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La grande peur de l’an 2017

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 août 2017. dans La une, Cinéma

La grande peur de l’an 2017

Au risque d’empiéter indiscrètement sur l’univers onirique de mes grands enfants (15, 18 et 19 ans), j’ai regardé avec eux cet été une bonne dizaine de films que je n’aurais jamais regardés seul. Il s’agit de science fiction, d’aventures violentes, de films catastrophes sinon de films dits d’horreur. Bien entendu, tout cela sur Netflix et donc d’origine USA.

Objectivement, bien que ces films soient longs, en général un peu plus de deux heures, je ne me suis pas ennuyé. Deuxième constat : je n’ai pas fait de cauchemars mais tout de même quelques rêves violents. Tertio, il a souvent fallu que mon fils aîné m’explique quelques subtilités dramatiques ou quelques situations romanesques que je n’avais pas comprises. Mais ça, c’est général chez moi. Je ne suis pas vraiment débile mais toujours un peu lent.

Il paraît que les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. On a aussi parlé de la grande peur de l’an 1000. Celle de l’an 2000 était, on s’en souvient, limitée à un bug informatique général qui a été un flop ridicule.

Mais il semble que dans le cerveau de nos jeunes descendants, on cultive toujours, de façon ludique néanmoins, de grandes peurs dont certaines ne sont pas totalement absurdes.

Essayons de faire un peu le tri : premier grand thème : l’invasion d’extraterrestres agressifs qui veulent s’approprier notre planète. En général on ne s’attarde pas sur les raisons qui les poussent à venir nous déloger de notre terrier ancestral. On doit simplement les combattre en trouvant la faille de leur puissance et les renvoyer la queue basse d’où ils viennent. Autant dire qu’on s’amuse bien et qu’on n’y croit pas un instant (Battle Ship, Edge of Tomorrow…).

Deuxième grande peur : par suite d’expériences atomiques, on a réveillé dans les tréfonds de notre planète des monstres qui y sommeillaient depuis des temps immémoriaux et dont le gigantisme est peu compatible avec notre échelle humaine. Même lorsqu’ils sont dénués d’intentions belliqueuses, leurs simples déplacements causent de sérieux dégâts à nos villes et plus généralement à toutes nos infrastructures. Effets spéciaux admirables sur les gratte-ciels qui s’effondrent, sur les ponts qui se brisent… et bien sûr pour animer ces grosses bestioles plus ou moins patibulaires (Godzilla) ou les non moins spectaculaires engins destinés à les combattre (Pacific Rim). On frémit mais on se régale sans penser à un risque potentiel imminent.

Plus insidieux : des manipulations pseudo-scientifiques ont entraîné des mutations génétiques, des clonages, des épidémies et souvent l’apparition de zombies qui doivent mordre les populations saines pour se nourrir. On se demande un peu pourquoi ces morts-vivants ont besoin de se nourrir mais on l’accepte en tant que licence dramatique sinon poétique. Je recommanderai World War Z (avec un Brad Pitt un peu vieillissant mais encore plein de ressources) et surtout Je suis une légende pour le plaisir de voir Manhattan désert envahi par la végétation et pour l’interprétation de Will Smith et de sa partenaire (une chienne berger allemand qui mériterait d’être nominée aux oscars). Là, on commence à se dire que même si les zombies sont scientifiquement peu plausibles, les manipulations génétiques ne sont pas exemptes de dangers pour nos sociétés trop confiantes.

Enfin on entre dans le domaine du plus que plausible, du possible voire du probable avec les films catastrophes qui reposent sur les risques écologiques. Le jour d’après est une glaçante illustration des effets du réchauffement climatique. L’idée – est-elle saugrenue ? – est que le réchauffement climatique finit par inverser le sens des courants marins et qu’il s’en suit une glaciation de l’hémisphère nord. Cette fois-ci Manhattan est recouvert de neige et de glace et les Américains sont obligés de fuir au Mexique ! Superbe sous l’angle esthétique, inquiétant au plan écologique et réjouissant du point de vue politique fiction.

Incipit Bazar

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Ce texte est le début de mon prochain Roman intitulé Bazar qui paraîtra cet été aux éditions Encretoile comme les deux précédents

Incipit Bazar

J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi. J’ai renoncé à être propre. Je croyais l’avoir été à ma naissance mais c’est encore une de ces illusions que la société vous inocule, avec mille autres vaccins pernicieux ou simplement inutiles. On ne vient pas au monde pur et innocent mais souillé de tous les péchés des pères, coupable de tous leurs crimes. Il m’a fallu près de trois décennies pour en faire le constat et apprendre que mes propres turpitudes ne me distinguaient pas de mes aînés mais au contraire me rapprochaient d’eux. Ce n’est ni une excuse, ni une consolation. Un souci de moins, au mieux.

