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Mai

Ecrit par Didier Ayres le 23 juin 2018. dans La une

68 (hier), 18 (aujourd’hui) et 19 (demain) sont trois personnages antagonistes. Leur dialogue peut se poursuivre hors scène.

Mai

18. Une société de plaisir.

68. Prendre la route.

18. Entreprendre.

68. Des partis politiques.

18. La surveillance.

68. La dictature du prolétariat.

19. Une société du loisir.

18. L’entreprise.

19. Le salaire universel.

68. La lutte des classes.

19. Une société archaïque.

68. Surveiller et punir.

19. La connaissance ; le savoir ; l’instruction.

Le poème épuisé

Ecrit par Didier Ayres le 19 mai 2018. dans La une, Littérature

Là où la nuit / tombe, Stéphane Sangral, éd. Galilée, 2018, 120 pages, 12 €

Le poème épuisé

Le dernier livre de Stéphane Sangral permet de suivre la quête de l’auteur d’un poème absolu, vibrant par lui-même de sa propre matière. Il s’articule autour du thème de la nuit, et derrière elle, des thèmes de la mélancolie, de l’angoisse ou du deuil. Il s’agit à mon sens d’une expérience esthétique de la rumination, du ressassement. En effet, on sent l’auteur possédé par une forme de ressassage, qui permet d’entrevoir un espace mental, une habitation plastique, plasticité d’une forme de travail de cueillette en quelque sorte, et d’ingestion.

 

Je Pense À Toi Qui N’Es Plus

 

C’Est Étrange Et C’Est Douloureux

 

L’Oblique A Éraflé Les Rues

Où L’On Passait

 

                Sans Cesse Il Pleut

Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

Sur Mes Pensées

 

                Passe En Nos Rues

Un Doute Étrange Et Douloureux

 

Pleuvra-t-Il Autant Qu’Il A Plu

Le texte du rêve

Ecrit par Didier Ayres le 24 mars 2018. dans La une, Littérature

À propos de La Foule divinatoire des rêves, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison brûlée, 2018, 15 €

Le texte du rêve

L’originalité de ce recueil de poèmes réside à la fois dans le propos et dans la forme ; dans le propos parce que cela nous donne accès à un monde intérieur foisonnant, profus, divers ; et dans la forme car ces poèmes sont accompagnés par des dessins de l’auteure, dessins qui côtoient la statuaire africaine par exemple, ou ailleurs, l’art brut. Du reste, ces textes sont présentés soit alignés à gauche, soit à droite, sans que cela soit aléatoire, mais propres à penser la schize de tout auteur, rendue visible par cette disposition des pages.

Revenons un instant au propos. Et à cette idée de transcrire les rêves de l’auteure, avec plus ou moins de certitude quant à leur exactitude, quant à leur véracité, mais qui sont intéressants surtout parce qu’ils reflètent la personnalité et le travail de l’écriture au sein de l’esprit de l’écrivaine. Nous allons donc de rêverie en rêverie, au milieu de figures et de symboles, qui sont peut-être à rapprocher des éléments chers à Gaston Bachelard, c’est-à-dire l’eau, le feu, la terre et l’air, particulièrement peut-être de l’élément liquide. Et que l’on soit proche d’Unica Zürn, par exemple, ou du Méphisto de Sokourov, c’est surtout cet univers polymorphe qui est prenant, ou bien celui des Surréalistes avec les Poupées de Bellmer (cités dans le texte). Tout est animé de vie, égayé, coloré, fantasque et un peu fou, baroque. Et cela avec les textes du rêve, le texte du rêve.

Au rituel du rêve s’associe le rituel du poème. À la vérité du rêve se distingue le rêve de la vérité. À la poésie s’ajoute une vision d’un sujet double, à la fois rêve et récit du rêve.

 

Rêve 12

 

Exhortation d’un fantôme

sur le panorama ensommeillé…

 

Une femme décapitée

porte sa tête entre ses mains.

 

Les ailes de l’angoisse transportent

la fièvre d’une âme pathétique.

