Trouver l’Indonésie

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 septembre 2017. dans Ecrits, La une, Voyages

Texte de Ricker Winsor (Finding Indonesia), traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Trouver l’Indonésie

Après avoir passé quatre ans ici en Indonésie, en tant qu’expatrié avec un statut de résident permanent, je suis en mesure de parler un peu de ce pays extraordinaire, composé de 1700 îles qui s’étendent sur plus de 300 km. Il s’agit du plus grand pays musulman du monde.

Il y a sept ans, au cours d’un appel téléphonique venant de très loin, j’ai dit « oui » au directeur d’une école de Surabaya, et, dans les trois semaines, j’ai vidé ma maison, trouvé des locataires, emballé et envoyé à l’avance mes livres et mon matériel artistique, puis j’ai pris l’avion. Je crois bien que j’ai juste eu le temps de regarder dans mon atlas pour voir que – oui ! – l’Indonésie existait et que – oui ! – c’était « par là », peu importe où, en Asie.

Il faut dire que ça se passait en 2009, de triste mémoire. Comme beaucoup d’autres, j’avais subi la voracité des adorateurs de Mammon : ceux-ci, en effet, avaient volé tout ce qu’il y avait à voler, en vendant des obligations pourries, des prêts hypothécaires bidon, et des trucs du même ordre, sur le dos des citoyens démunis. Mon boulot administratif à mi-temps dans une université passa ainsi à la trappe. C’était : « Indonésie, j’arrive ! ».

J’ai beaucoup écrit sur ma première année ici dans mon premier livre, Pakuwon ville, Lettres de l’Est. Je ne suis resté qu’un an à cette époque, à cause de plein de choses : la nostalgie du pays, les locataires de ma maison décidés à ne pas payer, des trucs comme ça. Mais la jolie femme que j’avais rencontrée à Surabaya me suivit quelques mois plus tard et, cet automne-là, par un jour d’octobre frisquet, nous nous sommes mariés, dans le Vermont, dans un champ appartenant au juge de paix. Après un an dans la neige et deux autres passés à enseigner à Trinidad, nous sommes retournés en Indonésie ; d’abord deux ans à Bali, puis ensuite à Surabaya, dans la maison de ma femme.

Maintenant j’ai une femme indonésienne d’origine chinoise, une famille élargie, deux professeurs de langue qui m’enseignent deux fois par semaine, un boulot d’enseignant également deux fois par semaine et une vie bien remplie de toutes les manières possibles. Je vis du côté Est de Surabaya, le côté ancien, pas celui où l’on trouve les autres étrangers. Je passe des mois sans voir un autre « bule » (visage pâle), ce qui me convient très bien. Je parle indonésien et j’ai un permis de conduire indonésien ainsi qu’un visa Kitap, c’est-à-dire un statut de résident permanent. Ce n’est pas facile à obtenir, car ils ne veulent pas que les étrangers se mêlent trop de leurs affaires ici, peut-être à raison, peut-être en réaction contre 350 ans de colonisation hollandaise.

Cela dit, à bien y regarder, il y a des tas d’étrangers, la plupart à Bali. Ils payent les frais de visa et ont la belle vie. Voici donc une brève introduction à ce dont je veux parler : l’Indonésie, qui est, à l’heure actuelle – et peut-être de tout temps – le meilleur endroit au monde pour y passer sa vie ; et pas à cause du coût de la vie ou de l’excellence de la cuisine, mais en raison de la culture de non agression, de non confrontation, une culture « sopan dan rama », ce qui signifie « poli et amical ». La subtilité de cette culture va bien au-delà de ce que je peux m’aventurer à raconter pour l’instant : même pour un nouvel arrivé, la différence frappe par rapport à ce dont je suis habitué, le produit d’une culture de violence et de compétition, celle de l’Amérique.

Les indonésiens sont prêts à beaucoup de choses pour éviter une confrontation directe et, d’une manière générale, tout ce qui est désagréable. Je l’ai appris aujourd’hui, via Skype, de Djoni, mon professeur : les Javanais placent toujours l’autre au-dessus d’eux-mêmes ; au fait, Djoni est javanais et musulman. Nous sommes sur l’île de Java (autrement dit, pour nous occidentaux, le café), et Jakarta est la plus grande ville, la capitale. Surabaya est la seconde plus grande ville, une ville d’affaires, où l’on fabrique les choses, où l’on fait de l’argent.

Voici l’exemple qu’il m’a donné. Si des Javanais viennent chez moi et que je leur demande s’ils aimeraient du café ou du thé ou de l’eau, ils refuseront même s’ils en veulent. Pourquoi ? Parce qu’accepter voudrait dire que l’hôte doit se donner le mal de préparer quelque chose. Mince ! Donc si vous voulez prendre soin d’eux, apportez la boisson simplement ; ainsi ils n’auront pas la honte de vous infliger une corvée.

Une attitude directe, telle que nous la connaissons, n’a pas cours ici. Pas grand-chose n’est direct : même les mauvaises nouvelles ou un rejet s’accompagnent de sourires, de plaisanteries et de rires. Un jour, mes tableaux étaient exposés – un grand jour pour moi ! – au musée de Surabaya. Comme j’étais un occidental et, qui plus est, un peintre, bref, un oiseau rare, je reçus une publicité considérable, avec un spot à la télévision et de longs articles dans les principaux journaux. Et pourtant, très peu de mes collègues de l’école vinrent. J’ai raconté ça à Djoni en lui disant que « chez nous », nous dirions quelque chose dans le genre de : « c’est super cette expo et la publicité que vous avez eue ; navré de n’avoir pu être là » et ainsi de suite, en un mot, l’on s’inventerait une excuse. Et moi je dirais : « merci, navré que vous n’ayez pu venir ». Point à la ligne. Mais mon professeur m’a dit que, pour eux, dire qu’ils sont occupés ou trouver une excuse serait « impoli » ; alors ils ne disent rien du tout, ce qui, pour moi, paraît étrange.

Il y aurait beaucoup à dire sur la vie ici et je veux le faire petit à petit ; car c’est compliqué et mieux vaut procéder par petites étapes. Mon intention n’est pas d’écrire un récit de voyage. Ce qui me motive c’est l’idée que nous autres, occidentaux, pouvons apprendre des choses importantes, des choses nécessaires de cette culture ancienne et complexe. Il existe ici un lien entre les gens, une relation, une appartenance, la fin de cette sorte de solitude que j’ai ressentie une grande partie de ma vie aux Etats-Unis, solitude qui m’a conduit à errer sur la route de ma vie aux multiples péripéties, pour finalement aboutir à ce pays si spécial.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    07 septembre 2017 à 10:18 |
    C'est l'itinéraire de Ricker qui est intéressant – l'Indonésie, il nous a fait l'amabilité de nous en parler déjà, mais là, il y a l'origine, pourquoi, comment, il est parti – incroyable Crise majeure de 2008 /9 aux States ; vue d'Europe et notamment de France ( où la plainte est une seconde nature) ça mérite réflexion. Après, si un jour Ricker veut bien nous en parler, ce sera, pourquoi et comment quitter et rentrer.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.