Quand je regardais le sillage du bateau se refermer comme une route qui fuit – en mer, la route n’est tracée qu’à l’arrière, jamais devant soi –, j’étais torturé du remords de n’être pas parfait. Je voyais mon destin dans cette eau que fend l’étrave et dont la masse sombre s’éclaire, le temps du passage du navire et un peu davantage, de milliards de bulles d’air qui vont crever dans les remous de la poupe, brassées une dernière fois par le gouvernail qui les sépare en deux gerbes symétriques. Je ne me lasserai jamais de cette lumière froide et désespérée que les navires instillent à la surface des mers par l’incision qu’ils y pratiquent. Les balafres somptueuses qui traînent à la remorque des vaisseaux à gros tirant finissent en une cicatrice d’écume presque incolore. Le lointain inerte les dissout. Ça ne dure que le temps de noyer dans l’océan noir un peu de nos espérances. Mais les pensées comme cette lumière liquide du sillage se reforment sans cesse.

J’avais cru en m’embarquant à vingt ans que je me tiendrais naturellement à la proue, nez au vent, cherchant sans me lasser sur l’horizon toujours repoussé, des mirages d’îles, des promesses de terres inconnues plantées de fleurs éternelles et peuplées de sauvages nus et doux. J’aurais mesuré la courbure de la terre à mon désir d’être déjà au-delà de la ligne incandescente où le ciel et la mer se soudent. J’aurais cherché des plages dans les mirages dorés du couchant et des atolls dans les brumes de l’aube. Je croyais que naviguer consistait à explorer l’avenir entre les deux infinis de la terre et du ciel. J’ai vite trouvé ma place sur le pont arrière, tourné vers le passé que je fuis, à jamais attaché à la terre dont je m’éloigne. J’ai appris à mes dépens qu’au lieu que mes poumons s’enivrent du vent du large, ce serait mon âme en décomposition qui se distendrait indéfiniment depuis le lieu obscur où elle est ancrée. On ne sait jamais très bien d’où on vient. On devine un peu d’où on ne peut pas venir. De même, vers l’avant, on ne fait qu’éliminer les ailleurs impossibles. Naviguer sur toutes les mers du monde ne sert pas à découvrir des pays merveilleux ou hostiles. Il ne s’agit que d’affiner, par comparaisons successives, le regret de celui que l’on a quitté faute de pouvoir y vivre. On comprend plus ou moins vite, selon la gravité du mal, qu’on ne peut vivre nulle part, qu’il n’y a pas d’ailleurs. On renonce tôt ou tard au gaillard d’avant. Il n’y a que les capitaines, avec leur indifférence hautaine, pour se tenir sur la dunette et y vivre au présent. Ceux qui ne se sont pas affranchis de toute inquiétude et de tout remords voyagent le dos voûté, appuyés au bastingage, le regard perdu dans l’écume émeraude qui jaillit de sous la coque et qui mesure, dans le bouillonnement de ses festons déroulés, la distance qui les sépare de leur passé.

Jour de l’Europe

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 13 mai 2017. dans La une, Histoire

Jour de l’Europe

Les tambours du défilé du 8 mai me rappellent que l’on commémore cette date soixante-douze ans après l’évènement. Mes chiennes aboient dans la cour, elles ont horreur des tambours comme des pétards du 14 juillet d’ailleurs. Pendant combien de décennies fêtera-t-on encore la victoire des alliés sur le nazisme ? Remarquez, je ne suis pas contre. Il y a des choses qu’on ne doit pas oublier mais je me demande s’il n’y aurait pas un autre moyen que ce jour de congé que contournent les grandes surfaces, ces cortèges d’élus et d’anciens combattants de plus en plus clairsemés, ces tambours, ces clairons et ces gerbes qui fanent lentement. Je n’ai pas d’idée à proposer mais il y a des experts en communication qui devraient pouvoir plancher sur la question.

