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Inconstance

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 09 juillet 2016. dans La une, Musique

Inconstance

Pour monter le Trouvère de Verdi, il suffit de réunir les quatre meilleurs chanteurs du monde, disait Toscanini. Karajan l’a enregistré en 1956 avec Callas, Fedora Barbieri, Giuseppe Di Stefano et Rolando Panerai. Version historique évidemment ! Zubin Mehta en a gravé en 1969 l’enregistrement qui, de mon temps, était considéré comme la référence absolue : Placido Domingo (Manrico), Leontyne Price (Leonora), Fiorenza Cossoto (Azucena) et Sherill Milnes (De Luna). Domingo avait vingt-huit ans et il éclipsait déjà tous ses aînés de la génération 1920, les Bergonzi, Di Stefano ou Franco Corelli (qui fut le plus beau trouvère sinon le meilleur). Les rivaux du grand (1m87) Domingo avec lesquels il devait constituer la fameuse brochette des trois ténors étaient Pavarotti desservi par un physique imposant et qui ne chanta pas le Trouvère à la scène, et le jeune Jose Carreras encore à l’aube d’une carrière éblouissante qu’une leucémie devait interrompre pendant plusieurs années. Don Jose ne s’illustra pas non plus dans le rôle de Manrico.

Pourquoi faut-il les meilleurs chanteurs pour cet opéra ? Parce qu’il est particulièrement difficile à chanter ? Tous les opéras de Verdi demandent des qualités exceptionnelles. Mais le Trouvère y ajoute cette difficulté particulière : c’est un des opéras (pas le seul hélas) les plus idiots du répertoire. De nos jours où les metteurs en scène s’ingénient à transposer les opéras dans des contextes modernes tout à fait improbables, on serait tenté de situer l’intrigue, non pas dans une Espagne indéfiniment moyenâgeuse comme le veut le livret mais dans un asile psychiatrique. Le trouvère est un jeune baladin qui se prend pour un guerrier mais se plante régulièrement et finit par se faire enfermer par son rival, le comte de Luna, lequel convoite Leonora, la fiancée du trouvère qu’il convainc de l’épouser en lui faisant croire que Manrico est mort ce qu’elle ne songe apparemment pas à vérifier. Le trouvère pour sa part ne parvient pas à comprendre, malgré de sérieux et concordants indices, que sa mère n’est pas sa mère laquelle ne sait pas très bien quel bébé elle a jeté dans le feu où brûlait sa propre mère accusée, à tort bien sûr, de sorcellerie par le père de Luna. L’immolation d’un nourrisson étant à l’évidence un mode de vengeance bien naturel chez ces gens-là. Enfin, après quelques péripéties dont les Marx Brothers ont souligné le dramatisme loufoque dans Une nuit à l’opéra, Léonore, pour sauver son amant, s’offre au comte mais elle boit du poison dont l’effet est trop rapide pour que le trouvère soit libéré à temps. Je vous passe le final qui est sublime, évidemment tragique et plein de sous-entendus psychanalytiques.

Mais le Trouvère est aussi un des opéras de Verdi les plus somptueux du point de vue musical. Les airs s’y succèdent avec une richesse inouïe et une inventivité intarissable. Un florilège de ce que Verdi savait faire en matière de bel canto comme si l’ineptie du livret le stimulait paradoxalement.

Un candide ? Pas seulement !

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 04 juin 2016. dans La une, Politique

Un candide ? Pas seulement !

Sur la plupart des hommes publics de ma génération et qui sont donc en mesure de faire eux-mêmes, ou de laisser faire par d’autres, un bilan quasi définitif de leur vie, il est bien rare que je n’aie exprimé, au moins passagèrement, des critiques ou des motifs de déception. Parfois, c’est lorsqu’ils étaient jeunes qu’ils m’insupportaient puis j’ai appris à les apprécier dans leur maturité (et la mienne). Souvent, c’est le contraire : j’avais fondé sur eux de grands espoirs, ils étaient mes porte-parole, mes modèles mais ils m’ont déçu ensuite. Comment ne l’aurais-je pas été par tant de brillants idéalistes de ma jeunesse de qui j’attendais qu’ils refassent le monde, par leur action politique, par leurs écrits, leurs œuvres d’art et qui aujourd’hui pontifient dans les académies quand ce n’est pas dans des conseils d’administration ?