 

On frappe à ma porte, je m’éveille.

C’est ma voisine, elle dit :

« Je perds la tête ».

Alain Suied ou de l'Irreprésentable

Ecrit par Didier Ayres le 23 février 2018. dans La une, Littérature

Par Didier Ayres à propos de La Langue oubliée, Alain Suied, Arfuyen, février 2018, 120 pages, 13 €

Alain Suied ou de l'Irreprésentable

La parution posthume d’un recueil de poèmes d’Alain Suied est vraiment touchante dans le sens où cette voix unique et originale monte depuis le monde ténébreux de la mort. Et cependant, c’est la littérature qui gagne ici par la poursuite d’un travail engagé depuis l’empreinte-pour-demain, et avec la littérature, gagne la vie. Oui, une poésie qui fait définitivement appel à un être-pour-demain, mieux acquis et constitué d’une énigme et saisi par le mystère.

Cela dit, il faut rentrer plus avant dans le livre édité avec soin par Anne et Gérard Pfister qui suivent depuis plusieurs décennies le travail et servent le parcours original et capiteux de ce poète dont la voix intérieure ne fait nul doute. Et pour préciser notre idée, il faut dire quelques mots sur le titre de cette brève étude. De « l’irreprésentable » semble bien adapté à la logique à l’œuvre dans ces textes qui portent tout le sceau de la profondeur et qui permettent de se saisir d’une sorte de présent-pour-demain. Nonobstant, ces textes font gagner tout d’abord le langage, et avec lui, la poésie.

Du reste, La Langue oubliéequi prend pour sous-titre Suites hébraïques dit bien le but de l’ouvrage : faire triompher le langage dans le présent et nous aider à rendre imaginable ce qui est irreprésentable par essence, c’est-à-dire, la mort. Car c’est bel et bien cette qualité indicible à quoi l’on est confronté et qui fait le défi littéraire du livre. Et avec lui nous sommes adossés vivement à ce que la poésie représente malgré tout et fait triompher, notamment la vie et le présent. Cet oubli n’est pas un signe pour le poète, qui cherche le mystère, l’empreinte-pour-demain, et se confronte au temps et à la douleur de ce qui ne peut s’enfouir sous l’oubli, sorte de travail mémoriel du présent.

Que l’on pense à Martin Buber et à sa théorie duCela, développée dans le fameux livre Je et Tu, ainsi qu’aux lectures classiques de la Genèse et cette allégorie de l’échelle de Jacob, c’est toujours vers la part symbolique, la part manquante que regarde le poème. Poème conçu par un regardeur de la vie intérieure, avec des représentations sans images, peut-être avec l’espoir que le lecteur trouvera, lui, la compréhension immédiate des secrets de la mort, par exemple grâce à une poésie crépusculaire, en attente, en suspens, en surplomb des évidences de la vie elle-même que le texte met en question.

Paris, l’enfance

Ecrit par Didier Ayres le 06 janvier 2018. dans La une, Littérature

À propos de Montorgueil, de José Rambeau, éditions L’œil du souffleur, novembre 2017, 344 pages, 22 €

Paris, l’enfance

Je chronique rarement des récits ou des romans, or il m’a fallu ce livre, que m’ont fait parvenir les éditions L’œil du souffleur, pour que je me mette à cette gymnastique qui ne m’est très habituelle. Cependant, je suis heureux d’avoir suivi le jeune héros du livre, un enfant de onze ans en proie vraisemblablement à une pathologie psychiatrique, ici au milieu de lui-même, dans ses jeux, dans ses dérives dans Paris et ses séances chez le spécialiste. Et cela avec légèreté, sans pathos, car le style général de l’ouvrage est joyeux parfois, plein de chaleur.

