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Lettre à la jeunesse

Ecrit par Charlotte Meyer le 12 novembre 2016. dans La une, Ecrits

« Oisive, jeunesse/A tout asservie/Par délicatesse/J’ai perdu ma vie », Arthur Rimbaud

Lettre à la jeunesse

Il m’a fallu de l’audace pour trouver le courage simplement de retracer ce titre. Juste quatre mots pourtant, quatre mots qui me narguent depuis plusieurs minutes au sommet de la page blanche. Quoi, me disent-ils, tu oses ? Tu oses te réclamer de ces Grands qui combattirent leurs idéaux de la pointe de leur plume ? Tu oses reprendre les mots de ceux que le Génie légitima ? Mais toi, jeune folle qui ne sais que transformer ta naïveté en espoir, quelle force légitimera cet appel que tu t’apprêtes à lancer ?

Il est évident que je suis loin d’être la première à chercher à mobiliser les troupes par un titre évocateur. Et comme j’espère ne pas être la dernière, celui-ci risque certainement de passer inaperçu. Un papier un peu rêche, coincé entre la dernière feuille de choux sur les amours romanesques de François Mitterrand et les débats redondants sur les one man show de Donald Trump. Pardon. Ses débats télévisés.

Mais je fais partie de ceux que le silence effraie et qui ont besoin d’un cri pour montrer qu’ils existent, qu’ils voient, qu’ils s’insurgent. Et comme écrire « c’est crier sans bruit », j’ose cet aveu muet comme un cri dans le désert à qui voudra bien l’entendre. A ceux qui déjà se bouchent les oreilles, je vous souhaite le Bonsoir. La République aussi a besoin d’un peuple sourd s’il refuse d’être aveugle.

Je parle, et je me demande encore pourtant comment je vais pouvoir me hisser derrière les mots de Zola, de Jaurès ou de Churchill, de tous ceux qui un jour fixèrent la jeunesse droit dans les yeux pour les appeler à s’éveiller. Ils sont nombreux déjà à s’être adressés à elle, maladroitement parfois, vigoureusement souvent ; sans jamais trop d’hypocrisie mais tout en n’oubliant pas d’être un peu démagogue. Une compréhension doucereuse. Malraux le disait lui-même : « La jeunesse attire les démagogues comme le miel attire les mouches ».

Ce qui me distingue peut-être encore de mes prédécesseurs (je veux dire : excepté ce talent fougueux qui fit leur notoriété) c’est l’âge qu’ils attendirent d’avoir atteint avant d’élever la voix pour cet âge oisif. Il est plus aisé de soulever des foules auxquelles on n’appartient plus pour lui dire que sa force de vie touche au gaspillage. Ils avaient peut-être déjà oublié alors cette joie qui soulève les cœurs quand nous ne sommes qu’à l’aube de l’existence, cette auréole glorieuse que l’on croit se voir au front à l’âge d’Achille. Ils ne savaient plus que témérité et vanité ne font qu’un dans nos esprits crédules et croyaient braver des yeux ingénus que l’innocence avait depuis longtemps désertés.

Alors comme je suis encore au milieu de vous, comme je n’ai pas assez vécu pour puiser la prétention de vous élever, j’estime que cette lettre sera un espoir bien plus qu’une ambition vaine. Reste encore à trouver quels mots la jeunesse devra trouver pour se parler à elle-même.

« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe ; ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés, et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres », Socrate.

De la rage de changer le monde

Ecrit par Charlotte Meyer le 18 juin 2016. dans Ecrits, La une, Actualité

De la rage de changer le monde

Reprendre sa plume après deux mois de course avec le temps est une ambition difficile. Non seulement parce qu’elle impose l’angoisse d’avoir peut-être perdu les mots, de ne plus avoir la faculté de penser, de crier, de prier sur le papier ; mais aussi parce que cela implique de ne pas se tromper dans son choix. Il se passe tellement de choses en deux mois, et ces derniers n’ont pas été sans agitations, qu’on aurait peur de passer à côté d’un sujet nécessaire et que celui qui vous tienne actuellement à cœur ne soit déjà plus au centre des attentions du monde. Le cœur aussi, paraît-il, se laisse parfois dépasser.

