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Une histoire de mauvaise conscience ?

Ecrit par Catherine Dutigny le 25 février 2017. dans La une, Actualité, Société

Une histoire de mauvaise conscience ?

Depuis quelques jours, pour être précise depuis le passage de Mehdi Meklat dans l’émission La Grande Librairie présentée par François Busnel, la presse, les réseaux sociaux ne parlent que du « cas » Meklat. Un jeune homme de 24 ans qui présentait ce jour-là avec son co-auteur Badroudine Said Abdallah leur second livre, Minute, publié par Le Seuil. Une exposition médiatique qui fit resurgir, par le biais d’alertes postées immédiatement, la face plus ou moins cachée de Mehdi Meklat qui, sur Twitter et sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps (clin d’œil à Marcel Duchamp selon Mehdi) pendant de longues années, inonda son profil de tweets racistes, homophobes, antisémites etc. Il est facile de se documenter sur Internet pour en retrouver les traces.

L’« affaire » Mehdi Meklat met le projecteur sur la complaisance avec laquelle les médias de toutes sortes comme Le Monde, en passant par France Culture, les Inrocks, Libé, Radio France, Arte, ou le Bondy Blog ont pu « ignorer » pendant des années le double diabolique de Mehdi Meklat, mais aussi comment les jugements, prix et critiques littéraires peuvent être affectés d’un syndrome équivalent. Dans le cas de Mehdi Meklat, Laurent Bouvet, dont je ne partage pas toujours les analyses, loin de là, fait une lecture assez crédible du phénomène dans un article publié dans le Figaro.fr, le 21 février 2017 :

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/02/21/31003-20170221ARTFIG00081-laurent-bouvet-reflexions-sur-la-siderante-affaire-mehdi-meklat.php

Prenons comme lui l’hypothèse que les médias susnommés n’ignoraient rien des tweets de Mehdi. Depuis fort longtemps, les jeunes (et moins jeunes) de banlieues dites « sensibles » se plaignent de ne pas pouvoir faire entendre leurs voix. Mehdi Meklat, mais pas seulement lui, fait l’objet d’un traitement de faveur de par ses origines, mais surtout de par ce que l’on décide qu’il représente subitement : l’archétype du jeune intellectuel d’origine arabe, doué, créatif, talentueux, journaliste, réalisateur, etc., à l’opposé de l’image du dealer de drogue, du casseur ou de ce que la droite à l’extrême-droite qualifie en bloc de « racaille ». Manne bénie, dans tous les sens du terme, qui du coup rend sourd et aveugle, permet aux médias de « rattraper le coup » sur des années de silence à peine brisées par de courts articles ou reportages sur les talents méconnus vivant dans ces banlieues « sensibles ».

La mauvaise conscience serait-elle à l’œuvre ? Ceci me rappelle, pour prendre un exemple vécu sur les bancs de Sciences Po, les exposés d’un étudiant d’origine africaine de ma conférence qui récoltaient de longs commentaires dithyrambiques du maître de conférences là où une excellente note aurait suffi pour reconnaître leur valeur.

Hic et Nunc

Ecrit par Catherine Dutigny le 12 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Hic et Nunc

La Toussaint et ses chrysanthèmes… Les raisons de ne pas se rendre au cimetière, il en avait des tonnes. Primo, il était athée, deuxio, les astéracées lui filaient le bourdon et des allergies respiratoires comme si ces fleurs de la mort prenaient un acompte sur son prochain trépas en gangrénant ses alvéoles. Des tonnes de raisons dans sa cervelle ; de quoi marcher courbé, la tête au niveau des genoux pour le restant de son existence. Rien qu’à lire les épitaphes sur les marbres polis, il en grimaçait de dégoût. « À mon cher époux », « À ma tendre femme », « À notre regretté père »… la nausée le guettait… Ses parents mortibus, il n’en avait plus rien à secouer. Il n’en avait jamais rien eu à secouer, sauf quand ils s’en prenaient à lui et lui crachaient à la face leur haine. Des envieux, des aigris, des rabat-joie qui lui avaient pourri la vie. Alors là oui, il avait eu des envies de meurtre, de sévices bien tordus, de tortures à petit feu. D’ailleurs le feu, tout le monde le sait, c’est purificateur ; ça nettoie tout, des dépôts sous les ongles jusqu’aux idées malsaines.

Quand leur minable pavillon de banlieue avait cramé avec ses minables meubles, ses minables papiers peints pisseux, son minable lino poisseux et leurs minables corps recroquevillés sur leur minable lit Conforama, il avait un court instant cru à l’existence de Dieu. Les flammes avaient tout dévoré et il aurait suffi de finir le boulot dans un crématorium puis de vider les urnes dans une décharge publique pour avoir l’esprit en paix. Mais sa conne de frangine avait tellement chialé qu’il l’avait laissée casser son cochon tirelire pour leur payer un bout de terre glaise dans le cimetière de Garces-les-Gonzesses. Alors qu’est-ce qu’il foutait là, tenant des deux mains un ridicule pot entortillé dans du papier cristal, à errer dans les allées parmi les pierres tombales ?

Le ciel s’était brusquement assombri de lourds nuages menaçants. Les cumulo-nimbus avançaient en une masse compacte vers le cimetière et un éclair déchira l’horizon. L’orage allait éclater. Des rafales soulevèrent les feuilles mortes, arrachèrent des pétales de chrysanthèmes qui tourbillonnèrent autour de lui et l’enveloppèrent d’un linceul au parfum écœurant. Il allait étouffer… La pluie qui s’était mise à tomber dru glissait de ses cheveux à son visage formant des rigoles le long de ses joues émaciées : on aurait pu croire qu’il pleurait. S’il venait à croiser sa sœur, elle lui tomberait dans les bras en piaillant : « Pleure pas mon pauvre Fredo, pleure pas… ». Il repéra enfin l’ultime demeure parentale dont la stèle s’ornait d’une gravure débile, genre colombe s’élançant vers le ciel. Il n’y avait que sa frangine pour avoir des goûts aussi ringards… une colombe… pourquoi pas deux angelots enlacés pour honorer ces deux vieilles raclures ? Ne regardant pas à la dépense, elle avait fait fabriquer par un vieux compagnon de guerre du paternel rôti, ancien fondeur de son métier, un Christ en croix dans un acier de Longwy qui avait été fixé au sommet de la stèle par le marbrier de la commune. Comme le gars des hauts fourneaux était un ouvrier consciencieux mais un piètre artiste, le corps martyrisé ressemblait à s’y méprendre à une grenouille vivisectée. Fredo adorait l’objet.

Il vira d’un coup de pied un vieux pot qui ne contenait plus qu’une tige desséchée et déposa le sien à sa place. Le vent menaçant de le renverser, il le reprit et décida de le caler au pied de la stèle. C’est en se relevant, après avoir pris soin de remettre en évidence l’étiquette de la grande surface où il avait acheté le chrysanthème, qu’il remarqua une anomalie à la base de la croix. Sur le socle où reposaient deux pieds de batracien dûment cloutés, une main inconnue avait maladroitement entaillé le métal pour y laisser trois mots à peine déchiffrables.

« Hic et Nunc »

Ses parents n’avaient eu à son égard qu’une seule et bonne décision dans son enfance : lui épargner des cours de latin. Il sortit de sa poche un petit Opinel et commença à gratter l’inscription qui n’avait pas de sens.

La foudre le frappa, ici et maintenant.