Les Gardiennes

Ecrit par Martine L. Petauton le 06 janvier 2018. dans La une, Cinéma

Film de Xavier Beauvois, 2017, 2h14

Les Gardiennes

Un soir d’hiver. Creux avant-fêtes tonitruantes des vacances de Noël ; ciel bleuté, pas plus ; ici, avec les vents du sud, c’est si peu souvent couvert. A deux petits pas de la Comédie, Le Diagonal – Diago pour ses intimes – un ciné de tous les meilleurs films du monde, un choix entre art et essai et aussi le mieux d’un populaire de bon aloi ; à « croquer » du film 3 fois la semaine, pour le moins, une sorte de cantine ;  merveille Montpelliéraine, une de plus. Et ce soir, un peu à contre-courant (le film est à l’affiche depuis plusieurs semaines), nous sommes encore une solide bande à venir voir si dans tout cet « avoir » étouffant des fêtes, un peu d’« être » ne pourrait pas ici nous échoir…

Long et lent, Les Gardiennes, comme ce temps de 14 – le film balaie toute la guerre de 15 à 18 et pousse jusqu’en 1922 – et surtout des « arrière », loin de la fureur du Front, dans les campagnes (alors, l’essentiel de la population était encore là, entre chemins creux, rudes bâtiments des fermes, immuables gestes des champs ou de l’élevage, tandis que frissonnait la modernité d’une moissonneuse-lieuse).

Campagnes de France en temps de guerre ; celle-là, la première. Pendant que dans la salle d’à côté mugit le dernier Star Wars, fallait oser aller dans ce contre-courant là, l’imposer à nos gamins qui dans les pires micros-trottoirs confondent gaiement les deux guerres et Daech, fallait vouloir dépoussiérer un vieux livre du père Ernest Pérochon… Presque une provocation. Et, au bout, pour autant, il y a du monde, on vient voir, on aime cette plongée – comme si vous y étiez – au coin du cantou, au lavoir, ou derrière la charrue de ces gardiennes – du temple, pas sûr (encore que les pratiques religieuses vont encore bien leur train de traditions dans l’Ouest où se situe le film…) ; de la famille, c’est assumé, mais avec la fenêtre entr’ouverte sur les libertés de demain.

L’œil de la caméra de Beauvois fait magnifiquement son travail (on aurait alors dit « de la belle ouvrage »), sait prendre le temps, et, plus que dire, préfère laisser comprendre, par les visages, les silences, la force d’une émotion mieux que vraie, palpable. Au cœur de la réussite, la lumière de la complice chef-opératrice Caroline Champetier (redisons-le, elle le mérite tellement, même si on l’a lu partout) : chaque plan affiche Millet, Courbet, des soirs tombants du 1900 de Bertolucci aux flashs dorés du Molière de Mnouchkine. On en prend dans les mirettes, et le son, et la musique, à la fois si présents et si coulés dans l’œuvre, ne sont pas en reste.

Les femmes-debout – et notamment celles des campagnes, mais n’oublions pas les ouvrières, ailleurs – durant la guerre, leur considérable rôle à l’arrière pour tenir l’économie, faire tourner les fermes, élever la marmaille ; tout a été dit par l’Histoire, les récits, quelques romans. On croit connaître cette face gris blanc, autre guerre, s’opposant à l’enfer noir de la tranchée, mais pas forcément ces femmes de tête campant en haut des familles (formidable et si juste Nathalie Baye, qui décidément a plus d’un tour dans son carquois d’actrice), ces générations mélangées sous le toit du grand corps de ferme, dans une absence d’intimité qu’on n’imagine plus, ces attentes du facteur avec deux, trois lignes ayant passé la censure, la terreur de voir entrer le maire – C’est ton mari… On croyait savoir mais c’était avant le regard de Laura Smet, la fille – parfaite –, et ce qui se passe autour de la jeune Francine (étonnante Iris Bry), fille de l’Assistance comme on disait alors en baissant le ton, amoureuse – socialement éconduite – du fils de la famille aux armées. Femmes qu’on admire, intensément, qui vont, on le sait, exiger et engranger quelques galons au sortir de la guerre ; Francine coupe ses cheveux, chante des morceaux réalistes (Les blés d’or, et c’est là qu’on se souvient comme moi de la grand-mère à la fin des batteuses) ; devant elle, les années d’après-guerre et les « garçonnes ».

Quelques faits, donc – échos de faits, plutôt – dans ces femmes de la campagne, pendant la guerre… Si peu, pourrait-on penser, peut-être, et tant de ces silences, dont on dit quelquefois qu’ils sont parlants. Mais tellement ! On croyait faire un tour loin dans l’Histoire, et nous voilà, en nous, femmes et tous humanistes, pieds plantés ici et maintenant. Magie d’un film parfaitement réussi… Cadeau précieux en ces temps d’avalanches d’« avoir », un moment d’« être » ; un vrai et grave bonheur.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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