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Des amis inconnus (8)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 07 novembre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (8)

Le premier, Léon Pierre-Quint explique que Proust a compris que « l’amour n’est qu’une création individuelle, due au hasard d’un caprice mécontenté et qui se prolonge tant que le désir est insatisfait ou se croit tel ». Il diffère toutefois de beaucoup des analystes ultérieurs de la conception proustienne de l’amour en ce qu’il en fait une découverte disqualifiant définitivement toute la conception romantique de l’amour et non une théorie séduisante mais discutable et qui aura d’ailleurs plus d’échos dans les développements de la psychanalyse que dans la littérature occidentale. Après Proust, libérés de la menace de ses pantoufles, les héros de romans et leurs lecteurs, décidément incorrigibles, continueront à croire à l’amour comme à une « réalité extérieure à eux, solide, immuable ». La faille possible de l’argumentation proustienne que Pierre-Quint se garde bien d’exploiter est qu’à part peu de temps avec Reynaldo Hahn, Proust n’a sans doute connu le bonheur amoureux que dans sa phase initiale, quand il se nourrit de l’illusion de la perfection de son objet et donc, inévitablement, d’un probable refus de réciprocité. Mais a-t-il souvent vu son désir satisfait ? Le souhaitait-il seulement lorsqu’il idéalisait des jeunes hommes qui auraient déchu à ses yeux s’ils lui avaient cédé ? Quand Proust s’entoure de secrétaires ou de domestiques qui sont éminemment hétérosexuels, et qui ne cèdent donc à ses désirs que par complaisance vénale, à supposer que Proust les y incite, peut-on parler de caprices contentés ? En tout cas, il est avéré que, si c’était le cas, la satisfaction des désirs n’entraînait pas la disgrâce rapide de l’élu selon la théorie explicitée par Léon Pierre-Quint. Mais il est beaucoup plus probable que Proust n’ait surtout connu que des amours fantasmées et donc d’autant plus durables, pour des jeunes hommes par lesquels il savait qu’il ne serait jamais aimé et nullement désiré. Cette résignation à des relations platoniques, à la fois logique et morale, dès lors que Proust n’érigeait pas comme Montesquiou sa « différence » en supériorité, n’était sans doute pas de nature à lui faire tenir en haute estime un sentiment qui lui procurait plus de souffrances que de plaisirs. Mais Pierre-Quint a certainement raison de s’insurger contre ceux qui prétendent que Proust n’a jamais aimé. Tout son œuvre et dès Un amour de Swann, comme le souligne Mauriac à son tour, apporte la preuve que Proust savait de quoi il parlait. Quelle part faisait-il à l’accomplissement du plaisir sexuel dans son expérience amoureuse ? Nous ne le saurons sans doute jamais mais cette part eût-elle été minime, rien ne permettrait pour autant d’affirmer que des amours même fantasmées, mais résignées à de chastes affections n’aient pas été profondément et douloureusement vécues.

Il me semble, en revanche, pertinent de s’interroger sur la sincérité de ce dénigrement du sentiment amoureux. J’y vois, peut-être à tort, trop de dépit pour qu’il soit vraiment convaincant. S’il le considère désormais comme un poète de second ordre, l’ancien admirateur de Musset a-t-il à ce point renié son théâtre dont, adolescent, il guettait sur les colonnes Morris les représentations à la Comédie Française ? Devant la véhémence, si peu dans les usages de Proust, qui le pousse à chasser son jeune visiteur faute de pouvoir le convaincre de l’inanité du sentiment amoureux, on ne peut qu’être tenté de lui citer Musset qui voyait dans l’amour la seule rédemption*. Emmanuel Berl était-il moins facile à convaincre que Léon Pierre-Quint parce qu’il était fiancé avec une jeune fille à laquelle il trouvait objectivement des charmes et dont il était aimé ?

Avec une fausse naïveté, Roger Stéphane demande à Emmanuel Berl pourquoi ce refus de croire à l’impossibilité de l’amour blessait son hôte et Berl lui répond simplement que si l’amour pouvait établir entre deux êtres une réelle communication, Proust aurait connu ce dialogue fusionnel avec sa mère. L’argument n’est peut-être pas aussi fort qu’il n’y paraît puisque si Proust a connu une des pires et des plus constantes souffrances morales dans la relation affective avec sa mère parce qu’il savait qu’il la faisait lui-même souffrir par sa maladie et par son « inconduite » amoureuse, on peut aussi penser qu’il y avait entre ces deux êtres les conditions d’un bonheur ineffable (la formule dépasse ici la « louchonnerie »** et revendique son sens littéral) dans la mesure où cette souffrance réciproque était justement le gage, la contrepartie d’une véritable connaissance de l’autre et non seulement de soi-même. Berl n’avait peut-être pas tort de tenir tête à Proust. Et pourtant, il ne disposait pas de l’importante pièce à conviction que constitue la correspondance de Proust avec sa mère.

