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Le magicien des mots

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 04 octobre 2014. dans La une, Littérature

Manoir des mélancolies, Jean-Paul Klée, Andersen éditions, septembre 2014, 110 pages, 11 €

Le magicien des mots

Si le compteur de clics ne ment pas, l’article que j’ai consacré à Jean-Paul Klée en juin 2011 a été « consulté » 2741 fois. À ces 2741 lecteurs potentiels et à tous les fidèles lecteurs de Reflets du Temps qui sont avides de découvrir quelque chose de nouveau, d’imprévu, de différent dans le ton, dans la pensée, dans le regard porté sur le monde, dans la sensibilité (comme leur magazine en ligne les y invite chaque semaine), j’ai le plaisir de signaler la parution aux éditions Andersen de Manoir des mélancolies,le dernier ouvrage du grand poète strasbourgeois.

Jean-Paul Klée, ici prosateur, y offre une cinquantaine d’instantanés d’une page et demie dont je serais bien en peine de dire laquelle est la plus émouvante, la plus profonde, la plus drôle, la plus inattendue, la plus pénétrante, la plus ingénue, la plus cocasse ou la plus incisive, la plus critique ou la plus indulgente à l’égard d’un monde dont Klée ne finit pas de pointer les aberrations et les splendeurs…

Et si ce n’était que ce regard auquel rien n’échappe, même quand il se perd dans la buée floue des nostalgies. Mais il y a cette langue unique, au confluent de l’écriture automatique, du calembour, du SMS et de l’énigmatique évanescence rimbaldienne que le poète a inventée et qui fait merveille dans ces courts récits. Ce petit recueil aussi somptueux que modeste, m’a fait aussitôt penser à Jacques Réda, qui, lui aussi, sait ciseler des récits en prose dans la langue d’un des plus grands poètes de ce temps. Je me refuse à citer un extrait, d’abord parce que le choix m’est impossible, mais surtout parce que la voix de Jean-Paul Klée, par ailleurs magnifique diseur de poésie, la sienne ou celle des autres, exige qu’on fasse silence autour d’elle. Elle ne saurait être enchâssée dans le besogneux appareil de ma maladroite recension.

Et encore ceci : l’émerveillement ressenti devant ce pur et radieux amour pour le jeune écrivain que Jean-Paul Klée a élu comme source ultime de son inspiration, l’ami Olivier Larizza qui répond à ce culte en veillant avec une piété filiale à la conservation et à l’édition de l’œuvre de son grand aîné. Il y a entre ces deux hommes éloignés dans le temps, et souvent dans l’espace, une communauté, une fraternité qui, à l’instar de l’écriture singulière de Jean-Paul Klée, semblent condenser et cristalliser l’expérience même de sa vie en marge de tous les dogmes et de tous les diktats.

Réquisitions radiophoniques / Onfray

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 août 2014. dans Philosophie, La une, Média/Web

Réquisitions radiophoniques / Onfray

Il m’est difficile de prendre définitivement parti dans les querelles qui opposent une éminente fraction du monde intellectuel à Michel Onfray.  Cela tient sans doute à une certaine pusillanimité de ma part, à mon manque d’enthousiasme pour les positions partisanes tranchées mais surtout, je l’espère, à des scrupules nés du fait que j’ai renoncé à écouter les cours du philosophe de Caen. On ne peut légitimement critiquer que ce que l’on connaît bien, or je n’ai jamais pu entrer dans l’intimité intellectuelle de ce brillant théoricien faute de pouvoir suivre son débit de parole, écho d’une pensée au cours trop impétueux pour ne pouvoir s’imprimer sur mes neurones qu’à la façon de ces images stroboscopiques qui vous laissent un aperçu fragmentaire de ce qu’elles sont censées révéler.