Au moment où j’écris, de retour dans ma province natale où les clameurs de la capitale ne sont plus que des bribes encore mystifiées, les voitures brûlent toujours place de la République. Ici, rares sont ceux qui s’intéressent à la fabrique des lois. Elles sont loin, les manifestations, les nuits blanches à habiter des places entières, les revendications qui se veulent révolutionnaires. Notre époque est peut-être à la mondialisation, mais entre Paris et ici, c’est un monde entier qui a creusé son lit. La campagne est encore un refuge solitaire qui endort les ambitions les plus folles et calme les ardeurs passionnées. On n’y va pas pour préparer un peuple à la révolution, mais pour l’oublier. Et si elle est exclue du cœur des batailles, on aurait tort de croire qu’elle s’en plaint.

Pendant deux mois, je me suis familiarisée avec les rythmes des manifestations. Il y a quelque chose de séduisant dans ces grandes mêlées hétérogènes qui avancent toutes d’un même pas, vers le même but, chaque semaine, et qui scandent leur opinion jusqu’à briser la voix. J’ai toujours eu un faible pour la persévérance ; leur ténacité était trop forte pour ne pas me laisser succomber. « Une société n’est forte que lorsqu’elle met la vérité sous la grande lumière du soleil » écrivait Zola. Nous sommes peut-être tous trop jeunes pour décider si La Vérité existe ou non ; mais il me semble que celles qui agitent tout un peuple sont sûrement les plus fiables – pas à cause du nombre qu’elles agitent, mais à cause de la puissance avec laquelle elles sont exprimées. Alors que je m’écriais contre la décision du nouveau 49.3 prise par Manuel Valls il y a quelques semaines, un ami m’a répondu en tentant de m’expliquer sa nécessité sous prétexte que la démocratie serait peut-être plus écoutée « si elle arrêtait de regarder Secret Story ». Pourtant, je mettrais ma main à couper que ceux qui revendiquent leurs droits jusque sous l’averse ne sont pas les mêmes qui passent leurs journées au fond de leur canapé. Il n’y a peut-être pas de manifestations sans moutons de Panurge, mais si on a tort d’héroïser le peuple, refuser de croire en son discernement est une aberration.

J’accuse, version 2.0

Ecrit par Charlotte Meyer le 12 mars 2016. dans La une, Société

J’accuse, version 2.0

« Il faut savoir que le monde est sans espoir, et néanmoins se décider à le changer ». Au moment où Fitzgerald écrivait ces mots, il ignorait encore tout des différentes sociétés qui allaient succéder à la sienne – si ce n’est certainement qu’elles seraient pires. Mais il est vrai que l’on reconnaît aux enchanteurs de mots cette faculté exclusive de distinguer l’avenir, de percer les mystères de l’universel au travers de leurs regards aiguisés. Le poète, seul véritable devin perdu au cœur d’une masse inconsciente et qui n’aspire qu’à le rester.

Comment caractériser un monde où l’indifférence prime sur le mépris, où la pitié disparaît sous les méandres de l’individualisme, où la peur de l’autre enfin l’emporte sur tout volontarisme ? Voilà que nous en sommes rendus à nous demander si l’humanité n’est pas en train de se vider de toute sa substance pour ne laisser d’elle qu’une carcasse vide, sans forme, sans âme. Seuls les derniers hommes, et cela ne regarde que trop peu d’entre nous, iront pleurer sur sa dépouille pour essayer d’en récupérer les derniers lambeaux.

Il y a certains titres aujourd’hui qui donnent froid dans le dos – et je ne parle pas là de l’épanouissement du terrorisme, des conflits qui s’enchaînent et qui nous paraissent encore trop loin. Je parle de ceux du quotidien, de ces faits divers qui nous passent sous les yeux avant de disparaître sous les gros titres soigneusement choisis par l’opinion publique. La semaine dernière, une étudiante s’est faite violée dans une station de métro en plein jour. Soit devant assez de témoins potentiels pour empêcher tout acte de se dérouler. A partir de ce moment-là, Fitzgerald, avec ses pensées visionnaires, a ressurgi au cœur de notre siècle. J’ai attendu des réactions, des mouvements de masse, des protestations, un quelconque sursaut uni face à de telles révélations. Mais ces évènements ne font plus bouger personne. Si l’on préfère hurler après chaque loi en cours, après les aberrations des gouvernements et les retraits de nos droits, c’est parce que ce genre de manifestations ne nécessite plus de courage puisqu’elles ne remettent pas en cause la disparition de l’humanité : l’homme se calfeutre dans son costume de citoyen dont les valeurs institutionnelles écrasent les valeurs sensibles, et qui hurle dès que l’on touche à ces droits afin de revendiquer son appartenance au troupeau plutôt qu’à sa nature.

