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08 octobre 2016 - Colombie : la triste victoire de la résignation

Ecrit par Alexis Brunet le 08 octobre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

08 octobre 2016 - Colombie : la triste victoire de la résignation

Les espoirs de paix douchés

Faisant voler en éclats les sondages qui annonçaient ces dernières semaines une large victoire du « oui » au référendum sur la paix avec les Farc, le « non » l’a emporté sur le fil dimanche dernier. Si j’étais dubitatif sur la crédibilité de ces sondages, j’ai aussi été déconcerté par l’annonce du résultat.

Santos, le président colombien, aurait pu faire passer son traité de paix avec les Farc sans consulter le peuple. Il a souhaité lui donner plus de poids en organisant un référendum. Il s’est sans doute imaginé un peu naïvement qu’on préfère une paix – même imparfaite – à une guerre. Sauf que non. L’accord n’a aucune valeur légale. Six ans de négociations pour rien. Un plan de paix de près de trois cents pages, que peu de Colombiens ont lu, pour rien. Des signatures et annonces à tout va pour rien. Les colombes et le Prix Nobel envolés. Vu ainsi ça pourrait prêter à sourire. Sauf qu’il s’agit de la tentative la plus aboutie de mettre un terme à un bien vieux et sale conflit qui s’envole avec. Pourquoi les Colombiens ont-ils rejeté cet accord dans l’isoloir ? Beaucoup ont eu peur qu’il permette aux Farc d’accéder un jour au pouvoir. L’ancien président Alvaro Uribe – grand vainqueur de ce coup de théâtre – qui n’a cessé de clamer ces derniers mois que cet accord ouvrirait la porte à une dictature communiste de type Venezuela ou Cuba, y est pour beaucoup. Il ne s’agissait pourtant que de cinq députés et cinq sénateurs des Farc qui auraient fait leur entrée dans l’arène politique. Et à moins d’un coup d’Etat, imaginer Timochenko – guide suprême des Farc – qui doit se contenter d’un taux de popularité de 3%, être couronné un jour premier roi communiste de Colombie revient à envisager que nous serions bientôt dirigés d’une main de fer par Nathalie Artaud. Une hypothèse mensongère et grotesque donc, mais qui a porté ses fruits.

Les Farc mènent le bal

L’ironie de cette histoire, c’est que la possibilité ou non de voir renaître un plan de paix est soumise au bon vouloir des Farc. Ces derniers ont affirmé à plusieurs reprises avant le vote que si le « non » l’emportait, ils ne retourneraient pas à la table des négociations. Santos a aussi dit que les hostilités reprendraient. Uribe a répété pendant des mois que cet accord devait être modifié. Sauf qu’invité aux négociations à la Havane quatre ans durant, il n’a jamais voulu y mettre les pieds. À l’annonce des résultats, tandis que Santos a affirmé vouloir lutter pour la pacification de son pays jusqu’à la fin de son mandat, Timochenko a annoncé maintenir sa volonté d’aller jusqu’à la paix. Reste à voir si les coéquipiers de ce dernier acceptent de reprendre des pourparlers et sous quelles conditions. Beaucoup de Colombiens ont estimé que ce traité n’était pas assez dur envers les Farc, et doutent de la bonne intégration des guérilléros dans la société civile. Mais ces derniers ont-ils vraiment intérêt à accepter d’aller docilement en prison – et avec le sourire – alors qu’ils n’ont jamais perdu leur guerre ?

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

Ecrit par Alexis Brunet le 27 août 2016. dans France, La une, Politique, Histoire

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

Le « Libertador » était-il vraiment un homme « de gauche » ?

Si Mélenchon a bien une qualité, c’est celle d’être un monsieur très cultivé. Du moins c’est ce qui se dit. Il détiendrait d’ailleurs 12000 livres. Enfin c’est ce qu’il prétend. On lui fait confiance. Sans doute de ses fastes et agréables lectures tient-il cette liste d’idoles dont il nous pioche des noms de temps en temps, notamment lors de ses tirades enflammées gargarisant sympathisants du Front de gauche mais aussi simples curieux.