À l’égard de Régis Debray, je ne me souviens pas d’avoir jamais eu de sérieuses réticences. Et ce n’est pas devant l’homme d’aujourd’hui, mon aîné de sept ans, qu’il m’en vient devant le beau double portrait qu’Arte diffusait récemment sous le titre « Itinéraire d’un candide ». Le jeune révolutionnaire subjugué par le charisme de Fidel Castro et se lançant, derrière le Che, dans la malheureuse tentative de soulèvement de la Bolivie (et, partant, de toute l’Amérique du Sud) avait un sacré panache pour un jeune bourgeois du 16è passé par Janson-de-Sailly et Normal’sup. Il a eu aussi beaucoup de chance et un bon réseau d’amis. Il le raconte avec beaucoup d’humour : un des nombreux précieux passages est celui où le jeune philosophe pérore devant le président Allende. « Limite tête à claque » se juge-t-il lui-même aujourd’hui avec amusement. L’homme est trop fin pour ne pas être modeste (il oublie de dire qu’il est entré premier à Normal’sup et qu’il a passé dans la foulée l’agrégation de philosophie) mais il sait aussi faire preuve de ce qu’il faut de lyrisme pour rendre hommage à quelques compagnons et compagnes de lutte qui n’ont pas eu autant de chance et de soutiens que lui.

Son grand mérite est d’avoir été fidèle à ses amis tout en restant fidèle à lui-même. Difficile, sous cette double exigence, de faire une grande carrière publique, a fortiori politique. Mais Régis Debray a su tirer parti de son expérience, l’action révolutionnaire, quatre ans de prison, tout autant que de l’enseignement de ses « maîtres » Edgar Morin, Jean Rouch, Louis Althusser, Julien Gracq, que de ses rencontres, le clan Signoret-Montant, Costa Gavras, François Maspero, Chris Marker… pour nourrir une de ces consciences vigilantes de la France qui l’ont vu conseiller François Mitterrand avant et pendant son premier septennat, puis se retirer sur la pointe des pieds quand il s’est jugé inutile alors que d’autres acceptaient des portefeuilles de ministre ou des présidences honorifiques ou lucratives. Régis Debray devenu selon son terme « enquêteur » se consacre depuis lors à essayer de comprendre le monde. Il traduit ses réflexions dans une importante production littéraire et journalistique dont on ne partage pas forcément toutes les options mais qui lui donne une audience planétaire dont il n’a cure de se vanter ici.

Rencontre au CNE

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 28 mai 2016. dans La une, Société

Rencontre au CNE

Une première intervention en milieu carcéral peut bousculer quelques idées reçues. La maison d’arrêt de Lille Sequedin est une prison ultra moderne et l’une de ses sections, le CNE (centre national d’évaluation), où Sylvie Bocquet N’Guessan et moi sommes attendus, est le troisième en France et le plus récent des établissements en charge d’évaluer la dangerosité des détenus afin d’éviter la récidive.

Après avoir récupéré nos montres, clés ou autres objets en métal ainsi que nos chaussures déposés sur le tapis roulant du sas de contrôle, nous suivons un gardien qui nous conduit à travers cours et couloirs et de multiples grilles jusqu’aux locaux du CNE. Nous y attend une jeune femme qui est en charge de l’organisation de notre lecture mais n’y assistera pas. On nous fait entrer dans une petite salle dévolue à des activités de dessin et de peinture où, avec l’aide d’un agent, nous disposons des tables et des chaises à notre guise. Puis nous accueillons six messieurs qui nous tendent la main et s’asseyent autour de nous. On nous enferme seuls avec eux dans cette petite salle plutôt conviviale. Nous avons deux heures devant nous et la peur de ne pas savoir capter et retenir si longtemps l’attention de ces hommes qui vivent si loin de notre univers quotidien.

Le plus jeune doit avoir vingt-cinq ans, joli garçon au visage ouvert et franc. Les autres ont dépassé trente-cinq ans ; le plus âgé nous apprendra avoir fêté ses soixante ans la veille. À part ce dernier, dont le visage buriné n’inspire pas d’emblée la confiance, et un petit homme au crâne rasé à qui mes préjugés bourgeois attribueraient facilement un niveau culturel peu compatible avec la lecture de ma prose, aucun, ni par son vêtement, ni par son maintien ne se distingue a priori du commun des mortels que vous croisez dans la rue en toute indifférence. Celui qui s’est assis à ma droite me donne plutôt l’impression d’un monsieur de bonne compagnie, certainement de bonne éducation avec lequel le courant devrait passer plus facilement qu’avec le voisin de gauche de ma consœur. Je ne serais pas étonné que cet homme apathique, peut-être somnolent, assiste à cette rencontre avec un préjugé défavorable quoique résigné à l’interruption de sa sieste.