Je me souviens de cette discussion avec un ami qui me racontait un jour avoir assisté à un suicide dans le métro. « La première réaction des gens, me disait-il, ce n’est pas de la pitié, ni même de la peur ou un semblant de compassion. Quand quelqu’un se jette sous le métro, on lève les yeux au ciel, on râle : le métro va encore avoir du retard, ils vont devoir courir pour aller au travail. Peut-être même que ça aura des répercussions sur leur salaire. Franchement, ils ne pourraient pas faire ça ailleurs ? » Voilà où se tient tout sentiment d’humanité à l’heure actuelle. Qu’une étudiante se fasse suivre dans le métro, de jour comme de nuit, on détourne les yeux, on feint de ne pas comprendre ; qu’un homme se donne la mort sous vos yeux, il n’est qu’un désagrément de plus à notre journée. « On se fatigue de la pitié quand la pitié est inutile » et il semblerait qu’elle n’ait plus sa place dans notre monde où l’autre est autre à soi-même. S’il y a quelque chose que j’ai toujours trouvé fascinant, et que, malgré moi, je ne peux m’empêcher d’observer à la dérobée toutes les fois que l’occasion se présente, c’est la réaction des passants lorsqu’ils croisent un autre en train de faire la manche. Baudelaire fit un jour l’apologie du regard du pauvre ; il n’a pas mentionné celui du badaud, et il me semble qu’il a eu tort. Au regard suppliant que la curiosité parfois anime répond un coup d’œil fugitif, fuyant, vide de toute hésitation ou d’un semblant de compassion. Devant le pauvre, le passant prend peur, son pas s’accélère et ses yeux se détournent à une allure qui m’impressionne tout autant à chaque fois. Devant le pauvre, le passant est une proie : celui de son humanité déchue qui le perce à travers les yeux du premier, qui voudrait essayer de le faire sortir du bourbier d’indifférence dans lequel il se noie. Même la gazelle, lorsqu’elle entend rugir le lion, garde le regard digne au moment où elle s’enfuit. Mais nous marchons tête baissée pour éviter cette humanité sensible qui nous guette à tous les coins de la rue, à chaque station de métro, à chaque sortie d’Eglise. L’indifférence, au contraire de l’incapacité, a cela d’avantage qu’elle n’a pas besoin d’argument pour pouvoir empêcher d’être : elle ne sait pas, elle ne veut pas, et c’est suffisant. Nous ne sommes plus l’autre – et il n’y a pas de raison de lui porter assistance. « Ce qui m’effraie, disait Martin Luther King, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons ». L’évènement qui s’est déroulé la semaine dernière n’est que la preuve flagrante que nous en sommes à ce point-là.

Le cercle des Génies disparus

Ecrit par Charlotte Meyer le 23 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société, Littérature, Musique

Le cercle des Génies disparus

Voici venu le temps où l’Ennui poussa les portes de l’Erèbe – et Thanatos, affublé de son triste cortège, n’eut d’autre choix que de remonter le noir Achéron jusqu’au monde terrestre avec l’espoir de noyer la triste créature dans les divertissements humains. Ses goûts étaient trop raffinés peut-être ; et séduit par nos derniers génies, il a décidé de nous les retirer un à un.

Je m’étais interdit, par une sorte de pudeur morale, d’évoquer par écrit ces artistes qui s’enfuyaient. J’aurais touché à des Grands que ma plume ne connaissait pas assez, et je laissais le soin aux spécialistes des disparus de leur rendre un hommage plus authentique, et sûrement plus juste, que celui que j’aurais pu fournir. Enfin, il y avait cette pensée dérangeante, ridicule sans doute, qui me rappelait qu’à force de pleurer les grands noms, on oubliait ceux qui tombaient, inconnus en arrière-plan, et pourtant tellement plus nombreux.

