LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Ecrit par Patrick Petauton le 10 février 2018. dans La une, Souvenirs, Histoire

La famille, une communauté patriarcale

LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Les premières feuilles de recensement de la population de 1836 montrent pour la famille Durin, à La Garde, la composition suivante :

Le père et la mère : Gilbert Durin et Marie Mye.

Le fils Jean Durin, sa femme Marie Jouannet, et leur fils Gilbert, 15 ans.

La fille Marguerite Durin et son mari Joseph Parrot Marguerite Durin une autre fille.

Ce schéma qui est le même dans toutes les fermes ou métairies, et demeurera longtemps en usage, peut se résumer ainsi :

Les Anciens, leurs enfants non mariés, leurs enfants mariés ainsi que leurs maris ou femmes, et leurs propres enfants.

Sept ou huit personnes vivent ainsi sous le même toit, y compris un ou deux domestiques. En 1841, 35 personnes vivent à La Garde dans les deux métairies réparties sur cinq maisonnées.

Les places sont cependant limitées dans la famille, ou règne déjà une sévère promiscuité, et plusieurs Durin devront s’installer au bourg de Lignerolles ou dans une métairie voisine. Les enfants épousent assez souvent un voisin ou une voisine ; le domaine deviendra ainsi rapidement une grande communauté quasi familiale, et sera bientôt constitué des familles Durin, Parrot, Michard et Gominet, toutes unies par des alliances successives.

On pourrait penser que cette exploitation familiale est régie par une redistribution équitable des bénéfices ; il n’en est souvent rien. Seul le père chef de famille dispose de la trésorerie des ventes et des achats et les gère comme il l’entend, ses enfants étant considérés comme ses employés. Très rarement contestée, son autorité en matière de gestion de la métairie est totale. Vers la fin du siècle, dans certaines familles, elle aura cependant tendance à s’assouplir.

Les grands sentiments ne sont pas de rigueur, car le mariage est avant tout une nécessité incontournable pour le bon fonctionnement de l’entreprise. Peu de place pour le coup de foudre ; le choix de la future ou du futur est mûrement réfléchi, souvent davantage par les parents que par le principal intéressé, qui du reste s’aligne généralement sur leur décision. Difficile de convoler en justes noces sans le consentement des parents, lorsqu’on sait que la majorité matrimoniale est à cette époque à 25 ans pour les garçons*.

Il est de bon ton de choisir son compagnon ou sa compagne le moins loin possible : un voisin de même condition sociale est donc un parti idéal. Les mariages croisés entre frères et sœurs de familles différentes sont fréquents et très approuvés par les parents – ce sont des appariements – dans une même exploitation agricole ; ils sont censés renforcer la communauté et favoriser l’entente.

Pourtant proscrits par l’Église, les mariages consanguins ne furent pas rares chez les Durin. Ainsi, à la même époque (vers 1850), Jean Baptiste et son frère Pierre, fils de Jean Durin (1813-1863) et de Marie Jouany, épousèrent leurs deux cousines germaines et voisines, Marie et Marie Victoire Michard, et leur sœur quant à elle s’unit à Joseph Parrot, autre voisin et cousin germain. La famille dut s’attirer la colère du curé de Lignerolles…

 

* Code Civil de 1804 à 1907 : 21 ans pour les filles, 25 ans pour les garçons. Même une fois l’âge de la majorité atteint, on est tenu d’envoyer aux parents une « lettre de sommations respectueuses », procédure longue et onéreuse car nécessitant le recours d’un notaire.

 

Si la natalité est encore importante dans les campagnes, elle ira en décroissant surtout en fin de siècle ; les familles de huit enfants et plus deviendront exceptionnelles. La durée d’espérance de vie quant à elle augmente sensiblement, elle est plus longue au village qu’à la ville, certaines maladies comme la tuberculose y sont moins présentes, et bien que souvent frugale, la nourriture y est de meilleure qualité.

Il n’est pas souhaitable d’être malade, mordu par une vipère, ou grièvement blessé à La Garde, car le plus proche médecin est bien loin, il faut aller quérir l’homme de l’art à pied à la ville de Montluçon, distante de huit kilomètres et remonter avec lui ; il en va de même lorsqu’un accouchement devient problématique. Il est relativement rare cependant qu’on fasse appel à ses compétences qui ne sont pas gratuites ; connue des femmes et transmise de grand-mère à petite-fille, une médecine empirique vient à bout des cas bénins.

Jean Durin me raconta l’anecdote suivante : Lors d’un hiver particulièrement glacial, on ramena à la maison le corps inanimé d’un membre de la communauté, dans un tel état d’hypothermie qu’on craignit pour sa vie. Quelqu’un eut la présence d’esprit et l’excellent réflexe de l’installer dans le grand four encore tiède, où lentement il revint à la vie. Il suffit parfois d’un peu de sens pratique, et nos paysans n’en manquaient certes pas.

Peut-on, et doit-on dire que les domestiques sont intégrés à la famille ? c’est selon ; leur sort se révélait très inégal, selon les volontés du maître. Souvent très jeunes, presque des enfants, ils peuvent être bien traités, nourris convenablement et manger à la table familiale, ou tout au contraire, considérés comme bien peu de chose ; dormir tout habillés dans le fenil et se contenter des restes pour le repas.

Apparus à la fin du XIXe siècle, les enfants assistés placés dans les fermes représentaient une main d’œuvre gratuite. Si leur sort était souvent misérable, ce ne fut pas le cas de Maurice André, qui bien intégré à la famille devint presque le second frère de Jean Durin. Devenus adultes, les deux hommes ne devaient jamais s’oublier, et nombreuses furent les lettres qu’ils échangèrent durant toute leur vie.

– Il fait un froid terrible, on frappe à la lourde porte en chêne.

« Encore un roulant, dit le père, Jean va ouvrir ! »

Sans domicile fixe de l’époque, on ne sait d’où ils viennent, ni où ils vont, ces roulants barbus et crottés que l’hiver ramène chaque année. Ils ont parfois eu des destins dramatiques. Rares sont les familles qui les renverront sur la route ; l’hospitalité demeure un devoir sacré, surtout par une telle nuit où on ne laisserait pas un chien dehors. On leur donnera souvent une croûte de pain, voire un bol de soupe chaude, et ils dormiront dans le chambrat*. Discrets, nul ne les reverra repartir au matin.

Certains ont cependant des récits intéressants, en évoquant de lointains villages et des villes inconnues ; ils peuvent alors charmer toute la famille qui manque cruellement d’informations et parvenir ainsi à bénéficier d’un vrai repas complet. Chanceux, ils reprendront parfois la route avec un morceau de fromage et un quignon de pain…

 

* chambrat, patois local : Fenil, grenier au-dessus de l’étable où l’on conserve le foin

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