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La volonté de dieu

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 25 février 2017. dans La une, Ecrits

2ème et dernier épisode

La volonté de dieu

Résumé du premier épisode : Léonie n’aime pas son Minet gris, pilier de bistrot qui rentre souper à n’importe quelle heure. Elle s’en plaint à Tite la perruche qui l’approuve.

Depuis des années, qu’il vente ou qu’il pleuve, Léonie quittait son sombre logis aux premières heures du matin, elle marchait à petits pas sur l’étroit trottoir, bousculée par le déplacement d’air des camions mais définitivement indifférente à leur fracas. Elle coupait par la traverse du cimetière, s’engouffrant sans appréhension dans le tunnel ménagé sous la voie de chemin de fer en regrettant l’ancien passage à niveau et la conversation laconique de la garde-barrière, et atteignait les quartiers neufs dont elle aimait l’animation et le luxe relatif.

Ses pas menus la portaient jusqu’à une église ronde, claire et pimpante, où elle avait son banc attitré. Elle n’avait pas beaucoup de religion, ce qui, à ses yeux, lui interdisait l’accès quotidien à l’église sombre et odorante de son quartier, à part pour les enterrements. Mais elle aimait se reposer de sa marche dans la nef accueillante et spacieuse de cet édifice d’une architecture trop audacieuse pour qu’elle le tînt tout à fait pour une église. Personne ne lui demandait de comptes, tout au plus lui adressait-on un salut respectueux. Quand le jeune prêtre qui officiait dans cette paroisse la découvrait assise sur son banc de pin vernis, il avait toujours un sourire engageant à son égard mais il la laissait débiter ses prières sans l’interrompre tandis qu’elle faisait mine de ne le voir qu’à peine, perdue dans de feintes oraisons.

Le véritable objet de ses méditations était en fait l’opportunité de remplacer son chat acariâtre par un de ces mignons petits chiens dont tant de vieilles dames du voisinage avaient fait leur petit compagnon fidèle, docile et enjoué. Léonie était transportée d’envie quand elle croisait un de ces couples unis par une laisse, quand elle entendait les conversations intimes faites de paroles tendres, de promesses de sucres, de petits ordres affectueux.

Elle connaissait par leur nom plusieurs de ces petits toutous et elle complimentait leurs maîtresses de leur chance d’avoir un si gentil partenaire. C’était une façon de se faire des relations hors de son quartier gris et triste et, qui sait, le moyen de se mettre sur les rangs pour l’adoption d’un éventuel descendant de Miquette ou de Tobbie. Seulement, voilà, Minet n’accepterait certainement pas un rival chez lui et il le chasserait, toutes griffes dehors, en crachant le feu de façon horrible.

Léonie n’avait pas l’âme assez noire pour demander au Seigneur de ce lieu de paix et d’amour de la débarrasser de son vieux compagnon pour lui permettre de convoler avec un représentant d’une espèce plus conforme à ses vœux, mais il ne lui venait pas davantage à l’esprit l’idée de confesser ses velléités d’infidélité. Elle supputait ses chances qu’un camion lui rende enfin sa liberté et songeait aux moyens d’obtenir la garde d’un petit chien qu’elle promènerait en laisse, qui dormirait à ses pieds et qui mangerait de bon appétit à l’heure dite. Elle pourrait lui parler, le faire jouer avec une balle, le caresser et le brosser. En plus, le chien la défendrait de toute agression et des tentatives de cambriolage.

La volonté de dieu

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 18 février 2017. dans La une, Ecrits

1er épisode

La volonté de dieu

Je dédie cette modeste nouvelle à notre nouveau rédacteur, le chat Boubou. Il y lira ce que dans sa grande sagesse il suppute certainement, à savoir qu’il ne faut jamais faire une confiance absolue aux humains, individus versatiles dont la duplicité se cache trop souvent sous des caresses et des promesses à l’exemple des rapports hypocrites que les propres maîtres de cette espèce entretiennent avec leurs crédules affidés.

 

Léonie posa la soucoupe sur le bord de la fenêtre et y versa le fond de la bouteille de lait. Il n’en restait que quelques gouttes qui mouillèrent à peine le premier cercle de l’assiette. On voyait encore, à travers la mince pellicule blanche, les fleurettes d’un bleu délavé qui en avaient constitué la décoration dont les filets de dorure avaient disparu depuis longtemps. C’était bien assez pour le Minet gris qui, dans le cas le plus favorable, reniflerait la soucoupe d’un air soupçonneux et daignerait laper trois gouttes avant de laisser la poussière de la rue, soulevée par le va-et-vient incessant des camions de la fabrique, salir la blancheur bleutée que le soleil finirait de jaunir.

Léonie n’aimait pas son chat et elle avait ses raisons. Mais elle avait aussi des obligations envers lui et elle n’aurait jamais manqué de lui assurer, à divers moments du jour et en divers endroits immémorialement consacrés de la cuisine, une alimentation parcimonieuse et peu variée dont l’essentiel lui était gracieusement fourni par le boucher du quartier, bien que Léonie fût depuis des lustres une de ses plus modestes pratiques.