Il y a quelque chose, oui, de presque grotesque dans la figure de cet enfant, à la fois personne tragique et drôle, qui trouvera la réconciliation grâce à un personnage pivot, à la fois omniprésent et peu montré, un psychothérapeute fin et très professionnel. L’enfant souffre surtout de l’étouffement d’une famille nucléaire d’origine modeste, et où les cris du père poussent le héros de l’histoire à s’enfermer et rentrer en lui-même. D’ailleurs, il est facile de dire cela, car le narrateur est l’enfant, et l’on voit son monde, sa famille et Paris par ses yeux, depuis son point de vue. Le récit se fait par l’œil de l’enfant, qui nous fait ressentir néanmoins la douleur de sa condition et la tendresse dont les deux protagonistes principaux, à savoir Dujardin le pédopsychiatre et Frédéric, l’enfant, finiront par partager dans une affection très forte et structurante pour le jeune esprit du petit.

Le locuteur est l’enfant, et on devine au fur et à mesure et comme par écho en quoi la psychologie de Frédéric est menacée, sujette au manque, manque de communication, manque de père… Et là, on devine d’autres héros, notamment des enfants de cinéma, comme Antoine Doinel, le protagoniste des 400 coups, ou encore, et cela pour le côté le plus sombre du roman, le Léolo du film éponyme de Jean-Claude Lauzon, deux œuvres où le jeune garçon est en quelque sorte pris au sérieux, acteur à la fois qui dit le drame, qui l’écrit et qui le vit. Et ce monde se dévoile au fur et à mesure des séances chez l’analyste, qui installe la métaphore de la naissance/renaissance avec Frédéric. D’ailleurs le roman est bâti exactement sur la scansion des après-midis des séances et du rôle fondamental que va prendre Dujardin dans la névrose du petit, par l’activité de la parole, et en quelque sorte par une espèce de vraie littérature vécue, une parole performative.

Mais il n’y a rien de vraiment difficile pour le lecteur, car c’est l’humeur poétique et légère, celle par exemple des photographies de Robert Doisneau et de ses clichés sur les mômes de Paris, qui nous fait entrevoir l’imaginaire un peu braillard des « titis » parisiens dont le Frédéric du livre est un émule. D’ailleurs, le roman est attaché à un temps historique que tous les parisiens connaissent, à savoir les travaux du trou des Halles, période qui permet à l’auteur, par la voix du thérapeute, de filer la métaphore de la naissance à l’issue de quoi nous serons confrontés à un vrai secret de famille, secret qui clôt l’enfance du garçonnet et dont l’aveu le soigne définitivement. Nonobstant, il y a du Petit Nicolas ou du héros de la Guerre des boutons dans Montorgueil, mais approfondi par la complexité moderne de la psychanalyse. C’est en cela, pour conclure et pour donner à lire un tout petit extrait du roman, que je ferais un rapprochement entre les topiques freudiennes et la topologie des lieux du roman, une cartographie analytique de Paris, ce qui pourrait être un angle de lecture, une approche oblique :

Et si j’allais mourir ? J’ai même imaginé de me laisser tomber dans les profondeurs du trou des Halles au petit matin, quand les gens dorment encore. Les ouvriers du chantier m’auraient découvert en prenant leur travail, mon corps serait tout cassé et couvert de boue.

Ville

Ecrit par Didier Ayres le 09 décembre 2017. dans La une, Littérature

à propos de Urbanités, Jean-Charles Vegliante, éditions Lavoir Saint-Martin, 2015, 59 pages, 15 €

Ville

Par le hasard des circonstances, je viens d’entendre une allocution d’Antoine Compagnon sur les chiffonniers de Paris, mettant en valeur le lien entre le chiffonnier et le poète. Et comme je quitte simplement le livre de Jean-Charles Vegliante, livre constitué pour sa partie la plus saillante de poèmes qui célèbrent la ville, je dirais sans hésitation que ces poèmes se rapportent à Baudelaire dans mon imagination, et même précisément au spleen que le poète invente. Ainsi donc, les 26 poèmes qui composent la première partie du livre me semblent réussir dans cet ordre d’idée : la pluie, le spleen et la mélancolie et tout cela dans la topographie intime d’un parisien et de sa ville.