Ce qu’il reste de cette correspondance, nous éclaire aujourd’hui différemment de ce qu’en a dit Philippe Kolb lorsqu’il l’a publiée en 1953, insistant à juste titre dans sa préface sur l’humour de Mme Proust et peut-être moins légitimement sur son immense bonté. Je ne vise pas son humour justement, bien qu’il ne soit pas toujours tendre et dénote souvent une causticité peu compatible avec la générosité dont on crédite généralement Jeanne Proust. Je m’interroge plutôt sur sa sollicitude envahissante à l’égard d’un fils de trente ans dont elle ne supporte pas avec autant de compassion qu’on ne l’a retenu les souffrances qu’il endure ni les méthodes empiriques par lesquelles il essaye de s’en prémunir et moins encore l’inactivité à laquelle elles le contraignent. Les terribles lettres de fin 1902et du début 1903 dans lesquelles Proust reproche à sa mère, avec tant de tendres circonlocutions, les brimades qu’elle lui impose en donnant aux domestiques des ordres contraires à son confort, en contrecarrant ses projets d’invitations à des repas dont il estime avoir besoin pour sa carrière alors qu’elle admet parfaitement ces pratiques mondaines courantes quand elles favorisent les visées professionnelles de son cadet ou de son mari, ne la rendent pas aussi sympathique et attentionnée qu’on ne la dépeint sur la foi de l’évidente tendresse que son fils lui vouait et de la peine immense que lui a causée sa mort. Il est évident que ce couple avait développé une relation privilégiée de tendresse et de compréhension mutuelle assez rare entre une mère et son fils, relation souvent caricaturée d’ailleurs quand il s’agit d’une mère juive stigmatisée comme abusive et a fortiori d’un fils homosexuel censé être efféminé et frivole. On ne peut s’empêcher toutefois de penser que cette relation se nourrit accessoirement, sinon principalement, en exploitant le sentiment de culpabilité qu’éprouve Marcel Proust non pas tant à cause de sa maladie mais de l’inactivité à laquelle elle le condamne trop souvent. On ne peut reprocher à Madame Proust d’avoir cherché, dans le propre intérêt de son fils, à le mettre en garde contre des amitiés que sa morale, conforme à celle de son époque, condamnait sans appel, et qu’il lui était sans doute impossible d’évoquer clairement avec lui. Mais ajouter à cette culpabilité, que l’on peut juger inévitable, d’éternels contrôles et de fréquents reproches sur la façon dont son fils adulte gère sa santé semble trop induire que, comme beaucoup de ses proches, elle ne croyait pas vraiment à la pathologie, mal connue y compris de nos jours, de l’asthme et qu’elle en attribuait trop facilement la cause à une paresse ou à une faiblesse de caractère de son aîné. Certes elle souffrait beaucoup de voir souffrir son fils mais, dans ses réponses aux lettres de Marcel qui se désole de l’inquiéter, elle ne sait pas lui dire (ou je ne sais pas lire) qu’il ne doit pas aggraver ses maux en s’en accusant comme d’une faute et en se reprochant les tourments que toute mère éprouve « normalement » lorsque son fils est malade. Proust gardera après sa mort une grande culpabilité, comme si c’était lui qui l’avait tuée par les soucis qu’il lui causait. Au risque de verser dans une interprétation psychanalytique sommaire, je vois dans cet amour qui les lie, comme peut-être dans tout amour fusionnel, une part de sadomasochisme dont les manifestations épistolaires n’ajoutent rien à la gloire de Madame Proust. On doit équitablement observer que son fils, dans ses lettres, détaillait ses maux avec une complaisance méticuleuse que les questions de sa mère ne justifiaient pas forcément. On peut d’ailleurs se demander si la transposition de ses relations avec sa mère sur le personnage de la grand-mère dans la Recherche ne serait pas liée à la trop grande douleur intime qu’aurait impliquée, pour ce psychologue intransigeant, ce psychanalyste avant l’heure***, la nécessité d’analyser dans ses plus obscurs secrets une affection qu’il n’avait pas envie de revivre. En idéalisant sa mère sous les traits de la grand-mère du Narrateur, il pouvait rester fidèle à son amour en trahissant un peu sa mémoire. Voilà certainement une hypothèse que Proust n’aurait pas admise mais je ne pouvais manquer à mon « amitié » pour lui en ne l’émettant pas.

Mais le premier reproche que l’on est tenté de faire à cette mère, par ailleurs bien en avance sur son temps par la place qu’occupent ses enfants dans sa vie, au point de passer pour une mère abusive, reproche forcément injuste puisque je l’en accuse a posteriori, est de n’avoir pas perçu que son fils portait en lui les germes d’une immense œuvre littéraire. Mais est-ce que son fils a tenté de la mettre sur la voie de cette révélation ? Car il en était conscient ou du moins, il en avait une intuition assez forte pour supporter la dureté de son sort. Quand justement, dans la préface du livre de J.Y. Tadié sur Proust et Freud intitulé Le lac inconnu, je lis qu’en 1902, Proust écrivait à Antoine Bibesco : « Depuis que j’ai tourné mon regard en moi, cent personnages, mille idées me demandent un corps », je me demande si Proust a jamais dit ce genre de choses à sa mère qui était au moins aussi apte à les comprendre et à en faire son profit que le séduisant et imprévisible prince-diplomate. N’a-t-il pas préféré continuer à faire l’âne, en minimisant ses ambitions littéraires, pour avoir du son, en l’occurrence la tendresse de sa mère ?

Des amis inconnus (7)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 31 octobre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (7)

Dans la chronique intitulée Vacances de Pâques, publiée dans le Figaro le 25 mars 1913, le grand public, s’il y avait été attentif, aurait pu mesurer déjà l’évolution qui s’était produite dans l’écriture et dans la pensée de Proust depuis ses écrits de jeunesse. Cette page qui sera exploitée dans la Recherche sinon reprise mot à mot, illustre parfaitement la différence entre la mémoire volontaire étudiée par Bergson et la mémoire inconsciente que le Narrateur découvrira bientôt dans sa tasse de thé ou sur les pavés inégaux de l’hôtel de Guermantes et qui, quand elle est sollicitée par une émotion nouvelle ou une sensation oubliée ouvre une infinité de réminiscences en cascade. L’écriture de Proust ne peut dès lors que se plier aux nécessités propres à cette inflorescence mémorielle en accumulant les incidentes, en doublant, en triplant les adjectifs sans craindre les oxymores, en allongeant indéfiniment les phrases de peur qu’un point final prématuré ne tarisse le flot des métaphores souvent inattendues, parfois saugrenues au point de préfigurer l’écriture automatique des surréalistes, et ne brise le charme qui s’opère sous nos yeux d’abords incrédules puis enchantés jusqu’à l’addiction.

