Victoire ou la vie comme elle va… (2)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 13 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Victoire ou la vie comme elle va… (2)

Parfois, Victoire se demande si les hommes n’auraient pas dû s’abstenir… S’abstenir d’inventer le nombre, la règle et l’équerre, le boulier, les lignes aussi, qui servent plus à délimiter et à enfermer qu’à montrer la voie de l’arc. Espérons que les enfants mettront tout dans le même sac et mélangeront bien les billes, pour faire sortir du neuf ! Enfin du neuf qui donnerait l’envie d’aller fourrer son nez dans d’autres coins de la vie, là où la poésie n’a pas encore été « levée ». Les enfants ne sont-ils pas des bandits de grand chemin ? Des détrousseurs de vérités, lesquelles s’entassent, s’entassent jusqu’à ce que « Paf ! », tout s’écroule, et c’est reparti pour un tour. La terre tourne, les vérités aussi… Rien de plus logique après tout. Tournez manège, allez, tous à la floche !

Pfft, toutes les cinq minutes, Victoire doit s’éponger le front ; c’est qu’elle pense, beaucoup trop selon les médecins. La floche, la flotte, allez, hop, tous à la flotte et qu’on n’en parle plus ! C’est pour cette raison aussi qu’on lui a prescrit le soleil. Enfin soyons honnête, c’est avant tout elle le grand manitou des médecins, elle et elle seule qui trouve ce qu’il y a de meilleur pour se soigner. Le « Connais-toi toi-même » n’a pas encore fait son temps ; sans doute immortel, celui-là, ou du moins de l’âge de l’homme.

La chaleur est très efficace : elle ramollit, tout en asséchant des parties. Victoire ainsi se sent partagée, entre des énergies nouvelles et une tête où le vide fait son nid. Oui, c’est exactement cela ! Elle a maintenant des oiseaux dans la tête, et elle ne serait pas étonnée de s’entendre gazouiller la prochaine fois qu’elle ouvrira la bouche. Un peu comme de l’eau sur le feu, le froid des calanques a ravivé son sang, qui ne fait plus qu’un tour, gicle sur le rocher telles des marques de reconnaissance. Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’été…

Cet après-midi, Victoire a plongé nue sous le regard des mouettes ; des rieuses, celles-là, et qui s’entendraient bien avec son cœur, heureuses et tristes à la fois… Dans l’eau, Victoire ne sait plus si elle est en haut ou en bas et si la vie vaut la peine d’être vécue ou pas. Non, elle ne se pose plus toutes ces questions puisque dans l’eau, elle est réduite à soi, une goutte parmi les autres…

La mer est sa cathédrale, la chute délicieuse où elle boit le Tout, l’extase qui l’ouvre à l’hypocentre. La mer est, Victoire est… Il n’y a plus ni naissance ni mort, ni terre ni ciel, comme si tous les mots tombaient les uns après les autres, toutes les choses aussi… L’instant est sacré, et elle saute dedans.

A trop réfléchir, elle pourrait prendre peur, hésiter, faire la moue, faire la bête. Caprice bien humain ou coquetterie déguisée… Un doigt dans la bouche pour faire la petite fille qui se fait désirer ; un doigt pour s’étrangler et rater encore l’occasion de la rencontre. C’est bien connu, le moi tire sur la corde tant qu’il peut ; il n’a pas envie de perdre au change et de disparaître, disparaître pour de bon !

Ouf, plongeon divin et puis rentrer dans sa peau… Victoire s’étend sur la roche calcaire, creuse un peu plus dans le massif pour s’y déposer. Question de confiance tout simplement ; le mot clef de voûte qui a perdu sa pierre, parce que les hommes ont oublié…

Il était une fois des hommes de foi qu’avaient jamais mal au foie. Et puis pouf, paf, pif, plus rien ne va, les jeux sont défaits, les âmes encore plus, et ça tourne au vinaigre, au cinoche épicé ! Oui, oui, oui les machines aussi font leur cinéma ! Petites, grandes, visibles, invisibles… Et que je te rentre par tous les pores et par tous les trous pour te monter au nez et te faire le « Rhume du cerveau », le feu d’artifice en tous les cas, qui t’en mettra tellement plein les yeux que tu ne verras plus que des paillettes !