Géographie poétique, cartographie des rues comme dessinant un monde symbolique ou allégorique, rues de Paris qui gonflent la puissance du langage et épaississent la vocation du poème ; et l’on y trouve surtout la pluie, les sous-sols, les soubassements, des excavations herbeuses, mais peu du Paris touristique fait des brillants édifices et des rues colorées. On voit comment le poète prête attention à l’importance de la fondation, des profondeurs, de la terre, du sol où le regard se détache comme une lumière brûlante et folle, mais qui n’accroche en rien les vitrines et l’éclairage fabuleux des richesses de notre capitale.

 

« La Commun’est pas morte »

 

Toutes ces choses qui bougent dans la nuit !

Tout le vent qui s’acharne sur la petite

fenêtre des morts ! Les claquements furieux

de l’impuissance, il en reçoit la menace

filtrée par l’air, coulisses de son sommeil.

Remontent vers le rivage de la chambre

tous les habitants muets de l’eau murée

sous les caves de l’immeuble, sous la pierre

tombale d’une ville antérieure, enfeu

sans apprêt, nudité des pauvres commune.

Tout le ciel au-dessus penche comme un mât

et rien n’est assuré demain dans nos vies.

Toutes ces choses qu’on nous oblige à faire

l’ont laissé comme idiot d’après la Commune.

31-12-11

Une déambulation en chemin de fer

Ecrit par Didier Ayres le 15 juillet 2017. dans La une, Souvenirs, Voyages

Une déambulation en chemin de fer

6H06, Limoges-Bénédictins

La nuit est encore vive dans mes yeux. Le matin, cette déambulation organique, et mon esprit, sous l’emprise des sommeils, sont des coupes vitreuses un peu enivrées, un peu enfiévrées. Mon corps n’existe quasiment pas, et je suis suspendu et vide, comme une pierre. Il n’y a donc que mon regard qui fonctionne et définit une impression de la matière matinale de la gare. Je suis comme percé par une gangue nocturne, étourdi, sur le quai. La nuit a été elliptique, petite et noire. J’ai récité un chapelet solitaire qui me faisait une occupation intérieure pour ne pas disparaître complètement à moi-même. J’ai juste la conscience de mes yeux qui brûlent et qui crépitent. Puis le train entre en gare. Je rejoins le wagon 4 et la place 22 de la réservation. J’ai froid, et soudain c’est un goût semblable à celui des somnifères qui m’entête brutalement.

 

Vierzon

Je regarde mes mains. Le dos de mes mains où se dessinent des connexions veineuses en forme de feuillages, et qui me rappellent le système sanguin de mon père. D’ailleurs la couleur de mes mains a changé. Autant la paume reste une intrigue – avec cette prophétie véridique qui m’a été faite en Amérique –, autant le revers de mes mains m’étonne. Oui, le temps y danse à la fois miraculeux et plein de désespoir. Et le train alors cesse d’exister. Il ne reste que la trace granuleuse d’un état de demi-sommeil, dans le demi-jour de 7h30 dans l’hiver ordinaire de 2017. Il n’y a aucune lutte possible contre les espaces qui se déroulent derrière la fenêtre du train, ni contre la forme floue que prennent les arbres lumineux et les champs emblavés et sévères.

 

9H18, Paris-Austerlitz

C’est le moment où la ville bondit en moi, surgit en moi comme une herbe de braise. Et je ressens cela par le néant liquide de ma sensibilité, ce qui reste inexplicable, ce qui reste d’un ordre métaphysique et presque impersonnel. Le surgissement, c’est cela. Une espèce d’étoile froide qui me guide au hasard des quais, qui me fait prendre le rythme de Paris, cette sorte de nouveau nouveau-né de toujours, Paris et son ivresse.

 

Même lieu, même jour, 19h41

C’est maintenant la nuit. Il n’existe décidément rien d’autre que la lampe du plafonnier du wagon 14, sorte d’épée de glace qui m’épingle. Tout est devenu fugitif. Les heures qui me précèdent sont une énigme, qui ont la qualité d’un mystère religieux, un rite d’Eleusis. Et le train s’ébranle, se défait de ses chaînes imaginaires, monte en apesanteur dans mon esprit et traverse l’habit nocturne de Paris et sa banlieue. Il n’y aura que Étampes pour dernier signe de la capitale.