Nous nous présentons, Sylvie Bocquet N’Guessan d’abord en évoquant rapidement les liens entre son livre et sa double origine, donc sa vie personnelle, ce qui me permet, à l’inverse, de préciser que rien dans mon parcours professionnel ne me prédisposait à être écrivain sinon le fait que j’écris depuis toujours. Sylvie, en parlant de son livre, a aussitôt éveillé l’intérêt du plus jeune comme du plus âgé qui se révèleront les participants les plus actifs et les plus constructifs à l’échange qui s’établit entre nous tous. Nous lisons de courts extraits de nos livres et nous appelons nos auditeurs à réagir à ces lectures. Certains resteront muets mais les regards sont toujours en éveil et les hochements de tête tiennent lieu de commentaires. D’autres poseront des questions : pourquoi ? comment ? le rôle de l’éditeur ? la possibilité de gagner de l’argent en écrivant… Le voisin flegmatique de Sylvie demande s’il faut payer pour écrire un livre. Nous évoquons nos joies, nos peines, nos rêves et nos désillusions d’écrivains et surtout la passion qui nous anime. Rien de différent de ce que je connais en bibliothèque ou dans les interventions en milieu scolaire. Aucune agressivité à notre égard, aucune critique, aucune distance mais au contraire, l’impression d’une empathie comme s’ils avaient à cœur de nous renvoyer celle qui nous porte vers eux. En tout cas, ces hommes ne donnent jamais prise au soupçon de n’être là que pour tuer le temps et de se moquer éperdument de nos livres que la plupart ne liront jamais. Le plus âgé, l’homme patibulaire, nous surprend par ses commentaires pleins de sagesse sur la vie en cellule, sur la méditation sur leurs écarts à laquelle la réclusion les invite. Est-ce parce qu’il se suppose observé ou écouté à distance ? Rien ne nous le fait supposer, sinon a posteriori et sans doute à tort. D’ailleurs le franc-parler est de mise entre nous. La tonalité est critique vis-à-vis des médias, leur seul lien avec le monde réel et, par opposition, nous conforte dans notre rôle. Nous leur apportons du vécu réel, un vrai contact avec le monde du dehors, une relation libre autre que celles qu’ils doivent entretenir avec leurs familles ou leurs avocats. On philosophe gentiment sur la vie, sur l’évolution de la société, sur l’âge, sur le mieux et le moins bien du monde moderne. Finalement le temps passe très vite et quand les gardiens viennent nous « délivrer » c’est avec beaucoup de chaleur et de remerciements réciproques que nous serrons les mains de nos compagnons de lecture.

Le surveillant qui nous raccompagne nous explique que le CNE s’inscrit dans le cadre de l’action du SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation). Le CNE de Sequedin, reçoit toutes les six semaines un nouveau contingent de trente détenus envoyés de toutes les prisons de France. Ils y sont évalués sur leur dangerosité et donc sur la possibilité de bénéficier de permissions de sortie puis de libération conditionnelle après avoir purgé la moitié du temps de détention auquel ils sont condamnés. Le séjour à Lille de ces détenus et le rapport qui lui sera transmis, permettra au juge d’application des peines de mieux étayer la décision qu’il devra prendre en réponse à leurs demandes. Ce CNE est en charge des détenus condamnés à quinze ans et plus de réclusion. Nos « amis » ne sont donc pas sortis, sinon pour des transferts, depuis au moins sept ans. Notre accompagnateur nous précise que certains de ce groupe, peut-être parmi nos auditeurs, sont détenus depuis trente ans. Il ajoute que pour être condamné à plus de quinze ans, il faut avoir commis un viol, un meurtre ou des actes de torture et de barbarie. Parfois les trois.

Dans la voiture, Sylvie et moi convenons que nous préférons l’avoir appris après.

 

Sylvie Bocquet N’guessan présentait : Voyages croisés, L’Harmattan, 2014

Bernard Pignero présentait : Embruns, Encretoile, 2015

Intelligences

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 mai 2016. dans La une, Sciences

Intelligences

La suite promise à ma chronique intitulée La matière de nos pensées vous décevra comme m’a un peu déçu le deuxième film consacré par Arte à notre cerveau. Il s’agit d’un documentaire d’Amine Mestari écrit avec Cécile Denjean (qui avait signé seule le premier). Déception parce qu’il n’est plus question de pensée mais d’intelligence.