Pourtant, les retransmissions estivales sur France Culture de ces causeries caennaises, à l’heure du pastis, me rappellent avec émotion un épisode récurrent de mes vacances en Cévennes. Ma voisine dans la ruelle de mon village, excellente amie de surcroît, avait pour habitude d’écouter Onfray tous les soirs et comme elle jugeait que l’enseignement roboratif du penseur nietzschéen ne pouvait pas faire de mal à nos concitoyens autochtones ou vacanciers, elle tournait le potentiomètre de son poste de radio de façon à ce que tout le village ou presque reçoive la bonne parole.  Elle-même l’écoutait religieusement en passant, à la fraîche, la serpillère sur son carrelage. Eût-elle passé l’aspirateur qu’elle l’eût néanmoins entendu. Bref, Onfray est pour moi assimilé à un rite estival dont je ne suis pas certain qu’il soit totalement exempt d’une connotation despotique que j’entends, peut-être à tort, dans l’autorité du conférencier et au détour de son élocution aussi rapide que son ton est péremptoire.

Mais tant qu’il s’agissait de confronter les mérites de Spinoza à ceux de Descartes ou de réhabiliter la mémoire de philosophes injustement oubliés au bénéfice des grands noms de la pensée spéculative (dont je n’avais néanmoins pas lu une ligne depuis mon année de philo), la véhémence de notre mentor pouvait se justifier, nous rappelant à l’humilité intellectuelle et justifiant les applaudissement nourris de son auditoire direct.

J’ai eu quelques échos de ses attaques contre Freud et les psychanalystes. J’aurais volontiers applaudi à ses sarcasmes à l’endroit de Lacan dont je me suis toujours abstenu de penser que ses formules absconses et ses développements alambiqués pouvaient masquer une légère dose de charlatanisme, évidemment assumée avec l’assurance d’une intelligence infiniment supérieure à celle du commun des mortels dont je fais partie. Mais il me semblait que le procès instruit par le philosophe contre Freud le Père, accusé d’avoir dans sa vie privée démontré l’inanité de ses écrits publics, sentait un peu trop le fagot. Si ma teinture juridique ne m’obligeait à n’admettre une opinion que dans le respect du contradictoire, j’ai de toute façon, envers la théorie freudienne, une dette d’honneur qui m’interdit à vie toute critique, fût-elle fondée sur des preuves irréfutables. J’ai dû en effet à la sommaire lecture d’un ou deux livres de Freud et à l’indulgence d’une examinatrice experte en maïeutique d’obtenir un 18 inespéré à l’oral de philosophie du baccalauréat. C’est dire que le fondateur de la psychanalyse a des titres imprescriptibles à ma reconnaissance, quoi que puisse dire M. Onfray de ses errements conjugaux.

«  arts de l'été » : Tatiana, par un beau un soir d’été…

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 12 juillet 2014. dans La une, Musique