Pour ce qui est d’un jour férié, je suis toujours pour, mais on pourrait l’affecter à une cause plus positive, plus conviviale, plus tournée vers l’avenir. Je ne sais pas, moi, par exemple la commémoration d’une date fondatrice de l’Europe, si on peut se mettre d’accord avec tous les autres. Les instances européennes doivent bien avoir une idée là-dessus. Un jour férié dans toute l’Europe, ça permettrait de faire la fête, de faire de la musique, de faire des barbecues géants entre villes jumelées (choisir de préférence l’été), de rivaliser d’imagination entre pays membres… Chaque année, un des vingt-sept devrait organiser quelque chose chez lui, genre une grande foire exposition de produits européens, de réalisations communautaires, ou bien des jeux sportifs (sans esprit de compétition si possible), des concerts retransmis par la télé dans toute l’Europe, du rock et du classique, enfin pour tous les goûts, des rassemblements de la jeunesse…

Le devoir de mémoire, je veux bien. L’ennui c’est que ça parle de la guerre, donc ce n’est pas très festif. On se sent un peu coupable d’être en congé parce que des millions de gens sont morts. Mais le devoir d’espoir, ça devrait compter aussi, non ?

Il va falloir que j’en parle au nouveau président si je le rencontre au Touquet (notez, moi je vais plutôt à Fort-Mahon ou à Quend, c’est plus populaire, mais je peux pousser jusqu’au Touquet, c’est tout près). Ça devrait pouvoir le brancher un truc comme ça, ce jeune ! Pas vous ?

Nos plus belles années

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 29 avril 2017. dans La une, Cinéma

Nos plus belles années

Nos plus belles années, le film de Sydney Pollack est sorti en 1973. Si je l’ai vu à l’époque (j’étais un peu plus jeune que le couple des héros Barbra Streisand/Robert Redford), j’ai dû le recevoir comme une pénible histoire d’amour entre une idéaliste emmerdeuse et un bellâtre nombriliste et velléitaire. En fait, j’ai dû le voir il y a une vingtaine d’années et je l’avais classé dans mon répertoire cinématographique mental comme un de ces nombreux films cultes américains, sans trop savoir pourquoi – la chanson de Streisand ? Redford en uniforme blanc ? – au milieu d’un tas de souvenirs de chefs-d’œuvre non moins mythiques dont je pourrais sans doute archiver une bonne partie pour laisser de la place à des films plus récents et moins nostalgiquement complaisants à l’égard de l’american way of life.

Or, ces jours-ci (je suis toujours un peu moins vieux que les deux stars retraitées), j’ai revu The way we were, le film restauré pour son quarantième anniversaire, et je peux bien dire que je l’ai découvert.

Mais d’abord, quelques repères chronologiques qui introduisent un autre couple américain célèbre et un autre film. Barbara dite Barbra Streisand est née en 1942, Robert Redford en 1936 ; Joan Baez est née en 1941, Robert Zimmerman, dit Bob Dylan est également né en 1941. C’est dire que tous quatre sont de la même génération. Maintenant, comparons les deux couples, les deux histoires : celle fictive du jeune écrivain Hubbell et de la suffragette Katie mise en scène par Sydney Pollack et celle réelle de la chanteuse Joan Baez et du compositeur-interprète Dylan, récemment nobélisé (comme peut-être le serait Hubbell Gardiner si on connaissait la suite de son trajet).

Les deux couples connaissent quelques années d’un amour fou (j’assume le cliché), d’une complicité morale et intellectuelle qui transcende les oppositions de leurs sensibilités. Puis leurs chemins divergent car des nécessités plus impérieuses rendent décidément leurs différences inconciliables. Ils resteront amis et profondément respectueux du parcours de l’autre. Mais leur bonheur commun s’arrête là.

Pour Katie dans le film, pour Joan Baez dans la vie, ce qui commande, ce qui dirige la vie de ces femmes courageuses et déterminées est l’engagement politique, le militantisme (évolutif) pour les mêmes grandes causes : le pacifisme, l’égalité des droits, la non-violence… Soit, en gros, un monde meilleur qu’elles ne désespèrent pas d’instaurer dans un avenir dont l’imminence dépend de l’intensité de leur engagement personnel.

Pour Hubbell, le bel écrivain dont la jeunesse a été mobilisée par la guerre et qui ne se berce plus d’illusions, il est désormais impératif de trouver qui il est. Et cette quête de son identité profonde passe par l’écriture et, si possible, par la vente de ses livres à Hollywood, pas tant pour l’argent ou la gloire que pour la diffusion de son œuvre par le médium de masse moderne qu’est le cinéma.

