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Le livre des Grands Paradoxes (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 12 mai 2012. dans La une, Ecrits

Le livre des Grands Paradoxes (Nouvelle)

Luc Oxymoron de La Palombre était l’un de ces idéalistes qui sévissaient dans les années soixante du côté du Quartier Latin, ou de la rue Mouffetard. Au 80 de ladite rue, dans un meublé, il occupait une petite chambre dont l’unique fenêtre, sans rideaux ni persiennes, donnait directement sur le brouhaha extérieur. Chaque nuit, il entendait les conversations des passants aussi bien que s’il eût été l’un d’entre eux. C’était comme sa famille, tous ces gens qui passaient sous sa fenêtre et qu’il ne voyait pas. Lui qui n’avait plus de parents, s’endormait chaque nuit dans la rassurante chaleur des propos qui rôdaient.

Étudiant à la Sorbonne (aussi peu assidu qu’un nuage qui vagabonde), Luc ne pensait qu’à une seule chose : écrire Le Livre des Grands Paradoxes – avant de disparaître, sûrement, dans un éclat de rire.

Car il savait qu’il ne vivrait pas vieux. Que la société l’avait cancérisé. Que les métastases de la platitude s’étaient déjà propagées dans son corps bouffi.

Traînant son ennui, comme ses kilos de trop, Luc errait dans ses pensées, essayant de mettre un peu d’ordre dans toutes ses fluctuantes rêveries. Son moteur, c’était le rêve : celui qui consistait à élaborer une science de la dialectique et du paradoxe. Une science aussi exacte que l’heure procurée par les montres molles de Dali.

Danse avec la mort (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 05 mai 2012. dans La une, Ecrits

Danse avec la mort (Nouvelle)

 

Le corps de Mahara ondulait avec l’eau, avec le vent et la danse des nuages. Il épousait chaque molécule qu’il frôlait, sa souplesse était fluide. C’était un corps né des vagues, des algues et des coraux. Né de l’île de Niue, au cœur du Pacifique.

Mahara dansait vraiment. Elle ne nageait pas : elle valsait lentement avec la mer, avec les deux katualis qui l’escortaient. De ces serpents marins (qui suscitaient autant le respect que la peur) Mahara s’était fait des amis. Et c’était Cat et Willy qui, aujourd’hui, l’accompagnaient – couple de serpents, qu’elle avait baptisé avec l’humour de son âge.

Mahara avait dix ans. Mais dans sa tête, le monde, lui, n’avait pas d’âge. Il était comme une houle : dans le passé, le futur, le présent : là où ça ondule.

Et Mahara disait que le monde nageait en elle. Qu’il était comme un poisson géant.

Petit à petit (nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 27 avril 2012. dans La une, Ecrits

Petit à petit (nouvelle)

 

Avez-vous remarqué comme le monde est immense ? Quand je dis « le monde », je veux parler de la Terre bien sûr, mais aussi de l’univers et du microscopique, des étoiles et des bactéries dont nous provenons. Toute l’obscurité qui fragmente la lumière, les trous noirs, les taches sombres, l’antimatière fluctuante, n’est-ce pas immense, comme la pensée qui s’interroge ?

Oui, depuis tout petit je suis fasciné par le fait de pouvoir poser des questions – même si celles-ci demeurent souvent sans réponse, sans désignation pour combler l’ignorance. Depuis tout petit, je demande. Non pour posséder : pour rêver – avec ces mots que l’on vous offre pour tenter de rassasier votre fringale d’images.

Voilà.

Je suis employé dans un service social où je m’occupe de dossiers délicats. Des gens qui ont tout perdu souvent : leur emploi, leur famille, leur toit, leurs amis, tout, leur dignité même. Des gens cassés comme on dit, comme lorsqu’on parle de quelque jouet jeté au loin après qu’on s’en sera lassé… Et ces gens, les autres gens ne veulent plus les voir : ils oublient que ce sont eux-mêmes, en quelque sorte, ces gens

Le temps éprouvé

Ecrit par Daniel Leduc le 20 avril 2012. dans La une, Ecrits

Le temps éprouvé

 

 

Cette mécanique de la mémoire, avec sa précision surprenante parfois, avec ses dérèglements et sautes d’aiguilles, avec ses trous dans les heures, les jours ou les années ; cette mécanique aussi fluctuante que le temps dans ses averses ou rayons de soleil ; voilà ce qui titillait l’esprit de Ralph, alors qu’il émergeait à peine du sommeil.