«  arts de l'été » : Tatiana, par un beau un soir d’été…

Un soir d’été, à la campagne, quelque part dans un monde qui existera peut-être à nouveau quand les hommes auront appris à vivre et que la musique fera enfin taire le fracas des armes. Quand le chant d’une jeune fille qui rêve à son bel amoureux et lui écrit sa passion et sa tendresse apaisera toutes les rumeurs et dira le bonheur de vivre, d’être jeune, d’être belle et amoureuse et quand ce chant exaltera ce que les mots ne peuvent dire, l’insidieuse persistance du couchant dans le bleu profond de la nuit, la partition cosmique des vibrations de l’air sur lesquelles modulent les stridences des insectes, et encore les odeurs mêlées de la terre échauffée, des foins fraîchement coupés, et le parfum des roses épanouies et puis aussi le désir diffus des courtes nuits d’été…
Galina Vichnevskaïa a chanté le rôle de Tatiana d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski pendant une trentaine d’années. Combien de fois depuis ses débuts en 1953, quand elle n’était pas encore Madame Rostropovitch, jusqu’à la dernière en 1982 à Paris sous la baguette de son mari, s’est-elle relevée de son lit de jeune fille, s’est-elle approchée de la fenêtre ouverte, en chemise de nuit de dentelle blanche, pour chanter sa grande scène de la lettre ?
Pour moi, c’est l’enregistrement de Moscou de 1956 sous la direction de Boris Jaikin. Elle avait trente ans. Mais une voix comme la sienne n’a pas d’âge. Si le CD est désormais introuvable, d’autres artistes et non des moindres ont incarné Tatiana et se sont illustrées dans ce sublime Air de la Lettre où Tchaïkovski a mis en musique toute la passion contrariée que Pouchkine avait traduite en mots et dans lequel la belle soprano russe a connu ses plus grands triomphes.
Celle qui fut une des plus grandes cantatrices du siècle, la rivale des Callas et Tebaldi, celle pour qui Britten et Chostakovitch ont écrit des œuvres majeures, celle qui fut nommée Artiste du peuple de l’URSS et décorée de l’Ordre de Lénine puis fut exilée et déchue de sa nationalité pour avoir hébergé Soljenitsyne, celle qui fut Commandeur de la Légion d’Honneur en France et honorée dans le monde entier pour son art et pour ses convictions, celle qui régna sur le Bolchoï et conquit la Scala et le Met était une petite femme qui n’a jamais dû se contenter d’être jolie. Il faut avouer qu’elle était dotée, en plus d’une voix d’or pur, d’une présence charismatique qui n’avait d’égal que sa force de caractère et une rigueur artistique totale.
Après une carrière éblouissante qui lui permit de chanter tous les rôles de soprano du grand répertoire, veuve du violoncelliste du siècle, ayant abandonné le chant, puis l’enseignement, à l’âge de 81 ans en 2007, elle fut l’héroïne du merveilleux film Alexandra, de Sokourov, dans lequel elle incarne ce personnage bouleversant de détermination et de liberté qui lui ressemble tant : une babouchka qui veut revoir son petit-fils, soldat en Tchétchénie, et qui s’affranchit allègrement des règles militaires et des frontières politiques.

Journal/Blog

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 mai 2014. dans Ecrits, La une, Média/Web

Journal/Blog

À propos du journal de Thomas Mann (Gallimard 1985 et 2000), je m’interroge sur l’intérêt de tenir un journal. Dans le cas de T.M. de multiples justifications peuvent être invoquées. La plus légitime est celle d’une prise de notes en vue de garder du matériel qui lui servira dans des écrits futurs. Il s’agit ainsi de palier les défauts de la mémoire et les distorsions, sous forme d’anachronismes voire de contresens, que les années finissent par imposer à une pensée toujours en ébullition.

Le journal peut aussi trouver sa justification dans la perspective de la rédaction de mémoires, soit qu’il s’agisse d’autobiographie et il joue alors le rôle de grenier à souvenirs, soit qu’il offre un matériau authentique, que complète la correspondance, au travail d’un historiographe. Le journal, dans cette fonction, est donc clairement subordonné à l’intérêt que peut revêtir un projet biographique quand il concerne un homme public (artiste, politicien). Thomas Mann n’exclut jamais cette possibilité, même quand il décide de brûler des années entières de son journal. Contrairement à des journaux « composés » pour être publiés (Gide, Green), ceux de T.M. sont sans valeur littéraire à ses yeux.

Mais s’il en conserve une partie, c’est pour laisser des traces en principe irréfutables de la véritable pensée de son auteur à l’usage des générations à venir. Thomas Mann revient à plusieurs reprises sur cette question. En particulier quant à ses désirs « homo-érotiques ». Il est visiblement soucieux de rectifier l’image sévère du moraliste, du père de six enfants, époux irréprochable, en précisant et en limitant les soupçons que la moindre exégèse de son œuvre fait naître au sujet de son homosexualité latente. La lecture du journal nous apprend que s’il a désiré ardemment et douloureusement des jeunes hommes toute sa vie (jusqu’à ses derniers jours), l’idée de rapports sexuels entre hommes lui était odieuse. Il ne s’agit pas que d’amours platoniques en ce sens que l’érotisation est précisément en cause (d’où son néologisme homo-érotisme), mais rien ne semble pouvoir être partagé au-delà de baisers et d’étreintes. En revanche, il ne conteste nullement la qualité d’amour à ces passions et il reproche clairement à Gide sa sexualité sans amour. Pour un lecteur du 21ème siècle, ces précisions sont de première importance pour la compréhension de son œuvre.