Enfin le temps est aussi le renouvellement éternel des jours et des nuits, le cycle des saisons, les révolutions astrales et donc l’idée que tout renaît dans la nature mais aussi chaque jour dans nos vies. Si Proust s’est montré si sensible à la nature, s’il n’avait pas besoin des roses de Madeleine Lemaire pour illustrer son amour des aubépines, son goût pour les pommiers et les poiriers en fleurs et pour toutes les fleurs des champs et des jardins de son enfance que la maladie le privait de respirer, s’il a mis tant de fleurs dans ses pages  et s’il en a tant offert dans la vie, n’est-ce pas aussi parce qu’elles sont à la fois le symbole charmant de l’éphémère et celui du renouveau perpétuel. On sait que, depuis Proust, les jeunes filles sont en fleurs. Léon Pierre-Quint, qui relève cette allusion aux fleurs dans ce titre, rappelle que Proust collégien était féru d’histoire naturelle et que l’écrivain accumule les comparaisons entre l’espèce humaine et des espèces végétales ou animales peu communes révélant une grande culture de botaniste et de naturaliste. Mais il n’y a pas que les jeunes filles ; la princesse Bibesco raconte cette dernière visite que son cousin Antoine voulut faire à l’improviste à Proust quelques mois avant sa mort. Il sortait du théâtre avec sa cousine et son épouse. Il sonne deux fois, signal convenu avec son ami pour ces visites nocturnes. Céleste ouvre :

« – Monsieur vient d’avoir une crise effroyable ; il respire à peine. Il est à craindre qu’il ne puisse recevoir personne, et même pas le prince Antoine, qui lui fait toujours, en venant, un immense plaisir…

Mais Marcel Proust a reconnu le coup de sonnette fatidique. Céleste qui a disparu sans achever sa phrase, reparaît pour nous apprendre, avec une voix d’une douceur inimitable, qu’Antoine est appelé mais qu’Elizabeth et moi sommes priées de ne pas dépasser le seuil du petit salon. Et elle ajoute :

– Monsieur craint beaucoup le parfum des princesses…

Comme si nous étions de vraies fleurs ! »

Notons toutefois que Céleste Albaret, dans sa tardive croisade contre les mythes qui entourent « Monsieur Proust » conteste formellement cette jolie anecdote comme bien d’autres publiées par les amis de Proust.

Nous sommes condamnés à voir le temps fuir, se perdre et nous perdre, mais nous sommes soumis à cet autre temps indéfiniment renouvelable qui nous donne l’illusion de nous régénérer chaque jour, de revivre une nouvelle jeunesse à chaque printemps ; enfin nous pouvons trouver dans ce temps immobile, dans ce temps immuable des œuvres d’art, une ultime raison de nous accommoder de l’incoercible hémorragie. Et dans À la recherche du temps perdu ce sont ces trois temps du temps, celui qui s’écoule comme les longues phrases de Proust, celui des cathédrales et celui des fleurs ou des princesses, que Proust a entremêlés dans une composition dont personne avant lui et après lui n’a retrouvé l’alchimie secrète.

L’émission de 1962 compilant des entretiens que Roger Stéphane a menés avec ceux des proches de Marcel Proust qui étaient encore de ce monde* m’avait paru, quand je l’ai découverte dans les années 80, assez agaçante. Il me semblait que seul Emmanuel Berl touchait l’essentiel tandis que les autres intervenants se perdaient dans des anecdotes mondaines ou de vains éloges. J’en voulais à Mauriac d’avoir éludé la question de l’homosexualité en refusant de la nommer tout en l’évoquant à mots couverts. C’était oublier qu’en 1962, on ne parlait pas à l’ORTF de ce qui était toujours répertorié en France comme une maladie et puni en tant que délit. J’avais trouvé que Céleste Albaret s’apitoyait avec une complaisance geignarde sur les derniers moments de son maître. Aujourd’hui j’étais ému aux larmes en revoyant ce document et la façon bouleversante dont l’émotion la brise encore quarante après ; l’enthousiasme de Mauriac m’a paru plus que sincère ainsi que sa commisération pour la souffrance qu’a endurée Proust, souffrance dont il ne peut pas nous dire alors qu’il en a connu lui-même l’amertume et dont il serait naïf de croire, concernant Proust, qu’elle ne désigne pudiquement que la souffrance physique que lui causaient ses crises d’asthme. Et surtout, Mauriac nous fait mesurer avec conviction l’extraordinaire révélation qu’a été la publication de la Recherche pour les jeunes auteurs du début du siècle, ce que confirment Paul Morand ou Philippe Soupault.

Pourquoi ai-je si mal réagi à un film qui aujourd’hui me convainc et m’émeut ? Est-ce que je sous-estimais l’importance de Proust ou la tenais-je pour un fait acquis de tout temps de la même façon que nous sommes si familiers de la musique de Beethoven que nous oublions qu’elle a changé à jamais notre conception de l’esthétique musicale ? Ne serait-ce également parce qu’avec l’âge je suis plus sensible à la disparition des êtres chers et plus enclin à croire qu’ils continuent à vivre tant que ceux qui les ont connus et aimés sont encore là pour parler d’eux ? Enfin, il faut admettre que depuis que je fréquente ces personnes réelles ou fictives qui gravitent autour de Proust – et pour moi, elles sont désormais toutes fictives puisque toutes ont disparu –, je me suis pris d’amitié pour elles et non plus seulement pour « mon auteur ». J’ai plaisir à retrouver ces amis, dans leurs lettres, dans celles que leur écrivait Proust, dans leurs témoignages et ici en images animées. Hélas, tous ont terriblement vieilli – alors que je les ai connus si jeunes, allais-je écrire – ainsi que tous ceux qui composaient son monde apparaissent au Narrateur dans Le Temps retrouvé. Même les aimables anecdotes racontées par le duc de Gramont ou le marquis de Lauris qui, à première vue, me paraissaient oiseuses et indignes du grand génie qu’elles sont censées honorer, me semblent aujourd’hui respectables en ce qu’elles sont les dernières braises qui couvent encore dans une cendre bientôt froide. Pourtant comment croire que ces vieillards aient été dans leur jeunesse le bel Armand de Guiche, le gendre de la comtesse Greffulhe qui fut l’une des principales incarnations de la duchesse de Guermantes, ou le fidèle Georges de Lauris, son confident à l’époque de Contre Sainte-Beuve, que lui avait présenté en 1902 le cher Bertrand de Fénelon qu’ils ont pleuré tous deux en 1916, Fénelon qui est l’un des plus éminents modèles de Robert de Saint-Loup ?