Parmi ces idoles, Napoléon, Robespierre, Victor Hugo, Jean Jaurès, Che Guevara, Simon Bolivar, et j’en oublie certainement beaucoup, il me pardonnera, mais au moins ainsi je n’irai pas le calomnier (puisse le paranoïaque « Observatoire de la propagande et des inepties anti-Mélenchon » me faire grâce). Le premier on le comprend. Napoléon, quoi qu’on pense de sa conception du pouvoir, c’est la France du temps de sa grandeur, sans doute ce pourquoi la francophonie existe encore. A l’autre bout du monde, certains francophiles connaissent par cœur l’année de naissance de Bonaparte. Che Guevara, que voulez-vous, si on se prétend de la vraie gauche on passe difficilement outre, ou bien Mélenchon n’a plus qu’à retourner au Sénat sous des cieux moins rouges. Mais le dernier, Simon Bolivar, si on sait vaguement qu’il fut un important « Libertador » d’Amérique du Sud, et s’il a sa statue à Paris, on le connaît moins (1).

Le libérateur d’une Amérique

Aussi quand j’ai commencé à l’évoquer en Colombie comme un grand démocrate épris de liberté, un justicier, un vrai homme de gauche comme on dirait aussi, on m’a gentiment fait comprendre que j’étais un peu à côté de la plaque, que c’était un peu plus compliqué que ça. Quelle ne fut pas ma déception, moi alors sur la terre du « Libertador », de comprendre que ce monsieur mince aux longs bras et très élégamment vêtu que j’avais vu sur son cheval non loin du pont Alexandre III à Paris ne correspondait peut-être pas au grand démocrate dont Monsieur Mélenchon, en août 2012 sur son blog à travers un billet intitulé « Carte postale de retour », célébrait sans doute de bonne foi la lecture d’« une bonne grosse biographie » lors de ses vacances ensoleillées au Venezuela, contrée qui fut jadis le paradis terrestre de tout humaniste de la vraie gauche.

Simon Bolivar fut un « libertador ». Incontestablement. Suite à un voyage en Europe en 1801, le jeune aristocrate vénézuélien, admirateur de la Révolution française, décide qu’il libérera lui-même l’Amérique du joug du colonialisme. En à peine vingt ans, il boutera alors les Espagnols et leur empire hors du Venezuela, de Colombie, d’Equateur puis du Pérou ; et sera même à la base de la création d’un autre pays auquel il léguera son nom, la Bolivie. S’il échappa de peu à la mort à plusieurs reprises, il enchaîna les batailles victorieuses sur son cheval, il fut un militaire héroïque, et très logiquement également, un « napoléonophile » de premier cru.

Après l’horreur : oser être patriote

Ecrit par Alexis Brunet le 20 août 2016. dans France, La une, Politique, Société

Patriotisme ne rime pas avec ethnocentrisme

Après l’horreur : oser être patriote

Je n’ai pas tant voyagé mais ce qui m’a toujours frappé, où que je sois allé, c’est que l’attachement des citoyens à leur pays était beaucoup plus fort que chez nous. En Israël, au Mexique ou simplement de l’autre côté de la Manche, j’ai souvent causé avec des gens qui, tout en sachant être critiques sur leur politique nationale, disaient « aimer » leur pays ou même en être « fiers ». Considérant qu’il est difficile d’être fier de son pays de naissance, car on ne l’a jusqu’à preuve du contraire pas choisi, cette « fierté » m’a d’abord parue un peu absurde mais elle prend corps si elle est examinée à la lumière d’un autre sentiment : le patriotisme.

Le Petit Robert définit la patrie comme la « nation, communauté politique à laquelle on appartient ou on a le sentiment d’appartenir », et le patriotisme comme « l’amour de la patrie ». Ça n’a donc rien de grossier. Après la boucherie du Bataclan, un sursaut patriotique avait vu le jour. Une très grande majorité de Français, de souche ou immigrée, se sentant attaquée en qualité de citoyen, avait semblé réaliser qu’un choix de civilisation était en jeu et s’était brusquement sentie française. Une partie d’entre eux avait arboré sur le rebord de leur fenêtre le drapeau national, geste qu’on fait sans complexes dans tant d’autres pays (où l’on a souvent le drapeau national chez soi) mais qui curieusement chez nous est resté longtemps associé, et reste encore trop associé à un nationalisme aux relents nauséabonds d’extrême droite raciste et xénophobe, ce qui nous enfermerait sur nous-même alors que c’est plutôt l’éclatement d’une société en fragments d’individus réunis autour d’une origine ethnique ou culturelle commune réelle ou supposée – ou autour d’une croyance partagée – qui engendre le repli sur soi de ce que l’on nomme dorénavant les « communautés », terme qui stipule implicitement que la France serait un pays multiculturel et que ceux qui restent encore attachés à la notion d’intégration – sans même parler de ceux qui prônent l’assimilation – ne seraient que des ringards aigris nostalgiques de la France de Charles Trenet.

