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Une déambulation en chemin de fer

Ecrit par Didier Ayres le 15 juillet 2017. dans La une, Souvenirs, Voyages

Une déambulation en chemin de fer

6H06, Limoges-Bénédictins

La nuit est encore vive dans mes yeux. Le matin, cette déambulation organique, et mon esprit, sous l’emprise des sommeils, sont des coupes vitreuses un peu enivrées, un peu enfiévrées. Mon corps n’existe quasiment pas, et je suis suspendu et vide, comme une pierre. Il n’y a donc que mon regard qui fonctionne et définit une impression de la matière matinale de la gare. Je suis comme percé par une gangue nocturne, étourdi, sur le quai. La nuit a été elliptique, petite et noire. J’ai récité un chapelet solitaire qui me faisait une occupation intérieure pour ne pas disparaître complètement à moi-même. J’ai juste la conscience de mes yeux qui brûlent et qui crépitent. Puis le train entre en gare. Je rejoins le wagon 4 et la place 22 de la réservation. J’ai froid, et soudain c’est un goût semblable à celui des somnifères qui m’entête brutalement.

 

Vierzon

Je regarde mes mains. Le dos de mes mains où se dessinent des connexions veineuses en forme de feuillages, et qui me rappellent le système sanguin de mon père. D’ailleurs la couleur de mes mains a changé. Autant la paume reste une intrigue – avec cette prophétie véridique qui m’a été faite en Amérique –, autant le revers de mes mains m’étonne. Oui, le temps y danse à la fois miraculeux et plein de désespoir. Et le train alors cesse d’exister. Il ne reste que la trace granuleuse d’un état de demi-sommeil, dans le demi-jour de 7h30 dans l’hiver ordinaire de 2017. Il n’y a aucune lutte possible contre les espaces qui se déroulent derrière la fenêtre du train, ni contre la forme floue que prennent les arbres lumineux et les champs emblavés et sévères.

 

9H18, Paris-Austerlitz

C’est le moment où la ville bondit en moi, surgit en moi comme une herbe de braise. Et je ressens cela par le néant liquide de ma sensibilité, ce qui reste inexplicable, ce qui reste d’un ordre métaphysique et presque impersonnel. Le surgissement, c’est cela. Une espèce d’étoile froide qui me guide au hasard des quais, qui me fait prendre le rythme de Paris, cette sorte de nouveau nouveau-né de toujours, Paris et son ivresse.

 

Même lieu, même jour, 19h41

C’est maintenant la nuit. Il n’existe décidément rien d’autre que la lampe du plafonnier du wagon 14, sorte d’épée de glace qui m’épingle. Tout est devenu fugitif. Les heures qui me précèdent sont une énigme, qui ont la qualité d’un mystère religieux, un rite d’Eleusis. Et le train s’ébranle, se défait de ses chaînes imaginaires, monte en apesanteur dans mon esprit et traverse l’habit nocturne de Paris et sa banlieue. Il n’y aura que Étampes pour dernier signe de la capitale.

 

22H41, Limoges

Montée de l’escalator mécanique. Gare à moitié déserte et cependant animée d’une langueur. Dehors, il fait froid, il faut remonter l’avenue, il faut respirer grandement l’air de la province, qui est une unité à lui seul, un concept. L’atmosphère a une épaisseur particulière et fait l’avers des airs parisiens. Je traverse donc les artères solitaires de Limoges. J’ai faim, j’ai soif, je suis endormi et torpide. Mes mains sont mes seules compagnes réelles. Oui, cette prophétie se réalisera, oui, comme ces corneilles de la nuit d’orage de Van Gogh.