Mais le Minet gris, animal prévoyant et d’une duplicité indigne, n’honorait ces abats que de quelques coups de ses vieilles dents, afin d’en perpétuer, à toutes fins utiles, l’attribution quotidienne mais superflue. Il avait pris pension à l’année au café tabac établi de l’autre coté de la rue, juste en face de la maison dont Léonie occupait deux pièces au rez-de-chaussée. Il venait assez souvent, quoique sans y mettre la politesse élémentaire de la régularité, prélever sa dîme et en commenter la qualité de quelques miaulements aigres et sonores, n’hésitant pas à récriminer si le mou était desséché ou si le lait avait tourné. Pourtant, la responsabilité en incombait évidemment à sa nonchalance puisqu’il savait exactement à quelle heure ses repas lui étaient servis. Seulement, s’il était occupé au bistrot à surveiller de son œil jaune et triste, depuis la banquette qu’il s’était attribuée, une belote dont il comptait les points ou si la livraison des fûts de bière nécessitait l’enregistrement par son greffe, il pouvait différer indéfiniment de traverser la rue, au mépris des horaires qu’il avait lui-même imposés.

– C’est son droit, expliquait Léonie à Tite la perruche, mais qu’il ne râle pas si c’est gâté, il n’a qu’à rentrer manger à l’heure.

Le photographe et l’écrivain (8)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 11 février 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (8)

Soyons plus précis : ce que nous dit Borges, c’est que le fait esthétique n’est pas une révélation mais l’impossibilité qu’elle se fasse. Et ainsi mon émotion esthétique devant la beauté grandiose d’un paysage ne serait pas la paix universelle qu’elle m’évoque mais l’absence de rapport entre ce panorama et la paix à laquelle j’aspire. Ou plus exactement, le rapport entre le panorama et la paix, c’est en moi qu’il réside, il constitue la matière même de mon émotion. La beauté de l’être aimé ne serait pas la révélation de l’amour qu’il nous inspire mais l’impossibilité que cet amour soit révélé. Et cette impossibilité est la matière même de l’émotion amoureuse.

Faisons maintenant un détour par une autre caractéristique de la photographie pour laquelle elle est souvent utilisée y compris dans sa dimension artistique à laquelle ma pratique d’amateur n’a évidemment jamais prétendu. Le photographe, le vrai, est l’artiste de l’éphémère, de l’événement instantané. Il fixe ce qui tombe et dont il suspend la chute, ce qui explose et dont il enregistre la désagrégation, ce que le temps va effacer aussitôt, un regard, un sourire, l’ébauche d’un geste. Il est donc le plus apte à fixer l’imminence d’une révélation. Mais toute l’humilité de son art et tout le paradoxe de sa démarche tiennent au fait que cette révélation ne se fait pas. Son travail de créateur d’objets esthétiques ne consiste pas à fixer des révélations mais à en repérer l’imminence et à apporter la preuve de l’impossibilité qu’elles se fassent. En effet, si le fait esthétique est l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas, l’objet esthétique doit bien être quelque chose qui produit la preuve de cette impossibilité, preuve d’autant plus accablante de cette absence qu’elle sera enregistrée au moment précis où on en croyait la révélation imminente.

Ici, il faut interroger une fois de plus la définition de Borges. Borges n’emploie pas un verbe dynamique mais purement statique. Il ne dit pas « l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas, génère, ou crée le fait esthétique », elle est le fait esthétique. Ce signe égal qu’il pose entre les deux termes est important parce qu’il va nous permettre de les inverser : « Le fait esthétique est l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas ». Mais ce qui n’a pas encore retenu notre attention, c’est justement le concept de fait esthétique. Nous avons parlé de l’émotion esthétique, du sujet esthétique qui était supposé la susciter, de l’objet esthétique qui se proposait d’en rendre compte. Mais Borges ne rentre pas dans ces classifications, il parle du fait esthétique en général. Si on énonce sa proposition sans y mettre le doute élégant du peut-être qui bien sûr pour lui ne fait aucun doute, on peut dire plus prosaïquement : tout fait esthétique est l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas. Autrement dit : il y a de l’esthétique quand il y a l’attente de quelque chose qui n’a pas encore été avéré, pas encore été dit, pas encore été vu et qui faillira à cette révélation au dernier moment. Il faut qu’il y ait l’attente et la déception dans l’instant même de l’imminence. La déception inscrite dans l’attente, l’attente malgré la déception programmée. Rien de plus humain que cet élan ambigu qui se nourrit de son échec inévitable !

