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Prospective 2015

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 04 avril 2015. dans La une, Société

Prospective 2015

Un discours récurrent, autrement dit une tarte à la crème, consiste à plaindre nos pauvres contemporains complètement déboussolés d’avoir perdu toute vision prospective sur l’avenir qui nous attend. Pauvres contemporains qui ne voient d’autre recours que dans la blonde fille de son père ! Il ne faut pas s’étonner de leur flaccidité mentale, de leur morosité économique, de leur abstentionnisme électoral, ni de leur indigence spermatique : ils ne savent pas de quoi demain sera fait. Tandis que, bien sûr, leurs parents savaient lire dans le marc de café. En 1938, on savait à quoi s’en tenir ; tout était écrit d’avance. On avait déjà calculé le nombre de morts à venir et déterminé l’emplacement du mémorial des futurs déportés. Seule planait une légère incertitude sur la ville où les trois grands se partageraient le monde : Yalta ou Saint-Flour ? En avril 1968, les lycéens français dont j’étais savaient bien qu’il n’y avait plus qu’un mois de classe à tirer pour cette année scolaire, et si on ne stockait pas du sucre et de l’essence en vue des « événements », c’était par pur civisme. Les Russes les premiers dans l’espace et les américains les premiers sur la lune, c’était écrit. L’assassinat de Kennedy et ceux de Martin Luther King ou de Yitzhak Rabin, c’était prévu de longue date. La chute du mur de Berlin, celle du communisme soviétique, on les avait parfaitement anticipées. La fin de l’apartheid et l’élection de Mandela, c’était couru d’avance. Je vous le dis, de mon temps, on savait où on allait. Mais aujourd’hui, on ne peut plus rien prévoir. On ne sait plus à quel saint se vouer !

Mais objectera-t-on à mes sarcasmes, la différence est que jadis on croyait encore au progrès, tandis que de nos jours il n’y a que des craintes à avoir. Que s’est-il passé dans les décennies les plus récentes qui puisse nous faire espérer du mieux pour demain ? Trois fois rien !

Les technologies nouvelles n’ont rien apporté en matière de calcul, de banques de données, de communication, de rapprochement entre les hommes et les idées ! Les progrès scientifiques et médicaux sont négligeables : l’accroissement de la longévité est un phénomène purement naturel. Quoi de vraiment nouveau depuis le moulin à légumes Moulinex ou l’invention du Bic quatre couleurs ? Si peu de choses !

Reflets des arts : Picardie gothique

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 27 mars 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Picardie gothique

La cathédrale d’Amiens pourrait contenir deux fois Notre-Dame de Paris. Je ne sais pas si on a essayé. Ce qui est sûr, c’est qu’elle vaut le déplacement. Proust l’a fait pour traduire « La Bible d’Amiens » de son maître Ruskin. Et en 1900, Amiens n’était pas à une heure de train de la capitale. Avis aux amateurs. Ce n’est pas d’elle que je vais vous parler, mais de quelques autres églises picardes moins connues mais que je vous invite à visiter.  

Abbaye de Saint-Riquier (Somme)

Merveille de blancheur, de luminosité et de noblesse sertie dans un  décor d’architecture classique qui lui va si bien que l’on ne pense pas un instant qu’il s’agit de bâtiments postérieurs de plusieurs siècles qui ont dû être en leur temps outrageusement modernes. Si on a pu parler de dentelle de pierre pour l’architecture gothique flamboyante, ici, il s’agit d’une dentelle fraîchement empesée, dont on pourrait dire qu’elle sort du métier si ce n’étaient les multiples dégradations auxquelles le calcaire tendre des statues condamne le minutieux travail d’artistes anonymes que l’on s’attend à rencontrer, le burin à la main, juchés sur un échafaudage de bois. Mais l’extrême friabilité de la pierre n’est pas seule en cause dans la décollation ou les amputations de ces saints de craie : le vandalisme de l’histoire se charge de ce que les intempéries ont épargné.