On y apprend d’abord que nos arrière-grands-parents pensaient plus vite que nous. S’ils avaient eu la télévision, ils auraient été imbattables à Question pour un Champion ou à Des chiffres et des lettres. Mais faut-il en conclure qu’on était plus intelligent au dix-neuvième siècle et peut-être encore davantage dans les siècles précédents pour lesquels on ne dispose pas de repères chiffrés ?

On découvre ensuite que les hommes de Cro-Magnon avaient un cerveau plus volumineux que le nôtre. Signe d’intelligence supérieure dans le règne animal. Rien d’étonnant : le monde auquel ils devaient s’adapter requérait beaucoup plus de jugeote, si on voulait y survivre, que nos sociétés sécurisées sinon paisibles. Pas de quoi attraper la grosse tête ! Du moins au sens figuré.

Mais l’homme moderne ne renonce jamais à quantifier et, de préférence, à son avantage. Comme la vitesse de réaction et la taille du cerveau sont en déclin, ce ne doivent pas être de bons critères d’évaluation de l’intelligence. C’est alors que M. Binet invente le QI, le fameux quotient intellectuel qui, si on l’applique à la lettre, peut faire dire beaucoup de bêtises sur l’intelligence. Un truc dont les Américains raffolent, donc méfiance !

Mais c’est tout de même un outil intéressant, ce qui conduit à s’interroger sur la transmission génétique de l’intelligence. Alors là, les scientifiques avouent patauger car ils ont déjà dénombré, sur seulement 1% de notre bagage génétique, environ trois cents gènes capables d’avoir une influence sur le QI. Et d’ailleurs ils ont mis en évidence que les facteurs environnementaux avaient aussi leur mot à dire. Plus question d’affirmer que les noirs américains des ghettos ont globalement un QI inférieur à celui des blancs parce que leurs parents sont également noirs. Ça s’est dit naguère, et même par un Prix Nobel égaré dans un domaine qu’il ne connaissait pas et qui préconisait d’inciter les blacks à se faire stériliser pour remonter le QI moyen des States. Comme quoi il y a aussi des imbéciles même parmi les Prix Nobel.

Que la transmission de l’intelligence ne passe pas forcément par la génétique m’arrange bien parce que mes enfants sont adoptés. Ils ne risquent rien de mon côté. Quant à leur QI, je suis bien content de savoir que même étant noirs, ils ont leurs chances. Mais je m’en doutais un peu en voyant les notes de math et de physique de mon aîné qui le placent en tête de sa classe de terminale S dans ces disciplines dans lesquelles je brillais par une remarquable nullité.

La matière de nos pensées

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 30 avril 2016. dans La une, Média/Web, Sciences

La matière de nos pensées

Il faut désormais admettre que la pensée est une production chimique, ou peut-être faut-il dire physico-chimique, de notre cerveau. Encore que ce qui est physique doit pouvoir se ramener à de la chimie, c’est-à-dire, de toute façon à de la matière. Que nous soyons faits de matière, de poussière d’étoiles, selon la formule à la fois poétique et scientifiquement exacte, ne pose pas de problème. Les scientifiques sont d’accord avec les religieux au moins sur ce point : nous sommes poussière et nous redeviendrons poussière. Nos corps en tout cas. Donc, nous admettons sans difficulté que l’univers est constitué d’éléments matériels. On ne voit même pas de quoi d’autre il pourrait être fait. Cette matière est en mouvement, certes : les planètes se déplacent, les particules élémentaires sont également en mouvement. Tout bouge mais ce tout est de la matière.

Mais que notre pensée soit faite de matière est en contradiction totale avec notre culture. Depuis toujours, nous avons été formés à l’idée que la pensée procède d’autre chose, d’un mystère qui peut être éclairé par la foi en un dieu créateur ou qui peut garder son opacité à la façon dont nous observons que nos ordinateurs fonctionnent sans que la plupart d’entre nous soient capables d’expliquer pourquoi et comment. Nous savons qu’ils ont été programmés pour ça. Les concepteurs de nos ordinateurs sont les dieux qui leur donnent leur âme. Mais, en fin de compte, en bout de chaîne, on peut toujours atteindre le point d’opacité où il faut soit un dieu, soit une longue évolution qui conduit à ce que l’homme soit un être pensant à la différence des autres assemblages de matière plus ou moins performants qui nous entourent.

