Articles taggés avec: Bernard Péchon-Pignero

Inventaire (2)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 29 septembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (2)

Daphné gardait tout par piété familiale mais aussi par goût. Elle considérait que toute démarche en vue de produire de la beauté, sous quelque forme que ce fût, était digne de respect. Elle n’était pas éloignée de croire que le geste de la brodeuse qui avait répété pendant des mois le même motif de fleurs et d’oiseaux sur les médaillons de ses chaises et celui, inspiré et magistral, du peintre d’un chef d’œuvre répertorié dans tous les livres d’art, étaient de même valeur et méritaient la même considération. Daphné n’avait aucun talent artistique et n’avait même jamais montré la moindre disposition pour les arts d’agrément qu’on enseignait aux petites filles de bonne famille. C’est peut-être là l’explication de cet éclectisme délibéré en matière d’art et de décoration. Tout était beau qui lui était inaccessible. Tout était presque également beau. Son sens critique était annihilé par le sentiment de sa propre incapacité. En revanche, étant elle-même un fin cordon bleu, elle faisait parfaitement la différence entre une bonne table et une mauvaise, entre une cuisine gastronomique et un dîner qui ne sortait pas de l’ordinaire, ce dernier fût-il préparé avec amour et les meilleures intentions du monde en fait de convivialité. L’art culinaire était le seul dans lequel elle pouvait faire état de compétences et non des moindres et c’était aussi le seul vis-à-vis duquel elle se montrait sévèrement critique, y compris à l’égard de ses propres réussites comme de ses échecs. Elle déplorait de ne pas avoir l’occasion d’éprouver ses talents aussi souvent qu’elle l’aurait voulu et de mettre au point de nouvelles recettes car ayant peu d’amis, elle recevait peu.

INVENTAIRE 1

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 22 septembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

INVENTAIRE 1

Notre ami et rédacteur, Bernard Pechon Pignero, commence ici une «  histoire » qu'à la façon des feuilletons du XIXème siècle, RDT vous présentera pendant 8 semaines. Ne ratez aucun épisode !

 

« Je ne peux pas me fier à ce que me dit mon banquier. Ce sont les intérêts de sa banque qui le préoccupent, pas les miens.

– Pas sûr ! Il doit aussi fidéliser ses clients en leur proposant les solutions les plus avantageuses même si, à court terme, ce ne sont pas celles qui seraient les plus rentables pour la banque. Pour lui, tu représentes quelqu’un d’important.

Richter : du gris au blanc

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 septembre 2012. dans La une, Arts graphiques, Culture

Richter : du gris au blanc

Le gris est une couleur comme les autres, dit Gerhard Richter, et il semble bien qu’il sache de quoi il parle. Qui se sentirait de taille, devant l’exposition du Centre Pompidou, à le contester ? Mais un tableau particulièrement me semble pouvoir en administrer la preuve. Choix arbitraire, sans doute, que d’autres œuvres présentées dans la même rétrospective pourraient tout aussi bien justifier. Mais justifie-t-on jamais ces rencontres qui s’imposent soudain au cours de l’épreuve accablante pour le simple amateur que constitue le parcours balisé dans l’univers pictural d’un artiste d’une telle puissance créatrice ? Pour moi, ce jour-là où Paris arborait tous ses gris de zinc et de pierre sous un ciel plombé, ce fut justement une toile que Richter y peignit en 1968 et qui est intitulée Paysage urbain Paris.

Célébrations estivales (3) - Variations

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 septembre 2012. dans La une, Ecrits

Célébrations estivales (3) - Variations

 

 

Les légendes font partie de l’histoire de la musique. Celle du petit Goldberg de treize ans jouant les variations écrites par son professeur Jean-Sébastien Bach pour endormir l’insomniaque Comte Keyserling est trop belle pour que l’on y renonce. Depuis que Glenn Gould les a enregistrées une première fois en 1955 au piano, les Variations Goldberg ont été gravées soixante-deux fois par des clavecinistes et des pianistes dont trois fois par le même Glenn Gould. Sur la ravissante berceuse de l’Aria initiale que l’on retrouve en conclusion, Bach a composé trente variations qui, dès la première, sont plus de nature à réveiller l’auditeur qu’à l’endormir. Suit un feu d’artifice musical dont l’enchaînement est aussi varié que cohérent. Pourtant, la plupart de ces courtes pièces sont mélodiquement et rythmiquement si éloignées de l’aria qu’on a peine à reconnaître la proposition initiale. Les successeurs du cantor se souviendront de la leçon.