Mais si la définition est si générale, si elle s’applique à tout fait esthétique, elle englobe donc le sujet et l’objet, mon panorama et la photo que j’en ai prise. La beauté, l’émotion esthétique qu’elle nous procure, relèveraient bien à la fois d’une évidence, d’une réalité et d’un espoir fou et flou qui nous renvoie dans un lointain chimérique. Mais cela, nous l’éprouvons aussi devant les œuvres d’art. L’art a la faculté rare de créer des objets devant lesquels nous nous attendons également à une révélation tout en sachant qu’elle est impossible et cependant en la croyant imminente, en la voyant presque se produire. Et voilà pourquoi on ne fait pas de belles photos avec de beaux sujets. Tout simplement parce qu’on ne peut pas conjuguer deux absences. Il paraît en effet difficile de créer un objet qui promette une révélation imminente qui ne se fait pas à partir d’un sujet qui promet également une révélation imminente qui ne se fait pas. L’absence d’une absence : un trou dans le vide, impossible à concevoir et donc difficile à réaliser !

Le photographe et l’écrivain (7)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 04 février 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (7)

Jorge Luis Borges a écrit dans un texte intitulé La muraille et les livres cette phrase énigmatique : « L’imminence d’une révélation qui ne se fait pas, c’est peut-être le fait esthétique ».

Contemplant un de ces panoramas sublimes qui me réconcilient avec le monde, n’écoutant que mon instinct esthétique, je décide de fixer pour l’éternité ce spectacle grandiose dans sa simplicité. Le doigt sur la gâchette, j’hésite un instant à tirer, comme si je guettais l’instant capable de transcender cette vision idéale. Mais la visée dans la minuscule lucarne de l’appareil photographique me fait perdre le contrôle de la situation. Si un événement imprévu se produit, il m’échappera. Je m’en remets au déclic de l’appareil pour le provoquer.

Arrêt sur image. Mon émotion devant ce qu’il faut appeler la beauté, va effectivement se transformer en une image. Mais comme toujours, je n’aurai réussi qu’à fixer les conditions d’un petit regret, d’une légère déception. J’imputerai mon échec à la profondeur de champ limitée de mon appareil, à son objectif étroit, à la luminosité légèrement voilée… En réalité mon échec ne sera que le corollaire d’une incapacité générique de l’homo sapiens à transformer une émotion en un objet esthétique. L’infirmité tient moins dans cette déficience que dans l’inconsolable regret qu’elle a suscité chez cette espèce particulière. Il semble bien que depuis que l’homme, en se levant sur ses pattes de derrière, s’est cogné la tête au plafond de sa caverne, il n’a eu de cesse que de transcrire sous forme d’images fixes des émotions dont il avait repéré qu’elles étaient fugaces par nature ou parce que son emploi du temps ne lui permettait pas de leur consacrer l’attention qu’elles méritaient. Des savants américains remettent en cause la station debout comme critère déterminant de l’espèce humaine. Je suggère qu’on retienne désormais comme définition de l’homme : « primate supérieur qui tente en vain de transformer ses émotions en objets ». Autrement dit : le premier homme est celui qui a inventé l’art. Ce faisant, notre ancêtre inaugurait un deuxième niveau de frustrations, celles que génèrent les œuvres d’art auxquelles, pas plus qu’aux beautés naturelles avec lesquelles elles rentrent désormais en concurrence, nous ne prêtons jamais l’attention qu’elles méritent. Mais ce que Borges nous invite à mesurer n’est pas la futilité de nos préoccupations ; c’est l’infime mais irréductible écart entre nos aspirations et nos réalisations.

Ce serait encore trop simple pour être borgésien. Pourquoi ma photographie n’est-elle que le pâle reflet de la splendeur panoramique qui m’a élevé l’âme ? Parce que je suis un mauvais photographe ? Il est vrai que certains professionnels de l’art photographique parviennent à des résultats plus probants dans cet exercice périlleux. Mais il faut surtout observer que les meilleurs ne s’y risquent pas. Ils ont compris depuis longtemps que photographier la beauté est simplement une erreur. Une belle photo d’un beau paysage, c’est tout au plus une affiche d’agence de tourisme de même qu’un bon cliché d’une jolie fille fera l’affaire d’un magazine de mode plus que d’un musée. Ce sont des photos qui peuvent faire rêver un instant mais dont la dimension esthétique, pourtant si forte dans le sujet, semble avoir disparu de l’objet. Pourquoi ?

Le photographe et l’écrivain (6)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 28 janvier 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (6)

Si le lecteur me permet une nouvelle digression avant de pousser plus loin mes élucubrations, digression en boucle qui achèvera peut-être de l’égarer et à proportion de me faire passer pour perspicace, je voudrais revenir à Turner. Replaçons-nous un instant avant l’invention de la photographie. Quand au début du dix-neuvième siècle, on voulait rendre compte du réel, par exemple de cette réalité bien tangible, bien humaine qu’est un beau carnage, on avait le choix entre divers types de peintures dans lesquels la plupart des grands peintres de l’époque se sont essayés, par goût ou par contrat. Le résultat était parfois satisfaisant du point de vue de l’art, rarement en termes militaires. La réalité, sinon le réalisme, n’y trouvaient pas leur compte. Là-dessus, on invente la photographie. Tout va changer ! On va voir ce qu’on va voir ! On va pouvoir donner congé à la peinture qui a fait l’ample démonstration de son incompétence. Or ce que l’on voit rapidement, c’est que la peinture en effet se libère de son obsession de réalisme pour explorer des domaines de la sensibilité visuelle et intellectuelle beaucoup plus féconds que la ressemblance en matière de portrait ou la perspective en matière de paysage. On invente l’impressionnisme, le symbolisme, l’abstraction, le surréalisme et bien d’autres ismes.