Aimer la France

Il y a quelque chose de pathétique à constater qu’il a fallu en arriver à cette guerre contre l’islamisme – l’ennemi a enfin commencé à être nommé – pour se rendre compte que la France, malgré tous ses défauts, restait un pays agréable à vivre qui n’avait certainement pas besoin d’une guerre sur son sol – ceci notamment parce que les esprits n’y étaient pas préparés – et que l’on n’avait pas envie de voir disparaître si tôt. Ce sursaut de rattachement à l’identité française fut salutaire. Mais après nous avoir vanté pendant des années les mérites de la sacro-sainte diversité, du vivre-ensemble et du multiculturalisme à la française qui finiraient par avoir raison des affreux jojos racistes, on s’est aperçu que le FN ne disparaissait pas mais pire, que la progression de Marine Le Pen ne cessait de progresser.

En Colombie la paix, et maintenant ?

Ecrit par Alexis Brunet le 09 juillet 2016. dans Monde, La une, Politique

En Colombie la paix, et maintenant ?

Suite à la signature historique du cessez-le-feu définitif entre le gouvernement colombien et les Farc, des doutes subsistent.

Dans un restaurant bon marché de Santiago de Cali, troisième ville du pays, on ne pouvait pas dire que l’émotion était palpable lors de la retransmission des accords de paix à la Havane, le jeudi 23 juin. Tandis qu’apparaissaient à l’écran Juan Manuel Santos, le président colombien, Rodrigo Londoño Echeverri alias Timochenko, dirigeant des Farc, Raul Castro, Ban Ki-Moon pour l’Onu ou encore Enrique Peña Nieto, président du Mexique, l’attitude des clients frôlait l’indifférence ou presque. Il est vrai que la veille, la Colombie était éliminée de la Copa America par le Chili.

Un traité de paix sans précédent

La signature de la paix de Santos souhaite pourtant mettre fin à plus de cinquante ans de guerre entre le gouvernement colombien et une guérilla bien ancienne, les Farc. D’inspiration dite marxiste, ce mouvement est officiellement né en 1967 de paysans fuyant la répression de l’armée. Dans un contexte où quelques dizaines de propriétaires contrôlaient alors les terres du pays et ses millions de paysans, et où toute action politique était réprimée par la force, il n’y avait malheureusement pas de grande alternative à la voie des armes.

Pendant cinquante ans, le gouvernement et les Farc se livrent alors une guerre sans merci, avec son lot d’horreurs et exactions. Huit millions de victimes en tout, dont le plus grand déplacement de population interne au monde (de nouveau depuis cette année, selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés), et ce devant la Syrie. A la fin des années 80, un accord permet pourtant aux Farc de participer à la vie politique du pays. Les guérilleros retirent alors leurs treillis pour fonder le parti Union patriote. Mais la tragédie suivant son cours, ce dernier verra des dizaines de ses membres assassinés par des groupes paramilitaires, avec l’appui de certains membres du gouvernement.

La suite est un sanglant festival d’extorsions, enlèvements et massacres du côté des Farc, bombardements et massacres du côté du gouvernement. A quoi s’ajoute le rôle des paramilitaires, milices sanguinaires de citoyens garants de l’ordre, qui ont tué selon les estimations cinq fois plus de colombiens que les Farc, rappelons-le. Mais dans un pays où la censure médiatique n’a rien d’exotique, les outrances des Farc indigneront beaucoup plus l’opinion que celles des groupes paramilitaires d’extrême droite, qui sont moins relayées.

Et maintenant ?

Le traité signé le 23 juin à Cuba, après plus de trois ans de pourparlers, met en place un cessez-le-feu définitif entre le gouvernement et les Farc. Il a été conclu que ces derniers pourraient maintenant participer à la politique du pays de façon légale, sans les armes, et qu’ils livreraient toutes ces dernières à l’Etat sur une période de six mois, en vue de leur destruction. Si l’évènement a été éclipsé en France par le « Brexit », l’accord de paix est à juste titre à qualifier d’historique. Et dans un pays fort militarisé où en dix ans, près de 80 millions de dollars ont été dépensés dans la guerre, les sommes dégagées pourraient enfin servir à ce à quoi l’argent d’un Etat devrait avant tout servir : l’éducation, la santé, la culture et qui sait, subventionner des associations, voire des syndicats type CGT.