Mais ses aveux ne se limitent pas à une mise au point sur ses désirs érotiques et sur ses élans affectifs. L’aspect social et politique est même prépondérant. Thomas Mann sait que ses prises de position et ses sympathies politiques sont observées et commentées avec autant de passion par le bloc capitaliste et par le bloc communiste. Il est souvent obligé de composer, de transiger, de dissimuler, dans des stratégies à long terme dont on lui reproche les contradictions. Le journal rétablira certaines vérités qui n’étaient pas bonnes à dire en leur temps. Et de fait, l’impression d’une admirable cohérence idéologique finit par s’imposer au lecteur du journal, en dépit des revirements et des doutes qui prouvent une conscience dont l’exigence reste, elle, inflexible.

Mahu

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 avril 2014. dans La une, Littérature

roman de Bruno Edmond, Editions Diabase, 2014, 105 pages

Mahu

Il est d’usage de s’abstenir de critiquer le livre d’un ami, ou du moins de prétendre que l’amitié ne rend pas aveugle aux défauts de son œuvre. Je dois confesser que je ne me soucie plus beaucoup des usages et que l’amitié est heureusement tout à fait capable d’influencer mon jugement. Qu’on se rassure toutefois, je ne prétends nullement faire œuvre de critique littéraire et j’attribue à mes éventuels lecteurs assez de discernement pour former leur propre opinion sur le dernier livre de Bruno Edmond paru chez un excellent éditeur, Diabase, qui en a déjà publié deux mais qui ne dispose pas du budget publicitaire lui permettant de promouvoir le troisième avec la force de frappe des grandes maisons d’édition.

J’ai connu Bruno Edmond lorsqu’il a envoyé aux « Vanneaux » son manuscrit du Voyage du Dité. Je faisais alors bénévolement office de correcteur/éditeur pour la petite maison de Madame Odartchenko, plus spécialisée dans la poésie mais qui s’ouvrait à la prose romanesque. En même temps que ce volumineux et inclassable roman, j’ai découvert les deux premiers petits livres d’Edmond : L’homme changé en barque (Diabase 2004) et Dix-sept têtes (Diabase 2007). Ils ont confirmé ma conviction d’être en présence d’une voix littéraire à la fois totalement personnelle et profondément généreuse. L’amitié pour l’auteur qui est née du travail de mise au point définitive du Voyage du Dité n’a fait que renforcer mon admiration pour l’œuvre. Bruno Edmond est l’être radicalement sincère et empreint d’un humanisme véritable qui seul, à mes yeux, a droit d’écrire ces textes qui se situent toujours précisément là où le langage se dérobe. Il n’est pas seulement fondé à le faire, il en a le rare talent. Son dernier livre Mahu (Diabase 2014) est un nouveau regard porté aux racines les plus souterraines de l’humain. L’originalité et la force de ce regard tiennent à ce qu’il n’est ni celui d’un clinicien, ni celui d’un anthropologue, que le discours n’est pas celui d’un philosophe et se démarque d’une expression purement poétique que Bruno Edmond peut cultiver ailleurs ; ce regard, cette langue cherchent chez le lecteur l’écho d’une humanité primale, à l’aube de toute parole, en-deçà du bien et du mal. Il n’est certainement pas indifférent que la profession de Bruno Edmond l’ait toujours mis en face d’enfants de moins de cinq ans, ceux de l’école maternelle auxquels il enseigne et desquels il apprend sans doute beaucoup de cette humanité radicale.