Mais il en est un que l’on devrait avoir inventé depuis longtemps puisqu’il est censé être la copie la plus fidèle, la plus scrupuleuse, la plus méticuleuse de la réalité ; c’est l’hyperréalisme. Or il est bien connu que cet avatar tardif de la peinture est né de la photographie. On ne peint pas la réalité, on imite à s’y méprendre des photographies d’un réel qui pour le coup est renvoyé à l’infini dans une sorte de construction en abîme. Comme s’il avait fallu passer par la photographie pour s’apercevoir que toute image est un leurre. Et l’image qui s’approche de la façon la plus virtuose du réel est aussi celle qui nous apparaît comme la plus trompeuse.

Heureusement, et j’en reviens à mon sujet, la photographie n’a pas besoin de cette virtuosité. Quand elle y a recours sous d’autres formes, l’avion d’Arthus-Bertrand ou les mises en scène de Doisneau, elle s’écarte de sa mission en croyant en renouveler l’intérêt. Qui veut faire l’ange…

On pourrait en conclure que la photographie à son zénith s’élève également au-dessus de la poésie en ce sens qu’elle atteint l’ineffable dans un rapport d’écart absolu mais direct aux choses alors que la poésie ne dit cet aspect du réel réputé indicible qu’en ayant néanmoins recours à des mots. Mais je m’opposerai à cette compétition ultime et oiseuse pour deux raisons : la première tient au fait qu’il n’est pas démontré que les images soient une approche plus directe du réel que les mots. Il me semble qu’il s’agit là d’un préjugé dont la légitimité serait difficile à établir. Quoique sur ce point, je ne suis pas disposé à plaider car j’aurais déjà contre moi l’Islam et toutes les religions qui réprouvent la représentation de la création comme prétention à une concurrence directe avec le Créateur alors qu’il n’est jamais interdit de nommer les merveilles créées par Dieu. Ce qui laisse entendre, pour un Musulman du moins, que l’image d’une chose est beaucoup plus proche de la chose que son nom. Mais quant à moi, pour rester dans l’étroit domaine de ma civilisation judéo-chrétienne, je réfute la prééminence de l’image sur le verbe pour une autre raison à savoir que celui-ci est d’abord conceptuel donc ouvrant un champ plus vaste alors que celle-là fonctionne a priori de façon restrictive. Quand je montre une image d’une table, c’est une table particulière que je vois d’abord avant que l’éventuelle qualité de la représentation m’incite à imaginer derrière cette iconographie singulière toutes les tables de la création y compris celles de la loi et celle des matières. En revanche quand je prononce le mot table, c’est toute l’étendue du concept qui m’est d’emblée offerte avant que par des qualificatifs et des développements subordonnés, je ne restreigne mes investigations à la table que j’entends désigner en l’occurrence. Par là, il me semble donc que le poète rivalise plus impudemment avec le Créateur que le photographe.

Vaine querelle que je n’alimenterai pas davantage. Il m’est beaucoup plus agréable de penser que les mots et les photographies ont une égale faculté – une égale difficulté, devrais-je humblement avouer – à dépasser l’obtuse apparence des choses et à percer les secrets du réel.

 

À suivre

Le photographe et l’écrivain (5)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 janvier 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (5)

Vous l’avez compris, je veux des photographes qui font leur œuvre dans le secret de leur conscience artistique, sans arrière-pensées mercantiles ou démagogiques, avec le seul vertige de leurs interrogations existentielles et de leurs doutes métaphysiques et la seule certitude de leur maîtrise technique. Je veux des photographes qui posent leur trépied devant un caillou et en tirent une photographie dont ils puissent dire « ceci n’est pas un caillou ». Car la photographie d’un objet n’est pas cet objet, ce n’est pas non plus un autre objet qui serait du papier sur lequel se refléterait à plat l’objet photographié, ce n’est pas non plus l’essence de cet objet saisie au travers d’une de ses apparences possibles, ni l’idée que l’on s’en fait si l’objet est tant soi peu conceptuel, mais c’est tout cela à la fois et d’autres choses encore que chaque photographe digne de ce nom cherche à faire jaillir. Où cela va-t-il jaillir, en quel point de ce parcours chaotique qui va d’un objet réel mais que je n’ai pas vu à mon cerveau en passant par l’appareil photographique et l’œil, donc le cerveau du photographe ? Je prétends que c’est le mystère propre de la photographie de ne pas fournir de réponse à cette question. Mais ce « quelque chose », parce qu’il a l’apparence de la plus grande fidélité à la réalité, est ce qui pose le plus crûment la question de l’existence de ce que nous appelons le réel. Rien ne nous en apporte la garantie ; ni l’œil – il y en a deux en jeu, celui du photographe et le nôtre – et nous avons vu qu’il est difficile de dire dans quel sens ils fonctionnent, ni l’appareil photographique qui ramène trois dimensions en deux et qui au passage arrête le temps, ni la photographie elle-même dont le témoignage est trop souvent contradictoire pour apporter plus qu’une présomption.