Il tentait péniblement de reconstituer le rêve de cette nuit ; d’en retenir au moins les contours et un peu de substance ; de savoir pourquoi ce rêve, il avait le sentiment qu’il provenait de très loin.

C’était comme une récurrence, quelque chose qui râpait le fond de l’être, jusqu’à en écorcher l’ombre des soubassements. Une irritation lancinante que seule la clarté du jour parvenait à soulager.

Ralph devait accompagner ces bribes de sons, ces lambeaux d’images – sans savoir ni pourquoi ni comment. Ce rêve, il était devenu l’infra langage même de sa vie.

Garance (nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 13 avril 2012. dans La une, Ecrits

Garance (nouvelle)


« Ce que je cherche, par la couleur, c’est une révélation. Quelque chose qui fasse vibrer la toile ; qui provoque sur le regard une décharge cinétique. Une émotion mouvante, instinctive. Le contraire d’un concept ».

En relisant ce passage de l’interview, Vincent se dit qu’il était impossible d’exprimer sa peinture, de l’ouvrir par la parole – tout au plus pouvait-on entrebâiller la porte. Suggérer le seuil.

Pourtant il avait aimé répondre aux questions, cette fois-ci. [La journaliste avait un charme dans la voix et dans les mots. Ce qu’elle demandait provenait des sens. Pas seulement de l’intellect.] Il avait aimé la plastique de sa pensée.

Il regarda sa dernière toile, trop fade à son goût, la retourna contre le mur, incapable ni de la vomir ni de l’apprécier. C’était là son dilemme, depuis plusieurs années : approbation et rejet de sa propre peinture dans un même mouvement critique.

Et la souffrance qui va de paire…

Leçon de guitare (nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 06 avril 2012. dans La une, Ecrits

Leçon de guitare (nouvelle)

Empieza el llanto de la guitarra

Es inutil callarla

Es imposible callarla

 

C’est alors la plainte de la guitare

Inutile de la faire taire

Impossible de la faire taire

Federico Garcia Lorca

 

 

L’incessant bourdonnement qui provenait de la terrasse du café obligea Pedro à hausser la voix d’un demi-ton afin de pouvoir l’imposer. Quelques consommateurs se turent d’abord, puis de plus en plus d’oreilles se tendirent afin de capter cette source sonore venue d’un plein ailleurs… Pedro se dit, qu’une fois de plus, c’était gagné. Ses doigts grillaient les cordes de la guitare avec un tempo plein de fougue, plein de feu. C’était bien du flamenco : souffle du peuple espagnol qui jaillissait du tréfonds de sa gorge ; des fibres de ses mains.

La chauve-souris de l'ombre (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 31 mars 2012. dans La une, Ecrits

La chauve-souris de l'ombre (Nouvelle)


Le grenier de mon grand-père était rempli de fables, d’opacité, d’ombres chancelantes. C’était le lieu où se tramaient des aventures propres à toute enfance (et si l’enfance n’a pas de rêves, l’avenir n’a pas de futur).

Il y régnait un désordre impeccable, dans ce vaste grenier. Des paniers pleins d’objets hétéroclites côtoyaient des malles au contenu bizarre, inattendu, comme peut l’être ce qui jaillit du chapeau d’un magicien.

Au milieu de ce capharnaüm, trônait un majestueux phonographe de café de la période 1900. Son pavillon, largement évasé sur le bord, formait une espèce d’oreille qui semblait attentive à tout ce qui volait : les insectes, l’ombre, la poussière – et puis, ce qui à prime abord m’apparut être un monstre, et qui en fait n’était qu’une petite chauve-souris.

C’était là, dans ce pavillon, qu’elle avait établi son refuge : à l’ombre de l’ombre, suspendue à l’envers.