Ma génération part en grandes lamentations sur des artistes qu’elle n’a que peu connus : Michel Galabru comme Michel Delpech ne seraient peut-être pas parvenus jusqu’à nous si les générations précédentes – parents comme grands-parents – ne nous les avaient glissés sous les yeux. Je ne dis pas là que ces artistes ne nous regardaient pas, ou bien qu’ils n’avaient pas le talent apte à émouvoir cette nouvelle jeunesse. Si celle-ci les pleure aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils possédaient encore cette capacité à toucher, à « réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes », qui disparaît peu à peu dans le crépuscule profane du XXIème siècle.

J’ai véritablement commencé à trembler devant la disparition de David Bowie. Parce que Bowie, c’était la voix de mon adolescence, la voix qui hantait mes nuits du fond de ces rythmes lointains, la poésie au fond de la folie, cette envie irrésistible de vous entraîner à des années lumières d’ici. Dans la toile lumineuse qu’il construisait lui-même, loin du monde corrompu qui se dressait autour de lui, sa disparition laisse une marque inaltérable.

Ce lundi soir, à l’annonce du décès de Michel Tournier, j’ai pris l’encre et la plume. Sans savoir quoi écrire si ce n’est l’angoisse face à cette dernière génération d’artistes qui s’enfuit, face à l’Art qui nous tourne le dos. Ceux qui s’en vont sont les derniers de ce cortège de génies. Le monde pleure ses artistes parce qu’il sait que l’art véritable disparaît à petit feu.

2016 : Enchaîner la censure

Ecrit par Charlotte Meyer le 16 janvier 2016. dans France, La une, Politique, Société

2016 : Enchaîner la censure

Changer d’année se vit toujours comme un soulagement. Un moment attendu où l’on décide que l’année dépassée n’était qu’une tentative ratée, un brouillon à oublier avant de passer à une époque où l’on tiendrait ses promesses et où l’on deviendrait presque quelqu’un d’autre. Le nouvel an dans nos sociétés actuelles est un mythe où l’on croit que tout peut recommencer à zéro.

Mais il semble que la naissance de 2016 s’est déroulée sans douleur, sans médiatisation ; c’est à peine si on l’a vue arriver. Pourtant, on voudrait l’oublier, cette année 2015, cette année bouleversante, secouée de tragiques, de larmes et d’imprévus.

2015 s’est terminée comme elle a commencé : dans le sang, dans l’angoisse, dans un sentiment de guerre qui la propulse hors du temps et qui nous empêche d’y trouver une fin. L’année qui vient de passer n’a pas encore trouvé sa conclusion – elle est inatteignable. A force de tragique, on en est même venu à oublier ses points forts : premier vote des femmes en Arabie Saoudite, élection d’Aung Sang Suu Kyi en Birmanie, accord de la COP21, reprise des liens diplomatiques entres les Etats-Unis et Cuba, fin déclarée de l’épidémie d’Ebola… Qui se souvient d’Ebola ? Qui se souvient de cette épidémie qui, il y a quelques mois encore, faisait trembler tous les continents de la planète ?

C’est qu’avant tout, 2015 a été le début du chaos. Les vœux de François Hollande l’ont bien montré : le 31 décembre n’était pas la fin d’une époque, mais la continuité de cette période trouble où changer d’année ne signifie plus rien. Cette année, les feux d’artifice sont restés au placard au moment même où les flammes terroristes embrasaient des villes au-delà de nos frontières. Il n’y a qu’à traîner dans les rues de Paris pour s’apercevoir des traces que 2015 aura marquées dans tous les esprits. Oui, traîner, pas flâner. On ne flâne plus dans Paris – on passe à la manière d’un fantôme. On glisse la tête basse pour ne croiser aucun regard, on sursaute à chaque appel, à chaque écho. Les métros se vident peu à peu – on s’y regarde en chien de faïence comme si une arme pouvait surgir à chaque instant.