Des amis inconnus (6)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 24 octobre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (6)

Réduire la Recherche à ses considérations parfois complaisantes mais souvent critiques sur l’aristocratie et la grande bourgeoisie mondaine, prétendre que l’auteur a consacré toute sa jeunesse à s’y immiscer par tous les moyens pour étayer ses connaissances sur ce monde prestigieux, ce serait oublier que le jeune Marcel Proust a également appliqué sa méthode d’investigations exhaustives au milieu de la diplomatie par ses études à Sciences Po où les bonnes notes et les appréciations élogieuses dont témoignent les archives de l’école prouvent son assiduité et son intérêt pour les questions complexes dont il prêtera plus tard la compétence éclairée à M. de Norpois. Il est certain que la poursuite de ces études lui aurait permis d’embrasser la carrière si tel avait été son but. Mais Proust que l’on sent pressé par la nécessité d’écrire – ses premières publications datent de ses dix-huit ans – ne s’attarde jamais plus que ce qui lui est indispensable pour accumuler le butin dont il se servira bientôt. Lorsqu’il a fait le tour d’une question qui le passionne, il passe à la suivante avec la même ardeur. De même qu’il s’est fait une opinion sur la politique internationale rue St-Guillaume, il avait étudié minutieusement le monde de l’armée lorsqu’il a fait son service militaire à Orléans. Ses enquêtes sur le Faubourg St-Germain s’étalent sur une période plus longue mais il les mène de front avec ses autres investigations. Proust n’ambitionnait pas plus de devenir général, qu’ambassadeur ou d’épouser une duchesse. Ayant obtenu sa licence en droit, il ne choisira pas davantage la magistrature. Il n’est pas de ces jeunes gens indécis qui font des études pour répondre aux seules injonctions de leurs parents. Sa curiosité est sans limite et quand un sujet demande plusieurs années d’efforts, il est capable de les fournir en dépit de sa santé si fragile. Ce dilettante supposé est un perfectionniste. Mais il refuse tout ce qui s’assimilerait à une spécialisation ; s’il obtient une licence en philosophie après celle de droit, il se dit lui-même piètre philosophe. Pour la médecine, entre son père et son frère et leurs nombreux confrères éminents, il disposait de sources sûres et facilement accessibles. La nécessité qu’il éprouvait d’asseoir l’œuvre qu’il se sentait destiné à produire sur des bases d’une solidité incontestable lui a permis d’acquérir une somme prodigieuse de connaissances dans les domaines les plus divers. Pour réaliser son dessein ou, si on préfère son destin, il doit s’informer de tout y compris des horaires des trains par la lecture de l’indicateur Chaix qui lui était indispensable avant de faire voyager un de ses personnages en chemin de fer, fût-ce finalement sur un parcours imaginaire. C’est avec la même rigueur qu’il se documentait avec une précision maniaque sur les toilettes ou les bijoux portés par les élégantes. Ce matériau  scientifique, philosophique, juridique, artistique, historique et même religieux mais riche également de mille détails anodins, de mille observations apparemment futiles, traité par une intelligence hors du commun a fait de A la recherche du temps perdu, la somme la plus complète et la plus visionnaire que l’on puisse lire sous la plume d’un contemporain sur cette période charnière de l’histoire menant la société occidentale prospère de la fin de la révolution industrielle et scientifique jusqu’à la guerre la plus meurtrière et la plus dévastatrice que l’on avait jamais imaginée.

Des amis inconnus (5)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 17 octobre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (5)

On s’est souvent étonné du caractère passionnel des amitiés de Proust et de la façon dont il se traduit par des lettres enflammées. Les témoins de cette « belle » époque rapportent qu’on exprimait alors ses sentiments sur un mode totalement hors d’usage aujourd’hui. Si les corps gardaient leurs distances, si on ne se tutoyait que dans la plus stricte intimité, on pleurait sans honte et on mettait son cœur à nu quand de nos jours on affecte l’insensibilité et on expose de plus impudiques nudités. Une lettre de condoléances de deux pages serait une inconvenance alors qu’elle se voulait jadis la preuve d’une amitié attentive sinon toujours sincère. Certes Proust avait un talent particulier pour disséquer ses propres sentiments, admiration, tendresse, espoirs mais aussi colère, rancune, susceptibilité froissée… et pour en exposer abondamment les plus fins linéaments, les plus subtiles nuances à ses correspondants. Mais ce qui nous paraîtrait aujourd’hui mièvrerie, sensiblerie ou flatterie était apprécié comme la preuve d’une sensibilité délicate et d’une sincérité totale. Robert Dreyfus analyse bien la spécificité de l’art épistolaire de Proust. Il fait observer d’abord que sa correspondance fut pendant les vingt dernières années de sa vie durant lesquelles il ne sortait plus que la nuit, son lien le plus constant et le plus sûr avec le monde de ses amis diurnes. Mais il relève aussi que la manière de Proust privilégiait l’excès : ses compliments étaient excessifs comme ses témoignages d’affection mais leur sincérité était hors de doute. « C’était sa manière, on le savait sincère mais exagérateur ». Mais n’est-ce pas aussi ce qui caractérise son œuvre littéraire ? Ces phrases trop longues, ces analyses trop fines ne sont-elles pas la marque personnelle de sa manière ? Or leur sincérité, c’est-à-dire leur nécessité, n’en souffre jamais, bien au contraire. Si Balzac peut souvent être soupçonné de « tirer à la ligne », rien chez Proust ne saurait être superflu puisque c’est dans l’excès, dans l’accumulation métaphorique qu’il atteint la vérité. Son cœur fonctionne de même. Quand Antoine Bibesco appelait son ami « le flagorneur », plutôt qu’un reproche que Proust n’aurait d’ailleurs pas admis sans en être mortifié à jamais, c’était ironiquement un compliment amical pour l’habileté de sa rhétorique et la subtilité de ses compliments. Ce qui n’empêchait pas le prince roumain que Proust considérait comme le plus intelligent des Français de savoir que, comme tout un chacun, et mieux que quiconque, Proust savait manier la brosse à reluire quand il y allait de ses intérêts ou de ceux des siens. À telle enseigne que ses amis n’hésitaient pas à faire appel à lui quand ils avaient une requête délicate à présenter ou une négociation complexe à mener. Maurice Duplay rappelle de nombreux souvenirs de circonstances dans lesquelles Proust s’est entremis pour l’aider, a usé de son influence et de ses relations avec habileté pour lui être agréable. Et pourtant s’il est un ami dont Proust n’attendait rien « d’impur » c’est bien le jeune fils du confrère de son père. Encore que sur le registre de la pureté, l’exemple soit mal choisi puisque Maurice enrichissait la documentation déficiente de son aîné sur les mœurs et usages des « horizontales », des souteneurs, des maquerelles et des bordels que le jeune homme fréquentait assidûment.