Célébrations estivales : deux duos

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 29 juillet 2012. dans La une, Musique

Célébrations estivales : deux duos

Tout a commencé avec le duo soprano-alto de la cantate BWV 78 de Jean-Sébastien Bach. La ritournelle qu’égrène inlassablement l’orgue n’est pas étrangère à la jubilation que l’enfant éprouve quand les deux dames entament leur adorable conversation, dialogue que l’on suppose d’une courtoisie extrême, faute de comprendre l’allemand. On sait qu’il s’agit de célébrer le Sauveur mais ce que l’on entend est d’une telle grâce, d’une telle élégance que l’on retient surtout cette complémentarité des voix. Mais l’art de Bach – les chorals transcrits par le Cantor en portent la marque – invite l’auditeur à se mêler aux chœurs, à glisser sa voix, sa prière, entre celles des officiants. L’enfant s’en souviendra même si, ici, La prière s’est faite si sensuelle qu’on se croirait plutôt dans le Cantique des Cantiques que dans un office luthérien. Le père Bach ne fronçait pas toujours les sourcils ! Teresa Stich-Randall et Dagmar Hermann, et bien d’autres depuis, vous en feront la démonstration éloquente. On voudrait que ça ne s’arrête jamais et comme, justement, les couplets s’enchaînent assez nombreux, l’enfant a tout loisir de graver à jamais ce pur moment de joie musicale dans sa mémoire. Peut-être y entend-il la voix d’une toute jeune maman dialoguant avec sa propre mère. Peut-être le commerce éthéré des anges du paradis, ce qui est d’autant plus probant si les interprètes sont des enfants, dans la tradition de l’époque. En tout cas, s’instaure en lui la prédilection pour les duos et en particulier ceux où deux chanteurs dont les voix sont complémentaires, dont les tessitures se recouvrent partiellement (1), chantent à l’unisson ou parfois en canon, à la tierce, à la quinte ou à l’octave (2).

Célébrations estivales. 1 Contre-ut

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 juillet 2012. dans La une, Musique

Célébrations estivales. 1 Contre-ut

 

Kathleen Ferrier, dont on célèbre le centenaire de la naissance, était un contralto britannique dont les graves somptueusement moirés vous donnaient des frissons. Elle est morte d’un cancer à quarante et un ans. Mado Robin, dont on a oublié en 2010 de célébrer le cinquantenaire de la mort, était la soprano colorature dont la voix pouvait monter jusqu’à des hauteurs qu’aucun compositeur n’avait jamais osé inscrire sur une partition, des notes qu’aucune voix n’avait jamais chantées sur une scène d’opéra et n’a plus chantées depuis. Elle est morte d’un cancer à quarante et un ans. C’était en 1960 donc, sept ans après le décès de Kathleen Ferrier.

Je me suis souvent demandé d’où venait le plaisir que j’éprouve à entendre certaines voix, ce plaisir qui m’étreint d’une étrange émotion et me fait parfois venir les larmes aux yeux. J’espère bien ne jamais avoir la réponse qui ne peut être que prosaïquement décevante. De la chimie sans doute, des questions d’influx nerveux ou de réactions enzymatiques. Mais j’espère bien aussi ne jamais renoncer à m’interroger sur les mystères de l’art en général et de la musique en particulier.

Le mystère Kathleen Ferrier

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 30 juin 2012. dans La une, Culture, Musique

Le mystère Kathleen Ferrier

 

Il est d’usage, lorsqu’on cite l’article publié par un ami de le qualifier d’excellent (l’article ou l’ami ou les deux si on ne craint pas les répétitions). Celui que Jean-Luc Lamouché, non moins excellent chroniqueur dans ces colonnes, consacre à Kathleen Ferrier dans Tutti-Magazine, mérite bien ce qualificatif mais je dois en outre lui reconnaître de m’avoir éclairé sur un mystère qui taraudait ma conscience de mélomane.

J’ai toujours eu des réserves quant à l’admiration universelle dont est entouré l’art de Kathleen Ferrier. Soyons plus précis : l’art de la grande contralto n’est pas en cause et, en tout cas, ce n’est pas à un simple mélomane d’en juger quand les plus grands musiciens, interprètes et compositeurs réunis, l’ont célébré comme exceptionnel. Reste la voix et là, mes préventions peuvent éventuellement avoir droit de cité. Je n’aime pas toujours, pas inconditionnellement, si vous préférez, la voix de Kathleen Ferrier. C’est scandaleux, je le sais, mais j’en revendique le droit. Je trouve cette voix somptueuse dans la Rhapsodie pour contralto de Brahms qui est, par ailleurs, un des joyaux de la musique. Je la tiens pour idéale dans le rôle d’Orphée tel que l’a conçu Gluck (quand on a la patience de savourer les très répétitives beautés de cet opéra) mais je n’aime pas Kathleen Ferrier dans Le Chant de la Terre, fût-ce là l’interprétation de référence absolue.