Pour ce qui est du cheminement intellectuel et artistique de Bob Dylan et de sa relation avec Joan Baez, le passionnant film réalisé en 2005 par Martin Scorsese, No direction home, explique très longuement comment Dylan refuse de se laisser enfermer dans une collaboration artistique et militante avec sa compagne. Alors que ses chansons sont reprises après Joan Baez par tous les contestataires de l’ordre établi, par les abolitionnistes de toute ségrégation raciale, par les pacifistes militant contre la guerre du Vietnam et contre toutes les guerres, Dylan cherche dans sa musique et dans son écriture poétique une vérité, une nécessité plus profonde de sa créativité. Le Nobel, dont il n’est alors pas question, donnera à sa quête identitaire et artistique la dimension intemporelle et planétaire vers laquelle il tend malgré les critiques et la déception de ses premiers fans. Joan Baez épousera un vrai militant, magnifique baroudeur que la prison ne fait que renforcer dans ses convictions, comme on imagine le mari de Katie lorsqu’on la retrouve à la fin du film, quelques années après sa rupture d’avec Hubbell.

Modernité

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 08 avril 2017. dans Philosophie, La une, Ecrits

Modernité

À la suite de ma chronique sur Zweig (RDT 18 mars), un jeune lecteur de mes amis, trentenaire, diplômé d’études universitaires artistiques, artiste lui-même, me demandait par quelle nouvelle ou quel roman il pourrait accéder à cet auteur. La Confusion des sentiments me parut être le récit qui abordait des thématiques actuelles telles que l’homosexualité, les rapports enseignants/enseignés ou la place de la femme dans le couple, susceptibles de retenir son attention en particulier en l’incitant à mesurer l’évolution des mœurs au cours du dernier siècle. Le livre lui tomba des mains au bout de cinq pages.

Ce jeune ami m’expliqua que, pour lui, ce texte était représentatif d’une tendance littéraire, et plus généralement créatrice, insupportablement datée. Serait en cause, à ses yeux, le rôle du créateur, de l’auteur en l’occurrence, qui se place à l’extérieur de sa création ce qui lui permet de s’instituer comme commentateur, voire comme juge du monde qui l’entoure. Au contraire de cette tradition surannée, pour lui, l’artiste moderne est à ce point impliqué dans sa création qu’il ne saurait prétendre à aucun recul, à aucune réflexivité de nature à orienter son œuvre, à lui donner sens de façon immédiate et encore moins immanente. On voit bien qu’un roman de Zola, pour prendre l’exemple le plus flagrant – mais on pourrait citer aussi bien Madame Bovary qu’il a également été contraint d’étudier en classe – est une œuvre qui porte en soi la critique sociale qui est d’abord celle de l’auteur « à la ville ». Un roman moderne idéal doit être au contraire un exposé de faits objectifs livrés au lecteur sans que la subjectivité de l’auteur puisse l’influencer. Soit exactement l’opposé, lui ai-je fait remarquer, de la démarche proustienne qui consiste à exalter la subjectivité de l’auteur au point d’en faire le véritable sujet du récit.

La poésie contemporaine, plus encore que les installations des plasticiens, répond bien à cette exigence. Il me semble que c’est en Amérique, et pas seulement du Nord, que l’on trouve des romans qui s’approchent le plus de cette modernité. Nos romanciers français sont encore trop nombrilistes. Je pense aussi à ces metteurs en scène de théâtre ou d’opéra qui transposent dans un tout autre contexte géographique, historique voire idéologique l’œuvre dont ils se saisissent. Le danger est que ces créations ou ces interprétations suscitent de la part de la critique, désarmée par leur abstraction conceptuelle, une demande d’explications à laquelle les auteurs, les créateurs, se prêtent souvent avec une complaisance suspecte. Or à un artiste à qui je dois demander ce qu’il a voulu dire, quel témoignage il apporte, j’ai envie d’abord de reprocher de ne pas l’avoir dit d’emblée dans sa création même.

Mon jeune ami m’oppose qu’il n’a pas l’intention de témoigner quoi que ce soit par son œuvre, que c’est à moi d’y mettre ce que je veux, qu’il n’est là que pour susciter des réactions, des interrogations, des interprétations et en tout cas pas pour les imposer.

La démarche est assez séduisante mais je crains que cette attitude rigoriste ne s’accompagne inévitablement d’une platitude dans l’expression. Je reviens à la création littéraire. En effet, qu’est-ce que le style d’un auteur sinon la façon qu’il a de marquer de son empreinte, donc de sa personnalité et donc de sa subjectivité le récit dont la seule neutralité imposée doit lui garantir d’être lisible par le plus grand nombre. Certes, encore faut-il que le plus grand nombre ait reçu l’instruction qui lui donne accès à la lecture et à la compréhension du message qu’elle porte.

