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Galets

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 mars 2013. dans La une, Ecrits

Galets

Pour la première fois depuis des années – peut-être depuis toujours – Grégoire referma un livre dont il n’avait lu que la moitié, cinq cents pages sur plus de mille, en prenant la résolution de ne pas en achever la lecture. Il le reposa sur la table basse et se leva pour ranimer le feu qui s’endormait dans la cheminée. Ce n’était pas la longueur du roman qui était en cause – il en avait lu de plus longs, en particulier les grands romans russes de Tolstoï ou de Dostoïevski – mais l’impression que l’auteur, un américain plusieurs fois couronné de prix, se moquait du monde.

Son histoire tenait en vingt pages même s’il l’étalait sur une trentaine d’années, mais il avait un art si évident, si impudent de gonfler ses phrases, ses paragraphes et ses chapitres de digressions confuses et de dialogues multipliant les sous-entendus incompréhensibles, le tout sans le moindre bénéfice pour le lecteur, que Grégoire, après plusieurs tentatives conciliantes venait de prendre la décision irrévocable de ranger définitivement ce pavé dans sa bibliothèque. C’était d’autant plus logique et sage que ladite bibliothèque contenait de nombreux ouvrages, romans, récits ou essais, qu’il avait toujours eu l’intention de lire un jour et qui patientaient en liste d’attente depuis des mois, certains depuis des années.

L’arrière-saison, Adalbert Stifter

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 mars 2013. dans La une, Littérature

L’arrière-saison, Adalbert Stifter

Etrange objet littéraire que ce gros roman d’Adalbert Stifter traduit de l’allemand par Martine Keyser sous le titre L’arrière-saison et publié chez Gallimard. S’il n’était cautionné par Nietzsche, Hofmannsthal, Thomas Mann, Milan Kundera et Peter Handke qui y voient une œuvre majeure de la littérature allemande, on aurait parfois du mal à venir à bout de ses six cent cinquante pages. Et il ne me faut rien moins que ces parrainages et celui plus récent de Mathieu Lindon dans son dernier livre (Ce qu’aimer veut dire) pour risquer d’en conseiller la lecture.

Parlons d’abord de la traduction puisqu’il s’agît pour les lecteurs allemands d’un monument dans leur langue. Stifter (1805-1868) serait une sorte de Chateaubriand germanique, ce qui implique, semble-t-il, qu’il jouisse d’un immense prestige quoique d’un lectorat confidentiel. Martine Keyser a réussi à inventer une langue qui est supposée être l’équivalent de l’allemand le plus pur, du moins tel qu’on l’écrivait en 1850 – je n’ai pas qualité pour juger de cette équivalence – mais qui n’est certes pas du Chateaubriand. Ainsi, il ne nous est fait grâce d’aucune répétition et il n’est pas rare de trouver dans la même phrase trois fois le même substantif qu’un auteur français aurait aisément remplacé par des synonymes ou des périphrases. Le résultat contribue certainement à l’effet d’envoûtement que procure cette œuvre dont on serait tenté d’affirmer que l’exotisme même garantit l’universalité. Mais l’étrangeté réside aussi dans des partis-pris narratifs que l’on s’explique difficilement. Ainsi, le héros et narrateur ne désigne jamais l’autre personnage principal du roman que comme « mon hôte et ami », formule que l’on retrouve à longueur de phrases, de pages et donc plusieurs milliers de fois dans l’ouvrage. Ainsi, encore, on ne connaîtra le prénom du narrateur que dans les toutes dernières pages. Sachant que le récit est entrecoupé de dialogues aussi longs qu’improbables dans leur rhétorique, on imagine les contorsions oratoires auxquelles les protagonistes sont tenus de recourir pour s’adresser la parole sans se nommer. Bien entendu, le récit ne connaît que le passé simple et l’accord des subjonctifs est strictement respecté. A priori, ce n’est donc pas dans la forme que ce roman pourra prétendre à la modernité. Mais qui sait ?

Bamako 2000

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 11 janvier 2013. dans Monde, Souvenirs, La une, Société, Voyages

Article de Bernard Péchon, publié en juin 2012 dans l’édition n°21 du Journal de Léo (Association Léo, 66, rue Saint Raymond, 84380 Mazan, www.orphelin-handicape-mali.org)

Bamako 2000

Bamako, son nom trop plein, trop rond, promet déjà plus qu’il ne peut tenir. Savoir qu’il fait allusion au fleuve nonchalant et aux caïmans que l’on n’y voit pas, ne fait qu’aggraver le malentendu. Une ville qui mue lentement, qui s’étire dans le prolongement des avenues coloniales. Un chaudron ou une calebasse de boue rouge et de poussière fine comme un vent d’épices.