Victoire veut vivre avec et dans son temps mais contre le temps quand il court à sa perte. Elle regarde devant ce qu’il y a derrière… Le jeu de l’élastique, de la marelle, des osselets… Quand les mains se touchaient, les genoux s’écorchaient, les rires grandissaient ensemble. La recette n’est pas celle du Coca-Cola, ni secrète ni magique, juste ce qu’il faut de cœur et de bonne volonté. Un enfant de cinq ans la connaît, mais qui suivrait un enfant de cinq ans ? Peut-être un homme qui a vécu.

Victoire, sous le soleil, rêve à l’enfant qui rêve à… Vivre des tas de vie, peut-être… Ou vivre sa vie à lui, rien qu’à lui. A Paris, elle se laisse disperser par les bruits, les sirènes, les rumeurs, les passants… Ici, tout est « Calme, luxe et volupté », tout est dans un et elle n’est plus qu’une. Soupir… C’est si bon de ne plus faire qu’un avec soi-même ; si bon, oui, de se sentir et de sentir tout autour de soi. Le ciel la regarde sourire… Cette fois-ci elle n’aura pas de crampe, puisqu’elle est bénie entre tous les dieux.

Le clair de jour se fait rose et puis orange… Vite, prendre le dernier bus ou bien, le pouce, qui lui laissera le temps… Elle attend donc encore un peu, s’étire vers tous les azimuts, et rit de son estomac qui s’évertue à lui envoyer des signaux de détresse dignes d’un navire sur le point de chavirer.

La route est presque bleue comme le ciel ; elle aime sa clarté, son horizon qui l’appelle, l’invite de nouveau au voyage. Pas besoin de rester au bord très longtemps : une voiture jaune citron s’arrête à sa hauteur, dedans un jeune homme au visage qui siffle, et la voilà installée à côté du bonheur.

« Bonheur », c’est le premier mot qui lui est venu à l’esprit quand elle a croisé son regard. A quoi bon s’échanger les prénoms, à elle ou à lui de décider après tout ; comme on déciderait d’appeler un haricot une betterave et un bonbec un goût de chiotte parce que c’est ce mot-là qui vient sur la langue !

Victoire est soulagée : le jeune homme ne la questionne en rien, et encore moins sur ses origines ou le prénom qu’elle pourrait avoir. Pas de panoplie « gendarme » en vue, c’est déjà ça ! Peut-être une de « cow-boy », de « lonely cow-boy », ou d’« indien ». C’était comme ça qu’elle se déguisait quand elle était petite, tantôt en cow-boy, tantôt en indien, pour concilier le « lonely » avec les plumes.

Sa voix, en tous les cas, a la saveur du miel, on en mangerait… Enfin, le peu qu’elle entend car ses mots sont ailleurs… On dirait qu’ils ne veulent pas sortir de sa bouche et qu’ils lui glissent dans le corps, se faufilent partout. Comme ça fait du bien ce silence qui parle, et qui s’adresse à elle en plus, l’enrobant tel du chocolat autour d’une noisette. Comme ça fait du bien, oui, ces notes toutes complices et qui sortent de la route pour aller égayer le monde, sauter dans l’espace, aussi vaste que l’imagination peut le rêver.

Elle pense à ses jours glacials où elle est seule et n’arrive même pas à tendre la main. Toujours ce plafond de la chapelle Sixtine qui l’obsède, cette prière ou cette tension entre des doigts qui voudraient se connaître.

« Bonheur » ne lui a pas demandé où elle voulait s’arrêter alors elle ne dit rien, elle laisse faire… La confiance, de nouveau le mot qui revient et qui installe le feu, la chaleur de l’âtre. Elle irait bien tout de suite jusqu’à cette école, un jour en avance mais un jour avec lui. Elle lui montrerait les enfants, l’inviterait à s’installer sur un banc, au fond de la classe, et ils écouteraient tous les deux, la main dans la main. Il n’y aurait plus ni élèves ni maîtresse, juste l’espace, redonné à la voix, la voix de l’enfant. La voiture jaune citron les attendrait dehors, et ils repartiraient ensuite vers un nouveau destin, qu’ils appelleraient gâteau à la crème, via ferrata, ou le grand huit ; à leur guise, selon les humeurs et les heures, un temps qui ne serait plus employé, mis hors service.