À l’intérieur, la splendeur est encore plus étonnante : ce n’est plus la pierre que l’on admire mais le vide vertigineux, magistral et serein d’un espace de pure lumière. A côté de ce cristal taillé dans l’immatérialité de l’air marin ou de la foi chrétienne (c’est affaire de conviction), les ingénieuses alchimies de Soulages à Ste Foy de Conques sembleraient laborieuses. On est dans la plus réelle irréalité possible ; on oublie le temps, l’espace, les contingences et les nécessités. Le cœur s’élève, l’âme plane. Je doute que l’on puisse prier dans un tel lieu, faute d’y exister tout à fait. Mais que sais-je de la prière … et de l’existence ?

Basilique Saint-Quentin à  Saint-Quentin (Aisne)

Ce n’est pas la plus belle des cathédrales, surtout quand on vient d’Amiens, mais certainement une des plus attachantes. Sa façade n’a jamais été construite. Un portail et des murs presque aveugles sur lesquels il nous a semblé qu’on était en train de plaquer quelque chose en pierre très blanche qui fait redouter le pire. Ce qui est extraordinaire dans cette immense basilique, outre la particularité d’avoir deux transepts aussi hauts que la nef, c’est sa reconstruction après l’incendie et les bombardements de la première guerre. Reconstruction miraculeuse alors que le toit s’était effondré et que les colonnes vacillaient sur leurs bases, qui semble avoir été faite par un bon géant pas très habile mais porté de bonne volonté. Les murs ne sont pas tout à fait alignés, les colonnes sont un peu de guingois si bien que la nef est un peu plus large à hauteur du toit qu’au sol. Pour les vitraux, on a dû faire appel à des artistes modernes pour remplacer ceux qui étaient brisés. Le tout donne une impression très émouvante de chantier perpétuel. C’est d’ailleurs la réputation de cet édifice censé ne jamais avoir été commencé et ne jamais devoir être achevé.

Reflets des arts : Le sort du monde

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 mars 2015. dans La une, Musique

Reflets des arts : Le sort du monde

Daniil Trifonov vient de fêter ses vingt-quatre ans. C’est déjà un pianiste chevronné. Il a remporté de nombreux prix dont le 1er prix du concours Tchaïkovski de Moscou où il a fait ses études ainsi qu’au Cleveland Institute of Music. Il parle couramment l’anglais et le russe. Il compose à ses heures perdues. Il est acclamé dans le monde entier. Martha Argerich dit de lui : « Il possède tout et plus encore. Ce qu’il fait avec ses mains est techniquement incroyable. Je n’ai jamais entendu quelque chose de semblable ». Et si c’est la grande Martha Argerich qui le dit, vous pouvez le croire. D’ailleurs vous pouvez vérifier vous-même sur You Tube. Par exemple, pour commencer, dans le troisième concerto de Rachmaninov. Mais attention, âmes sensibles prudence ! Pour certains c’est insupportable. Au début, on devine à peine ses grimaces sous sa grosse boule de cheveux qui lui cache la moitié du visage. Une belle tête ovale de garçon sage. On l’oublie pour ne regarder que ses belles mains blanches qui ont l’air de se bruler les doigts sur un clavier chauffé à blanc. Mais au bout de quelques mesures, ça devient plus inquiétant. Il commence à sauter sur son tabouret, à se coucher sur le piano, le dos cassé, les épaules voutées. Dans la cadence du premier mouvement on croit que sa perruque va s’envoler ; il fronce le nez, il mange ses lèvres, il roule des yeux furieux et, deux notes plus loin, il distille un sourire angélique. On ne sait pas bien s’il souffre le martyre ou s’il est au bord de l’orgasme. On voudrait fermer les yeux pour n’entendre que la musique qui sort de ce garçon fou. Musique simplement sublime. Mais on ne peut pas le quitter des yeux. On reste fasciné devant ce grand adolescent pâle qui commence à transpirer méchamment. Une goutte perle au bout de son nez. Bientôt ce sera un déluge. Ses beaux cheveux seront trempés, son visage aura passé par tous les rictus depuis la souffrance la plus intolérable jusqu’à l’extase béate avec le répit de quelques instants de pure sérénité. Rachmaninov avait-il vraiment mis dans sa partition une telle palette d’émotions, de sensations, de douleurs et de bonheurs ? Certainement ! Mais avait-il jamais rêvé qu’un de ses jeunes compatriotes pourrait les vivre aussi intensément ? Ça j’en doute. Lors de cet enregistrement, Trifonov avait vingt ans. Au même âge (toujours You Tube) il joue la trente-deuxième sonate de Beethoven. Plus exactement, il la vit, de tout son être, avec une énergie et une délicatesse indescriptibles. Et toujours sur son visage bouleversé et bouleversant de vérité, cette alternance de rictus hideux et de mines séraphiques, des moues d’enfant et des émerveillements de mystique, des regards hallucinés qui ressuscitent Beethoven lui-même filmé en train d’improviser. Qu’un garçon de vingt ans puisse avoir cette sensibilité en plus de sa technique phénoménale et de sa maturité artistique, moi ça me fait littéralement pleurer de bonheur. Oui, ce type me fait réellement pleurer de joie. Pas tant parce que c’est évidemment un génie du piano comme il n’y en a que quelques uns par siècle, mais parce que seul sur scène ou au milieu de l’orchestre, pour un public en apnée, pour l’humanité entière, il donne tout, sa force, sa jeunesse, il offre sa vie, son âme, sans retenue, sans pudeur comme si le sort du monde en dépendait. Puisse le sort du monde ne dépendre que de jeunes gens aussi vrais que Daniil Trifonov !