Jared Diamond

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 22 mars 2014. dans La une, Société, Littérature

Jared Diamond

Si le jury Nobel pouvait décerner un prix à un ornithologue biologiste, physiologiste et géonomiste de renom international, il l’attribuerait sans hésiter au professeur de géographie de l’Université de Californie qu’est Jared Diamond. L’infatigable plus tout jeune (76 ans) auteur de plusieurs livres inspirés de sa longue fréquentation des Néo-Guinéens, nous revient de leur extraordinaire pays avec un nouveau livre, traduit cette année en France, Le monde jusqu’à hier, sous-titré « Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles »*. Il faut entendre par sociétés traditionnelles, ces ethnies découvertes en Nouvelle-Guinée il y a moins d’un siècle, mais aussi dans d’autres continents et qui vivaient (et pour certaines, peut-être, vivent encore) à peu près comme les hommes de la préhistoire sans avoir eu le moindre contact avec le reste du monde dit civilisé.

Jared Diamond que son travail d’ornithologue a conduit à rencontrer ces hommes et leurs enfants puis leurs petits-enfants et qui a pu constater comment ils sont passés avec une confondante facilité en deux générations de la hache de pierre taillée à l’ordinateur, nous entraîne une fois de plus dans une réflexion décoiffante sur l’évolution de l’humanité.

Ce livre cherche à analyser par grands thèmes ce qu’il peut y avoir à apprendre de ces hommes malencontreusement qualifiés de « primitifs », et de la façon dont ils ont maintenu des techniques, des usages, des langues, des croyances, des guerres et des alliances avant de découvrir avec le passage du premier aéroplane dans leur ciel que le monde ne se limitait pas à leur vallée inaccessible ou à leur clairière au milieu d’une forêt impénétrable. Mais il nous éclaire aussi sur les raisons, bonnes ou mauvaises, qui leur ont fait plonger sans hésitations ni regrets dans notre modernité et sur les raisons que nous avons de croire qu’ils n’ont pas forcément eu tort, si tant est qu’ils avaient le choix.

Mais le grand mérite de Diamond, ici encore, est de nous ouvrir à une mondialisation qui n’est pas uniquement celle des sodas, des voitures et des réseaux sociaux. Nous aurions tort, nous les membres égocentristes des sociétés WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich and Democratic societies) de croire que nous avons tout compris, tout analysé et tout prévu concernant un monde dont nous représentons plus de 80% de la richesse matérielle mais à peine 20% de la population. Encore faut-il spécifier qu’au sein même de nos états modernes, des îlots de plus en plus étendus de ce que nous considérons comme des survivances d’une société archaïque sont laissés pour compte de notre course à l’individualisme et au matérialisme forcené.

Entre ciel et terre, La tristesse des anges et Le cœur de l’homme, de Jón Kalman Stefánsson

le 08 mars 2014. dans La une, Littérature

chez Gallimard Folio, trilogie en 3 volumes traduite de l’islandais par Eric Boutry

Entre ciel et terre, La tristesse des anges et Le cœur de l’homme, de Jón Kalman Stefánsson

L’Islande ne compte pas quatre cent mille habitants mais ce sont les plus grands lecteurs du monde. La littérature y est une sorte d’institution nationale. Elle y est respectée sous toutes ses formes, la poésie, le roman policier, les sagas héritières d’une tradition millénaire, le théâtre… Le rapport entre le nombre des auteurs, des éditeurs et des livres publiés et celui des lecteurs potentiels y est inconcevable sous nos latitudes ; les traducteurs sont à l’affût de tout ce qui se publie en anglais, en allemand, en français et dans toutes les langues du monde. Le moindre bourg a sa bibliothèque et ses clubs de lecteurs. Les écoliers apprennent les poèmes et les aphorismes qu’ils seront capables de citer leur vie durant. Et ça ne date pas d’hier si l’on en croit la saga de Stefánsson ! Bref, c’est une île étonnante à ce titre et à bien d’autres et s’il n’y faisait pas si froid…

