Articles taggés avec: Bernard Péchon-Pignero

Ange

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 05 mai 2012. dans La une, Ecrits

Ange

La Gardonenque était alors la plaine la plus fertile du département. Tout y prenait racine. Ou presque. Les fermes étaient prospères. Les petits gars des Hautes Cévennes, élevés entre six chèvres et deux cochons, des châtaignes dans l’assiette à chaque repas, venaient s’y louer pour quelques semaines dès qu’ils avaient une ombre de moustache, et même avant. Ange n’avait pas quinze ans, pas encore l’âge de dire des bêtises aux filles du lavoir.

L’été suivant, il n’aurait pas non plus l’âge de partir comme son frère, ses cousins de Villefort et ceux de Lussan et ses deux oncles de Concoules, dans ces premiers trains de jeunes fous qui croyaient aller directement de la gare de Nîmes à celle de Berlin où le Kaiser n’avait qu’à bien se tenir. Ange, lui, est mort à Verdun. Il avait enfin l’âge. Tout juste.

Qui se souvient de lui ? C’était pourtant un drôle de numéro. Il aurait fait son chemin dans la vie, c’est certain. À l’école, il n’était pas le premier de la classe à cause de la conduite et de trop nombreuses absences qui n’étaient pas toujours dues au ramassage des châtaignes ou aux vendanges du Clinton. Mais il était le plus vif, le plus curieux et le plus attentif quand il ne partait pas dans ses rêves. De surcroît, il avait un visage d’ange assorti à son nom. Il devait aussi y avoir en lui un démon. Pas un méchant démon mais plutôt un diablotin qui le poussait à faire toutes les bêtises imaginables et même celles que personne n’avait imaginées.

IN MEMORIAM

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 mars 2012. dans Ecrits, La une, Histoire

IN MEMORIAM


Nous nous sommes arrêtés dans un village désert.

Le vent était froid après la pluie. Des traces de neige sale restaient çà et là. L'hiver durait encore dans le printemps, mais avec humilité, avec des égards. Le printemps était si timide, si précaire.

Un café restaurant désert nous a accueillis - c'est beaucoup dire - ne nous a pas rejetés. Nous avons été séduits par son odeur de fumée de bois et sa propreté javellisée.

Nous étions à nouveau hors du temps.

C'était un moment de bonheur tragique et nous ne le savions pas, tout imbus de notre vie, confiants dans les battements de nos cœurs, ces muscles stupides qui font avancer le sang par à-coups et cessent en un instant leur immémoriale fonction, sans motif sérieux...

Tout s'est joué quand j'ai vu sur tes lèvres, un petit flocon de mousse, la trace innocente de la bière que tu buvais. Tu te souviens?

Tes lèvres qui sont ma vie...

Héritage

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 09 mars 2012. dans La une, Ecrits

Héritage

 

Les deux frères étaient aussi dissemblables de caractère que de constitution. L'aîné, Joseph, était trapu, sanguin, taciturne et volontiers bougon. Le cadet, Ernest, était grand et sec, affable et d'humeur joviale. Déjà, quand ils se rendaient à l'école, se donnant la main, le plus jeune semblant mener l'autre, on avait du mal à les croire frères. Joseph était brun de poil et de teint, Ernest avait une peau de fille et des cheveux d'un blond presque roux. Hormis pour la taille, l'un tenait du père qui avait été bûcheron avant d'être bougnat, l'autre de la mère, une couturière faite comme une danseuse et plus aimable qu'un matin de printemps. Comment ce rustre et cette muse s'étaient-ils choisis? Après dix années, puis vingt, puis trente de fidélité et de vénération mutuelles, il serait bien vain de se poser encore la question. Leurs deux fils répondaient de leurs différences et de leur complémentarité.

Joseph n'avait commencé à vivre qu'à l'âge de trois ans quand Ernest était né. Pour ce nourrisson dont il aurait pu être jaloux, il avait appris à parler, à sourire et à donner. Comment Ernest n'aurait-il pas eu la plus grande tendresse pour un frère qui lui témoignait tant d'intérêt qu'il risquait de l'étouffer, non de baisers car Joseph était la pudeur incarnée, mais des quignons de pain dont il entendait compléter l'alimentation lactée de son puîné?

Différent à 80%

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 24 février 2012. dans La une, Société

Différent à 80%

 

À l’origine de ce papier, je voulais juste répondre au témoignage de Christelle Mafille (1), par amitié, par cette sorte de confraternité qui nous lie. Mais sur ce sujet, il est difficile de faire court.