Ce mammifère volant, plus je l’approchais, plus il m’apprivoisait ; plus une complicité instinctive s’établissait entre nous.

Le réel voilé (1)

Ecrit par Daniel Leduc le 23 mars 2012. dans La une, Ecrits

Le réel voilé (1)

 

David a un défaut : il doute de lui-même. David a un autre défaut : il doute de ses doutes. Et cette propension à l’incertitude ne date pas d’hier. Dans le ventre de sa mère déjà, David oscillait entre le jour et la nuit sans savoir vraiment de quel côté pencher. À sa naissance, il n’ouvrit les yeux qu’avec peine, non tant qu’il redoutât de découvrir le monde, mais plutôt de se distinguer lui-même. La première fois qu’il se vit dans un miroir, il ne se reconnut guère, persuadé que cet animal étrange qui le regardait n’était autre que son frère, que son double, son étranger. Depuis, David se défie de tout ce qui reflète, de ce qui renvoie, sans même réfléchir.

Le monde est une flaque d’eau faite de boue et de lueurs splendides dans laquelle on se mire, pense-t-il souvent. Ainsi les miroirs le fascinent-ils autant qu’ils le révulsent. Tous trahissent au lieu de témoigner, affirme-t-il à leur sujet (non sans faire remarquer que le miroir fait passer la gauche à droite, et vice versa).

David doute de lui-même dans la mesure où il ne peut se cadrer : constamment il s’échappe ; il se disperse ; rien ne peut le maintenir dans le champ de l’objectif ; il déborde, devient amorce, s’extrait du plan. On n’entend plus qu’une voix off qui s’interroge ; une autre voix crier « coupez ! ».

Le danseur de mots (1)

Ecrit par Daniel Leduc le 16 mars 2012. dans La une, Ecrits

Le danseur de mots (1)

Il y a dans chaque être un ruisseau qui coule, de la source à l’estuaire, du printemps à l’automne ; un cours d’eau qui ne demande qu’à irriguer les terres passagères, qu’à rejoindre les rives qui ont été rêvées, qu’à retenir celles qui trop vagues dérivent…


Les points de suspension, ce sont comme des gestes effacés. Comme de ces miettes de pain qui restent après, sur la table. Voilà tout est dit, mais tout reste à dire. Tout est suspendu à quelque silence.

Valentin connaît bien ce silence. Il en use jusqu’à la corde. C’est de ce silence qu’il tire la substance même des mots. Il s’y enfouit jusqu’à ce qu’il entende la profondeur des choses. Alors, dire devient possible.

Valentin écrit depuis qu’il pense. À la vérité, c’est son impression. Mais qu’en a-t-elle à faire, sa mémoire, de la vérité ? Il pense qu’il écrit depuis qu’il pense. Enfin, c’est quelque chose comme ça.

Oui, Valentin est un danseur de mots – comme il existe des danseurs étoiles ou des danseurs de corde, des danseurs qui tournoient comme des derviches tourneurs, et d’autres qui dansent immobiles. Comme il existe la danse du feu, Valentin fait mijoter les mots. Dans le chaudron du verbe.

Carpe Diem (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 09 mars 2012. dans La une, Ecrits

Carpe Diem (Nouvelle)

 

Lorsque j’appris la nouvelle, mon premier sentiment fut un mélange de frayeur et d’incrédulité. Mais ce qui succéda, étrangement, fut une sensation de liberté comme si, quoi qu’il en fût, je n’avais plus rien à perdre – hormis la vie.

Séropositif, le mot fatidique était tombé (avec un bruit de pot de fleurs qui chute d’un balcon). Cela avait fait dans mes oreilles un assourdissement sec et feutré, comme sont le gré, la terre les fleurs et leurs parfums. Pendant un bref instant, je n’avais perçu du monde qu’un âpre silence. Puis était venu cet apaisement, avec ces quelques mots récursifs comme une litanie : tu n’as plus rien à perdre à présent.

C’est cela qui me permit, qui me permet de faire face, c’est-à-dire bonne figure, c’est-à-dire tracer la route face au destin.

Tu n’as plus rien à perdre, donc. Tout à gagner.

Vivre. Absolument.

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