Libéré de cette contrainte, l’auteur échappe à toute critique de forme comme de fond, toute production artistique étant a priori recevable. Il n’est plus soumis qu’à l’obligation d’assurer la promotion de son œuvre dans les médias si on lui en offre l’opportunité. Et ces médias, même les moins qualifiés pour le faire, peuvent se donner à bon compte l’alibi culturel de tendre le micro au plasticien, à l’écrivain, au cinéaste, au chorégraphe dont la dernière création fait sensation. Puisqu’il serait inconvenant de demander à un créateur ce qu’il a voulu dire, point n’est besoin au réalisateur de l’interview d’avoir une réponse personnelle à la question. Si bien que le risque que fait peser cette conception de la création est la surenchère dans l’étonnant, l’inédit, l’abstrus et l’abscons. Il faut faire le « buzz » pour être remarqué et il faut être remarqué pour exister. Peu importent les moyens.

La balance d’Emmanuel (Kant)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 avril 2017. dans Philosophie, La une, Politique, Société

La balance d’Emmanuel (Kant)

A : « Agis toujours de façon à ce que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». Tu sais qui a dit ça, bien sûr.

B : Oui Emmanuel Kant. J’ai appris ça.

A : Je me demande si ce n’était pas une recommandation empoisonnée.

B : Probable !

A : Tu comprends, s’il avait dit « Agis autant que tu peux de façon à ce que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle »…

B : C’est le « toujours » qui te gêne ?

A : Oui. Le « toujours » pose un impératif absolu. Si une seule fois, tu fais un faux pas, tu es mauvais, tu es nul. Enfin, c’est comme ça que je le sens…

B : C’est toi qui te l’imposes. Tout dépend comment on le prononce : Agis toujours peut très bien être seulement un conseil, une incitation à la vertu qui sous-entend une certaine indulgence. On sait bien qu’on ne peut pas être toujours vertueux. L’homme doit se fixer le but de se dépasser, d’être le plus souvent possible au mieux de ses possibilités, sachant que nous ne sommes que des hommes pétris de passions, donc de vices et de vertus.

A : Tu as peut-être raison. Mais tu vois, la religion chrétienne est moins catégorique en ce sens qu’elle prévoit la contrition, la confession et le pardon.

B : Oui mais elle interdit tout. Elle considère les erreurs des hommes comme des péchés et non comme des faiblesses inhérentes à leur condition.

 

Je transcris de mémoire, et probablement en y mettant mes mots plus que les tournures employées par les adolescents, cette conversation entendue récemment entre deux très jeunes gens. Admettons que le garçon s’appelle Arthur (A) et la jeune fille Béatrice (B). Respectons leur anonymat sinon leur intimité.

Il me semble qu’il y a cinquante ans, je me posais aussi ce genre de questions. Je me suis demandé comment j’y avais répondu au cours de ma vie. Je crois m’être efforcé en principe d’être kantien chaque fois que j’avais le sentiment de devoir être exemplaire. Pour mes enfants, pour mes collaborateurs, pour mes amis, pour moi-même. Mais je sais bien que j’ai eu souvent recours à l’indulgence d’un dieu dont je pouvais penser que s’il existait, il me pardonnerait mes faiblesses. Peu importait qu’il n’existât pas. Son indulgence, elle, était acquise. Kant pour exalter mes vertus et Dieu pour pardonner mes vices.

Stefan Zweig, Le Monde d’hier

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Belfond, Livre de Poche

Stefan Zweig, Le Monde d’hier

On ne sait plus en France que Stefan Zweig fut un de écrivains les plus célèbres, de loin le plus traduit dans le monde entier pendant vingt ans, en gros de 1920 à 1940, universellement respecté et honoré.

Le 22 février 1942, exilé à Rio de Janeiro, il achève son livre ultime Le Monde d’hier sous-titré Souvenirs d’un Européen, poste le manuscrit à destination de son éditeur et, avec son épouse, se suicide en prenant du véronal.

Né à Vienne en Autriche en 1881 d’une riche famille d’industriels juifs, se méfiant de ses rapides succès littéraires autant que des facilités que lui donne sa fortune, il voyage à travers l’Europe de la Belle Epoque qui ne connaît ni les passeports ni les douanes, avec le double dessein de s’imprégner de l’air du temps et des lieux et de rencontrer tous les grands penseurs, les artistes éminents, les savants qui croient à la construction d’une Europe humaniste et pacifique.