La Colombie a gagné deux à zéro

Ecrit par Alexis Brunet le 18 juin 2016. dans Monde, La une, Politique

La Colombie a gagné deux à zéro

Je suis allé à Salento, c’est un village près de la ville d’Armenia dans la région de Quindío, la région du café. J’ai vu les splendides montagnes s’enchevêtrant dans les nuages, l’image que j’avais de la Colombie et pourquoi je suis venu dans ce pays. Dans la vallée de Cocorá, j’ai vu des palmiers à cire, qui ne poussent que là au monde et que le gouvernement veut raser depuis qu’il a découvert de l’or dans le coin ; ce qui à juste titre provoque mécontentement et réaction des habitants. J’ai parlé avec des gens communicatifs et forts et aimables, qui m’ont demandé si j’étais en France au moment des attentats, et qui se sont empathiquement apitoyés sur le sort des Français qui avaient dû avoir « très peur ». Venant de la part d’habitants d’un pays où la guerre civile a fait au moins 220.000 morts et où l’insécurité n’est pas fondée que sur un sentiment, j’ai trouvé ça touchant.

De retour à Cali, j’ai appris que des voitures de police avaient foncé sur des manifestants à Rennes pour les disperser, et qu’il y avait eu des blessés. Sans prétendre savoir si la CGT a raison ou a tort dans un conflit social qui s’enlise et qui permet au moins à chacun de se défouler semble-t-il, j’ai trouvé qu’il faut quand même en tenir une couche pour en arriver à foncer sur des manifestants braillards. Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête de ces flics ? Même en état d’exaspération et de stress maximal, comme le disent ceux qui les défendent, on n’en arrive pas là quand on est garant de l’ordre d’un pays si fier de ses principes républicains.

Puis j’ai lu les nouvelles nationales. Le même jour en Colombie, les paysans manifestaient. Dans la région de Cauca, au sud du pays, il y a eu trois indigènes morts et quinze policiers blessés. Le lendemain vendredi, m’a appris le quotidien El Espectador, un étudiant de Bogota est décédé des suites de son passage à tabac lors d’une manifestation par les forces de l’ESMAD (Escuadrón móvil antidisturbios), superflics habillés en Robocop. Je n’ai vu personne s’indigner autour de moi, et encore moins dans la rue. Pourtant, les gens que je connais ne sont pas tous de droite, loin de là. Certains sont même bien à gauche, je vous rassure camarades. En revanche, j’ai vu de nombreux maillots jaune poussin de l’équipe de foot de Colombie ce vendredi. Les Colombiens ont le sens des priorités. Le soir en effet, le pays joue son premier match dans le cadre de la Copa America, qui plus est contre les Etats-Unis. La lutte sociale attendra. Après une semaine de confrontation pour le moins tendue, les agriculteurs et le gouvernement sont parvenus à un accord, signé à Cali. A partir du lundi, dans la région de Santander notamment, un peu au nord-est de Bogota, ils continueront leur grève mais cesseront de bloquer les routes. De forte composante indigène, ils demandent notamment « la fin des intimidations militaires » et que le gouvernement enquête sur les « assassinats et menaces de morts de la part des paramilitaires sur leurs communautés ». On saurait difficilement leur donner tort. A partir du lundi, ils seront rejoints par le secteur des transports, c’est-à-dire par les routiers. La Colombie a gagné deux à zéro.

 

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Colombie : la paix maintenant ?

Ecrit par Alexis Brunet le 11 juin 2016. dans Monde, La une, Politique

Colombie : la paix maintenant ?