Il y a quelques jours, Patrick Pelloux déclarait « Soyons lucides, on attend le prochain attentat » avant de décrire Charlie Hebdo comme on décrit un cimetière. Voilà ce dans quoi nous vivons actuellement : dans l’attente perpétuelle d’une guerre dont nous ne savons rien, d’une guerre qui n’en est même plus une. Une sorte de combat contre l’imprévu et l’inconnu qui peut surgir n’importe où et à chaque instant. Elle n’est plus, au sens où l’exprimait Alberico Gentili, « un conflit armé, public et juste ». Armé, à la rigueur. En 2015, la guerre prend une toute autre dimension, une définition jusque-là inconnue, ou, en tout cas, une définition que l’on ne pensait pouvoir trouver qu’ailleurs. Nous avons sombré dans un conflit omniprésent contre lequel lutter nous paraît impossible.

Paris s’en va-t’en guerre

Ecrit par Charlotte Meyer le 21 novembre 2015. dans La une

Paris s’en va-t’en guerre

Depuis plus de deux heures que l’angoisse s’est abattue sur Paris, je vis collée à ma fenêtre, scrutant les phares des voitures paniquées qui percent la voûte nocturne et suivant du regard les derniers piétons qui s’enfoncent dans la nuit. Il me semble qu’il y a des siècles que les sirènes tournent en boucle alentours ; leurs lamentations m’ont déchiré les tympans, elles ne font plus sur moi que l’effet répétitif des appels lugubres.

Au mois de janvier, nous avions cru gagner la guerre à grands coups de défilés et de hashtag utilisés plus vite comme une mode inconsciente que comme un véritable soutien aux valeurs ébréchées. Le 7 janvier 2015, « 11 septembre à la française », devait être le point de départ d’un éveil national. On en appelait aux valeurs de la France, aux grands hommes de la nation, au caractère évidemment noble et patriotique de tous ceux qui luttaient en son sein. La liberté de la presse devenait tout à coup une évidence, la caricature notre arme nationale dont on glorifiait les chevaliers – à juste titre, mais de manière trop éphémère. La France, dans la bouche des politiques et des grands idéologues, redevenait tout à coup ce pays droit et digne où les citoyens sont rois et les libertés mille fois sacrées. Le gouvernement était tout à coup le meilleur que le pays ait jamais connu et le monde oubliait ses antagonismes pour pleurer ses morts. Puis on finit par oublier. Le monde au XXIème siècle a bien plus de soucis matériels que de souffrances humaines.

Il ne suffira pas, cette fois-ci, de monter aux statues des Héros de la nation pour vaincre l’ennemi, ni même d’envahir la place de la République. Il ne suffira pas de larmes, de banderoles, de chants patriotiques et d’une publicité quasi hypocrite pour que la France puisse dire qu’elle a vaincu les ennemis qui cherchent à lui faire perdre pied. Il en est assez de fuir en Syrie pour y bombarder des hôpitaux. Les grands discours, les larmes qui manquent de noyer l’Europe, tout cela ne suffit pas à calmer les humeurs belliqueuses et les passions rancunières.

Nous avons tous eu, devant nos écrans de télévision derrière laquelle l’Histoire nous semble toujours plus grande, l’envie irrésistible de remonter les siècles, de vivre ces instants qui forgent la Nation ; devant un écran de cinéma, nous aurions tous été les premiers à rejoindre De Gaulle, nous aurions été les seuls à résister avec ardeur. Et dans cette nuit du 13 novembre où la guerre bat son plein au cœur de la capitale déchirée, on se cache, on s’abrite, on reste derrière nos fenêtres pour voir tout brûler. J’entends les cris monter jusque sous mes fenêtres, des silhouettes vagues s’agitent au loin dans la nuit confuse, et le sentiment qui m’étreint jusqu’au fond des entrailles est à la fois celui de l’angoisse et de la lâcheté. L’angoisse face à la guerre, « solitude définitive » qui éclate si brutalement, face à la réalité qui, trop souvent, blesse les yeux et mortifie le cœur. La lâcheté face à mon reflet immobile qui se dessine dans la vitre, ma lividité au sein de ma sécurité quand certains là-bas, à la conscience moins lourde, ont déjà succombé aux balles ennemies.