Bonheur a allumé une cigarette et fait danser la cendre par la fenêtre. Il chantonne maintenant, sur un air de gentilhomme prêt à faire les quatre cents coups. Quels drôles de cheveux il a, des boucles noires et blanches, comme un clavier de piano, gammes majeures et mineures. Ses mains sont de cristal, à plat sur le volant, et son corps oscille telle une balancelle posée un soir de lune. Un Pierrot des temps modernes peut-être… Ou tombé de son astre ; un Pierrot le pied dans le vide, et l’autre replié, pensif, rêveur… Un Pierrot qui lui veut du bien, c’est sûr, et qu’elle mettrait volontiers dans son sac à dos pour le transporter jusqu’au futur.

Mais transporte-t-on un homme, l’amour ? Ça ne se fait pas pour les jeunes filles, et ça ne s’est jamais fait. Raison de plus pour le faire alors ! Aller dans le sens du progrès, inventer, n’est-ce-pas là une vertu ? Toutefois il y aurait le poids et si elle est partie vers la lumière, c’est bien pour se délester.

Bonheur lui propose de prendre un verre au port ; terrasser de nuit, voilà bien longtemps qu’elle ne s’était pas offert un moment sous les étoiles. Elle hésite entre deux cocktails : le ricain, « The Cosmopolitan », qui a souvent son petit succès dans les soirées mondaines, et le cubain, le « Daiquiri », inventé par un ingénieur lors de sa visite dans une mine de fer à Cuba. Loin d’elle l’idée de mêler alcool et conscience citoyenne, mais coup de chance tout de même puisque le Daiquiri a le mérite de concilier ses goûts et ses affinités en matière de politique étrangère. Elle lève son verre au Che tandis que Bonheur tend son Bronx à la vie, symbole dit-il du « Chic canaille » dans les années folles de la côte Est, et détrôné durant les années 50 par le Martini dry, boisson plus virile, à boire cul sec pour les « tough thinkers » de l’après-guerre qui voulaient en finir avec la douceur du jus d’orange. Un verre, deux verres, trois verres… la soirée s’écoule au rythme des cocktails qui viennent irriguer les rêves les plus fous et sans qu’ils s’en aperçoivent le jour se lève timidement, encore froissé et pâle mais bien déterminé.

Bonheur est un pêcheur qui a bien vécu. Sans amarres ni sirène pour l’attacher, il a fait le tour des mers en passant par l’île Maurice, la Réunion, le Kenya, les Maldives, le Mexique… Le tour des techniques de pêche aussi : leurres, Pierre, Vifs, Broumé, traîne… Avec, à l’arrivée, marlins bleus et noirs, waloos, thons jaunes, carangues, requins bulldogs, requins citrons… Les petits et gros poissons n’ont plus de secret pour lui. Aujourd’hui il a son style : moniteur guide de pêche professionnel, spécialiste de la pêche du thon rouge et de la liche aux leurres. L’océan est sa planche de salut, dit-il, alors très peu pour lui les villes où l’on s’encrasse le corps et le cerveau !

Victoire comprend, même si elle n’a pas tout à fait rompu avec ses racines parisiennes, et encore moins avec l’art entre quatre murs, qu’on voit dans les musées et autres églises ou cirques.

Quel effet ça fait de se sentir prête à mordre l’hameçon ? Victoire se voit poisson au bout de la canne à pêche, âme sœur, branchies cramées, et qui vire au bonheur dans les bras de… A quand les branchies artificielles pour écumer l’écume et les dessous de l’eau ? Bras dessus bras dessous, nager ensemble et gober du plancton en apéritif ; bras dessus bras dessous, écailler ses défenses et glisser dans la transparence… Victoire a soif d’eau salée et de baisers mouillés, du chant des bulles et de la baleine, de récifs coralliens où l’amour est une étoile de mer. Elle tend la langue, oui, de plus en plus ! Pour prendre, surprendre, la vie comme elle vient, comme elle part, comme elle saute sur ce petit organe rose dont les papilles salivent à gorge déployée. « Rentre ta langue, a dit sa mère, rentre-la ou tu n’es plus ma fille ! ». Eh bien non, pas question ! Et si sa fille n’est plus sa fille, elle est toujours sa mère.

Bonheur lui propose une journée de pêche. Bonne idée même si elle se laisse repêcher par le sommeil, les bras musclés de Morphée qui la tirent, la tirent vers… Et voilà, elle est tombée tête la première sur la table ! Même pas mal, juste l’étrange sensation de glisser comme Alice, dans un autre pays…

Elle nage dans l’univers, de planète en planète, vers des silences glacés et des terres qui murmurent… Son corps est léger, comme dans l’eau, et les matières qu’elle croise lui ouvrent le passage. D’en haut, elle voit la terre : un petit pois, un œuf d’esturgeon agrégé à d’autres œufs d’esturgeon… Ça lui donne faim !

