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Révolution chez les Bach

Ecrit par Agnès Boucher le 15 novembre 2014. dans La une, Musique

Révolution chez les Bach

Le scoop est tombé voilà quelques jours. Un documentaire soutiendrait la thèse que plusieurs œuvres de Jean-Sébastien auraient en fait été composées par sa seconde épouse, Anna-Magdalena. Oui ! Madame Bach herself serait à l’origine, notamment, des Variations Goldberg et des Suites pour violoncelle, voire du premier prélude du Clavier bien tempéré !
J’entends déjà les conservateurs puristes pousser des cris d’orfraie. Comment ? une simple « ménagère », certes suffisamment bonne musicienne pour être la copiste des œuvres de son cher et tendre époux, serait à la source de partitions aussi géniales ?
Ils se sont mis à trois pour apporter les preuves quasi incontestables de leur thèse, sur laquelle ils travaillent depuis plus de dix ans : Martin Jarvis, professeur de musique de l’Université de Darwin en Australie, Sally Beamish, compositrice britannique et Heidi Harralson, experte américaine en examen légal de documents. Parmi les éléments apportés pour étayer leur conclusion : la structure musicale des pièces concernées serait très différente d’avec le reste de l’œuvre de Jean-Séb ; une inscription figurerait sur une page des partitions, indiquant en Français « écrit par Mme Bach » ; enfin, ce qui ne veut pas dire grand-chose, rien ne prouve que ces œuvres soient de Bach lui-même.
Et finalement, aurais-je tendance à demander, sans doute trop audacieuse pour les conservateurs puristes cités un peu plus haut, pourquoi pas ?
Anna-Magdalena, seconde épouse du grand Bach, avait pour père un trompettiste et était petite-fille par sa mère d’un organiste. Elle travailla comme soprano à la cour du Prince Léopold d’Anhalt-Köthen où elle rencontra son futur époux, alors maître de chapelle dudit prince. Elle a donc reçu une véritable éducation musicale. Les deux époux eurent en commun leur amour des notes et portées, ainsi qu’une tripotée de marmots (cela me rappelle d’ailleurs quelque peu le couple Clara et Robert Schumann, eux-mêmes parents d’une grande fratrie). Anna-Magdalena fait donc partie du cercle trop fermé de ces épouses mélomanes et musiciennes, qui accompagnaient leur génie de mari, s’effaçaient derrière leur nom, leur apportaient soutien et accessoirement géraient la logistique du ménage. Ses copies seraient rédigées de la main alerte et fluide d’une compositrice – coulant de source, en somme – et n’auraient pas la lenteur laborieuse d’une simple copiste.
La réelle question sous-jacente à cette mini-révolution n’est pas de savoir si Anna-Magdalena a bel et bien composé les œuvres incriminées. Certes, si c’est le cas, il semble impensable de lui refuser cette maternité magnifique. Cependant, je crains fort que la postérité ne balaie très vite ce séditieux documentaire, même s’il ne nuit en rien à la postérité du grand homme. N’a-t-on pas déjà évoqué ce type de situation avec Fanny et Félix Mendelssohn, certaines des Romances sans Paroles du frère ayant pu être commises par la grande sœur ?

Alma Mahler, sacrée bonne femme

Ecrit par Agnès Boucher le 01 novembre 2014. dans La une, Musique

Alma Mahler, sacrée bonne femme

Alma Mahler ne laisse personne indifférent, du moins pour ceux qui ont entendu parler de cette femme insolite. Certains la détestent lorsque d’autres l’adorent. Les premiers la considèrent comme responsable de la mort prématurée de son premier mari, Gustav Mahler. Les seconds, bien au contraire, la présentent en victime du désir et de l’ambition des hommes, muse d’artistes aux talents multiples. Certains – et surtout certaines – ont même été jusqu’à en faire une icône du féminisme.

J’aurais tendance à dire que les trois sont faux, ou en tous cas, ne tiennent nullement compte des multiples facettes d’une personnalité à la fois empathique et manipulatrice. Alma Mahler privilégiait surtout ses rapports avec les hommes, et surtout les hommes d’exception, voire les génies, en tous cas les hommes célèbres ou en passe selon elle de le devenir. Elle avait un don incomparable pour séduire les artistes installés – pensons à Gustav Klimt, Gustav Mahler, bien sûr – et aussi à flairer ceux qui allaient devenir les références de leur temps : Oskar Kokoschka, Walter Gropius, dans une moindre mesure Franz Werfel.

Alma Mahler n’a pas tué son premier mari, bien évidemment. Et si elle lui a été soumise, ce ne fut que partiellement, toujours de son plein gré, et seulement durant les premières années de leur union. D’ailleurs, soumise, Alma Mahler ne le fut pas davantage avec aucun de ses amants ou conjoints. Auprès de Gustav Mahler, elle a d’abord compris qu’elle possédait la capacité rare d’amener l’autre sur son terrain et de jouer avec lui. Elle en fit l’expérience avec Kokoschka comme avec Gropius, deux hommes qu’elle manipula savamment. Alma Mahler a été avant tout une femme belle – selon les canons de son époque, précisons-le – sans doute intelligente et très certainement cultivée.

Grande musicienne, Alma Mahler n’en fut pas pour autant une compositrice ignorée, ainsi que ses adorateurs la soupçonnent d’être. À la différence de tout artiste, et plus spécifiquement de tout compositeur, Alma Mahler était dotée d’un défaut imparable. Elle était cossarde. Veuve à trente ans, elle ne fit pourtant pas l’effort de se remettre au travail et d’accoucher enfin de la prétendue œuvre que son « effacement » volontaire ou imposé à celle de Gustav Mahler l’empêcha d’accoucher. Il était plus facile de vivre avec le fantasme de ce qu’elle aurait pu être si elle avait suivi les conseils de sa mère et ne s’était pas mariée si jeune. Une Fanny Mendelssohn ne cessa jamais de composer, laissant comme héritage plus de quatre cents partitions, alors qu’elle avait contre elle les préjugés des hommes, en tant que femme, grande bourgeoise, et surtout juive convertie.