 

22H41, Limoges

Montée de l’escalator mécanique. Gare à moitié déserte et cependant animée d’une langueur. Dehors, il fait froid, il faut remonter l’avenue, il faut respirer grandement l’air de la province, qui est une unité à lui seul, un concept. L’atmosphère a une épaisseur particulière et fait l’avers des airs parisiens. Je traverse donc les artères solitaires de Limoges. J’ai faim, j’ai soif, je suis endormi et torpide. Mes mains sont mes seules compagnes réelles. Oui, cette prophétie se réalisera, oui, comme ces corneilles de la nuit d’orage de Van Gogh.

Vivre et écrire

Ecrit par Didier Ayres le 01 juillet 2017. dans La une, Littérature

à propos d’Alix de Christophe Stolowicki, éd. Le Dé bleu, 2008, 100 pages, 12 €

Vivre et écrire

Tout d’abord, notons que ce petit livre – par la taille – est issu des dernières publications du Dé bleu, maison qui a disparu en 2009, mais dont le catalogue est encore aujourd’hui accessible. D’ailleurs, durant ma lecture, j’ai reconnu un autre éditeur et poète dans la personne de Pierre Courtaud, lequel est mort il y a quelques années et qui est connu pour sa maison d’éditions La Main courante et le travail de mise en valeur des textes de Gertrude Stein. Je cite cela en préambule car il y a quelque chose de la fuite du temps dans ce recueil, lequel se compose de deux parties : la première dédicacée à J., et la seconde qui porte pour titre : (vingt ans après). Les textes se suivent cependant et se répondent en un sens. D’ailleurs l’épaississement, la densité du livre augmentent dans cet intermède de temps, et la vie du poète nous semble grandie et augmentée en termes de valeur.

Et je suis bien aise de parler de la vie car c’est bien cela qu’inspire ce petit ouvrage qui aborde le temps, la vie, l’amour, l’érotisme (et aussi le cinéma…). J’ai pensé assez vite, bien que la facture soit très différente, au travail de kakémono de Jack Kerouac, qui écrit sa vie en train de passer, qui se décrit en train de voyager, d’aimer, et de souffrir. Dans cet Alix qui maintenant existe depuis presque une décennie – ce qui en un sens accrédite ma thèse sur la fuite du temps, si je puis dire – on remarque la densification, la charge que prend le livre au fur et à mesure – surtout si on se laisse convaincre qu’il y a bien 20 ans de différence entre les deux parties du livre.

 

une poupée Barbie poudrée

de diamants candi

permis de toucher

permis à un

autre

l’entrejambes croisé

pavillon de soie

à un autre

à défaut de moi

à moi

au défaut de l’autre

cuirassé candi

qu’en dira-t-on épris

 

qui pulse dianoïa

le souffle et le cœur

 

Oui, la vie au milieu de l’érotisme, de l’imagerie de Hans Bellmer, ou encore dans celui des photographies de Sally Man ou de Niki Boon, lesquelles prennent des clichés à la limite de la sensualité, de leurs enfants – de manière non polémique, donc pas comme Irina Ionesco.

 

La vie est faite de perte et de corps, de ce chaos irrégulier des événements et du désir, reste hasardeuse et cependant toujours elle-même, où souffrir et aimer sont un lot commun. C’est par la matière du poème que s’incarne ici le caractère aléatoire du désir et de la vie. La chose d’exister se traduit donc graphiquement par des trous dans le texte, des césures, des coupures au milieu de certains mots… Et si l’on veut parler du temps qui semble avoir passé entre les poèmes, citons une autre ode à la vie (de 20 ans après)