La vie en Islande est particulièrement dure et l’était encore davantage il y a un peu plus d’un siècle quand commence cette histoire, dans un village de pêcheurs à la morue, au fond d’un fjord encaissé entre des falaises abruptes et baigné par une eau glacée. Elle s’achève trois saisons plus tard au fond d’un autre fjord, encore plus au nord, entre des rochers aussi inhospitaliers surplombant une mer toujours aussi glacée. Entre temps, nous aurons affronté, outre les flots déchaînés, des tempêtes de neige dans des montagnes désolées, la misère des fermiers et des marins, le dégel boueux de l’été, l’odeur obsédante de la morue salée, quelques scènes de beuverie au tord-boyau local et surtout, nous aurons suivi la longue et douloureuse initiation d’un « gamin » orphelin qui essaye de comprendre la vie et les mots qui la disent. Je ne vous en raconterai pas davantage parce que ce beau récit, qui nous entraîne loin dans le temps et, pour nous, dans l’espace, n’est qu’un prétexte à une méditation sur nos vies et sur le monde contre lequel nous sommes en lutte.

Je me bornerai donc à proposer quelques conseils. D’abord, procurez-vous Entre ciel et terre. C’est publié en Folio, comme les deux volumes suivants (le troisième depuis ce mois-ci) mais vous devriez le trouver dans la bibliothèque municipale de votre fjord. Vous allez être un peu déroutés par des noms imprononçables avec même des lettres inconnues. Vous ne saurez pas toujours s’il s’agit d’un homme ou d’une femme (on les distingue vite à ce que les premiers jurent, bandent et boivent). Ne vous inquiétez pas, ça fait partie du dépaysement. Vous allez également être interpellés par des formules, des assertions dont vous ne comprendrez pas toujours le sens. Surtout si comme moi, vous avez la tête un peu trop près du bonnet. Ne vous laissez pas influencer par votre besoin de rationalité, il vous ferait passer à côté de certaines remarques lapidaires qui décoiffent durablement ! Il faudra encore vous habituer à lire dans une seule phrase une question posée par un personnage, la réponse que lui renvoie un autre et éventuellement ce qu’en pense un troisième, le tout séparé par deux virgules tout au plus. C’est impressionnant d’efficacité. Et puis encore des scènes que vous croirez n’avoir pas bien suivies ; c’est simplement parce que le héros a besoin de les revivre dans sa tête, et donc dans la vôtre, pour les comprendre. On finit par s’y retrouver. La vie là-bas, c’est comme ça ! Ici, bien sûr, on est censé comprendre tout et tout de suite ! Ça ne vous empêchera pas de dévorer le premier tome entre angoisse et jubilation, les yeux mouillés tour à tour de larmes de compassion et de bonheur et vous vous direz en refermant le livre : « Voyons la suite : ça ne peut pas se maintenir longtemps à ce niveau d’intensité ! ». C’est vrai, ça se saurait ! Remarquez que ça se sait et dans le monde entier encore.

En finir avec Eddy Bellegueule *

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 février 2014.