Histoire d'un allemand, Sebastian Haffner

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 09 juin 2012. dans La une, Histoire, Littérature

Histoire d'un allemand, Sebastian Haffner

Histoire d’un allemand Souvenirs (1914-1933), Sebastian Haffner, traduit de l’allemand par Brigitte Hébert, Acte Sud collection Babel, 435 pages, 9,5 €

 

Rares sont les livres que l’on aborde avec plus de réticences que d’enthousiasme – encore quatre cents pages sur le nazisme ! – et que l’on referme en regrettant qu’ils n’en fassent pas mille de plus. Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner a deux immenses mérites : le premier est d’être inachevé, ou plutôt, de s’achever quand tout commence, en 1933 ; le second est d’être écrit en 1942. L’auteur raconte à grands traits sa vie de jeune Allemand moyen depuis 1914 – il est alors âgé de sept ans – jusqu’à la prise du pouvoir par Hitler. Le jeune magistrat stagiaire âgé de vingt-six ans fait aussitôt le bilan de tous les moyens de ne pas se laisser pervertir par le nouveau régime qui lui fait viscéralement horreur. C’est pour constater que, comme des millions d’Allemands, il est prisonnier d’un système monstrueusement puissant et dont la perversité insidieuse s’est infiltrée dans les fibres les plus intimes de « l’âme allemande ». La perspicacité avec laquelle il analyse les origines du mal, en remontant à la guerre puis aux tentatives républicaines avortées, l’amène à la conclusion que la seule alternative est l’adhésion au nazisme ou l’exil. Il connaîtra les deux à son corps défendant. La suite serait passionnante à lire sous la plume d’un narrateur aussi brillant et aussi lucide mais l’originalité de son récit est d’établir qu’en 1933, tout est déjà bouclé.

La querelle des livres, Olivier Larizza

le 02 juin 2012. dans La une, Société, Littérature

La querelle des livres, Olivier Larizza

 

Pour mon soixante-cinquième anniversaire, on m’a offert (sur ma suggestion) une liseuse. Pas une petite cape douillette en laine des Pyrénées mais bien ce petit bijou de technologie moderne qui me permettra, quand je serai tout à fait vieux et si elle fonctionne encore, de lire en grossissant les caractères autant qu’il le faudra. J’en suis ravi. Je la regarde souvent, c’est un bel objet dense et rassurant dans son portefeuille de faux cuir d’une élégante sobriété. Je ne m’en sers pas mais je suis content de l’avoir. Un peu comme je serais satisfait de posséder  un étui à cigarettes en argent bien que je ne fume pas.

Ce n’est pas que je ne lise pas, bien au contraire, mais j’ai de telles piles de livres en attente… Je recharge sa batterie de temps à autre. Elle me le demande poliment. J’ai commencé, comme tout un chacun, par charger des livres gratuits. Les misérables, un grand absent de ma bibliothèque, je l’avoue. Je ne peux pas dire combien de pages j’en ai lu parce que ça dépend des caractères que j’ai choisis. Et puis j’ai téléchargé un livre de Pierre Loti, mais il n’avait ni accents ni ponctuation. J’ai renoncé. Et encore un livre d’un auteur chinois dont j’ai oublié le nom. Il était annoncé comme livre en caractères français mais il y avait une erreur. Ce n’étaient pas des idéogrammes chinois mais de ces signes étranges, plus ou moins cunéiformes, comme seule l’informatique peut en offrir. J’ai hésité à télécharger un livre payant parce que s’il est illisible, je ne pourrai pas le rapporter au libraire.

Le plus célèbre des barytons

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 mai 2012. dans La une, Musique

Le plus célèbre des barytons

La mort de Dietrich Fischer-Dieskau à l’âge de 86 ans est un de ces événements « normaux » qui vous laissent pendant quelques jours un petit pincement au cœur avant que l’on s’habitue à l’idée très banale d’un panthéon des artistes où le célèbre baryton aurait désormais sa place attitrée pour l’éternité. L’éternité ? Disons deux ou trois générations de mélomanes et puis, à terme, le privilège d’être cité par quelques spécialistes de la musique classique occidentale du vingtième siècle qui se feront mousser à bon compte avec ce nom si mélodieusement articulé. Et d’ailleurs « célèbre baryton » ? Certes, on peut même avancer qu’il est le plus célèbre des barytons mais il n’est célèbre que pour ceux qui ont une idée précise de ce qu’est un baryton. Quel pourcentage de la population ? Je n’ose avancer un nombre à deux chiffres de peur qu’il soit trop élevé. La mondialisation n’efface pas la fragmentation des cultures. On annonce aujourd’hui le décès de Robin Gibb, le célèbre chanteur des Bee Gees. Je découvre son nom sinon celui de son groupe dont j’ai probablement derrière l’oreille quelques bribes de souvenirs d’un des deux cents millions de disques qu’ils avaient vendus. Combien pour Fischer-Dieskau ? Peut-être cent fois moins ce qui est déjà énorme. En tout cas, « l’avantage » de cette disparition est que l’on va rééditer les disques épuisés, graver des bandes inédites, publier des biographies, compiler des intégrales… Voici donc une affaire classée.

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