Certains conflits passionnent l’opinion, d’autres moins. Ainsi, si on parle à juste titre de la guerre en Syrie, de l’Irak et maintenant de l’Etat islamique, du moins depuis qu’il nous a attaqués ; de la Lybie, du Soudan (un peu), et très régulièrement du conflit israélo-palestinien, on ne parle guère, ou bien peu, du conflit qui oppose les guérillas d’inspiration dite marxiste au gouvernement de droite en Colombie. Pourquoi un tel traitement ? Pourquoi cette injustice ? Est-ce parce que la Colombie, ce ne serait pas assez sexy ? J’en doute à la vue des courbes des colombiennes. Ou est-ce parce qu’au fond, la Colombie ne représenterait toujours dans l’inconscient collectif qu’un pays hyper-violent, encore sous la coupe de la cocaïne et des cartels qui en prospèrent ? Je penche plutôt pour cette option. On se représente plus volontiers Pablo Escobar que Fernando Botero ou Gabriel Garcia Marquez en pensant à cette terre ; de toute façon on connaît surtout ce dernier, le « sale communiste », le « sale guérillero » ayant eu des relations avec les Farc, depuis qu’il a eu le Prix Nobel de littérature, voire depuis qu’il a rendu l’âme, tandis que le premier, malgré toute l’horreur qu’il peut inspirer, tout le monde sait qui il fut. Même si on sait que ce moustachu bedonnant ne fut pas aussi séduisant qu’Al Pacino dans Scarface, même s’il ne représente guère en France, du moins à ma connaissance, un rêve érotique de jeune femme, on sait vaguement qu’au-delà de son statut de narcotrafiquant, il eut un rôle très important, quasi-politique à Medellín et sa région. Et pour certains en France le seul nom d’Escobar force le « respect ». Pourtant, Pablo Escobar, s’il reste une partie de l’histoire colombienne, et qu’on trouve une statue le représentant à Medellín paraît-il, ça représente quoi ? Dix ans, au plus vingt ans de l’histoire colombienne. Préférez de loin Botero, même si ses femmes sont trop rondes à votre goût, sa statue se trouve aussi à Medellín. Et surtout, vingt ans de conflits de narcotrafic pour soixante ans de guerre civile, la balance est vite faite. A quoi est-elle due cette guerre civile d’ailleurs ? Pour ma part, je l’ai appris une fois arrivé ici en Colombie.

Il y eut naguère, dans les années 1940, un monsieur dénommé Jorge Eliécer Gaitán, candidat à la présidentielle, à juste titre très populaire, proposant de faire des réformes sociales inédites (qui manquent encore cruellement au pays), et également de faire éclater au grand jour des soupçons de corruption dans son propre parti. Malheureusement, l’oligarchie (au sens réel, pas au sens de « Nuit debout » et de ses frustrations de ne pas avoir de raisons à une nouvelle révolution) ne l’entendant pas de cette oreille, Gaitán fut assassiné, on ne sait d’ailleurs pas vraiment par quel camp. Une tournure pour le moins tragique, comme souvent dans les histoires qui démarrent trop bien. Nous sommes en avril 1948, un mois avant la création d’Israël. La droite catholique et la gauche libérale entrent alors dans un conflit très violent, des militaires et des groupes armés conservateurs commettent des exactions sur des paysans, qui s’organisent en groupes d’autodéfense, c’est la période de la « Violencia », qui porte très bien son nom. Selon sa fille, le défunt Jorge Eliécer Gaitán aurait dit que si jamais il lui arrivait d’être assassiné, il y aurait soixante ans de guerre civile. Un prophète ce Gaitán ? Il faut reconnaître en tous cas qu’il était loin de s’être trompé. Dix ans plus tard, un jeune agriculteur analphabète dénommé Manuel Marulanda, qui a vu une partie de sa famille massacrée par l’armée, fonde les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Il sera resté moins connu que Fidel Castro. Pourtant, s’il était beaucoup moins cultivé que Fidel Castro, ce dernier ayant sans doute beaucoup de défauts mais étant loin d’être analphabète, il portait lui aussi un joli treillis (quoique Fidel semble maintenant plus porté sur les survêt’ c’est vrai). Mais surtout, quoi qu’on pense du régime socialiste cubain, Fidel a fait sa révolution, et même la Révolution avec le grand « R » sans trop de résistance, alors que monsieur Marulanda et ses Farc ne sont pas parvenus à grand-chose en soixante ans de guerre, si ce n’est s’attirer l’antipathie d’une bonne partie de leurs concitoyens et aussi du reste du monde. Cerise sur le gâteau, la gauche sociale est arrivée au pouvoir au Chili, en Equateur et en Bolivie sans violence. Sans doute pour cela les Farc, conscients d’en être toujours au même point qu’il y a soixante ans, en arrivent-ils dans la voie de la paix.

Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Ecrit par Alexis Brunet le 14 mai 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Je ne me sens jamais très bien après avoir écrasé un cafard. D’abord ça n’a généralement pas été facile, ils courent très vite. Ensuite, à Cali en Colombie comme au Mexique, ils sont gros, 4 cm de long au minimum (sans compter les pattes). Surtout, j’ai commis un meurtre, j’ai tué un pauvre innocent qui n’a pas demandé à être un cafard, comme moi je n’ai pas demandé à être un humain bien portant ; j’ai gagné à la loterie des futurs vivants sans aucun mérite, ce qui ne m’a pas empêché de céder à mes pulsions de petit mec craintif et égoïste. Après tout qu’est-ce qu’il m’avait fait ce cafard ? J’aurais très bien pu le laisser dormir chez moi, même si la perspective de passer une nuit avec lui ne m’enchantait pas plus que cela. Non, les cafards se reproduisent très vite et ne sont pas très propres, me suis-je justifié, tuer un cafard de sang-froid a été un meurtre mais le bon Dieu me pardonnera car c’était un mal nécessaire.