Des amis inconnus (4)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 octobre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (4)

Aussi, est-il peu probable que cette classification en trois types d’amitiés soit tout à fait pertinente. Elle vise apparemment à établir que Proust avait d’abord cherché jusqu’où les garçons de son proche entourage pouvaient être semblables à lui au-delà des apparences trompeuses qu’il cultivait lui-même. Puis il aurait idéalisé l’image des jeunes hommes en la personne d’aristocrates de la plus haute lignée, de jeunes dieux inaccessibles dont il gagne néanmoins l’amitié parfois la plus affectueuse, avant de se rabattre pour ses plaisirs secrets, probablement moins déshonorants qu’on ne l’a soupçonné, sur des hommes du peuple dont il pouvait acheter la servile disponibilité. C’est grosso modo la thèse de Painter, mais ce biographe longtemps incontournable écrivait il y a un demi-siècle, et d’ailleurs lui-même suggérait de prudentes réserves, au moins sur la chronologie de cette classification sommaire. Proust dès son plus jeune âge a toujours manifesté envers les « petites gens » une sollicitude dispendieuse sous forme de pourboires royaux. Etaient-ils toujours hors de proportion des services rendus ? Doit-on soupçonner des intentions inavouables sous cette générosité ? Cocteau raconte que Proust payait grassement des ouvriers pour qu’ils ne travaillent pas dans son immeuble pendant son sommeil et qu’il rétribuait aussi généreusement les domestiques de ses voisins de l’étage supérieur pour qu’ils se chaussent de pantoufles à semelle de feutre, ce que démentira Céleste Albaret qui n’avait guère de tendresse pour Cocteau. Quant à affirmer que ses amitiés étaient chastes avec les uns et « impures » avec d’autres c’est s’avancer bien loin. On est certain que quelques-uns de ses amis furent ses amants – on le sait de très peu d’entre eux – mais on ignore lesquels ne le furent pas. Proust a-t-il désiré tous ses amis ? Certainement pas. A-t-il fait des avances à certains qui l’ont éconduit ? C’est probable. La plupart de ces jeunes gens se sont mariés. Saint-Loup aussi après de tumultueuses liaisons féminines comme plusieurs de ses modèles. Cela ne l’a pas empêché de « passer du côté de Sodome ». Fénelon est resté célibataire. Il était probablement inverti* ; on ne sait rien de son amitié avec Proust mais il est probable qu’il ne tenait qu’à Bertrand de Fénelon qu’elle ne fût pas que platonique. Lors de leur voyage en Hollande, avait-il cédé à Marcel qui en était très épris bien que, selon sa technique de confidences croisées, il s’en défendît tout en le lui faisant savoir ? Après la mort de Proust, plusieurs de ses proches ont dit qu’ils l’avaient toujours soupçonné d’être homosexuel. Certains en avaient peut-être la preuve. L’outing posthume n’était pas encore à la mode. On ne met plus en doute aujourd’hui que Proust ait été homosexuel. Il a tout fait pour le cacher même lors de sa liaison avec Reynaldo Hahn. Il était trop conscient de l’opprobre jeté par la société sur ce qui était considéré comme une déshonorante perversion qui risquait de vous conduire devant le juge. Il en a certainement souffert doublement parce qu’il savait que sa mère ne pouvait que le deviner et qu’elle en souffrait elle-même. Adolescent, il s’en serait « confessé » à son père, beaucoup plus enclin à un indulgent fatalisme d’autant qu’il pouvait reporter tous ses espoirs sur son cadet Robert lequel devint comme son père une sommité médicale**. Christian Péchenard qui, dans son Proust et son père (quai Voltaire 1993), manie volontiers le paradoxe avec un humour trop corrosif pour être tout à fait proustien mais qui lui permet d’apporter un éclairage original sur ce que les thuriféraires de Proust ont eu tendance à établir comme vérités d’évangile, écrit : « Les rapports du père et du fils furent silencieux et secrets. Ils furent, pour ces raisons, fondamentaux. Marcel Proust doit à sa mère l’essentiel de ses défauts. C’est à son père qu’il doit ses véritables qualités et ses vertus ».