De nos trois enfants adoptés au Mali (2), l’un est handicapé moteur à 80%, le seuil fatidique qui change tout pour l’administration, c’est vrai.  Notre fils a maintenant 13 ans. Après avoir fait l’expérience décevante d’une intégration dans une classe normale puis, d’une CLIS 4, il est demi-pensionnaire dans un des trop rares instituts d’éducation motrice (IEM).

Ce que nous avons appris, entre autres, c’est que la frontière entre handicap mental et physique est très poreuse. Les camarades de notre garçon ressemblent souvent à ce que décrit l’article de Christelle. Lui, en plus de ne pouvoir marcher ni bien maîtriser des mouvements athétosiques, a du mal à parler clairement, d’autant qu’il a dû apprendre le français (de France) à l’âge de sept ans. Nous savons que le regard des autres est souvent réticent, mais nous le sentons de moins en moins. De même, nous avons de plus en plus un regard affectueux envers tous ces jeunes de l’IEM qui sont pleins de vitalité, de volonté et d’espoir.

Racine et le code civil

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 février 2012. dans La une, Littérature

Racine et le code civil


De mon temps, on n’étudiait pas Phèdre en classe de première. Je dois néanmoins à l’obligeance de Pierre Dreyfus, professeur agrégé de français au lycée climatique de Briançon, d’avoir appris dès l’âge de seize ans que le plus beau distique de la langue française est :

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

Près de cinquante ans après, j’en suis définitivement convaincu. Au cours de mes lectures, j’ai souvent eu l’occasion de m’enthousiasmer pour tel bonheur d’écriture, pour telle formule heureuse – je ne tiens pas pour de la gnognote le peu profond ruisseau calomnié la mort de Mallarmé ni, dans un registre plus boulevardier, le Je n’aimais qu’un seul homme et je le perds deux fois d’Edmond Rostand, ni quelques autres vers sublimes – mais jamais, peut-être faute d’avoir assez cherché, je n’ai rien trouvé de plus épatant que ce drame antique et bourgeois à la fois, en vingt-quatre pieds. Une telle concision dépasse la dureté et la pureté du diamant. Tout y est ! Une quatrième de couverture qui vous dispenserait de lire le roman.

Reflets de l'éternité

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 27 janvier 2012. dans La une, Arts graphiques

Reflets de l'éternité

 

Une plaine comme on en connaît ici : mollement bombée comme une pâte qui lève, entaillée de larges vallées où de minces rivières musardent entre des étangs qui se suivent en chapelets. Le ciel, immense, infini, surtout quand il est chargé de lourds nuages comme des navires aux voiles gonflées, poussés par le vent marin, donne son unité à ces paysages plus variés qu’il n’y paraît. Même au rythme de la marche, on n’a pas souvent à déplorer la monotonie du spectacle offert par la nature. La traversée des forêts n’est jamais assez longue pour susciter l’angoisse. Les immenses champs cultivés d’un seul tenant sur plusieurs centaines de mètres donnent à voir des irisations de vert, des diaprures et des moirures de l’étoffe végétale qui les couvre, aussi riches que ces nuanciers de marchands de couleurs sur lesquels les tons se suivent en dégradés méthodiques. La lumière y est changeante et semble, certains jours de ciels bas, sourdre de la terre elle-même. La pluie y est rarement continue : on peut voir les averses déployer leurs rideaux diaphanes sur plusieurs points de l’horizon et autant d’arcs-en-ciel se jouer des rayons d’un soleil espiègle.

Correspondance des routes croisées 1945-1964, Nicolas Bouvier, Thierry Vernet

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 30 septembre 2011. dans La une, Littérature

Correspondance des routes croisées 1945-1964, Nicolas Bouvier, Thierry Vernet

Correspondance des routes croisées 1945-1964, Nicolas Bouvier Thierry Vernet, texte établi, annoté et présenté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann, Editions ZOE, 1650 pages, 39 euros

 

Pendant les cinquante dernières années, il n’y avait que deux catégories de gens : ceux qui avaient lu L’usage du Monde et ceux qui ne l’avaient pas lu. Parmi les premiers, je n’ai jamais rencontré quiconque qui n’eût été aussitôt conquis par Nicolas Bouvier. Quant aux autres, je ne pouvais qu’envier leur chance d’avoir encore ce livre et toute l’œuvre de l’écrivain genevois à découvrir. Mais depuis un an, la première catégorie est à nouveau subdivisée entre ceux qui n’ont lu que L’usage du Monde et ceux qui ont découvert, depuis sa parution aux éditions ZOE en octobre 2010, la Correspondance des routes croisées, recueil exhaustif des lettres échangées de 1945 à 1964 par Thierry Vernet et Nicolas Bouvier, à savoir, le peintre et l’écrivain de L’usage du monde. Mille six cent trente pages d’une correspondance que n’interrompent que les moments qu’ils partagent et en particulier les deux ans qu’ils ont passés ensemble au volant de leur Fiat Topolino allant de Belgrade aux confins de l’Afghanistan en 1953 et 1954.