Apesanteur

Ecrit par Didier Ayres le 16 juillet 2016. dans La une, Ecrits

Apesanteur

J’ai dormi avec l’après-midi au milieu de nos poitrines

et j’ai regardé les cavaliers qui se jettent sur juillet

parmi des églantiers de cristal et les torrents noirs

pour oublier la durée et son épée argentique

– une personne couronnée de rameaux de vitre –

là encore vers des ponts de craie le ciel cobalt

dans la nuit vivace et calme et morbide

il ne reste que la rose des heures

brûlant comme une fête nuitamment

les douze épîtres de la nuit

– ruisseaux ensanglantés et turbides –

les pommiers sauvages

juillet maison de feu chambre miroir

cherchant la ténèbre et le théâtre des feuilles

centaures du temps buvant à la mort

– je marche dans les fougères hautes et électriques –

où dorment des noctuelles livides

– le chemin vitreux des halliers –

Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

Ecrit par Didier Ayres le 11 juin 2016. dans La une, Littérature

Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

« On pourrait penser que ce refus de la nécessité sûre et solide, cette tendance à l’ambigu, à l’indéterminé, reflète un état de crise de notre temps », Umberto Eco, L’œuvre ouverte.

Pour répondre initialement à l’appel à communication du colloque Koltès 2016 à Metz, j’avais imaginé une étude très proche de l’œuvre de Koltès, en respectant à la lettre la problématique de ces journées d’études, à savoir la question du spectre, que j’ai prise au premier degré. Il faut donc lire ces lignes comme une esquisse de ce qui aurait pu être une dissertation de plus grande ampleur.

Quoi qu’il en soit, il y a au moins un spectre dans l’œuvre écrite depuis 1977 de l’auteur messin. Et c’est Le Rouquin, personnage principal de Sallinger qui relate la trajectoire d’un fantôme. Et comme c’est à une sorte de voyage psychopompe à l’envers auquel nous assistons dans la pièce, j’avais à l’esprit un rapprochement avec L’Odyssée,pour voir comment cette écriture dramatique de B.-M. Koltès pourrait se définir en relation avec une poétique de l’énigme, du caché, de l’étrange, de l’étrangeté.

Je voulais ainsi explorer la qualité du spectre de Sallinger, à savoir : déterminer ce que sont les signes et à quels autres signes il fait écho. Tenter de mettre en évidence comment le fantôme du Rouquin rend tout fantomatique autour de lui, et donc voir comment balance le lecteur de la pièce que je fus, de l’herméneutique du spectre à l’herméneutique des spectres. Pour appuyer ma réflexion, je pensais au chant XI de L’Odyssée, pour voir s’il était possible d’agrandir la poétique de Koltès aux grands textes de notre Occident.

Il me faudrait pour cela, éclaircir le pivotement du spectre, sa schize, et décider avec précision comment Le Rouquin, mort de la veille, pousse ce qui l’entoure et les personnes vivantes autour de lui durant sa résurrection, vers l’Enfer et un New-York dantesque. Explorer avec lui les ombres d’un voyage post-mortem, peut-être tout aussi intelligible que le dessine Le Livre des morts des Anciens Egyptiens, mais avec la particularité chrétienne de revivre après la mort dans une rédemption ou une damnation.

Oui, ce voyage du « revenu à la vie » dans la vie des mortels, ou plutôt d’un immortel au pays des mortels, permet et autorise une réparation identitaire. Et cela grâce à la proximité de ce disparu et de ceux qu’il a aimés ou qui ont croisé son chemin de vivant. Il y a donc un peu de proxémique dans l’étude de ce cas post mortem. Et comme Ulysse rencontre un frais disparu de quelques heures et qui n’a pas encore pris les habitudes d’un séjour dans les Enfers, Le Rouquin traverse cette deuxième vie comme si elle était semblable à la première – ce qui pourrait nous aider à comprendre la scène de suicide à la fin de la pièce. Nous sommes donc conviés à partager avec le héros une « dimension cachée », pour reprendre le beau titre du livre de E. T. Hall, et à s’interroger sur les limites du territoire, concept que développe encore G. Deleuze.

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