Vivre et écrire

Ecrit par Didier Ayres le 01 juillet 2017. dans La une, Littérature

à propos d’Alix de Christophe Stolowicki, éd. Le Dé bleu, 2008, 100 pages, 12 €

Vivre et écrire

Tout d’abord, notons que ce petit livre – par la taille – est issu des dernières publications du Dé bleu, maison qui a disparu en 2009, mais dont le catalogue est encore aujourd’hui accessible. D’ailleurs, durant ma lecture, j’ai reconnu un autre éditeur et poète dans la personne de Pierre Courtaud, lequel est mort il y a quelques années et qui est connu pour sa maison d’éditions La Main courante et le travail de mise en valeur des textes de Gertrude Stein. Je cite cela en préambule car il y a quelque chose de la fuite du temps dans ce recueil, lequel se compose de deux parties : la première dédicacée à J., et la seconde qui porte pour titre : (vingt ans après). Les textes se suivent cependant et se répondent en un sens. D’ailleurs l’épaississement, la densité du livre augmentent dans cet intermède de temps, et la vie du poète nous semble grandie et augmentée en termes de valeur.

Et je suis bien aise de parler de la vie car c’est bien cela qu’inspire ce petit ouvrage qui aborde le temps, la vie, l’amour, l’érotisme (et aussi le cinéma…). J’ai pensé assez vite, bien que la facture soit très différente, au travail de kakémono de Jack Kerouac, qui écrit sa vie en train de passer, qui se décrit en train de voyager, d’aimer, et de souffrir. Dans cet Alix qui maintenant existe depuis presque une décennie – ce qui en un sens accrédite ma thèse sur la fuite du temps, si je puis dire – on remarque la densification, la charge que prend le livre au fur et à mesure – surtout si on se laisse convaincre qu’il y a bien 20 ans de différence entre les deux parties du livre.

 

une poupée Barbie poudrée

de diamants candi

permis de toucher

permis à un

autre

l’entrejambes croisé

pavillon de soie

à un autre

à défaut de moi

à moi

au défaut de l’autre

cuirassé candi

qu’en dira-t-on épris

 

qui pulse dianoïa

le souffle et le cœur

 

Oui, la vie au milieu de l’érotisme, de l’imagerie de Hans Bellmer, ou encore dans celui des photographies de Sally Man ou de Niki Boon, lesquelles prennent des clichés à la limite de la sensualité, de leurs enfants – de manière non polémique, donc pas comme Irina Ionesco.

 

La vie est faite de perte et de corps, de ce chaos irrégulier des événements et du désir, reste hasardeuse et cependant toujours elle-même, où souffrir et aimer sont un lot commun. C’est par la matière du poème que s’incarne ici le caractère aléatoire du désir et de la vie. La chose d’exister se traduit donc graphiquement par des trous dans le texte, des césures, des coupures au milieu de certains mots… Et si l’on veut parler du temps qui semble avoir passé entre les poèmes, citons une autre ode à la vie (de 20 ans après)

Apesanteur

Ecrit par Didier Ayres le 16 juillet 2016. dans La une, Ecrits

Apesanteur

J’ai dormi avec l’après-midi au milieu de nos poitrines

et j’ai regardé les cavaliers qui se jettent sur juillet

parmi des églantiers de cristal et les torrents noirs

pour oublier la durée et son épée argentique

– une personne couronnée de rameaux de vitre –

là encore vers des ponts de craie le ciel cobalt

dans la nuit vivace et calme et morbide

il ne reste que la rose des heures

brûlant comme une fête nuitamment

les douze épîtres de la nuit

– ruisseaux ensanglantés et turbides –

les pommiers sauvages

juillet maison de feu chambre miroir

cherchant la ténèbre et le théâtre des feuilles

centaures du temps buvant à la mort

– je marche dans les fougères hautes et électriques –

où dorment des noctuelles livides

– le chemin vitreux des halliers –

Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

Ecrit par Didier Ayres le 11 juin 2016. dans La une, Littérature

Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

« On pourrait penser que ce refus de la nécessité sûre et solide, cette tendance à l’ambigu, à l’indéterminé, reflète un état de crise de notre temps », Umberto Eco, L’œuvre ouverte.

Pour répondre initialement à l’appel à communication du colloque Koltès 2016 à Metz, j’avais imaginé une étude très proche de l’œuvre de Koltès, en respectant à la lettre la problématique de ces journées d’études, à savoir la question du spectre, que j’ai prise au premier degré. Il faut donc lire ces lignes comme une esquisse de ce qui aurait pu être une dissertation de plus grande ampleur.