J’ai connu quelqu’un en Colombie qui ne tuait aucun être vivant, et qui face à la venue d’un cafard à la maison, l’a fait sortir par la porte. Cela demande de l’habilité et une patience certaine ; je dois manquer de finesse pour cela. Maintenant j’ai changé de maison, et là où j’habite au premier étage, les cafards ne montent pas. Le problème est résolu. Mais il y a les mouches, oui les mouches. Si j’ai oublié de faire la vaisselle et que j’ai laissé la fenêtre ouverte il y en une qui va débarquer, c’est sûr. Problème. Si elles sont moins imposantes, les mouches sont plus difficiles que les cafards à attraper, et elles sont réellement sales. Il n’y a donc qu’une seule solution dans ce cas-là, prévenir, c’est-à-dire nettoyer. Car sinon ce sont les moucherons qui peuvent venir, et là je toucherais le fond, ce serait la preuve que je n’ai pas été à la hauteur en matière de propreté, que ce pauvre cafard n’y était pour rien, car si ça avait vraiment été propre chez moi, il n’y aurait alors jamais mis les pieds.

Nettoyer donc. Dans le Larousse, « nettoyer » signifie « rendre net, propre en débarrassant de ce qui tache, salit, ternit ». Eponger, passer le balai et la serpillère. La serpillère, je la passe maintenant quasiment tous les jours. Ça me rappelle une phrase de Taxi Driver, quand Robert De Niro, alias Travis Bickle, déclare au candidat à l’élection municipale qui monte dans son taxi qu’il faudrait « passer un grand coup de serpillière pour nettoyer la ville de toute cette racaille ». J’ignore si Scorcèse en écrivant le script imaginait que cette phrase serait un jour réalité, j’ose espérer que non, mais en Colombie on pratique le « nettoyage social ». Depuis une trentaine d’années déjà, il y aurait eu près de 5000 personnes assassinées ainsi. Ce n’est pas le seul pays concerné, c’est vrai. Au Brésil avant la coupe du monde de foot, et sous la gauche dite sociale de Dilma Rousseff au pouvoir, on a aussi usé du « nettoyage social » pour éliminer des SDF qui auraient fait tache à la sortie des matchs.

Reflets d'ailleurs : Chontaduro

Ecrit par Alexis Brunet le 07 mai 2016. dans La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Chontaduro

On commence à se sentir « caleño » quand on apprécie manger du chontaduro. A mon arrivée, un collègue venant de Bucaramanga, ville du nord-est de la Colombie, m’avait dit ne toujours pas aimer le chontaduro après deux ans passés ici. Le chontaduro, c’est un petit fruit orangé allant sur le rouge, ça a la taille d’un abricot mais ça n’en est pas un, c’en est même fort différent. Sa peau à lui est luisante, quand il s’y cogne, le soleil s’y reflète. Il semble du reste que le chontaduro en absorbe, tant sa chair jaune-orangé en paraît imprégnée.

Enfant du soleil, le chontaduro est à l’image de Cali, la ville dont il est un fort emblème, et où les températures descendent difficilement en-dessous des vingt-cinq degrés en journée. Pelé lorsqu’on l’achète, souvent à une femme noire, il peut se déguster avec du miel et du sel, parfois accompagné de café. A la première bouchée la bouche se gonfle, la consistance à la fois sèche et pâteuse, presque collante du chontaduro surprend. Etant poli, on dira avec un timide sourire qu’on aime bien, mais on retiendra que c’est un petit fruit sec qui donne soif, et qu’on n’avait rien mangé de comparable avant. Plus tard, on ne sera plus surpris, comme en voie de familiarisation. Et un peu après, on l’appréciera. Après cinq mois à Cali j’en suis là.