L’apport de la théorie de l’évolution est primordial mais ne suffit pas à lever le voile. D’ailleurs rien n’interdit de voir la main de Dieu sous l’évolution des espèces. Leur différenciation et leur évolution progressives à partir des premières manifestations du vivant peuvent être le projet d’un dieu créateur qui serait en même temps le grand horloger, celui qui réglerait le cours des planètes et l’attraction ou la répulsion des atomes entre eux. Dieu, s’il existe, explique bien des choses. Et s’il n’existe pas, il faut s’accommoder du mystère. Cela fait penser à cette théorie selon laquelle Shakespeare n’est pas l’auteur de toutes les pièces qui lui sont attribuées, lesquelles sont en réalité dues à un autre dramaturge qui s’appelait également Shakespeare

Reflets des arts : Villa Cavrois

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 mars 2016. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Villa Cavrois

On a remarqué avec humour que si ma nouvelle région s’appelait Hauts-de-France comme l’ont décidé M. Bertrand et ses conseillers, ignorant qu’une association de naturistes exploitait cette dénomination depuis vingt ans, la Belgique se trouverait prise entre les Pays-Bas en haut et les Hauts-de-France en bas. La décision finale reviendra à nos ministres qui ne manqueront pas d’étudier cette grave question avec circonspection et de trancher avec sagesse.

En attendant la fin de ce lancinant feuilleton politico-toponymique, je me suis rendu, par un beau soleil d’hiver annonçant fraîchement le printemps, à proximité de ma nouvelle métropole, à Croix précisément, pour y admirer l’exceptionnelle réussite de la restauration de la Villa Cavrois, par la Direction régionale des affaires culturelles du Nord-Pas-de-Calais puis par le Centre des monuments historiques.

En 1930 un riche industriel (filatures et teinturerie), Paul Cavrois, commande à l’architecte d’origine belge Robert Mallet-Stevens la construction et l’aménagement d’une maison d’habitation en lui laissant toute latitude d’y exprimer les tendances les plus modernistes de son art. Paul Cavrois a épousé la veuve de son frère mort à la guerre en 1915. Lucie Cavrois a trois enfants. Elle leur donnera avec Paul quatre demi-frères et sœurs qui seront donc également leurs cousins. Il faut ainsi loger sept enfants et une dizaine de domestiques (cuisiniers, jardiniers, nurses, chauffeurs…). En 1932, on inaugure une villa de plus de deux mille mètres carrés et autant de terrasses dans un parc de cinq hectares. La maison, le mobilier, le jardin, tout a été dessiné par Mallet-Stevens. La famille Cavrois habitera la villa jusqu’en 1985, sauf pendant la Seconde Guerre mondiale quand elle est réquisitionnée par les Allemands. Puis les héritiers s’en désintéressent, la villa est abandonnée, envahie par la végétation, pillée. Tout ce qui pouvait se revendre a été arraché. Les terrasses fuient. Un arbre a poussé dans le hall. On va la raser pour lotir quand, in extremis, elle est classée monument historique grâce à une association qui, avec le soutien d’architectes de renom international, est parvenue à médiatiser le scandale que constitue l’abandon de ce chef-d’œuvre absolu de l’art moderne. Depuis son rachat par l’Etat en 2001 et pendant quinze ans, des équipes d’experts, d’historiens, d’artisans, marbriers, ébénistes, staffeurs, carreleurs, jardiniers, paysagistes, d’artistes vont se consacrer à restituer à cette quasi ruine sa splendeur d’origine. Le travail réalisé pour reconstituer le décor, les couleurs exactes, les assemblages de matériaux, les essences de bois précieux, les revêtements de marbre, les éclairages et le tracé des jardins avec leur ligne d’eau-miroir monumentale, tout ce qu’a voulu et dessiné Mallet-Stevens, est absolument exemplaire, y compris en terme de budget alors qu’aucune concession n’a été faite en matière d’authenticité. L’esprit de cette équipe motivée par la recherche de la perfection est détaillé dans un film projeté dans les garages par lesquels se termine la visite.

Mais avant de comprendre qu’il s’agit là d’un miracle consistant à abolir plus de soixante-dix années comme si le temps s’était arrêté, on est saisi par la splendeur de ce monument aux proportions parfaites et dans lequel on pénètre timidement avec un vague sentiment d’effraction. En fait, dès qu’on pose le pied dans l’allée qui mène à la villa, on est en 1932. La famille Cavrois a dû s’absenter aujourd’hui car on ne voit pas d’enfants jouer sur les terrasses, ni de jardiniers s’activer sur les pelouses. Les domestiques ont dû avoir leur journée. Mais non, la villa est vide ! Une grande partie de son mobilier a disparu ; ou bien n’a pas encore été livrée. Sommes-nous en avance sur l’inauguration ?