C’est la ville de nos trois enfants. Est-ce que cela veut encore dire quelque chose, douze ans après ? L’aîné y a vécu un peu plus de deux ans, la seconde, dans l’ordre de l’adoption, n’y est pas restée trois mois et le troisième nous y a attendus sept ans. Aujourd’hui, il en a presque quatorze. Quand nous l’avons vu pour la première fois, nous venions chercher le petit Sidi de deux ans et demi que nous attendions depuis des mois et des mois. Sidi, notre garçon, était une merveille avec ses grands yeux noirs étonnés et sa démarche décidée sur ses petites jambes frêles et ses chaussures trop grandes. L’autre n’avait pas encore de nom. Il était accroupi dans une caissette et se poussait des mains sur le sol de la pouponnière, traînant sous lui sa caisse sans roues avec une agilité atroce. Je me souviens de sa tête trop grosse pour ce petit corps atrophié, et d’un regard dur ; il nous tendait les bras, comme à tous les adultes sans doute. On se blinde contre la pitié. On se détourne. Que pouvions-nous faire pour lui. Du mal puisque nous lui enlevions son copain Sidi. Et il nous l’a rendu par la culpabilité que nous allions porter pendant des années.

Sur le "mariage pour tous"

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 17 novembre 2012. dans La une, Actualité, Société

Sur le

Le mariage tel qu’il a été institué dans sa forme actuelle par le Code civil (articles 212 et suivants) impose mutuellement aux époux respect, fidélité, secours et assistance ainsi qu’une communauté de vie.

On voit d’emblée que ces règles ne sont pas impératives mais plutôt indicatives. L’infidélité n’est plus considérée comme une faute entraînant la dissolution du mariage. La communauté de vie n’est pas non plus une obligation absolue puisqu’on peut épouser une personne incarcérée.

L’article 213 établit que les époux pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir. On sait bien que dans de nombreux cas, les mères célibataires, plus rarement les pères célibataires, assument seul(e)s la charge et l’éducation de leurs enfants. Le mariage ne prétend donc pas être la seule façon d’élever des enfants.

Inventaire (8)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 novembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (8)

Le premier symptôme durable fut que progressivement Laurent perdit l’appétit. Seul, il mangeait un morceau de pain et buvait un verre d’eau. En déplacement, lorsqu’il accompagnait Daphné au restaurant, il choisissait un seul plat léger : une salade, ou une simple entrée. Daphné se trouva plusieurs fois dans la situation humiliante de passer pour une voyageuse avare qui accepte son chauffeur à sa table à condition qu’il choisisse un menu économique. Quand elle invitait Véronique à les rejoindre pour dîner à la villa, il ne participait plus à l’élaboration du repas, préférant avancer dans son travail. Il ne s’intéressait plus qu’à son inventaire, s’y acharnant encore tandis que Véronique et Daphné finissaient de dîner ou se retiraient au fumoir. Elles s’en amusèrent et s’en réjouirent d’abord, croyant que cette passion dévorante lui avait enfin constitué une raison de vivre. Puis elles s’en inquiétèrent à juste titre. Laurent n’était plus mince, il était maigre. Son beau visage songeur était rongé par une fièvre intérieure qui le rendait de plus en plus intéressant d’un strict point de vue esthétique, mais Véronique n’aimait pas son compagnon pour les seules évolutions potentielles de sa beauté physique.

Inventaire (7)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 novembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (7)

L’inventaire était loin d’être terminé mais ne durerait pas des mois, quelque soin que l’on prît à évaluer chaque objet. Elle eut alors, en feuilletant le catalogue de la vente d’une succession célèbre, une idée aussi simple que géniale : il fallait photographier chaque pièce. Dès le lendemain, Laurent fut invité à se mettre en quête d’un matériel photographique numérique de la meilleure qualité. On installa un podium vivement éclairé par des projecteurs également acquis à cet effet et un fond neutre sur lequel les œuvres se détachaient bien. Et on reprit l’inventaire depuis le début en assortissant chaque numéro d’un ou plusieurs clichés numérisés. Au rythme où l’ouvrage avançait désormais, chaque  photographie demandant de longues manipulations avant que l’on entreprenne les recherches visant à l’évaluation chiffrée de l’objet, on pouvait prévoir un an de travail, voire plus, à raison de trois heures par jour. Il fut donc convenu que Laurent viendrait faire les photos le matin de neuf à onze heures, assisté ou non de Daphné selon la disponibilité de la commanditaire. Son salaire en fut augmenté d’autant.