Quoi qu’il en soit, il y a au moins un spectre dans l’œuvre écrite depuis 1977 de l’auteur messin. Et c’est Le Rouquin, personnage principal de Sallinger qui relate la trajectoire d’un fantôme. Et comme c’est à une sorte de voyage psychopompe à l’envers auquel nous assistons dans la pièce, j’avais à l’esprit un rapprochement avec L’Odyssée,pour voir comment cette écriture dramatique de B.-M. Koltès pourrait se définir en relation avec une poétique de l’énigme, du caché, de l’étrange, de l’étrangeté.

Je voulais ainsi explorer la qualité du spectre de Sallinger, à savoir : déterminer ce que sont les signes et à quels autres signes il fait écho. Tenter de mettre en évidence comment le fantôme du Rouquin rend tout fantomatique autour de lui, et donc voir comment balance le lecteur de la pièce que je fus, de l’herméneutique du spectre à l’herméneutique des spectres. Pour appuyer ma réflexion, je pensais au chant XI de L’Odyssée, pour voir s’il était possible d’agrandir la poétique de Koltès aux grands textes de notre Occident.

Il me faudrait pour cela, éclaircir le pivotement du spectre, sa schize, et décider avec précision comment Le Rouquin, mort de la veille, pousse ce qui l’entoure et les personnes vivantes autour de lui durant sa résurrection, vers l’Enfer et un New-York dantesque. Explorer avec lui les ombres d’un voyage post-mortem, peut-être tout aussi intelligible que le dessine Le Livre des morts des Anciens Egyptiens, mais avec la particularité chrétienne de revivre après la mort dans une rédemption ou une damnation.

Oui, ce voyage du « revenu à la vie » dans la vie des mortels, ou plutôt d’un immortel au pays des mortels, permet et autorise une réparation identitaire. Et cela grâce à la proximité de ce disparu et de ceux qu’il a aimés ou qui ont croisé son chemin de vivant. Il y a donc un peu de proxémique dans l’étude de ce cas post mortem. Et comme Ulysse rencontre un frais disparu de quelques heures et qui n’a pas encore pris les habitudes d’un séjour dans les Enfers, Le Rouquin traverse cette deuxième vie comme si elle était semblable à la première – ce qui pourrait nous aider à comprendre la scène de suicide à la fin de la pièce. Nous sommes donc conviés à partager avec le héros une « dimension cachée », pour reprendre le beau titre du livre de E. T. Hall, et à s’interroger sur les limites du territoire, concept que développe encore G. Deleuze.

La transparence théologique d’une réalité implexe

Ecrit par Didier Ayres le 30 avril 2016. dans La une, Religions, Littérature

à propos des dits et maximes de Raymond Lulle Raymond Lulle, éd. Arfuyen, col. Ainsi parlait, 2016, 13 €

La transparence théologique d’une réalité implexe

1. Le sage aura soin de rechercher la sagesse de tous les anciens, et il fera son étude des prophètes.

2. Il conservera dans son cœur les instructions des hommes célèbres, et il entrera en même temps dans les mystères des paraboles.

3. Il tâchera de pénétrer dans le secret des proverbes et des sentences obscures, et se nourrira de ce qu’il y a de plus caché dans les paraboles.

Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach, XXXIX

 

Gagner l’intelligibilité d’une partie de l’œuvre de Raymond Lulle, est rendu possible par ce nouveau livre des éditions Arfuyen, dans une traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, en présentation bilingue catalan/français. Et pour moi qui connais mieux Eckhart ou les principes taoïstes, ce voyage latéral au milieu de l’œuvre de l’auteur que Francesc Tous Prieto présente comme un « converti enflammé par l’amour de Dieu », a été mouvementé, capiteux et presque violent. Car on y rencontre à la fois la dimension spirituelle d’un croyant et la présence presque systématique auprès de ce corps spirituel, du corps charnel. Donc, nous sommes sollicités, avec l’auteur catalan, à regarder avec force – oui, peut-être même avec une certaine violence apostolique – la coupure, ou plutôt la pliure, ce qui fait jonction de ces deux termes. Et cela dans la langue claire de celui qui fut troubadour avant de se livrer entier à la croyance en Jésus-Christ.