Des amis inconnus (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 octobre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (3)

Il peut paraître étrange que le même jeune Anglais inspire à Proust une référence à Van Dyck et à Vinci. Ce rapprochement inattendu pourrait peut-être nous éclairer sur l’ambigüité de ces amitiés platoniques du Proust de vingt ans. Mais il nous révèle aussi et surtout un des liens les plus directs entre la vie et l’œuvre de Proust : sa sensibilité artistique. On a, depuis quelques décennies, beaucoup glosé sur le rapport existant forcément entre ce qu’on savait et surtout ce que l’on ignorait de la sexualité de Proust et son œuvre littéraire. Il est plus pertinent et en tout cas moins sujet à caution de relever ce que la Recherche doit à la profondeur et à la spécificité de la culture artistique de Proust. Les personnages de Vinteuil et d’Elstir avec leurs multiples clés prouvent l’intérêt que Proust portait à la musique et à la peinture mais on ne mesure pas toujours la prééminence qu’exercent les arts et ceux-là en particulier sur toute autre préoccupation dans la vie de l’auteur. On ne peut oublier que Proust, qui en mai 1921 ne quittait plus la chambre où il devait bientôt mourir fut capable de surmonter plusieurs malaises pour visiter l’exposition Vermeer et revoir la Vue de Delft découverte jadis comme « le plus beau tableau du monde » lors d’un voyage éprouvant en Hollande. Plus jeune mais en butte à d’effroyables crises d’asthme, il était capable de ne pas dormir pendant trente-six heures pour pouvoir aller visiter en automobile (une automobile de 1900 !) une cathédrale vantée par Ruskin. Son homosexualité a sans doute influencé de façon significative son œuvre mais sans le regard que pose Proust sur les œuvres picturales ou architecturales, sans l’oreille qu’il prête à la musique, A la recherche du temps perdu n’existerait simplement pas.

Robert de Billy, un autre des amis de jeunesse de Proust, lui a fait remarquer un jour au Louvre le tableau de Van Dyck représentant le jeune duc de Richmond qui va mourir bientôt à la guerre et porte déjà, prétend de Billy, l’ombre de la mort sur son visage. Willie Heath aurait eu aussi ce regard triste et cette beauté sérieuse d’un jeune homme que la mort guettait. Proust, en tout cas, lui en attribue la prémonition a posteriori.

Van Dyck est un des plus grands maîtres de l’histoire de la peinture occidentale. On le considère comme le plus grand portraitiste depuis le Titien. Proust en est conscient et il a pour lui une grande admiration qu’il traduit par un long poème publié dans Les plaisirs et les jours et qu’illustre Reynaldo Hahn par une œuvre pour piano et récitant intitulée Portraits de peintres. Le poème ne mérite pas la postérité et la musique charmante de Reynaldo Hahn se passerait de la déclamation des vers de Proust par le récitant. Mais la maladresse de l’hommage ne met pas en cause sa sincérité. À une époque où on ne connaissait des tableaux que les originaux des musées ou des collections privées, et, à défaut, des gravures ou des reproductions photographiques en noir et blanc, il est difficile de savoir quels portraits de Van Dyck avait pu admirer Proust. Une récente (2008) exposition Van Dyck au musée Jacquemart-André a mis en évidence, à mes yeux du moins, qu’aucune représentation photographique des tableaux de Van Dyck ne rendait justice à la lumière qui irradie de ces précieuses toiles, et donc de la vie qui émane de ces portraits sublimes. Ce que le regard de Proust ajoute à son admiration dont il est évident qu’elle est qualitativement et quantitativement supérieure à celle, impérative et hâtive des consommateurs d’art que nous sommes, c’est qu’il est capable de poser ce même regard sur des êtres vivants, plus précisément, qu’il ne fait pas de différence d’un point de vue sensoriel mais aussi affectif entre la vision qu’il a du jeune Willie et celle du duc de Richmond peint par Van Dyck. Il peut voir Willie comme une œuvre d’art et tomber amoureux du portrait du duc. Et il a, avec les deux, les mêmes entretiens d’âme à âme, explicites ou silencieux, mais dans lesquels il engage déjà la matière de son œuvre à venir.

Des amis inconnus (2)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 septembre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (2)

La première biographie de Proust paraît chez Kra à Paris en 1925, trois ans après la mort de Proust et alors que les deux derniers tomes de A la recherche du temps perdu : Albertine disparue et Le temps retrouvé sont encore sous presse. Elle est due à Léon Pierre-Quint, un lecteur passionné de la Recherche qui a connu Proust* et remercie une longue liste de personnalités, parents, proches ou amis de Proust, pour leur aide dans son travail. Cette étonnante précipitation prouve le rayonnement immédiat qu’a connu l’œuvre de Proust. Léon Pierre-Quint en donne la plus évidente illustration quand il écrit : « Eglantines réelles, qui fleurissent encore et que dernièrement des Américains cueillaient pieusement à Combray (sic) où ils s’étaient rendus en fervent pèlerinage ». S’il évoque Willie Heath et Edgard Aubert, ce n’est pas pour soupçonner dans ces amitiés les ferments troubles que l’imprégnation psychanalytique de mon époque m’y fait chercher mais pour en mettre la tragique brièveté en rapport avec le sentiment qu’avait Proust que ses jours étaient comptés et qu’il devait se hâter de produire l’œuvre qu’il portait en lui. Et si Léon Pierre-Quint n’a pas le froncement de sourcils que des biographes postérieurs de Proust ne pourront s’empêcher de partager avec ses amis de Condorcet et du Banquet à l’égard des succès mondains du jeune snob, coqueluche du tout Paris, il compatit néanmoins à ses scrupules : « Un remord affreux le glaçait parfois : il avait abandonné toute carrière pour écrire et il  ne faisait rien ! Une œuvre attendait en lui, tellement vaste et imposante qu’il remettait, effrayé, l’instant de la commencer ». Mais Léon Pierre-Quint nous rassure aussitôt : « Sa matière même, il l’étudiait cependant, alors qu’il se croyait entièrement dissipé et il ne laissait pas ses impressions se perdre ». Il semble bien que ce biographe de la première heure ait ignoré l’existence du manuscrit abandonné de Jean Santeuil.