Informations

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 mars 2016. dans France, La une, Média/Web, Politique

Informations

Je sais bien que je ne suis pas pendu devant mon poste de radio douze heures par jour mais j’écoute les informations de France Culture et, autant que je peux, plusieurs émissions thématiques dont beaucoup sont excellentes. Je ne regarde à la télévision que les informations d’Arte de temps en temps et presque toujours les débats organisés par Elisabeth Quin (bien que la chronique de dézingage systématique ad hominem de Thibaut Nolte me paraisse d’une rare médiocrité). Je ne lis plus ni journaux ni périodiques : les revues de presse de la radio en résument les articles de fond et ne m’incitent pas à lire les autres. Bref, je ne peux prétendre disposer d’une connaissance exhaustive de l’actualité mais je ne suis pas un citoyen totalement sous-informé.

Pourtant, ce matin je me suis demandé s’il était bien utile de continuer à m’imposer ce minimum d’attention au monde que je crois devoir à ma conception du civisme. Depuis quinze jours environ, je suis avec intérêt tout ce que j’entends sur la réforme du code du travail. Cela ne me concerne plus en tant que retraité mais j’ai des enfants et des petits-enfants. Apparemment, dans cette réforme, il y a du bon et du moins bon pour chaque camp, si tant est qu’on admet que les patrons (leurs actionnaires) et les salariés sont toujours dans deux camps opposés. Mais il me semblait que l’unanimité était acquise parmi les commentateurs pour penser que lancer cette réforme à cette date était, d’un point de vue électoral, pour le moins surprenant. J’ai entendu que le président était soit débile, soit suicidaire ; certains affirment que, condamné par le chômage, il veut trouver une porte de sortie honorable, renvoyant les Français à leur immobilisme comme De Gaulle claquant jadis la porte sur l’échec de son référendum sur la décentralisation. Les experts de tout bord, comme les « sages » qui se réunissent autour de Philippe Meyer le dimanche après la messe pour débattre à fleurets mouchetés de « L’Esprit public », en perdaient tous leur latin, latin de droite, latin de gauche ou du centre. On n’avait jamais vu pareille initiative à pareille date et en pareille conjoncture ! Les invités de la charmante Mme Quin se perdaient également en conjectures sur la santé mentale du président. Or ce matin, vers 6h30, un billet assez laconique de France Culture évoque simplement que cette initiative répondrait tardivement mais in extremis à un engagement du gouvernement vis-à-vis de Bruxelles qui avait conditionné l’octroi de l’autorisation de quelque dépassement budgétaire français à plusieurs réformes dont celle du droit du travail, jugé trop protecteur, voire protectionniste, par nos voisins. Pourquoi n’ai-je pas entendu plus tôt cette explication limpide ? Le gouvernement a bien dû faire savoir qu’il devait remplir cette obligation. Et s’il ne l’a pas fait, les experts et commentateurs bien informés l’ont certainement relevé. Bien entendu, ça ne résout pas la question de fond du bon équilibre de ladite réforme. Mais il me semble que ça en pose une autre : suis-je devenu sourd à ce point ?

Le cavalier blanc (extrait)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Le cavalier blanc (extrait)

L’hiver 1996-1997, la mer Baltique a gelé sur la côte du nord de l’Allemagne à l’est de Lübeck. Ce n’est pas exceptionnel mais pour un méditerranéen qui n’est pas habitué à des températures inférieures à -25 degrés, c’est un spectacle inoubliable. Le port et la ville de Stralsund étaient figés dans la glace. Rostock, où je séjournais, dormait sous la neige dans un silence de mort. J’ai survécu grâce au vin chaud et à l’hospitalité des habitants de l’ancienne RDA. De retour à Nîmes j’ai écrit cette nouvelle d’une trentaine de pages, inédite à ce jour, d’où sont extraits ces quelques passages.

Un vieux militaire, vivant seul dans son manoir, servi par un couple de domestiques, héberge un jeune homme dont la moto est tombée en panne alors qu’il se rendait vers le nord où il est engagé comme précepteur.