Cher Olivier Larizza

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 février 2015. dans La une, Littérature

Cher Olivier Larizza

Le Best-seller de la rentrée littéraire, Olivier Larizza,Editions Andersen, 220 pages

Le Comte, Joseph Conrad, Editions Andersen, 65 pages

 

J’ai terminé Le Best-seller de la rentrée littéraire. Je vous souhaite que le titre soit prémonitoire. Pourquoi pas ? C’est un bon livre, bien écrit, amusant, actuel et néanmoins solide… C’est le genre de livre que je feuillette en librairie mais que je n’achète pas parce que je me dis qu’il est de mon devoir moral et intellectuel de lire des choses plus sérieuses, que d’ailleurs je suis déjà très vieux et que je n’ai pas encore lu un tas de livres et d’auteurs incontournables et que je risque de mourir avant d’avoir rempli mon contrat ce qui ne manquera pas d’empoisonner mes derniers instants… Dois-je gaspiller les quelques années de relative lucidité qu’il me reste en me dispersant dans des bouquins comme celui-ci ? Je vous le demande.

Quand un livre de cette veine me tombe néanmoins sous la main, je me dis que je peux quand même me payer une petite tranche de rigolade, au moins sourire un peu en cachette de ceux que mon masque austère de grand vieillard cultivé impressionne (en général pas ceux ou celles que je voudrais justement impressionner !). Je me délecte des dix premières pages en me disant que décidément ça fait du bien de ne pas se prendre au sérieux, je pousse jusqu’à la cinquantième en essayant de convaincre ma conscience que ce n’est pas plus grave que de regarder un De Funès à la télé et puis, en général, vaincu par mes scrupules, au milieu du livre, je me promets de lire la suite plus tard en étant bien conscient que ce sera jamais.