Zweig a effectivement rencontré tout le monde, correspondu avec les plus brillants intellectuels, reçu dans sa maison de Salzbourg les artistes du monde entier. Outre l’allemand, il parle l’anglais, le français et l’italien couramment. Il est présenté à Mahler, à Rodin, à Wells et à Shaw, à Verhaeren dont il deviendra le traducteur comme celui de nombreux poètes et écrivains. On renonce à faire la liste de ses amis : Paul Valéry, Romain Rolland qu’il retrouve en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, Gide, Martin du Gard, Ravel mais aussi Joyce, Rilke, Gorki qui préface l’édition russe de ses livres, Busoni, Pirandello qui le demande comme traducteur d’une de ses pièces, Schnitzler, Thomas Mann, Hofmannsthal, Freud à qui il présente Dali lors de son exil à Londres, Alban Berg, Bruno Walter, Bartók, Toscanini, Richard Strauss qui le choisit comme librettiste de son dernier opéra…

Or son livre n’est nullement le catalogue mondain de ses relations ni la vaine nostalgie d’un monde oublié. C’est bien pire : l’observation d’une intransigeante perspicacité, admirablement objective, de tous les échecs de cette civilisation et de ce demi-siècle qui accumulent toutes les erreurs et toutes les horreurs que ses amis et lui restent impuissants à éviter et même parfois à dénoncer.

C’est en cela que ce livre est d’une actualité évidente. On le trouvera parfois un peu daté dans une emphase à laquelle la traduction ajoute sans doute une couche de vernis, mais on reste confondu devant la modestie, la sincérité et souvent l’autodérision avec lesquelles cet observateur lucide et généreux de ses contemporains brosse un tableau passionnant des vingt dernières années du dix-neuvième siècle et des quarante premières années de ce vingtième dont, à soixante ans, il choisit de ne pas connaître la suite.

Les dernières pages où Zweig, exilé, banni, déchu de tous ses droits parle de la douleur des réfugiés que tous les pays se renvoient, ne sont pas de nature à flatter notre fierté de Français d’aujourd’hui qui manquons si ostensiblement à tous nos devoirs d’accueil et d’assistance.

Car c’est bien ainsi que ce livre si riche en fines observations pleines d’humour, en anecdotes révélatrices, en portraits contrastés nous interpelle et nous bouleverse. Si un homme d’une telle valeur artistique et morale, qui a traversé autant d’épreuves en se relevant sans cesse, en est réduit en toute lucidité à désespérer du monde et de l’humanité au point de se donner la mort au moment où les USA entrent en guerre, c’est bien parce qu’il considère que le mal est trop profondément ancré dans notre civilisation pour espérer encore dans une paix à laquelle il ne croit plus.

La morale de ce livre qui se garde bien d’en proposer une, est peut-être qu’il faut moins attendre du monde pour pouvoir encore espérer.

La volonté de dieu

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 25 février 2017. dans La une, Ecrits

2ème et dernier épisode

La volonté de dieu

Résumé du premier épisode : Léonie n’aime pas son Minet gris, pilier de bistrot qui rentre souper à n’importe quelle heure. Elle s’en plaint à Tite la perruche qui l’approuve.

Depuis des années, qu’il vente ou qu’il pleuve, Léonie quittait son sombre logis aux premières heures du matin, elle marchait à petits pas sur l’étroit trottoir, bousculée par le déplacement d’air des camions mais définitivement indifférente à leur fracas. Elle coupait par la traverse du cimetière, s’engouffrant sans appréhension dans le tunnel ménagé sous la voie de chemin de fer en regrettant l’ancien passage à niveau et la conversation laconique de la garde-barrière, et atteignait les quartiers neufs dont elle aimait l’animation et le luxe relatif.

Ses pas menus la portaient jusqu’à une église ronde, claire et pimpante, où elle avait son banc attitré. Elle n’avait pas beaucoup de religion, ce qui, à ses yeux, lui interdisait l’accès quotidien à l’église sombre et odorante de son quartier, à part pour les enterrements. Mais elle aimait se reposer de sa marche dans la nef accueillante et spacieuse de cet édifice d’une architecture trop audacieuse pour qu’elle le tînt tout à fait pour une église. Personne ne lui demandait de comptes, tout au plus lui adressait-on un salut respectueux. Quand le jeune prêtre qui officiait dans cette paroisse la découvrait assise sur son banc de pin vernis, il avait toujours un sourire engageant à son égard mais il la laissait débiter ses prières sans l’interrompre tandis qu’elle faisait mine de ne le voir qu’à peine, perdue dans de feintes oraisons.