 

Le Colonel respecta le premier sommeil de son visiteur pariant sur un rapide réveil quand il prendrait conscience tout en dormant qu’il n’était pas en situation de le faire. Il l’observa à loisir. C’était un beau garçon âgé tout au plus de vingt-cinq ans. Ses cheveux bruns et bouclés qu’il portait trop longs lui donnaient un air enfantin qu’une barbe drue, bien que certainement rasée du matin, démentait. Ses traits étaient réguliers, le nez fin et long, la bouche bien dessinée, les cils très recourbés, les pommettes saillantes sans excès. Il avait un teint lumineux que le repas et la boisson avaient empourpré. Il était vêtu simplement d’un costume de flanelle épaisse et d’un gilet de laine chinée tricoté sans recherche d’élégance. Sa chemise était propre mais d’un coton grossier et élimé aux poignets. Une cravate de soie noire indiquait un deuil récent. De lourdes bottes de cuir dans lesquelles ses pantalons étaient rentrés comme des culottes de golf, étaient justifiées par la saison. Ses mains reposant sur les accoudoirs du fauteuil étaient fines et blanches. Des mains de poète, pensa le Colonel.

Il éprouvait une vive sympathie pour cet inconnu et songeait qu’il aurait aimé avoir un fils taillé sur ce modèle, à l’aise en société en dépit de sa pauvreté, sûr de lui mais sans vanité malgré sa jeunesse et ayant déjà assez d’usage de la vie pour s’être fait une philosophie raisonnablement désabusée sur les mirages du monde. La chaleur du feu auquel le dormeur était exposé favorisait la diffusion d’une forte et saine odeur d’homme comme celles, souvent plus fauves, que l’officier avait bien connues dans les chambrées de soldats. Ce lui fut l’occasion de penser à ses hommes, à la guerre, à tant de jeunes garçons qui étaient morts sous ses ordres, certains encore plus jeunes, encore plus beaux, d’une vitalité plus spontanée et encore plus communicative que ce jeune clerc. Il pensa aussi aux ennemis tués, des paysans qui laissaient des terres sans bras pour les cultiver, des chefs de famille dont les enfants ne connaîtraient pas la bonne autorité d’un père, des fiancés dont la promise resterait fille. Il revit tant de blessés, estropiés à vie, amputés, détruits à jamais par les guerres qui lui avaient valu ses galons et sa retraite confortable. Il n’en conçut pas à proprement parler de remords mais une sorte de lassitude extrême. Il pensa avoir avancé dans l’interrogation qu’il menait depuis la tombée du jour sur ce qu’il avait ressenti à cheval du haut du tertre d’où il dominait la plaine immaculée.

Le mur universel

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 12 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Le mur universel

Il est toujours utile de se poser des questions qui vous paraissent inutiles. Etre « citoyen du monde » est pour moi une de ces évidences confortables qui tapissent ma bonne conscience et que les événements dramatiques actuels m’invitent à interroger. Sur ce sujet je crois pouvoir apporter une petite contribution personnelle à laquelle on ne pense pas d’emblée lorsqu’on aborde ce problème.

Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais éprouvé en pensée qu’un pays m’ait paru étranger au point que, si j’y étais né au lieu d’être français, j’eusse nécessairement été un autre. On m’objectera qu’il est difficile de s’imaginer un autre. C’est vrai mais pas au point que nous ne puissions nous identifier aux personnages que la littérature nous présente et dont nous aimons à la fois qu’ils nous ressemblent et qu’ils soient assez différents de nous pour que nous ne souffrions pas trop des épreuves physiques ou sentimentales que l’auteur leur fait subir.

En tout cas, je m’estime assez chanceux, compte tenu d’une probabilité d’environ 1%, d’être né et d’avoir vécu en France. Je dois pouvoir citer bon nombre de pays, y compris parmi ceux dans lesquels j’ai séjourné, où je n’aimerais pas vivre. Certains que j’ai pu rêver de visiter encore naguère semblent d’ailleurs peu habitables ces temps-ci. Là n’est pas la question, bien qu’évidemment je compatisse de tout mon cœur et de toute mon intelligence, c’est-à-dire de façon bien inutile, au calvaire que connaissent ceux qui sont contraints de les quitter. Ce que je veux dire, c’est qu’aucun lieu du monde, par son climat, sa géographie, son histoire (au pire, la Corée du Nord et le pseudo état islamique, s’ils survivent assez, pourraient être les exceptions qui confirment la règle), n’a engendré une « race » d’hommes à ce point différents de moi que je ne pourrais survivre et m’adapter aux conditions locales, le cas échéant. Que je le fasse avec plus ou moins de plaisir et de commodité n’implique pas (sauf pour ces exceptions) une incapacité rédhibitoire.