Les « Caleños » se sont attribués le chontaduro, c’est un fait, et lui ont même fait un site internet rien que pour lui (elchontaduro.com). Outre être authentiquement caleño, le petit fruit orangé possède de nombreuses vertus. D’abord, il prolonge la vie. Ce n’est plus une légende, ça a maintenant été prouvé au moyen d’éprouvettes pour les plus récalcitrants, le chontaduro est excellent pour le cœur et pour la peau. De plus, il contient entre autres toutes les protéines et huiles essentielles pour la santé. Sans prétendre remplacer à lui seul un repas, il est nutritionnellement très recommandable. Enfin, il serait, comme son cousin le borojo, autre fruit du coin, aphrodisiaque. Si les scientifiques paraissent plus réservés à ce sujet, ça reste une autre bonne raison d’en manger. Et pour que ça marche, il faut commencer par avoir la foi. Happé par les saveurs et vertus du fruit et de la ville où il est choyé, je me promène donc avec insouciance et légèreté. Puis, qu’arrive devant moi sous mes yeux ? Une caleña au derrière bombé, de celles qui font la fierté de la ville où les femmes sont « les plus belles de Colombie », paraît-il. A chacun de ses pas, elle dodeline ses fesses. Celles-ci sont très gracieusement courbées, un jour vous en conviendrez, et vous aussi mesdames. De nombreux derrières sont ainsi à Cali. Me souvenant alors que je suis sous l’effet de l’aphrodisiaque local, je réalise que je suis en train de faire une grave erreur. Pour éviter l’afflux de pensées trop orientées, un coup d’œil vers les montagnes. Vertes et sèches, chatouillant des nuages gris qui présagent une légère averse, elles restent gracieuses jour après jour. D’elles non plus on ne se lasse pas.

Un centre commercial

Ecrit par Alexis Brunet le 16 avril 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Un centre commercial

Un centre-commercial, c’est un doux cocon, une bulle. Aseptisée certes, mais aussi parfumée d’évasion. On aime s’y promener, au centre-commercial. On y va en famille, seul ou même en couple : pour offrir un vêtement à sa petite amie, oui, mais également pour le simple goût de la ballade. On y flirte aussi, au centre-commercial. On s’y embrasse, on s’y prend la main et qui sait, peut-être qu’on y révèle des fois sa flamme.

Temple de la consommation où les délicieux fruits de la modernité s’exhibent ostentatoirement, à la vue mais pas à la portée de tous, le centre-commercial est l’espace public, peut-être par excellence, où s’entremêlent et se croisent toutes les catégories d’une ville sans distinction de classe, d’ethnie ou que sais-je, cette population réunie sous le sceau de la consommation. Héritier de ce qu’on nommait il n’y pas si longtemps les « galeries marchandes » (certaines sont toujours nommées ainsi), ou des « Halles », voire des « bazars » d’Orient, le centre-commercial n’est pas l’apanage des pays développés, loin s’en faut. A Santiago de Cali en Colombie, on en dénombre pas moins d’une quinzaine, dont certains aux noms évocateurs : « Cosmocentro », « El Futuro » ou « Jardin Plaza ».

Ce dernier est sans doute un de ceux aux ambitions les plus élevées, un de ceux qui a coûté le plus d’argent. Délicieusement entretenu, décoré de fontaines d’où jaillissent des flots ou des minces filets d’eau aux trajectoires savamment pensées, on s’y sent comme à l’écart de la ville, de son trafic et de sa pollution. A Jardin Plaza, on est fort bien accueilli par des gardes qui vont jusqu’à vous accompagner au magasin où se trouve la perle rare que vous cherchez. A Jardin Plaza, on se laisse distraire par les lignées d’étals de produits manufacturés, qui ne laissent à vos pupilles que peu de temps pour se reposer. A Jardin Plaza, il y a des zones ombragées et l’air est frais, pas comme dans la rue et ses 35 degrés humidifiant. Vous l’aurez compris, en fait à Jardin Plaza, on se sent plutôt bien.

Contrairement à la rue, on n’y vient ni vous taxer votre salaire, ni vous voler. Marchons tranquillement, braves gens, travailleurs que nous sommes, soyons détendus. Marchons sans vérifier que tout est toujours bien dans notre sac. Marchons en sortant de sa poche son téléphone portable IPhone, sans avoir ni peur ni mauvaise conscience de l’exhiber, au royaume de la consommation le client est roi. Vous n’avez rien à acheter ? Pas grave. Vous pouvez vous engouffrer dans un de ces grands magasins et y profiter de l’air climatisé. Bien sûr, au bout d’un certain temps, si vous n’avez pas d’argent, vous vous sentirez sans doute frustré mais peu importe, vous avez déjà eu là votre échappée. En sortant de Jardin Plaza, très vite la vie normale reprend son cours. Un mendiant à la mine hagarde quémandant à tous ceux qui sortent du temple une pièce de monnaie ; les bus commençant à se bonder ; les bagnoles klaxonnant à tout va ; des stands de jus de fruits par-ci par-là etc. Le Tiers-monde reprend son cours. Au loin, les montagnes de la Cordillère des Andes. Derrière, des parcelles de forêt vierge. Puis la forêt humide du Choco. A mille kilomètres au sud-est, l’Amazonie. Un autre type de jardin, celui-là.