Or j’ai lu votre livre intégralement en deux jours. Pas par amitié pour vous puisque en somme, je vous connais à peine. Et pourtant, c’est un assez gros livre, 220 pages ! Peut-être même un tout petit peu trop gros. Mais puisque je l’ai lu intégralement, c’est déjà la preuve qu’il soutient l’intérêt jusqu’au bout. Tenir la distance sans se répéter, sans lasser le client, ça doit être la hantise des humoristes. Mais vous n’êtes pas un humoriste. Je vous savais universitaire diplômé, je découvre votre autodérision, votre irrévérence, votre goût pour le loufoque, mais derrière cette impertinence, le lettré cache le bout de son nez sous le faux-nez rouge du clown. En attestent les nombreuses citations, exactes bien qu’insolemment détournées.

J’ai pensé à Desproges, bien sûr, et ce n’est pas un mince éloge, mais il y aurait aussi du Pierre Dac si vous n’étiez pas si jeune, du Daninos, des calembours dignes de Boby Lapointe, un zest de San Antonio pour les grosses allusions sexuelles, un peu de Boris Vian… J’ai pensé encore à Christophe (celui du Sapeur Camembert et de la Famille Fenouillard), à Alphonse Allais et à Tristan Bernard, enfin, vous voyez, de solides sinon récentes références. Les recettes du rire sont multiples mais elles sont éternelles. Vous en exploitez un assez grand nombre pour que l’on ne s’ennuie jamais.

Agrumes

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 20 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Agrumes

Même les textes anciens, quand ils sont signés Bernard Pechon Pignero !! intéressent le lecteur, celui de 2014 comme celui de ce déjà préhistorique an 2000. BPP, un auteur encore plus médiatique dans le chaud de nos Reflets...

Merci Monsieur !

Dans ce temps-là, dans le Gard et l’Hérault, j’étais presque un auteur médiatique. Une revue, genre subventionnée à 100%, m’avait demandé un texte pour la fin du siècle ; le passage à l’an 2000 c’était la grande affaire ! Je ne sentais pas bien ce coup-là mais je leur ai envoyé ça. Ils n’ont même pas été capables de le publier correctement. Ils ont dû reprendre la nouvelle en entier dans leur numéro de février 2000. La honte !

Les revues en ligne, du moins la nôtre, c’est un peu plus sérieux. Y a quand même du progrès de temps en temps. Enfin voilà, ça a déjà presque 15 ans. Bonne fêtes tout de même à tous.

Bernard PP

 

AGRUMES

 

On pourrait presser des agrumes sur le museau des TGV. Des pamplemousses. Effrayant et rassurant. Il va glisser tout seul de la Gare de Lyon vers la Méditerranée. Entre le jaune citron et le vert fenouil. C’est ainsi que le voit Stef. Quand tout n’est pas gris. Léger trouble de la vision a dit le Professeur Wolff. Loulou pour les intimes. Enfin les intimes ! Il doit plutôt bander pour les infirmières saucissonnées dans leur cornet de nylon blanc que pour les petits internes au début de calvitie blonde sur leurs fronts intelligents. Avec des yeux comme des papillons. Il a parlé de chromatisme, Loulou, et Stef a pensé à un harmonica.

- Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour ce dernier réveillon ?  Le dernier du siècle !

Reflets des arts : De l’atelier au mimosa

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 06 décembre 2014. dans La une

Reflets des arts : De l’atelier au mimosa

J’ai longtemps considéré que L’atelier au mimosa de Bonnard était le plus beau tableau du monde. Je l’ai vu d’abord à l’exposition Bonnard de l’Orangerie à la fin des années soixante, puis à Beaubourg, et enfin, plusieurs fois, au Palais de Tokyo où il paraît définitivement installé. À vingt ans, d’autres œuvres de la grande rétrospective Bonnard m’avaient séduit davantage. Certains petits paysages méridionaux lançaient des appels de vacances et de liberté à l’adolescent prisonnier de Paris et de lui-même. J’avais besoin de sortir de tous les ateliers. Dix ou quinze ans plus tard, le tout nouveau Centre Pompidou avait conquis, par la fluidité aérienne d’un espace qui semblait suspendu dans les nervures de cette usine à gaz, les millions de visiteurs qui faisaient trembler de leur démarche fatiguée et néanmoins culturelle les membrures de ce non-monument dévoré par ses échafaudages. Centré sur son mur blanc, improbable et souverain, m’y attendait le tableau de ma vie.