La barque de Sisley

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 23 septembre 2011. dans La une, Arts graphiques

La barque de Sisley

La lecture de la correspondance de Thierry Vernet et Nicolas Bouvier, mille six cents pages de pur bonheur (j’y reviendrai) m’a incité, une fois de plus, à me demander pourquoi les peintres peignent. Je sais bien que c’est une façon commode d’éviter de me demander pourquoi les écrivains écrivent. Pour Thierry Vernet, qui ne s’est jamais éloigné de la figuration, il semble évident qu’il s’agisse de restituer ce qu’il a vu. Encore prend-il le soin de préciser, en citant Jean Dubuffet, que le peintre « voit les choses sans chercher à les voir. Il voit les choses au moment qu’il en vise une autre, comme obliquement, comme corollairement ».

Par ce dimanche pluvieux de septembre, journée du patrimoine oblige, j’ai affronté les trésors et pas mal d’indigestes croutes bénies du musée des Beaux-Arts de Rouen. Quels ne furent pas ma surprise et mon ravissement d’y découvrir un de mes quatre ou cinq tableaux préférés au monde (mon monde n’est pas immense, il est vrai). Je le croyais à Paris au musée d’Orsay. Renseignements pris, il s’y trouve aussi mais Sisley, puisque c’est lui le coupable, l’a peint deux fois. Celui d’Orsay est intitulé L’inondation à Port Marly et celui de Rouen La barque pendant l’inondation à Port Marly. Le plus français des peintres anglais n’a pas ajouté une barque dans le second, elle figure déjà dans le premier.

La sanction de la fraude

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 septembre 2011. dans Economie, La une, France

La sanction de la fraude

Nos gouvernants qui ont poussé dans ses derniers retranchements l’art d’informer ont mis au point une campagne de communication radiophonique consistant en de courts dialogues : une voie insidieuse suggère à un chef d’entreprise de ne pas déclarer toutes les heures supplémentaires que font ses ouvriers, à une commerçante de ne pas déclarer toutes ses ventes, et ainsi, dans plusieurs sketchs interprétés par des comédiens dans un registre nettement surjoué, diverses autres « tricheries » habilement mises en situation. Dans tous les cas, l’intéressé répond avec véhémence que tricher c’est frauder et qu’il a trop à y perdre, lui (ou elle), son entreprise, sa famille, ses employés et que s’il cédait à la tentation il risquerait un contrôle du fisc se soldant par une loure amende. La voix du gouvernement rappelle alors que tout le monde à trop à perdre dans la fraude et que les services de l’état sont vigilants sur ce chapitre.

On ne peut que souscrire à la pertinence de cet avertissement bien que des esprits chagrins objecteront que ce donneur de leçon n’est peut-être pas le mieux qualifié pour dénoncer toutes les formes de fraude. A moins qu’il ne s’agisse par analogie d’une autocritique visant à accepter d’avance la sanction qui le menace à l’issue du contrôle par les urnes. Peu probable !

Jean-Paul Klée, Bonheurs d'Olivier Larizza

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 juin 2011. dans La une, Littérature

Jean-Paul Klée, Bonheurs d'Olivier Larizza


Jean-Paul Klée, Bonheurs d’Olivier Larizza, Editions des Vanneaux, mai 2011- 235 pages 17 euros

Et tant pis si on m’accuse de prêcher pour ma paroisse, de renvoyer l’ascenseur. Les Editions des Vanneaux, c’est seulement une petite maison dans la campagne picarde, pleine de livres et d’animaux ; il n’y a pas d’ascenseur. A défaut, il y a autour de Cécile Odartchenko une confrérie de joyeux poètes et désormais de quelques romanciers qui cultivent l’amitié et l’admiration réciproque. Jean Paul Klée est un de ceux qui font l’unanimité et je n’ajouterai rien à sa renommée en répétant, après tant d’autres plus qualifiés que moi, que c’est un immense poète. Mais peut-être ne sait-on pas partout que c’est le meilleur des hommes. Quand Jean-Paul Klée, exilé pour un jour ou deux de son Alsace, vient faire rayonner sa bonté et son verbe intarissable dans le verger de Cécile, le temps qui d’ordinaire n’y a pas beaucoup de prise s’arrête carrément et l’écoute.

<<  6 7 8 9 10 [1112 13  >>