Reflets d'ailleurs : « A Cali on garde le sourire »

Ecrit par Alexis Brunet le 02 avril 2016. dans La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : « A Cali on garde le sourire »

A Cali, on garde le sourire. Au café, dans le bus et dans la rue. Salaire minimum indécent, allocations chômage inexistantes, peu importe, on garde le sourire. Salsa ambiante. Capitale mondiale de la Salsa dit-on, excusez du peu. Femmes souriantes aux courbes élancées. Airs de musique rythmée surgissant de chaque coin de rue, dont les Colombiens fredonnent les paroles qu’ils connaissent sur le bout de lèvres. Le goût de la vie est palpable, celui de la danse aussi. C’est culturel, on doit être de bonne humeur, on ne sait ce que la vie nous réserve. On vit. Les touristes eux sont ravis. Pourtant, un mendiant tous les trente mètres. Des vagabonds parfois shootés, qui fouillent les poubelles toute la journée, ou toute la nuit. Des quartiers d’une misère matérielle honteuse, où s’entassent des familles souvent nombreuses. Scandaleux ? Oui mais c’est la seule réalité qu’on connaît. On est né avec, on a grandi avec, on y est habitué. C’est ainsi. C’est naturel.

Football. Colombie 3, Bolivie 2. Courte victoire mais suffisante. Le maillot jaune national arboré par tout un chacun. On trinque, on danse à chaque but. L’effervescence patriotique du ballon rond. Et les immenses inégalités sociales ? Et tous les problèmes ? Ça attendra. Le foot avant tout ; et de toute façon, c’est la semaine sainte. Sainte Marie, Jésus notre sauveur et la famille. Congés nationales ; mais n'allez pas croire qu'elles seraient payées. Ceux qui le peuvent s’échappent un peu de la ville. Parcourir, sillonner ou simplement faire une courte promenade dans ce « pays magnifique », dit-on fièrement. Les autres restent. Ils partiront une prochaine fois. Quand ils pourront. Ainsi ils partagent le temps avec leur famille. La famille c’est sacré. C’est primordial. Et il s’agit de garder le sourire.

Un banc. Deux jeunes amoureux s’embrassent. Ou plutôt amants, qui sait ? Cela ne regarde qu'eux-mêmes. Ils se prennent la main, ils sourient. Derrière eux, un kiosque à journaux. Une première page. L’évolution du processus de paix avec les FARCS. Après 60 ans de guerre civile, enfin la paix ? Peut-être. « Si Dios quiere », dit-on parfois, « si Dios quiere ». Le long d’une avenue bruyante, une fresque colorée en hommage aux milliers de disparus de cette guerre pesante et fratricide. Une autre pour dénoncer les meurtres de femmes. Une lourde empreinte. Puis de nombreux tags, comme dans toutes les villes, mais surtout des slogans : « La santé est un droit, pas un service ». « Un salaire minimum viable ». « L’éducation n’est pas un commerce » etc. Le réveil des consciences, dans un pays où l’éducation supérieure est un privilège, où un pauvre atteint d’un cancer n’a d’autre choix que de disparaître chez lui, souvent dans son taudis, où la presse est muselée par le principal parti. On n’est pas du genre à se plaindre à Cali, on en a vu d’autres, surtout dans les années 90. On encaisse. Mais jusqu’à quel point suffisent les sourires ? Jusqu’à quel point supporte-t-on une société ankylosée ? Certains disent qu’un jour viendra. Mais quand ? En attendant on danse, on profite du plaisir des sens, parfois aguardiente aidant. On contemple le ciel, la Lune et les montagnes sèches. On sort avec son amoureux ou son amant. On drague aussi. Pour autant, on n’est pas fainéant, n’allez pas croire. On travaille, et longuement. On se lève tôt. Et on fait même du sport, malgré la chaleur étouffante. On sait apprécier la vie à sa juste valeur. On n’est pas râleur à Cali. Sans doute pas assez, mais que voulez-vous : à Cali, on garde le sourire.

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