbole est Mario Centeno, le ministre des Finances, qui a porté, du moins en paroles, le plan de rupture avec la logique austéritaire bruxelloise et qui vient d’être placé à la tête de l’Eurogroupe ! Le plus étonnant, c’est que cet universitaire, économiste et mathématicien très sérieux, est classé comme « Indépendant », donc n’est membre d’aucun des partis politiques de cette coalition de ce fait extrêmement originale. Ce spécialiste des dossiers apporte ses qualités provenant d’une vision qui est celle d’un programme fondé d’abord sur une réflexion personnelle. Cette vision est acceptée ou non. Et, pour l’instant, ça marche, le Portugal ayant redressé en partie – et sans politique d’austérité draconienne – la situation de son économie.

Pour ce qui concerne les gauches au pouvoir en Amérique Latine, elles posent souvent un problème particulier. Certes, la notion de « gauche » était déjà très différente dans ces pays par comparaison avec la conception que les Européens que nous sommes en avaient. Mais, une évolution a eu lieu par rapport à ce qui existait comme différentiel avec nos traditions, ceci en fonction de la construction d’un nouveau modèle par des idéologues latino-américains voulant substituer à l’ancien clivage droite/gauche une opposition élites/peuple, un élément qui, pour nous, sonne étrangement… On s’est donc tout simplement dirigé dans certains de ces pays vers un « populisme de gauche », protestataire et autoritaire. Pour simplifier, je dirais que cela se produisit en lien direct avec ce que fut le « chavisme » d’Hugo Chavez (puis de son successeur actuel Nicolas Maduro) au Venezuela. Cette nouvelle idéologie de « gauche », n’ayant rien à voir par exemple avec ce que tenta de réaliser dans son pays le socialiste chilien Allende, consiste à tenter de regrouper tous les protestataires, quels qu’ils soient : « indignés », « anti(s) » et « pro(s) » parallèles (sur des questions liées à des segments populaires ou marginaux), sans colonne vertébrale au niveau de la structure de la pensée politique. Il s’agit donc plus d’activisme et de « populisme de gauche » que de « socialisme ». Il y a ensuite Podemos et son éventuelle alliance avec le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, dont une partie reste tentée par une coalition avec le centre droit du Parti Populaire de Mariano Rajoy (un peu comme en Allemagne). Et, pour les gauches espagnoles, le problème est d’autant plus compliqué que des éléments de Podemos soutiennent le gouvernement nationaliste catalan – qui contient des forces politiques nationalistes allant de l’extrême gauche jusqu’à l’extrême droite…

Nous en arrivons au mélenchonisme, qui s’inspire directement du « populisme de gauche » latino-américain. Mais, il faut ajouter que Jean-Luc Mélenchon n’est plus un simple souverainiste de gauche, puisqu’il tend à se transformer en une sorte de nationaliste « anti-système ». Il faut se rappeler que dans le cadre de son rapprochement déjà ancien avec les « chavistes », Mélenchon avait intégré la dimension populiste dans ses positionnements politiques depuis le jour où il fit placarder sur des murs de France (par son Parti De Gauche, et à l’époque du Front De Gauche, avec notamment les communistes) la formule « Qu’ils s’en aillent tous ! », ce qui est totalement semblable, au niveau de la dénonciation des « élites », au « Tous pourris » du Front National… Le Parti Communiste (très affaibli politiquement) n’apprécia pas du tout cette grave inflexion démagogique du discours de Mélenchon. C’est en tout cas à ce moment-là que le mélenchonisme, devint en France, une sorte de « social-nationalisme ». Je suis enfin obligé de faire la remarque suivante concernant Benoît Hamon et ses soutiens (limités) : les Hamonistes ne sont classables nulle part, tout en étant bien sûr situés dans la gauche, au sens traditionnel du terme. En effet, Benoît Hamon a dit il y a quelques mois déjà qu’il condamnait la social-démocratie, selon lui « dépassée », donc qu’il n’envisageait pas de contribuer à tenter de la refonder. Mais alors, que veut-il faire ? Continuer à n’avoir comme projet que de s’allier avec Jean-Luc Mélenchon, ce dernier ne voulant en fait que finir de l’assassiner politiquement… ?!

Pour finir cette chronique, en ce qui concerne les raisons profondes de tous ces échecs (malgré bien sûr des réussites partielles, comme au Brésil avec Lula, ou en Grèce avec Tsipras, ou bien encore récemment au Portugal), et la question de savoir comment en sortir, j’ai déjà indiqué quelques points quant aux causes ; je n’y reviens donc pas. Mais, pour savoir comment sortir des échecs, c’est évidemment bien plus difficile de lancer des thématiques. On peut par contre évoquer des problématiques sur la sortie de la défaite et des échecs et un nouvel accès au pouvoir pour les gauches en Europe. Je vais rapidement pointer quelques pistes. Comment faire pour aller vers une social-démocratie renouvelée, refondée, partant à nouveau à l’offensive sur la base d’une globalisation progressiste ? Sur quel logiciel précis et en fonction de quelle situation et de quelles alliances ? Et le mélenchonisme (fait-il toujours partie de la « gauche » ou bien est-il devenu un mutant politique ayant de plus en plus de traits communs avec l’extrême droite ?), que proposerait-il ? Il y a déjà des années que Jean-Luc Mélenchon a lancé le slogan de « la révolution par les urnes ». Mais, de quelle « révolution » (sur le plan du contenu) veut-il parler ? De plus, une révolution sociale (même authentiquement socialiste) serait actuellement impossible, car les technologies contemporaines seraient utilisées par les milieux financiers pour asphyxier immédiatement l’économie d’un pays (et cela aurait lieu en très peu de temps). On irait alors inévitablement vers une fuite en avant, une fermeture progressive des frontières, au nom du « seul pays » mais sans « socialisme »… ! d’où des rapprochements à la base entre des mélenchonistes et des segments populaires votant anciennement surtout communiste et qui sont passés depuis longtemps au vote en faveur de l’extrême droite, avec, comme bases communes, la dénonciation du « système » et des « élites », etc. L’aventure vers laquelle la France irait pourrait alors ressembler à ce qui vient de se passer en Italie, où le Mouvement Cinq Etoiles (mêlant des thèmes d’extrême gauche et d’autres populistes de tous bords) s’est allié au sommet (dans une coalition gouvernementale !) avec la Ligue du Nord, un parti politique d’extrême droite…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (1)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    16 juin 2018 à 13:35 |
    A la lecture de votre – excellente - chronique, une question vient à l’esprit : est-il sérieusement possible de faire durablement – et quelles que soient les causes de son échec - une politique économique autre que celle de la politique dite de l’offre? Le cas portugais, que je connais mal, interpelle; font-ils vraiment une politique keynésienne de la demande? J’ai des doutes…

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