J’ai toujours défendu l’idée que le travail d’un écrivain, ou si vous préférez, d’un écrivant (celui qui écrit, qui se sert de mots pour transmettre du sens) n’est pas un art. L’écrivain n’est un artiste qu’en tant que poète. Soit parce qu’il écrit de la poésie, encore faut-il qu’elle soit bonne pour qu’on puisse parler d’art, soit que la vision romanesque ou simplement narrative soit porteuse d’un tel supplément de sens que les mots qui ont servi en soient comme transfigurés. On peut faire la même distinction dans l’interprétation musicale ou dans les arts plastiques. Il ne suffit pas de jouer fidèlement une partition pour être un artiste. Il ne suffit d’ailleurs pas d’enfiler des notes pour faire de la musique comme il ne suffit pas de poser de la couleur sur une toile pour faire une œuvre d’art. Qu’en est-il de la photographie ? Je serais tenté de dire qu’elle est presque aussi peu souvent un art que l’écriture. En l’état de l’omniprésence, dans nos sociétés occidentales, de l’image issue de procédés de reproduction photographique, a fortiori numériques, dire que les photographes sont des artistes serait une généralisation presque aussi hâtive que de prétendre que tous les journalistes sont des poètes. En comparaison, on peut évaluer une proportion beaucoup plus grande d’artistes parmi les musiciens ou les peintres. C’est heureux car la musique et la peinture se définissent a priori comme des arts. L’écriture est d’abord un moyen de communication et marginalement peut revendiquer un caractère artistique. Disons, pour transiger, que la photographie devrait autant à un procédé industriel qu’à un art.

Mais la question fondamentale n’est pas d’ordre statistique. La véritable parenté de l’écriture et de la photographie, parenté que traduit bien l’étymologie du mot photographie : écriture de la lumière, réside dans l’ambiguïté de leurs rapports au réel. La musique n’en a pas ou de très fortuits, la peinture peut s’en abstraire complètement sans changer de statut (combien de peintres sont tantôt figuratifs et tantôt abstraits sans que l’unité même de leur art en soit seulement altérée !). La photographie comme l’écriture prétendent se servir d’un vocabulaire incontestable. La première représente une table, la seconde énonce le mot table et dans les deux cas, la chose est vue ou entendue. Mais la photographie, à l’instar de l’écriture, peut aussi évoquer, voire représenter, bien plus que le sujet qu’elle est censée exposer. C’est à ce moment-là qu’elle acquiert ses lettres de noblesse et son statut d’art. Bien entendu, il lui faut échapper au cliché comme l’art poétique doit échapper au poncif. Mais quand elle se hisse au plus haut niveau qu’elle puisse atteindre, quand, en somme, elle parvient à montrer ce que l’on ne peut pas voir dans ce qu’elle nous invite à regarder, il me semble qu’à l’égal de la poésie qui surclasse toute autre forme de discours y compris scientifique ou philosophique, la photographie peut atteindre le summum des arts visuels. En effet, son mérite est d’autant plus grand qu’elle cherche dans la réalité même ce qu’il y a au-delà du réel.

 

À suivre

Le photographe et l’écrivain (4)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 janvier 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (4)

On peut alors se demander ce qu’il reste de ce regard-là dans celui que porte le photographe sur le sujet photographié. D’emblée, on serait tenté de dire que c’est la photographie elle-même qui nous l’apprend. Plus qu’une photographie particulière, une œuvre photographique est évidemment le reflet plus ou moins fidèle de la personnalité du photographe. On sera enclin à créditer le regard de Robert Doisneau d’une certaine bonté, un peu roublarde, tandis que l’on imaginera un Lartigue à la fois plus distant et plus fragile. Mais est-ce de leur regard que nous parlons ? Sommes-nous même bien sûrs de ne pas nous laisser abuser par des préjugés ? Il convient d’être prudent quant aux rapports qu’entretient une œuvre, quelle qu’elle soit, avec la personnalité de son créateur. Comme il faut être méfiant à l’égard des ambiguïtés que recèlent les différentes acceptions du mot regard. Un des sens fréquents de ce mot décidément déroutant est proche de jugement ou d’opinion. C’est ce que l’on entend dans l’expression porter un regard critique sur quelque chose ou sur quelqu’un. Un photographe qui porte un regard indigné sur la guerre va-t-il faire des photos très différentes aux yeux du public que celui qui porte sur la guerre un regard froid ou résigné ? Autrement dit, est-ce que l’appréhension intellectuelle ou affective d’un sujet par le photographe modifie l’état objectif de la photographie ? Le débat est ouvert et toutes les réponses sont recevables. J’accepte l’idée qu’une photographie n’est émouvante qu’à condition que le photographe ait été ému lui-même. Mais je ne rejette pas l’idée contraire qui voudrait que ce soit le regard que je porte moi-même sur le sujet photographié qui induise ma propre émotion que le photographe, indifférent ou blasé, ne partage peut-être pas. Si les réponses se valent, la question est sans doute d’un intérêt limité. Mais alors où est la vraie question ?