Le véritable objet de ses méditations était en fait l’opportunité de remplacer son chat acariâtre par un de ces mignons petits chiens dont tant de vieilles dames du voisinage avaient fait leur petit compagnon fidèle, docile et enjoué. Léonie était transportée d’envie quand elle croisait un de ces couples unis par une laisse, quand elle entendait les conversations intimes faites de paroles tendres, de promesses de sucres, de petits ordres affectueux.

Elle connaissait par leur nom plusieurs de ces petits toutous et elle complimentait leurs maîtresses de leur chance d’avoir un si gentil partenaire. C’était une façon de se faire des relations hors de son quartier gris et triste et, qui sait, le moyen de se mettre sur les rangs pour l’adoption d’un éventuel descendant de Miquette ou de Tobbie. Seulement, voilà, Minet n’accepterait certainement pas un rival chez lui et il le chasserait, toutes griffes dehors, en crachant le feu de façon horrible.

Léonie n’avait pas l’âme assez noire pour demander au Seigneur de ce lieu de paix et d’amour de la débarrasser de son vieux compagnon pour lui permettre de convoler avec un représentant d’une espèce plus conforme à ses vœux, mais il ne lui venait pas davantage à l’esprit l’idée de confesser ses velléités d’infidélité. Elle supputait ses chances qu’un camion lui rende enfin sa liberté et songeait aux moyens d’obtenir la garde d’un petit chien qu’elle promènerait en laisse, qui dormirait à ses pieds et qui mangerait de bon appétit à l’heure dite. Elle pourrait lui parler, le faire jouer avec une balle, le caresser et le brosser. En plus, le chien la défendrait de toute agression et des tentatives de cambriolage.

La volonté de dieu

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 18 février 2017. dans La une, Ecrits

1er épisode

La volonté de dieu

Je dédie cette modeste nouvelle à notre nouveau rédacteur, le chat Boubou. Il y lira ce que dans sa grande sagesse il suppute certainement, à savoir qu’il ne faut jamais faire une confiance absolue aux humains, individus versatiles dont la duplicité se cache trop souvent sous des caresses et des promesses à l’exemple des rapports hypocrites que les propres maîtres de cette espèce entretiennent avec leurs crédules affidés.

 

Léonie posa la soucoupe sur le bord de la fenêtre et y versa le fond de la bouteille de lait. Il n’en restait que quelques gouttes qui mouillèrent à peine le premier cercle de l’assiette. On voyait encore, à travers la mince pellicule blanche, les fleurettes d’un bleu délavé qui en avaient constitué la décoration dont les filets de dorure avaient disparu depuis longtemps. C’était bien assez pour le Minet gris qui, dans le cas le plus favorable, reniflerait la soucoupe d’un air soupçonneux et daignerait laper trois gouttes avant de laisser la poussière de la rue, soulevée par le va-et-vient incessant des camions de la fabrique, salir la blancheur bleutée que le soleil finirait de jaunir.

Léonie n’aimait pas son chat et elle avait ses raisons. Mais elle avait aussi des obligations envers lui et elle n’aurait jamais manqué de lui assurer, à divers moments du jour et en divers endroits immémorialement consacrés de la cuisine, une alimentation parcimonieuse et peu variée dont l’essentiel lui était gracieusement fourni par le boucher du quartier, bien que Léonie fût depuis des lustres une de ses plus modestes pratiques.

Mais le Minet gris, animal prévoyant et d’une duplicité indigne, n’honorait ces abats que de quelques coups de ses vieilles dents, afin d’en perpétuer, à toutes fins utiles, l’attribution quotidienne mais superflue. Il avait pris pension à l’année au café tabac établi de l’autre coté de la rue, juste en face de la maison dont Léonie occupait deux pièces au rez-de-chaussée. Il venait assez souvent, quoique sans y mettre la politesse élémentaire de la régularité, prélever sa dîme et en commenter la qualité de quelques miaulements aigres et sonores, n’hésitant pas à récriminer si le mou était desséché ou si le lait avait tourné. Pourtant, la responsabilité en incombait évidemment à sa nonchalance puisqu’il savait exactement à quelle heure ses repas lui étaient servis. Seulement, s’il était occupé au bistrot à surveiller de son œil jaune et triste, depuis la banquette qu’il s’était attribuée, une belote dont il comptait les points ou si la livraison des fûts de bière nécessitait l’enregistrement par son greffe, il pouvait différer indéfiniment de traverser la rue, au mépris des horaires qu’il avait lui-même imposés.