En 1925, il n’a pas paru possible à Léon Pierre-Quint d’évoquer, ne fût-ce qu’à titre d’hypothèse, dans ce premier ouvrage entièrement consacré à Proust, la question de son homosexualité. S’il parle de ce sujet, toujours avec la terminologie d’époque (sodomistes, gomorrhéennes, invertis) c’est pour louer le courage de l’auteur d’avoir le premier abordé ce phénomène pathologique, criminel et donc social, en lui donnant toute l’importance que l’on ne lui avait pas reconnue explicitement jusqu’alors. Zola lui-même aurait renoncé à l’inclure dans sa fresque sociale, de peur d’être condamné tandis que Proust s’y serait risqué par devoir d’être complet dans sa peinture des mœurs de ses contemporains, malgré sa crainte, heureusement infondée, de voir ses amis et surtout ses éventuels lecteurs se détourner de lui. La façon dont Pierre-Quint stigmatise ce « fléau » ressemble trop à ce que l’on entend aujourd’hui dans certains cercles intégristes, occidentaux ou plus exotiques, au sujet de l’homosexualité, pour que l’on puisse taxer un auteur du début du siècle dernier d’obscurantisme. En 1925, l’homosexualité est une maladie psychique et un crime et le restera encore pendant plus d’un demi-siècle en France**. Est-ce dire qu’il ignorait tout de la sexualité de Proust et a fortiori de ce que l’on pouvait en laisser supposer désormais un peu plus librement après sa mort ? Si tel était le cas, il faudrait en conclure qu’il était vraiment très mal placé pour entreprendre cette biographie. S’il a eu l’aval et l’aide de Robert Proust, des confidences de Reynaldo Hahn, de Lucien Daudet ou de Cocteau et s’il a eu accès à de nombreuses lettres encore inédites, il ne peut pas avoir ignoré que les amitiés passionnées de Proust, l’intimité avec ses secrétaires dévoués, et ne serait-ce que l’affaire du duel avec Lorrain pour défendre la réputation de Lucien Daudet, duel qu’il évoque sans en préciser le motif, nourrissaient à tout le moins une rumeur dont il fut sans doute convenu que sa biographie sommaire l’ignorerait délibérément. Enfin, on sait aujourd’hui, mais ses interlocuteurs le savaient peut-être également, bien que son livre n’en laisse rien paraître, que Léon Pierre-Quint était lui-même atteint de cette « maladie inguérissable ». En tout cas, s’il développe, dans un long chapitre, une analyse très fine de la question de l’inversion dans l’œuvre de Proust (pour ce qu’il en connaît alors), il n’y consacre pas une ligne dans la biographie de son auteur, ce qui, de nos jours, ne peut que la disqualifier gravement. Néanmoins, ce premier ouvrage reste d’une très bonne tenue dans ses considérations sur la conception de l’amour chez Proust et sur l’importance de l’art dans sa vie et dans son œuvre. Il donne de Proust dans sa vie domestique une image attachante qui laisserait entendre que Léon Pierre-Quint l’a bien connu ou du moins que ses interlocuteurs lui en ont fait un portrait très amical. Il est peut-être moins convaincant dans son analyse du style de Proust qu’il réduit trop à des recettes syntaxiques et surtout semble un peu dogmatique dans sa tentative de théoriser une démarche philosophique très bergsonienne de Proust.

Les amis de Marcel Proust

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 septembre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Les amis de Marcel Proust

Avec ce premier épisode cette semaine, notre ami et rédacteur Bernard Pechon Pignero, propose une série de 10 textes – 10 semaines, donc, autour d'un sujet : les amis de Marcel Proust.

 Ni histoire de la littérature, quoique..., ni écrit largement romancé, mais... Il écrit – en écrivain, qu'il est ; appuyant son travail sur des recherches sérieuses et fort documentées,  sur Proust – son grand amour littéraire - son époque, son entourage, on ajoutera, son atmosphère. Ce n'est pas ce qu'on nommerait dans le champ de l' Histoire, une recherche première, directement issue de sources d'origine. C'est plutôt, ce que j’appellerai  une synthèse d'aval. Qui croise –  et avec quelle utilité, pour nous, les biographies plus anciennes ou toutes récentes traitant de l'homme-Proust, et de l'écrivain-Proust. Mais, BPP – n'est-il pas homme d'imaginaire ! s'autorise également – très précieux, pour nous, lecteurs - des ressentis, des suppositions, nous emmenant pour notre plus grand profit dans des chemins fructueux. Et, ce, toujours avec l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise.

C'est donc, avec le plus grand bonheur, que Reflets ouvre pour vous «  la Recherche, en son temps, en son pays, en son auteur ». Un voyage dans un temps littéraire que nous retrouvons, grâce à Bernard PP. Merci à lui, et bon vent dans nos pages !

Pour la rédaction, Martine LP

 

 

Des amis inconnus (1)

Bernard Péchon-Pignero

 

Une photographie de Nadar, datant de 1892 ou 1893, conserve l’image d’un jeune anglais de bonne famille âgé d’une vingtaine d’années. Ce joli garçon en jaquette, le haute-forme posé à portée de la main droite, laquelle tient une canne à pommeau d’argent ou peut-être d’ivoire et des gants, l’autre main négligemment glissée dans la poche du pantalon à fines rayures, un œillet blanc à la boutonnière, esquissant un pâle sourire sous ses moustaches en guidon de vélo, cheveux légèrement ondulés séparés par une raie sur le côté gauche, nous fixe pour l’éternité d’un regard dont l’énigmatique vacuité semble démentir le sourire avenant. Est-il résigné au sort qui l’attend : laisser de son très bref passage sur terre un nom qui serait à jamais oublié si l’amitié de Marcel Proust ne devait le rendre immortel ? Combien de ces personnages dont certains furent peut-être célèbres en leur temps ont échappé ainsi à l’effacement définitif auquel le temps justement aurait dû les condamner, ce temps auquel le plus grand romancier du vingtième siècle avait acquis le pouvoir de les soustraire !

Mer du Nord

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 juillet 2015. dans La une, Ecrits

Mer du Nord

C’est un petit archipel de la Mer du Nord, plus proche de la limite des eaux territoriales de la Norvège que du Danemark, composé sans goût ni méthode de quatre îlots sauvages et de deux grandes îles qui se touchent presque. Ces deux dernières, agrafées l’une à l’autre par un pont, forment un croissant de près de cinquante kilomètres sur vingt dans sa plus grande largeur. Déployées à la sortie du Skagerrak, elles auraient pu avoir une position stratégique si au moins une de leurs côtes avait été accessible pour des navires de haut bord. Trop éloignées du continent pour être intégrées à l’économie du littoral elles constituent tout au plus une mauvaise escale sur la route maritime du Danemark aux îles Féroé puis vers l’Islande et le Groenland. Un terrain d’aviation y offre aujourd’hui une piste trop courte pour les avions moyen-porteurs, et de toute façon, le trafic ne justifierait pas une ligne régulière. Un petit paquebot leur rend une visite de courtoisie, pour ne pas dire de charité, une fois par semaine en été, une fois par mois à la mauvaise saison, au départ de Frederikshavn, en contournant la pointe de Skagen. Le tourisme insulaire étant à la mode, une ligne de ferry partant de Hirtshals assure quelques rotations aux beaux jours depuis trois ans.