Posons-nous un instant et tentons de faire un bilan provisoire. Nous ne savons pas si un regard est d’abord le reflet d’un objet ou celui de notre âme. Il est les deux apparemment et il est bien difficile d’établir en principe lequel prime sur l’autre. La question se traite plus volontiers au cas par cas. Nous ne savons pas si le regard du photographe est modifié par le viseur dans un sens et par l’objectif dans l’autre. Mais on est tenté de croire que ça n’a pas une très grande importance dès lors que nous avons affaire à des professionnels qui ont mesuré l’incidence de ce dilemme technique sur leur démarche créatrice. Ce qui nous importe à nous, c’est en fin de compte de savoir si notre regard de spectateur sur une photographie est différent – et en quoi ? – de celui que nous porterions directement sur le sujet photographié. Et là, il y a une piste qui mériterait peut-être d’être explorée. Il est évident, mais il faut se méfier des évidences, que le regard que je porte sur une peinture n’est pas strictement identique à celui que je porterais sur le sujet que le peintre a fixé sur sa toile. Encore que le propos délibéré des peintres est souvent de nous restituer la réalité telle que nous la voyons vraiment et non telle que nous nous figurons la voir. C’est très explicite dans la confrontation d’un tableau de Turner nous montrant une bataille navale avec celui d’un peintre de marine qui immortaliserait la bataille de Trafalgar. C’est évidemment Turner qui nous montre le mieux ce que nous verrions en de telles circonstances : un tourbillon de feu rouge, de fumées noires et de vagues grises au lieu de cet alignement de maquettes de trois mats auxquelles il ne manque pas un cordage et dont les petits canons de bronze crachent de jolis nuages de fumée et de minuscules billes noires tandis que de belles flammes dorées et rouges embrasent le pont d’une goélette précédemment atteinte et qui commence à sombrer dans l’émeraude crêtée d’écume blanche d’un océan idéal.

Le photographe et l’écrivain (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 07 janvier 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (3)

Par delà les Fêtes, et même si vous n'avez trouvé au-dessous du sapin, aucun appareil photo, même si après vos agapes, vos fantasmes les plus secrets quant à votre potentiel d'écrivain, n'ont pu atterrir, retrouvons «  le photographe et l'écrivain » de notre ami Pechon-Pignero. Une bien belle façon de nouer avec l'année nouvelle !

 

Bernard Pechon-Pignero

 

Jusqu’à maintenant, nous nous en sommes tenus à des acceptions basiques de la fonction visuelle. En comparant l’œil à une caméra, je feins de croire que le regard est une sorte de courant lumineux qui va de l’objet regardé vers le cerveau, qui en transporte l’apparence depuis la réalité des objets jusque dans la virtualité de notre pensée. Une autre approche, plus conforme à nos prétentions de dominer le monde, consisterait à imaginer une sorte de système d’écho comme le radar des chauves-souris ou le sonar des baleines. Notre cerveau émettrait à travers l’œil un rayon capteur d’images qui rencontrerait l’objet à observer, relèverait les coordonnées de son apparence, ou si l’on préfère, lui déroberait un exemplaire immédiatement autoreproductible de son image et le rapporterait au cerveau où il serait analysé, stocké, archivé ou éliminé. Cette hypothèse qui me satisfait moins du fait de son anthropocentrisme a néanmoins le grand avantage de rendre compte de l’existence du regard en tant que caractère propre de la personne qui regarde.

Pour me faire comprendre je ferai le parallèle avec l’ouïe. Il semble assez satisfaisant de décrire le phénomène de l’ouïe en partant du générateur de son. Admettons un objet qui produit un bruit, par exemple une boite à musique qui, bien remontée, égrène dans le silence de la chambre où s’endort l’enfant sa mélodie sommaire. Il ne nous viendrait pas à l’idée de dire que le cerveau émet des ondes captatrices de sons qui vont à la recherche de cette mélodie dans le silence. Ce sont bien les ondes sonores qui se répandent de façon concentrique à partir de la boite à musique et qui impressionnent le tympan de l’enfant. Du tympan au cerveau, même processus en gros que de la rétine jusqu’à l’organe de la pensée. Mais la boite à musique est bien à l’origine du phénomène. Le cerveau semble effectivement passif. Il se contente de recevoir des informations et de les traiter. Pourquoi ne pas nous en tenir là avec la vue ? Le sens de l’équité, le souci du parallélisme des formes nous inciteraient à ne pas faire de différence de nature entre l’œil et l’oreille et donc à dire que ce sont bien les ondes lumineuses et non plus sonores, portées par la boite à musique qui font que l’enfant peut la voir en même temps qu’il l’entend ? Ce n’est pas convaincant. Pourquoi ? La réponse nous est donnée dans Quai des brumes par Jean Gabin quand il dit à Michèle Morgan « T’as d’beaux yeux, tu sais !». Il est notoire que Mademoiselle Morgan a non seulement de beaux yeux, ce que l’on ne voyait pas vraiment dans ce film en noir et blanc, mais surtout, ce qui est le propre de tous les êtres que nous aimons, fût-ce par identification momentanée avec le héros d’un film, un irrésistible regard. Et là, le fait que le film ne soit pas en couleur n’amoindrit en rien les performances de l’actrice. Le regard est une donnée du corps, de la personnalité, de l’âme des êtres (et pas seulement des êtres humains), qui ne trouve d’équivalent dans aucun des autres sens. On peut pousser l’adoration d’une jeune personne jusqu’à lui dire « t’as d’belles oreilles, tu sais ! » mais on sent bien que la portée du compliment est sensiblement plus limitée.