Inventaire (6)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 27 octobre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (6)

Mais Véronique n’était pas d’un tempérament à ruminer longtemps ces sombres pensées. Elle cherchait à voir de préférence le bon côté des choses. Son ami avait un petit boulot pas trop fatigant, honorablement rétribué et qui lui permettait de découvrir un monde sur lequel il n’avait jusqu’alors que des préjugés. Si dépenser une partie de son salaire dans l’épicerie fine de la ville ou chez le caviste lui permettait de panser les blessures de son amour-propre, il n’y avait qu’à s’en réjouir. En ce qui la concernait, elle aurait été malvenue de se plaindre que d’excellents repas en amicale compagnie, ou d’autres d’un niveau gastronomique encore perfectible mais en amoureux, lui fussent régulièrement servis après ses rudes journées de médecin. Eût-elle été parfaitement honnête avec elle-même, quelque plaisir qu’elle éprouvât à être seule avec ce compagnon dont elle ne se lassait jamais de constater combien il correspondait physiquement à son idéal masculin, elle aurait dû admettre qu’en matière de conversation, les dîners chez Daphné rompaient opportunément la monotonie des soirées en tête-à-tête avec son amant attentionné mais taciturne.

Inventaire (5)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 20 octobre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (5)

Les règles de ce jeu le dépassaient. Ce qu’il trouvait beau pouvait ne rien valoir sinon pour Daphné ou au contraire être estimé à ce qui lui semblait une fortune. Ce qui lui paraissait laid ou insignifiant pouvait être évalué au prix d’une voiture ou au moins d’un scooter comme celui qu’il rêvait de s’acheter dès qu’il aurait retrouvé du travail. Et puis il y avait aussi les belles pièces sous-estimées et les horreurs bénéficiant d’un effet momentané de mode. Son apprentissage n’était pas facilité par la présence incongrue dans ce musée de ces souvenirs exotiques des tantes voyageuses, que Daphné gardait avec la même dévotion que les plus précieuses œuvres d’art mais dont elle lui enseignait qu’ils étaient généralement considérés comme hideux et qu’aucun amateur d’art qui se respecte ne les tolérerait dans ses collections. Cette charité envers des objets sans valeur, des parias voués au mépris des connaisseurs et aux moqueries des esthètes lui rendait Daphné plus sympathique. Celle-ci n’avait pas tout à fait tort quand elle avait dit à Véronique que son ami ne l’aimait pas beaucoup. Il ne s’agissait pas uniquement de timidité mais d’une prévention qu’il avait d’abord nourrie envers une aristocrate qui affichait sans scrupules d’ostensibles signes de richesse. Laurent, peu enclin à renier son origine modeste, ne cachait pas son hostilité envers l’ennemi de classe, le capitaliste oisif dont Daphné était une incarnation particulièrement visible. Mais la façon dont elle défendait ces déshérités de l’art, ces objets d’artisanat, ces médiocres copies faites à l’intention du peuple, lui conférait une humanité qu’il n’avait pas soupçonnée de prime abord mais qu’il vérifiait par d’autres traits généreux que l’on ne peut observer qu’au contact fréquent des êtres pudiques.

Inventaire (4)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 13 octobre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (4)

Il fallut des semaines à raison de plusieurs heures de cours par jour pour que Daphné commence à maîtriser un clavier et une souris. Soupçonnant quelque traîtrise de la part de cette machine trop docile pour être honnête, elle était d’autant moins pressée de l’affronter seule qu’elle appréciait la compagnie de son jeune professeur et qu’elle avait le sentiment de faire une bonne action en lui donnant du travail. Il lui avait fait acheter un matériel de haut de gamme avec un très grand écran et une imprimante surdimensionnée pour ses besoins. Elle avait d’ailleurs tenu à acheter ce qu’il y avait de mieux pour qu’il comprenne bien qu’il s’agissait d’un investissement sérieux et qu’elle comptait de même sur une formation complète.

Inventaire (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 06 octobre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (3)

Un chalutier rentre dans le port, suivi d’un autre que Daphné n’avait pas vu, puis de trois autres petits bateaux à moteur. Ils attendaient que le pont à bascule les laisse passer. Maintenant le lourd contrepoids du pont se relève tandis que le tablier descend pour rétablir la circulation des voitures et des piétons. Daphné a, de façon fugitive, presque subliminale, l’impression qu’il se joue quelque chose d’important pour elle dans ce mouvement comme au ralenti du pont qui s’abaisse et des bateaux qui glissent sur le court chenal qui débouche sur le vaste bassin du port. Les bateaux vont se ranger le long de leur quai. Les deux chalutiers devant le bâtiment de la criée.

– Si j’avais du courage, dit Daphné, je traverserais pour aller acheter du poisson frais. Ça ne te tente pas de venir manger une sole meunière ? Avec un petit Chablis pas trop frais.

– Mais si Daphné, ça me tente, répond Véronique en souriant. Mais Laurent m’attend. Il mettra des fleurs et des bougies sur la table. Il va aller acheter une pizza et une bouteille de Chianti.

– Oh Lord ! Mais je ne te plains pas. D’ailleurs rien ne dit qu’il y a des soles à la criée. Je te dirais bien d’amener ton Laurent mais je crois qu’il ne m’aime pas beaucoup…

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