Le nom de cet archipel a changé selon son appartenance à la couronne de Suède ou du Danemark pour se fixer officiellement au seizième siècle comme « Iles du Roi Christian », dénomination diplomatique puisque le roi Christian 1er auquel il est fait référence était à la fois roi du Danemark et de Suède, mais qui sanctionne un rattachement politique au Danemark jadis si mal vécu qu’on désigne le plus souvent l’ensemble de l’archipel sous le nom de Grande Ile. Cette tradition doit en partie sa pérennité, alors que de nos jours, les îliens n’ont plus aucune réticence à se sentir danois, au fait qu’à la fin du dix-neuvième siècle, de riches filons d’argent ont été découverts dans l’île principale et furent aussitôt exploités par la Compagnie dite de la Grande Ile qui avait acquis la concession des gisements. Vingt-cinq ans à peine de prospérité ont suffi à modifier le destin de ces rochers battus par les tempêtes. Le pont entre les deux îles principales est le legs, avec un cratère en amphithéâtre parfait, d’une mine à ciel ouvert épuisée en moins de cinq ans sur la plus petite des îles que l’on appelle généralement l’île au Vent. Le port de Svenshavn est devenu une petite métropole qui a compté jusqu’à vingt mille habitants à la veille de la première guerre mondiale (il en reste à peine le cinquième). Une ligne de chemin de fer à une seule voie a été installée. Elle relie encore Svenshavn à Christiansborg (la bourgade la plus au nord) en desservant les trois petits ports de pêche de la côte est mais le tronçon final qui menait au principal site de l’exploitation est abandonné.

L’architecture a également des dettes évidentes envers la Compagnie de la Grande Ile qui ne s’est pas contentée de faire construire la digue et les quais de Svenshavn. Elle a fait bâtir aussi quelques beaux immeubles en bord de mer qui confèrent à ce petit port un caractère opulent tout à fait insolite sous ces latitudes.

Reflets des arts : Velasquez : avant et après

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 mai 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Velasquez : avant et après

Je suis toujours étonné du nombre de gens qui font la queue sous la pluie pour voir des expositions de peinture. Moi, c’est normal parce que j’écris pour Reflets du Temps. Mais tous les autres. Des touristes même, des étrangers ! C’est vrai que par ce temps, hier sur Paris, les bateaux Mouche ce n’était pas super.

Bon, je vous résume. Musée Jacquemart-André exposition De Giotto à Caravage. Onze heures trente du matin. Pas de file d’attente. Public bobo âgé, très Saint-Philippe du Roule. Musée pratique parce que cafétéria très chic dans ce palais très classe. Je ne vous dis pas si c’est une bonne table (ce n’est pas ma chronique dans RDT) parce que j’ai juste mangé un pain aux raisins en sortant (excellent) dans une boulangerie. Quand on doit couvrir trois expos dans la journée pour RDT, on ne mange pas ! Les tableaux ? Ce sont ceux de la collection Longhi : trois Caravage, un du début, un du milieu et un de la fin, deux Giotto et quelques précurseurs ou contemporains du bon Florentin et beaucoup de suiveurs du vilain Milanais, le tout fort beau, fort instructif, simplement un peu confiné dans les petites salles saturées des fragrances dominicales de la bourgeoisie cultivée. A conseiller aux parisiens mais facultatif pour les autres.

Treize heures, Grand Palais. Queue sous la pluie même pour ceux qui, comme moi, ont acheté un coupe-file sur Internet. Exposition Vélasquez. Attention, sans Les Ménines qui ne se déplacent pas ! Mais il y a de quoi se régaler les mirettes. D’abord, on apprend que le jeune Diego a été dès quatorze ans l’élève d’un certain Pacheco qui lui faisait peindre des tableaux religieux dans le genre, comment dire… religieux, quoi ! Ensuite il va se promener à Rome et là il découvre le Caravagisme. Ça commence à devenir intéressant. Deux tableaux essentiels : La Forge de Vulcain et La Tunique de Joseph ; ça ne se raconte pas, ça se savoure. A signaler encore, entre autres, un portrait de femme que moi j’aurais daté des années 1930 mais sûrement pas de 1650 et la Vénus au miroir (« la plus belle nuque de la peinture » dixit je ne sais plus quel pudique expert qui entendait « les plus belles fesses… »). On ne devait pas montrer ça à l’Infant Balthazar Carlos dont Velasquez va devenir le portraitiste officiel ainsi que celui de son papa Philippe IV, de ses sœurs, cousines, nains et bouffons et petits chiens espiègles. Ce que l’on découvre encore dans cette grosse exposition, c’est que si Vélasquez n’a guère eu d’élèves, il avait quand même une petite entreprise familiale montée avec son gendre del Mazo dont plusieurs copies des œuvres du beau-père complètent ce parcours espagnol. Ainsi le beau portrait en pied de l’Infante Marguerite en bleu, par Diego, est repris en vert par del Mazo. On s’arrête évidemment devant le portrait du pape Innocent X qui s’est lui-même trouvé trop ressemblant. Pourtant il a une bonne tête de pape intelligent et réformateur du genre à mettre de l’ordre dans la Curie romaine (déjà !). C’est ce portrait que devait « copier » Francis Bacon en ne l’ayant jamais vu qu’en photo. Et puis, il y a un tas d’autres toiles qu’on voudrait pouvoir regarder tout à loisir, mais la foule…

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