Alors c’est ça les hommes ? Juste un point, une balle dans la stratosphère, qu’on pourrait envoyer ailleurs va voir si j’y suis ? Dommage qu’on soit dedans jusqu’au cou, qu’on y brûle ses calories pour hurler, se plaindre, aller chercher la petite bête…

Fort heureusement, de là où elle est, elle n’entend pas les cris, les devine seulement. Elle se demande bien pourquoi, pourquoi on fait ça et comme ça alors qu’on pourrait faire ci et comme ci ; pourquoi on est cette page et pas une autre page, ou plutôt pourquoi on ne va pas feuilleter plus loin.

Affalée sur la terrasse, elle a trouvé son livre et ne sent pas Bonheur qui la prend dans ses bras pour l’emmener sur son bateau. Le temps a glissé sur son sommeil et elle regarde les vagues argentées tout en frissonnant de plaisir et de soleil.

Le capitaine est à la barre, digne héritier des Phocéens, les yeux dans l’horizon, un café dans la main. Il est presque midi, elle n’aime pas les moitiés ; elle voudrait qu’il soit tôt ou qu’il soit tard, elle voudrait jeter l’heure par-dessus-bord. Ça y est, c’est un signe ! Serait-elle amoureuse ? Le coup de foudre ? Ou juste un coup de chaleur, un mirage ?

La mer va les emporter tous les deux, oui, c’est certain ! Et demain les journaux raconteront le drame. Elle voit déjà les gros titres : « L’amour noyé dans le cristallin de l’eau », « L’amour a fait naufrage ! »… On se servira d’eux pour encenser le mythe. Encore un couteau dans le dos, eux qui voulaient l’anonymat et la paix, surtout la paix ! « Laissez-nous nous aimer et mourir tranquille » a-t-elle envie de leur crier ! « Et allez faire vos cochonneries ailleurs ! » est-elle sur le point de rajouter.

Bonheur a gardé le même visage, celui qui siffle. Avec lui hier peut s’appeler « Aujourd’hui ». Sa seule présence a aspiré le passé, le monde autour d’eux. C’est le trou noir avalant tout sur son passage. Non, pas ça, pas le trou noir ! Tout le contraire, voyons, le trou lumineux ! Son clin d’œil a tout dit, les voilà complices pour l’éternité et, meringue sur le gâteau, il va jusqu’à lui servir un petit déjeuner de princesse avec jus de pamplemousse pressé main, café italien, et baguette beurrée croustillante aromatisée de confiture de griottes.

« Vos désirs sont des ordres » disent les silences timides et presque incrédules tellement c’est trop beau pour être vrai. Elle se montrera digne de recevoir puisque telle est sa volonté et que son ange lui a soufflé le mot, « Allez, vas-y, fonce cette fois ! ». Le baiser est sucré, salé avec l’embrun, infini en amour. La mer est toute émue, tant de larmes qui coulent en elle, et tant d’attente aussi.

Eh bien c’est promis. La mer sera son premier témoin, et sa demoiselle d’honneur… Allez, chiche, on se marie maintenant ? Une algue fera l’affaire pour lier les serments. Une algue à l’annulaire, un mariage vert et sans pesticides… Alors là pour être dans le coup, ils sont dans le coup ! Des pionniers, même, un amour propre qui ne pollue pas ! Elle divague, ça doit être la chaleur, ou le bonheur ; non, rectification, ou Bonheur ! Victoire rit jusque de l’autre côté de la méditerranée, danse le pas de deux, fait valser le plateau. Que va penser Dédé, qui pense toujours pour elle ? Eh bien qu’il pense, ça l’occupera. En attendant, ils dérivent et le bateau avec…

Se retrouver au grand large, là où les flots ont remplacé les routes, où l’éternité peut enfin s’inviter… Quoi demander de plus ?

Elle entend dans la cour l’écho des enfants. C’est normal, se dit-elle, les enfants n’ont pas de frontières. Elle se déshabillerait bien à la lumière de la lune. « Pour faire un enfant ? » lui demande Bonheur. « Oui, mon amour » lui répond-elle, ce soir j’ai le temps et demain il y a l’école.

 

FIN

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

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