– C’est son droit, expliquait Léonie à Tite la perruche, mais qu’il ne râle pas si c’est gâté, il n’a qu’à rentrer manger à l’heure.

Le photographe et l’écrivain (8)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 11 février 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (8)

Soyons plus précis : ce que nous dit Borges, c’est que le fait esthétique n’est pas une révélation mais l’impossibilité qu’elle se fasse. Et ainsi mon émotion esthétique devant la beauté grandiose d’un paysage ne serait pas la paix universelle qu’elle m’évoque mais l’absence de rapport entre ce panorama et la paix à laquelle j’aspire. Ou plus exactement, le rapport entre le panorama et la paix, c’est en moi qu’il réside, il constitue la matière même de mon émotion. La beauté de l’être aimé ne serait pas la révélation de l’amour qu’il nous inspire mais l’impossibilité que cet amour soit révélé. Et cette impossibilité est la matière même de l’émotion amoureuse.

Faisons maintenant un détour par une autre caractéristique de la photographie pour laquelle elle est souvent utilisée y compris dans sa dimension artistique à laquelle ma pratique d’amateur n’a évidemment jamais prétendu. Le photographe, le vrai, est l’artiste de l’éphémère, de l’événement instantané. Il fixe ce qui tombe et dont il suspend la chute, ce qui explose et dont il enregistre la désagrégation, ce que le temps va effacer aussitôt, un regard, un sourire, l’ébauche d’un geste. Il est donc le plus apte à fixer l’imminence d’une révélation. Mais toute l’humilité de son art et tout le paradoxe de sa démarche tiennent au fait que cette révélation ne se fait pas. Son travail de créateur d’objets esthétiques ne consiste pas à fixer des révélations mais à en repérer l’imminence et à apporter la preuve de l’impossibilité qu’elles se fassent. En effet, si le fait esthétique est l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas, l’objet esthétique doit bien être quelque chose qui produit la preuve de cette impossibilité, preuve d’autant plus accablante de cette absence qu’elle sera enregistrée au moment précis où on en croyait la révélation imminente.

Ici, il faut interroger une fois de plus la définition de Borges. Borges n’emploie pas un verbe dynamique mais purement statique. Il ne dit pas « l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas, génère, ou crée le fait esthétique », elle est le fait esthétique. Ce signe égal qu’il pose entre les deux termes est important parce qu’il va nous permettre de les inverser : « Le fait esthétique est l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas ». Mais ce qui n’a pas encore retenu notre attention, c’est justement le concept de fait esthétique. Nous avons parlé de l’émotion esthétique, du sujet esthétique qui était supposé la susciter, de l’objet esthétique qui se proposait d’en rendre compte. Mais Borges ne rentre pas dans ces classifications, il parle du fait esthétique en général. Si on énonce sa proposition sans y mettre le doute élégant du peut-être qui bien sûr pour lui ne fait aucun doute, on peut dire plus prosaïquement : tout fait esthétique est l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas. Autrement dit : il y a de l’esthétique quand il y a l’attente de quelque chose qui n’a pas encore été avéré, pas encore été dit, pas encore été vu et qui faillira à cette révélation au dernier moment. Il faut qu’il y ait l’attente et la déception dans l’instant même de l’imminence. La déception inscrite dans l’attente, l’attente malgré la déception programmée. Rien de plus humain que cet élan ambigu qui se nourrit de son échec inévitable !

Mais si la définition est si générale, si elle s’applique à tout fait esthétique, elle englobe donc le sujet et l’objet, mon panorama et la photo que j’en ai prise. La beauté, l’émotion esthétique qu’elle nous procure, relèveraient bien à la fois d’une évidence, d’une réalité et d’un espoir fou et flou qui nous renvoie dans un lointain chimérique. Mais cela, nous l’éprouvons aussi devant les œuvres d’art. L’art a la faculté rare de créer des objets devant lesquels nous nous attendons également à une révélation tout en sachant qu’elle est impossible et cependant en la croyant imminente, en la voyant presque se produire. Et voilà pourquoi on ne fait pas de belles photos avec de beaux sujets. Tout simplement parce qu’on ne peut pas conjuguer deux absences. Il paraît en effet difficile de créer un objet qui promette une révélation imminente qui ne se fait pas à partir d’un sujet qui promet également une révélation imminente qui ne se fait pas. L’absence d’une absence : un trou dans le vide, impossible à concevoir et donc difficile à réaliser !

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