L’atelier au mimosa était non seulement le chef-d’œuvre incontesté du musée, mais il avait réussi, en quelques années, en dépassant d’abord tous ses frères nés de la même palette, à faire de Pierre Bonnard, sinon le plus grand peintre du monde, l’auteur du plus beau tableau du monde.

J’avais alors une trentaine d’années. À cinquante ans, je l’ai retrouvé presque par hasard. Moins bien éclairé, un peu moins éclatant dans les jaunes que dans mon souvenir, il avait pris, comme moi, trente ans depuis l’Orangerie et vingt depuis Beaubourg. Ce que j’ai appris de cette nouvelle rencontre, c’est d’abord qu’il avait été peint entre 1939 et 1946. Il vieillit mieux que moi, cela va sans dire, mais il vieillit quand même un peu. Je ne parle pas de l’éventuelle oxydation des pigments. C’est une question sur laquelle je suis totalement incompétent. Je veux parler du rapport au réel (pour lequel je ne le suis guère davantage). Quand il m’avait conquis, au Centre Pompidou, il m’était apparu dans une sorte d’immanence. Il disait exactement ce qu’il montrait. Il répondait exactement à l’attente qu’il créait. J’y trouvais la paix, la lumière, l’intimité, la tendresse, la tristesse, l’espoir, la sensualité et mille autres choses qu’on peut, par commodité, englober dans le mot beauté. Il n’en parlait pas, il était cela. Si j’avais besoin de penser à quelque chose de parfait, il me suffisait désormais d’évoquer L’atelier au mimosa. Etalon de référence pour quantifier les réussites artistiques, les plaisirs, les affections, les ambitions, tous les enjeux de la vie. Il m’a souvent donné aussi, a contrario, la mesure des échecs, les miens d’abord.

Surexploitation

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 29 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Surexploitation

Deux institutions médiatiques, au demeurant dignes d’estime, s’acharnent sur moi : France Culture et Reflets du Temps. Alors qu’un petit accident me prive d’une jambe et donc de l’essentiel de ma mobilité naturelle et mécanique pour encore au moins un mois, alors que depuis trois semaines et pour un temps indéfini, « l’opérateur historique » est incapable d’établir pourquoi je n’accède plus à Internet et, partant, d’y remédier, alors qu’ainsi privé de télévision, de messagerie et de l’amitié servile et théoriquement désintéressée de Google, je me trouve dans les conditions idéales pour méditer sur la mort, ce qui constitue une saine et joyeuse occupation tant qu’on est vivant, ou éventuellement pour faire de la gelée de coing, France Culture me harcèle d’émissions dont je me crois investi du devoir de témoigner dans les colonnes de Reflets du Temps, comme si ce qui est dit sur les ondes devait passer par le double filtre de ma conscience et de mon expérience pour que les habitués des dites colonnes optimisent le profit qu’ils peuvent en tirer. La phrase est un peu longue mais elle aura fait comprendre que j’ai du temps libre.

Hier encore, la nouvelle émission d’Etienne Klein La Conversation scientifique était consacrée à un sujet propre à troubler ma douce quiétude : partant de la polémique très médiatisée de « la ferme des mille vaches » le savant interrogeait une philosophe, chercheuse à l’INRA, sur l’évolution du statut de l’animal, tant sur le plan juridique qu’ontologique, les deux étant évidemment liés. La pente naturellement lâche et paresseuse de ma nature profonde me souffle que Reflets du Temps n’est pas censé savoir que j’ai écouté cette émission et que je peux sans honte m’abstenir de faire état de mes cogitations et tergiversations sur ce sujet dans une chronique qui va assommer les lecteurs ou, au mieux, importuner ceux qui ont la chance de ne pas se poser de questions sur le sort tragique des animaux de boucherie en mangeant leur entrecôte. Mais ma conscience ayant pris le dessus…

