« Mon » 68 : une guéguerre hors du temps

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 juin 2018. dans La une

« Mon » 68 : une guéguerre hors du temps

Je suis né en 1960. En 68, écolier à Paris, j’ai donc eu de ces « évènements » des souvenirs très forts et très personnels.

Mon sentiment ? Une totale irréalité et surtout une atemporalité. Il existe des temps hors du temps. Entre 3 et 4 heures du matin, par exemple, dans les grandes villes, bien sûr, pas en rase compagne : hier n’est plus, demain n’est pas encore ; le présent suspend son vol… Suspension. Vu depuis l’enfant que j’étais, Mai 68, ce fut un peu ça : suspendue l’école, suspendues les commissions (ma mère faisait des conserves !), suspendues les sorties de jour ; je sortais nuitamment avec mon père qui allait acheter le Herald Tribune au drugstore des Champs-Elysées. Ebloui par la rupture de la monotonie des jours, j’observais, sidéré, ce trou noir, au sens astronomique du terme : un trou dans l’espace-temps.

Mais, bien sûr, ce non-temps avait un caractère polémique, polémogène. Ma mère présidait le tribunal de simple police de Nanterre (sic !) ; antiféministe radicale – elle insistait pour qu’on l’appelât, à l’audience, « madame LE président », la « présidente » n’étant que la femme du président (cf. la présidente de Tourvel dans Choderlos de Laclos) – et réactionnaire assumée, elle luttait, à sa modeste échelle, contre la « chienlit ». Elle avait à juger les contraventions de 5ème classe en flagrant délit, petites choses, peccadilles du droit pénal, qui, pourtant, à l’époque (plus maintenant), pouvaient justifier de peines allant jusqu’à deux mois de prison. C’est ainsi qu’on lui amena, un jour de pleine « révolution », un étudiant hirsute qui avait flanqué le contenu d’une poubelle de l’université Paris-X sur la tête d’un professeur. L’étudiant mâchonnait un chewing-gum. Ma mère : « on ne mâche pas du chewing-gum devant la cour ! ». Comme le jeune homme s’apprêtait à cracher, elle lui hurla « avalez !! ». Déglutition laborieuse et collante. Le coupable sortit puni d’un mois avec sursis…

Au fond de moi, je jubilais : pas d’école, pas devoirs et enfin – enfin ! – il se passait quelque chose. Aussi regrettais-je amèrement le retour à la normale, après la géante manifestation pro-gaulliste du 30 mai.

La parenthèse se refermait, le temps – inexorable – reprenait son cours…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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