Est-ce que ce premier constat suffit à me donner le statut de « Citoyen du Monde » ? J’en doute. Disons qu’il témoigne d’un terrain favorable. Se pose aussitôt un problème moral qui relève du respect de l’altérité. Inutile de se prétendre citoyen du monde s’il s’agit seulement d’imposer ses lois, ses mœurs, sa religion, ses boissons gazeuses et ses pollutions chimiques à ses concitoyens entendus au sens planétaire. Le colonialisme a vécu.

Ce n’était pourtant pas une mauvaise idée. Vouloir faire bénéficier le reste du monde des progrès de la science, du niveau de santé et d’instruction qui fondent en partie notre attachement à notre pays, n’est pas un dessein criminel en soi. Certains se sont lancés dans l’aventure de façon désintéressée, ou du moins majoritairement généreuse. On aurait sans doute dû se garder d’en confier la mission à des prêtres et à des militaires qui, quelle que soit leur abnégation personnelle, servaient des intérêts qui n’étaient pas toujours directement compatibles avec les besoins immédiats des peuples colonisés.

Des amis inconnus (9)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 novembre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (9)

Avec ce numéro, notre rituelle rencontre avec l'univers de Proust, visité par Bernard Pechon-Pignero, s'achève.

Cela fut un bien agréable moment ; une rencontre intime, feutrée comme un livre qui s'ouvre chaque semaine à la même heure.  Mais, plus qu'agréable, moment savant, sans en avoir l'air, à la portée de chacun, comme sait le faire Maître Pechon.  Plus que simplement savant, ou banalement érudit ; voyage profond, croisant le récit historique et le récit mieux qu'imaginaire, «  imaginant », de nature à toucher, «  ceux qui ont leur Proust sur le bout de la mémoire ; ceux qui, demeurés sur la rive, ainsi tenteront la traversée ». Ce qu'ont compris, du reste, les plus grands spécialistes ; ainsi de l'approbation  de Jean-Yves Tadié, professeur émérite à la Sorbonne...

Reflets du Temps a été honoré de ces 9 semaines en Proustie ! Merci encore à celui qui nous a offert ce cadeau littéraire inédit.

 

La Rédaction de Reflets du Temps  

 

Le mot « fin » dont le montage de Roger Stéphane de 1962 laisse entendre que Proust l’aurait écrit la nuit de sa mort, Céleste s’offre le plaisir de raconter, comme elle le confirmera dix ans plus tard dans son livre, que lorsque Proust l’écrivit, elle connaissait assez le fonctionnement de la création proustienne pour ne pas s’en émouvoir, sachant bien qu’il y aurait encore de nombreux ajouts avant que Proust puisse considérer son œuvre comme achevée et s’autorise à mourir. D’autres détails, dans cette émission, doivent sans doute hérisser les exégètes de Proust comme le mot de Barrès aux obsèques que dénonce Jean-Yves Tadié, mais le plus émouvant est l’impression qui se dégage in fine de ce document : tous ces gens pleins d’amitié et de tendresse pour le cher disparu, en se replongeant dans leurs souvenirs montrent – illusion ou réalité ? – qu’ils sont bien d’un autre temps, un temps que Proust, lui, avait largement dépassé. Ils sont du « temps perdu », lui, du « temps retrouvé ». Mais ce temps retrouvé n’est pas le passé ; au contraire, c’est un avenir possible, celui d’une œuvre qui n’en finira pas d’éclairer le monde entier et les générations futures comme un astre qui ne fait que commencer à scintiller dans la nuit quand d’autres étoiles brillent encore alors qu’elles sont mortes depuis longtemps.

Céleste Albaret s’est décidée à l’âge de quatre-vingt-deux ans, en 1972, à rompre un silence de cinquante ans – un silence pas tout à fait complet comme on l’a vu – en publiant ses souvenirs recueillis et mis en forme par Georges Belmont sous le titre Monsieur Proust (Journaliste et éditeur estimé après-guerre, ami et traducteur de Beckett, de Joyce et de nombreux auteurs américains, de son vrai nom Georges Pelorson (1909-2008), Belmont a réussi sous ce pseudonyme à faire oublier un passé de collaborateur actif du régime de Vichy et des nazis).

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