Disons-le d’emblée, quand on me pose la question : « Aimez-vous les animaux ? » je réponds généralement : « J’aime beaucoup les animaux mais je préfère les légumes ». Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que je suis végétarien ; c’est une médiocre boutade qui me permet simplement de botter en touche. Enfant, je n’ai pas eu d’animal de compagnie. Je ne me rappelle pas en avoir souffert et je ne sache pas que cela ait gravement nui à mon développement affectif et moral. Mais bien sûr, je ne suis pas le mieux placé pour en juger. J’ai vécu à la campagne : j’ai donc vu, admiré et craint les lourds chevaux de ferme à une époque où ils étaient encore beaucoup plus nombreux que les tracteurs. J’avais bien assimilé dès mon plus jeune âge, que contrairement aux tracteurs qui sont stériles, ces outils agricoles vivants, dont me troublaient les spectaculaires érections, pouvaient se reproduire gratuitement pour peu qu’ils ne fussent pas castrés pour des raisons obscures. Des vaches que l’on trayait encore à la main, je contournais les bouses qu’elles déposaient sans complexes sur la route, les chemins et dans les pâtures et j’évitais les soudaines cataractes qu’elles déversaient dans la rigole de leur étable prévue à cet effet et qui se transformaient, avec d’autres produits naturels de même origine, en engrais fumant que l’on répandait ensuite dans les champs et les jardins. Je n’étais pas enclin à caresser le museau baveux des petits veaux et leur pelage moite dans la promiscuité malodorante de leurs sombres nurseries. Si je n’aimais guère voir saigner le poulet ou assommer le lapin que je retrouverais dans mon assiette le dimanche, cela ne me coupait pas l’appétit pour autant. J’allais lever les œufs chauds sous le cul des poules et j’aidais à la préparation de la pâtée de patates et d’orties des canards ou à celle destinée aux cochons, à l’agonie ritualisée desquels je n’avais pas le droit d’assister, mais dont j’entendais les cris obscènes le jour du sacrifice. Dans mon pays d’alors, la Lorraine, quand on demande à un enfant « Tu aimes mieux ton père ou ta mère ? » il est censé répondre « J’aime mieux le lard ». On l’aura compris, j’étais cartésien.

Deuil public

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 novembre 2014. dans La une, Souvenirs, Actualité

Deuil public

La mort d’Abdelwahab Meddeb et celle de Manitas de Plata, le même jour, pour moi, ça fait beaucoup ! Pas pour tout le monde, bien sûr, parce que l’un, à quatre-vingt-treize ans était un peu oublié et l’autre, n’était malheureusement pas aussi médiatique que certains barbus sanguinaires.
Je me souviens d’avoir écouté en pension sur mon petit transistor clandestin, le 11 octobre 1963, les émissions consacrées à Cocteau et celles en hommage à Edith Piaf, morts tous deux le même jour. Je ne savais pas si je devais être deux fois triste ou si, dans le fond, ce n’était pas une bonne chose de grouper les mauvaises nouvelles pour ne pleurer qu’une fois. Piaf laissait tout de même des disques, comme le fabuleux guitariste flamenco et Cocteau une œuvre artistique et morale comme le grand intellectuel qu’était Abdelwahab Meddeb. Avec cinquante ans de plus, je ne sais toujours pas ce que la disparition de grandes et belles figures publiques signifie pour le commun des mortels qui les a admirées. Est-ce que la notion de deuil public signifie quelque chose de plus ou de moins que celle de deuil privé ? Savoir que cinquante ans après, Cocteau et Piaf existent toujours pour des millions de gens alors que ma grand-mère, morte l’année suivante, ne vit plus que dans le souvenir d’une dizaine de personnes encore vivantes qui l’ont connue, est-ce là une consolation ou, au contraire, matière à s’étonner davantage de la magnifique absurdité de la condition humaine ? Je n’en sais rien.
Manitas avait l’âge d’aller gratter sa guitare chez Saint-Pierre. Et puis sa vie n’était plus très belle. Lui qui avait vendu des dizaines de millions de disques, qui avait flambé dans des voitures de luxe et dilapidé des fortunes avec des jolies filles, n’avait plus maintenant qu’une petite vie étriquée de grand vieillard ruiné. Je l’avais approché du temps de sa splendeur, dans les années quatre-vingt, un soir, où, par je ne sais quelle faveur spéciale, nous avions été autorisés à prolonger une soirée dans l’auberge de Camargue que son clan avait réquisitionnée pour la nuit, après le pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer. Quand sa bande a investi les lieux – une trentaine d’hommes plus noirs que la nuit et quelques femmes d’une beauté provocante – devant les mines patibulaires des gitans, les dîneurs de l’auberge se sont éclipsés. Le patron a dû négocier l’autorisation pour notre tablée de rester discrètement un moment. A-t-il fait valoir que nous étions des juges ou s’en est-il bien gardé ? Quand Manitas a fait son entrée, après que quelques jeunes guitaristes et danseuses eurent chauffé l’ambiance, nous avions fait la preuve de notre silencieuse fraternité. Nous avons même eu la faveur d’un sourire bienveillant de l’homme aux petites mains d’argent. Ensuite, il a pris sa guitare, les femmes ont dansé, les hommes ont frappé des mains et ont chanté et j’ai su que je vivais une des plus belles nuits de ma vie.