En finir avec Eddy Bellegueule *

« En finir avec Eddy Bellegueule »publié sous le pseudonyme d’Edouard Louis, au Seuil, est un livre dont on ne peut pas dire du mal. Pourtant c’est un livre qui fait mal. Au lecteur mais aussi et d’abord à son auteur et certainement à tous ses proches mis en cause. Le jeune Eddy dès sa plus petite enfance dans un village de Picardie (que je connais bien ; le Courrier Picard s’est empressé de l’identifier) manifeste un comportement efféminé qui est inadmissible par son entourage. La famille Bellegueule – à quel ancêtre doit-elle ce patronyme superbe alors que celui que l’on serait tenté de lui donner aujourd’hui serait plutôt Grandegueule ? – est un exemple typique de ce quart monde rural qui accumule toutes les tares que nous autres, bourgeois bien-pensants, nous ne pouvons tolérer : l’homophobie, le racisme, l’alcoolisme, la violence, l’obésité et l’addiction à la télévision pour ne citer que les principales. Eddy va donc subir un long calvaire dans sa famille, dans son village, dans son école, dans son collège jusqu’à ce qu’il s’échappe enfin à l’adolescence et puisse exprimer tous ses dons et assumer sa différence sexuelle, étant devenu un brillant étudiant en sociologie à l’Ecole Normale Supérieure. Tout est bien qui finit bien et l’ascenseur social semble donc toujours fonctionner. Pas si vite !

Le problème que pose ce livre profondément dérangeant et attachant à la fois est que si l’auteur, qui n’a que vingt-et-un ans, peut espérer, grâce à l’écriture, en avoir fini avec Eddy Bellegueule, il n’est pas encore tout à fait à l’aise dans son personnage d’Edouard Louis. Le livre de ce jeune surdoué hésite toujours entre la littérature romanesque et l’enquête sociologique. Il est plus convaincant dans le premier registre mais on regrette presque qu’il ne l’ait pas exploité à l’exclusion du second. Son témoignage aurait eu la violence d’un Céline et, paradoxalement, il y aurait gagné sans doute en humanité. À l’inverse, s’il s’en était tenu à un exposé sociologique, le jeune normalien, disciple de Didier Eribon et spécialiste de Bourdieu, aurait pu analyser avec la rigueur scientifique requise comment au vingt-et-unième siècle en France, à cent vingt kilomètres de Paris, on peut encore vivre ce qu’il a vécu et ce que sa famille vit toujours en dépit des programmes sociaux, éducatifs et sanitaires dont nous supposons qu’ils ont éradiqué ce genre de misère sociale et morale depuis au moins cinquante ans. Ce faisant, Eddy/Edouard aurait peut-être sauvé ses relations avec une famille dont il cite autant de témoignages d’amour à son égard qu’il accumule de raisons de se plaindre de son obtuse incompréhension.

Un atlas et trois dames

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 18 janvier 2014. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Un atlas et trois dames

Il paraît que les cadeaux de Noël le plus souvent revendus sur les sites spécialisés sont des cravates. Je n’en ai pas reçu et je le regrette un peu car j’aime les cravates bien que je n’en porte plus guère. L’édition revue et corrigée de l’excellent Atlas des crises et des conflits de Pascal Boniface et Hubert Védrine (Armand Colin éditeur) n’est certes pas un cadeau qui s’inscrit dans le registre d’une élégante frivolité. Le livre de l’éminent géopolitologue et du brillant ancien ministre n’est pas de nature à vous faire aborder l’année nouvelle avec un franc optimisme mais c’est un outil de tout premier ordre pour comprendre le monde, ou du moins pour comprendre de quoi on parle dans les bulletins d’informations radiophoniques dignes de ce nom. Car il ne suffit pas d’écouter pour comprendre.

MM. Boniface et Védrine savent expliquer en quelques paragraphes clairs et en autant de cartes multicolores pourquoi et comment tous les continents de cette planète sont en butte à des conflits généralement aussi absurdes qu’insolubles en l’état de la bêtise humaine ambiante (dont on ignore par la faute de Descartes que c’est la chose du monde la mieux partagée). Les auteurs assortissent leurs analyses de scénarios possibles de sortie de crise mais reconnaissent le plus souvent que les plus favorables sont les moins probables. Aussi, retire-t-on de la lecture de cet ouvrage la conviction qu’il n’est plus très prudent de voyager dans nombre de pays naguère mythiques d’Asie, d’Afrique ou des Amériques où j’ai pu rêver, jeune homme, d’aller user mes pataugas, traveller’s chèques en poche et Guide du Routard dans mon sac à dos. Il fallait que je me décide plus tôt.