ECRITURES - Noël 1910 en Picardie

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 17 décembre 2016. dans La une, Ecrits

ECRITURES - Noël 1910 en Picardie

Rémi allait avoir dix ans. Il était né le 31 décembre 1900. On aurait pu l’appeler Silvestre car c’était le saint que l’on fêtait le dernier jour de l’année, en 1900 comme aujourd’hui. Mais le père de son père s’appelait Rémi et il était d’usage de donner le prénom du grand-père au premier garçon. Ensuite quand sa petite sœur était née, quatre ans après, on l’avait appelée Léontine du nom de la mère de sa mère, la grand-mère que tout le monde appelait Titine et qui vendait des pommes de terre de son jardin, au marché sous la grande halle. En hiver, quand elle n’avait plus de pommes de terre ni d’autres légumes à vendre, la grand-mère installait son réchaud fait d’une vieille lessiveuse dans laquelle elle entretenait de la braise pour y faire griller des châtaignes. Les marchands et les ménagères venaient lui acheter ses marrons chauds enveloppés dans un cornet qu’elle tournait dans des feuilles du Progrès de la Somme qui était le journal qu’on lisait le plus à l’époque à Airaines. C’était autant pour se régaler que pour se réchauffer un peu près du fourneau de Titine et aussi un peu pour aider la vieille femme à vivre car son mari était mort et elle n’avait pas d’argent quand son petit jardin ne lui fournissait plus rien à vendre.

Quand Rémi partait pour l’école, tenant la petite Léontine par la main, il ne manquait jamais de saluer sa grand-mère en espérant qu’elle leur donnerait quelques marrons chauds dont ils se régaleraient en descendant la rue Tripier. Rémi et ses parents habitaient une sous-pente, deux chambres et une cuisine au-dessus d’un des nombreux cafés de la ville, place du marché, juste derrière la mairie que des plaisantins appelaient le moulin à café car il ne lui manquait que le manche pour ressembler à un de ces moulins carrés comme celui dans lequel Rémi était autorisé à moudre les grains noirs parfumés, non sans en grignoter un ou deux en cachette. Il n’y avait pas beaucoup de confort dans ce petit logement : il fallait aller chercher l’eau à la pompe sous la halle et des seaux de charbon à la cave pour la cuisinière. On en profitait pour descendre l’autre seau, celui qui servait la nuit quand on n’avait pas envie d’aller au cabinet dans la cour du café. Mais Rémi aimait bien sa petite chambre mansardée qu’il partageait avec sa sœur tandis que plusieurs de ses camarades d’école devaient s’entasser à cinq ou six dans la même pièce que les parents. Et puis, la cuisine était toujours bien chaude grâce à la cuisinière qu’on n’éteignait jamais et sur laquelle la maman de Rémi faisait mitonner des bons ragoûts de viande le dimanche et, en semaine, de bonnes soupes dans lesquelles on trempait des tranches d’un pain blanc que le boulanger de la place Henri-Fissot faisait cuire dans son four et qui embaumait toute la ville haute.

Depuis la fenêtre de la chambre des parents que le soleil illuminait dès le matin, on voyait la campagne du côté d’Allery. Ce matin, elle était toute saupoudrée de neige. De la cuisine, on pouvait observer l’activité sous les deux halles, les charrettes lourdement chargées de grain que tiraient les chevaux haletant après la longue montée vers la place, les marchands de volailles avec leurs poules piaillant dans leurs cages, un charcutier exposant ses jambons appétissants et ses saucisses et même, dans un petit enclos en treillis de bois, un porcelet vivant qui couinait comme s’il avait compris le sort qui l’attendait. Par-dessus les toits, on voyait les Tours de Luynes et la belle maison Cazac que certains appelaient le Château. On pouvait voir les jeunes filles se presser en direction de l’école ménagère et le Docteur Dieulot atteler son cheval à la jardinière pour aller faire sa tournée des malades.