La Société comme verdict, Didier Eribon

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 08 novembre 2014. dans La une, Société, Littérature

Champs essais Flammarion, octobre 2014, 254 pages

La Société comme verdict, Didier Eribon

Il n’est guère sérieux de parler d’un livre avant de l’avoir terminé. Je le sais. Aussi je ne prétends pas faire ici une recension du dernier ouvrage de Didier Eribon, La Société comme verdict. J’y reviendrai peut-être mais pour le moment je m’arrête à la page 70 pour vous livrer une réflexion qui m’est venue en lisant le début de ce bouquin qui s’annonce passionnant, sachant qu’il n’est nullement garanti, si je ne la note aussitôt, que cette pensée ne disparaisse de ma mémoire de plus en plus défaillante lorsque je voudrai la retrouver.

Didier Eribon raconte que, lors d’un débat public, après la sortie de son mémorable Retour à Reims, un étudiant lui avait fait remarquer qu’il était paradoxal que, lui qui avait été si proche de Bourdieu et était resté si proche de son œuvre ait « intériorisé aussi intensément les hiérarchies sociales, les valeurs qu’elles imposent et les souffrances qu’elles infligent ».

Eribon, décontenancé sur le moment, revient longuement sur ce paradoxe et l’explique dans un chapitre intitulé « le moi et ses ombres » par la « tension entre les deux formes de vouloir qui coexistent en chacun de nous – l’affirmation politique ou intellectuelle et l’inertie des passions inculquées ». Ainsi, prend-il l’exemple de Simone de Beauvoir qui a « passé des années à écrire un livre destiné à déstabiliser l’un des principes les plus archaïques et les plus inébranlables de l’ordre social » et pouvait dans le même temps écrire les lettres d’amour d’une femme servilement soumise à l’homme qu’elle aimait. Didier Eribon fustige la sottise d’une journaliste qui, lorsque ses Lettres à Nelson Algrenfurent publiées, prétendit voir dans ce paradoxe la revanche de la nature profonde sur le discours construit. S’il s’agissait bien du même temps, ce n’était ni le même lieu, ni le même registre. Ce que l’on écrit de contestable dans la correspondance ne pourrait être retenu contre l’engagement intellectuel sinon pour en souligner la nécessité subversive, de même que ce que l’on dit dans les conversations privées, souvent d’ailleurs à titre de plaisanterie plus ou moins douteuse, ne saurait infirmer la sincérité d’une détermination morale ou d’un engagement politique.