N’attendez pourtant pas de moi des imprécations désabusées contre ces temps de violence mondialisée et de terrorisme rampant sans compter la disette intellectuelle, la famine morale et l’abstinence culturelle que nous sommes censés subir dans les pays qui échappent encore aux conflits qu’éclaire l’Atlas de Pascal Boniface et Hubert Védrine. En ce début d’année, je ne joindrai pas ma faible voix au concert de jérémiades et autres pleurnicheries dont il est d’usage de se draper à la façon d’une toge antique qui symboliserait je ne sais quelle sagesse ancestrale. Pris par des questions plus immédiatement préoccupantes, on peut préférer fermer pudiquement les yeux et les oreilles sur les quelque soixante conflits recensés par cet atlas et dont nos journalistes de la presse écrite et audiovisuelle nous entretiennent chaque jour, certains au risque de leur liberté et de leur vie. Mais que ce ne soit pas pour se réfugier dans un passéisme nostalgicodépressif qui prétendrait que tout va mal et que « c’était bien mieux avant ».

Marthita

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 11 janvier 2014. dans La une, Musique

Marthita

Friedrich Gulda disait de Martha Argerich : « … je n’ai rien appris sur le plan technique à Marthita car elle en savait beaucoup plus que moi-même, et ce dès l’âge de douze ans. C’est un phénomène. Ce n’était pas des cours au sens classique du terme, mais plutôt un échange. Je reproche toutefois à de tels virtuoses d’être incapables de jouer en mesure, de jouer une œuvre de A à Z en gardant le même tempo. C’est leur hantise. Je reconnais que ce n’est pas toujours beau, mais il faut en être capable. Marthita faisait malheureusement partie de ces virtuoses… ».

Le grand pianiste autrichien se souvenait de la petite élève de douze ans qui avait obtenu une bourse de Perón pour quitter son Argentine natale et venir se perfectionner en Europe. Mais il parlait désormais de la vedette internationale, lauréate des prix les plus prestigieux qui, à trente ans, était communément appelée « la Callas du piano », ce qui énervait d’ailleurs la belle pianiste.

En recopiant ces lignes extraites d’un recueil de Juergen Meyer-Josten (Van de Velde Editeur) transcrivant les réponses aux questions que ce journaliste allemand a posées dans les années soixante-dix à treize des plus grands pianistes de la deuxième moitié du vingtième siècle, j’ai failli écrire « heureusement » à la place de « malheureusement ». Il suffit d’écouter un récent enregistrement des Scènes d’enfants de Schumann pour vérifier que Martha Argerich, à soixante-dix ans passés, ne joue toujours pas en mesure. Et heureusement ! Comment attendre de la mesure de cette artiste prodigieuse ? Chez elle, tout est démesuré, le talent d’abord, l’énergie vitale et surtout le pouvoir de donner des partitions musicales qu’elle aborde, que ce soit avec orchestre, en soliste ou en formation de musique de chambre, des interprétations à la fois personnelles, d’une perfection technique confondante et d’une évidence qui n’auraient pu que combler de bonheur le compositeur lui-même, comme elles nous étonnent et nous enchantent depuis des décennies. On concédera à Gulda que cette liberté souveraine qu’elle s’octroie vis-à-vis du tempo n’est pas à mettre dans toutes les mains et sur tous les claviers. Je doute d’ailleurs qu’il s’agisse pour Martha Argerich d’une incapacité. Dans le même livre cité plus haut, la jeune virtuose expliquait comment elle travaille une partition, cherchant, après une première lecture neutre, toutes les possibilités rythmiques, tous les tempi, tous les doigtés, tous les dosages sonores, toutes les nuances et toutes les couleurs possibles avant d’en faire une synthèse cohérente qui reflète sa perception la plus sincère et la plus personnelle de l’œuvre.

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