Le photographe et l'écrivain -2 -

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 décembre 2016. dans La une, Ecrits

Le photographe et l'écrivain -2 -

Le cerveau peut enregistrer des souvenirs et se les remémorer à loisir sans faire appel à d’autres ressources que sa faculté de concentration. On sait quel crédit on peut accorder à l’objectivité et à la pérennité de ces images-là. Elles sont éminemment variables en fonction de divers affects qui ont des intérêts opposés à leur conservation. Ces souvenirs seront tantôt embellis, tantôt censurés, tantôt amputés, tantôt mixés avec d’autres ou avec de la fiction ; bref ces images n’auront bientôt guère plus de rapport avec la réalité qui les a fait naître que n’en a, avec les événements réels, l’histoire officielle dans les régimes totalitaires. Quant à leur précision, il semble qu’elle soit infiniment plus grande qu’il n’y paraît mais nous n’avons généralement pas l’occasion de la solliciter. En effet, sous hypnose, on a démontré que le regard, en apparence indifférent à de tels détails, a néanmoins fait enregistrer au cerveau le numéro d’immatriculation de la voiture que vous avez suivie pendant cent mètres il y un mois. Quand vous pensez ne pas avoir retenu si le guichetier de la poste qui vous a vendu des timbres la semaine dernière était blond ou brun, s’il portait des lunettes ou des moustaches, en réalité, vous le savez, mais comme cela ne vous importe pas, vous n’avez pas accès par des moyens habituels à ces données. Combien de ces informations le cerveau est-il capable d’enregistrer et combien de temps les garde-t-il en stock ? Comment les archive-t-il et comment s’en débarrasse-t-il le cas échéant ? Je l’ignore et ce n’est d’ailleurs pas mon propos. Il me suffit ici de noter que le couple œil-cerveau est beaucoup plus performant que ne nous le laisse supposer le flou de nos souvenirs. Par excès ici, mais aussi par défaut dans bien des cas, l’œil est un outil sur les tolérances duquel nous sommes généralement mal renseignés.

En tout cas, la photographie semble être la seule à pouvoir arracher au temps un fragment de réalité objective et à le tenir à la disposition de son commanditaire à première demande. À condition que le photographe se donne la peine de classer ses clichés, ce qui est un autre problème. Quant à la précision des informations enregistrées, elle est empiriquement mesurable et devrait pouvoir se révéler au premier coup d’œil. On se souvient néanmoins du beau film d’Antonioni, Blow up, qui interroge les limites de la précision d’un enregistrement photographique et les divers degrés d’interprétation qu’il peut susciter chez un photographe qui a peut-être été témoin d’un crime dont il aurait pris un instantané photographique sans le savoir. Le problème que pose Blow up, dans le cadre de notre réflexion, est de suggérer que l’appareil photographique, en tant que prolongement de la volonté du photographe, dispose d’une autonomie suffisante pour s’intéresser à des sujets que le photographe ne voit pas. Il s’agit bien d’une délégation de pouvoir étonnante. Vous savez peut-être que feu notre grand académicien cévenol, Louis Leprince-Ringuet, a vu sa carrière de scientifique prendre une envergure internationale grâce à une photographie du même type que celle de Blow Up. Il était alors professeur à l’Ecole Polytechnique où il avait installé un laboratoire de physique nucléaire qui existe toujours et dans lequel il réussit à photographier des mouvements de particules qu’il était impossible d’observer à moins d’un miracle. Le miracle se produisit et la science fit un grand pas grâce au bricolage photographique de celui que ses élèves appelaient affectueusement le Petit Prince. Avant de répondre aux envieux qui prétendirent qu’il devait sa réussite au hasard d’un déclic photographique, je tiens à avouer que je suis très partial en ce qui concerne Louis Leprince-Ringuet pour avoir toujours entendu parler de lui avec respect quand j’étais enfant et pas encore cévenol, et parce qu’alors qu’il était âgé de 99 ans, quelques mois avant sa mort, apprenant qu’un romancier alésien d’adoption – lui était né à Alès – allait recevoir le premier prix Marguerite Audoux, il a pris la peine de m’adresser un mot de félicitations et d’excuses pour ne pouvoir assister à la remise de ce prix. Petite attention d’un grand homme. L’histoire de sa photo miraculeuse et celle de Blow Up nous rappellent qu’il y a un photographe à l’origine de chaque photo et que dans ce domaine, le hasard n’est jamais seul en cause. Le physicien savait ce qu’il voulait mettre en évidence même s’il n’avait presque aucune chance d’y parvenir. Le photographe de mode imaginé par Antonioni gâche une pellicule entière dans un parc désert  parce qu’il sent que quelque chose se passe qui n’est pas dû qu’au souffle du vent dans les branches et les buissons. Tous deux, dans le huis clos de leur laboratoire découvrent qu’un miracle s’est produit. Leur contester la paternité de leur photo pour l’attribuer au hasard n’est pas seulement injuste, c’est ignorer un des enjeux fondamentaux avec lequel travaille le photographe : il fait confiance à l’invisible. Reste à comprendre sur quoi se fonde cette confiance.

 

À suivre

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