L’intelligence peut s’appliquer à des constructions théoriques d’une implacable rigueur et d’une pertinence lumineuse, la volonté politique peut s’exprimer dans le combat acharné de toute une vie sans que l’auteur, le théoricien, l’intellectuel, le penseur ou l’acteur politique se soit débarrassé dans sa vie quotidienne des défauts et des tares qu’il combat justement dans son œuvre. Didier Eribon note avec un perfide humour : « il est sans doute infiniment plus facile de correspondre à sa propre pensée politique lorsqu’on est conservateur et qu’on adhère à l’ordre des choses – il suffit d’être bête et content de l’être… » Puis l’auteur cite Sartre qui préconise de « … se soulever contre ce qu’on peut avoir d’inculqué en soi ».

Modiano ; Notre Nobel de littérature

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 novembre 2014. dans La une, Littérature

Modiano ; Notre Nobel de littérature

Patrick Modiano et moi avons sensiblement le même âge. Ce n’est pas ce qui suffit à me le rendre sympathique, bien sûr, mais à me sentir plus proche de lui que d’autres écrivains français plus jeunes ou plus vieux. Il me semble que nous avons aussi le même genre de préoccupations littéraires. Il assemble ses mots, il construit ses phrases comme moi. Enfin, je veux dire, comme je le ferais si j’étais tout à fait lui. Ça ne se voit pas forcément mais ce sont des choses qui se sentent entre confrères.

Tenez, c’est comme pour deux musiciens. Pourquoi certains peuvent faire de la musique de chambre ensemble et pas d’autres ? Parce qu’ils sentent qu’ils sont sur le même registre musical, dans la même approche du mystère de la musique. Même s’il y en a un qui joue du violon et l’autre du piano. Dans notre cas, Modiano serait au piano, ou non, plutôt au violoncelle… et moi au pipeau. Mais ce n’est pas une question d’échelle. Des affinités techniques plutôt, des connivences syntaxiques si vous préférez. Pour tout dire, si j’avais écrit autant que lui, si je m’étais astreint à n’être qu’un écrivain depuis l’âge de vingt ans au lieu de me disperser et de ne publier mon premier livre qu’à plus de cinquante ans, le jury Nobel aurait sans doute hésité entre lui et moi. Bon, peut-être pas ; je pense que les Suédois lui auraient quand même donné le prix, à lui plutôt qu’à moi.

Et d’abord, Modiano a un grand avantage sur moi : il parle très difficilement. Moi, il paraît que j’ai parlé très tard mais je me suis rattrapé depuis. Si j’avais été invité chez Pivot, j’aurais rempli mon temps de parole à bloc et mon éditeur aurait pu lancer une réédition dès le lendemain. Modiano, on se demande toujours s’il va terminer une phrase. Il fait une consommation de points de suspension, c’est fou ! Mais en fait, c’est très astucieux parce qu’on est obligé d’acheter le livre dont il est censé parler si on veut savoir justement de quoi il parle. Ce n’est pas comme ces romanciers qui vous racontent leur bouquin en s’abstenant juste de vous dire si l’héroïne finit par épouser l’homme qu’elle aime. Il suffit d’aller lire la dernière page sur la table du libraire. D’ailleurs Modiano ne parle pas de ses livres, il parle autour, en-dessous de ses livres, ou à côté, ou alors il est déjà dans le prochain. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, les gens qui cherchent leurs mots, surtout un écrivain qui écrit depuis plus de quarante ans, ce n’est pas parce que leur cerveau est à la traîne, au contraire : leur pensée est déjà loin, elle a pris de l’avance sur leur parole. Leur pensée marche à grands pas et pas seulement en ligne droite. Elle explore tout l’espace tandis que leur parole se fait tirer comme un enfant qui n’a que des petites jambes. Mais Modiano n’est pas un parleur, c’est un écriveur. Il nous laisse les mots sur le papier et la pensée en option si on sait lire.

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