Pour preuve de l’intérêt de cette possibilité qu’offre la langue de Lulle, et en faisant confiance dans les traducteurs de l’ouvrage, il faut pénétrer cette réalité implexe qui feuillette corps et âme, et voir avec quelle radicalité et force soudainement tout devient lumineux. Par exemple au sujet si complexe de la Trinité, un simple passage de Lulle en vient à bout en cinq lignes.

Aimable fils, Dieu le Père engendre Dieu le Fils, et de Dieu le Père et de Dieu le fils procède Dieu le Saint Esprit, et tous trois sont un seul Dieu, qui est immobile, sans lieu ni quantité ni temps, car dans l’essence éternelle et infinie et dans l’œuvre qui est par toute son essence éternellement infinie, ne peuvent être ni temps ni quantité ni lieu ni mouvement.

Ou encore, cette maxime morale qui pourrait être tirée du Livre de la Sagesse :

Sois ferme en ton courage afin de n’avoir pas à te repentir ; sois mesuré dans tes mains pour ne pas être pauvre ; réfrène ta langue pour ne pas être repris ; écoute pour comprendre ; questionne pour savoir ; donne pour recevoir ; rends ce qui t’est confié afin d’être loyal.

Et aussi – un peu dans le désordre – la qualité de la prière, véhicule parfois mystique de la foi en Dieu :

Si tu es en colère, mon fils, n’en conçois nulle tristesse en ton cœur, ni non plus si tu as quelque souffrance, si tu veux être joyeux, rassuré, reposer ton âme, incontinent donne-toi à la prière, car la prière a une si grande vertu que tout homme souffrant, en colère, abandonné, honteux, elle l’honore, le console, le repose, le réjouit. Et sais-tu pourquoi ? Parce que la prière est l’intermédiaire entre l’homme et Dieu.

Je parlais en supra de la coupure du corps spirituel, et son miroir intelligible dans l’âme, d’avec le corps charnel, qui reste notre seule habitation humaine ; eh bien cette coupure permet de voir s’exercer dans un langage très simple, parfois chantant ou parfois très mental, une terrible logique, implacable, qui suit l’enivrement de cette matière combustible qu’est l’amour de Dieu au milieu de questions primordiales de la religion catholique. Car cette œuvre mystique est écrite dans l’Espagne des reconquêtes chrétiennes et Lulle arme l’intelligence pour débusquer le vrai Dieu.

Il ne faudrait pas non plus oublier au milieu de ces simples lignes que je rédige au fil de ma lecture, la belle invention du rapports de deux termes : l’Aimé et l’ami. J’y ai reconnu la dialectique du Je et du Tu chez Martin Buber, philosophe de la question de l’identité ontologique, en résumant brutalement.

Dialectique de Job, peut-être une œuvre qui s’écrit au commencement de l’implantation du franciscanisme en Europe, ou encore textes qui accompagnent la lecture historique de Paul ou de Jean, ou qui pourrait être une littérature proche de l’Antoine de Padoue qui christianise l’Afrique ? Nous sommes dans cette réalité historique complexe. Mais cette connaissance théologique à laquelle il faut se référer, permet et autorise l’alliance du corps incarné et désincarné. Peut-être, cette œuvre peut-elle servir une mystique moderne, dans une modernité débarrassée de ses préjugés matérialistes, et propre à faire sienne la force éthérée de la foi ? Si tel est le but poursuivi par Lulle, les sept siècles qui nous séparent de lui n’ont rien ôté de la clarté de ses paroles.

Des oiseaux et du sang

Ecrit par Didier Ayres le 16 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de La Tragédie de l’âne, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, janvier 2016, 16 €

Des oiseaux et du sang

Comme les livres viennent à moi parfois mystérieusement, les voies qui ont conduit cette lecture très consécutive dans le temps de deux pièces de Catherine Gil Alcala, m’ont permis de faire plus large connaissance d’une dramaturgie insolite et très hardie. La Tragédie de l’âne me semble d’ailleurs appropriée à deux registres de la tragédie : le monde classique de la tragédie du XVIIème siècle français, et le baroque anglais du XVIème. J’ai vu dans cette pièce le calque de Titus Andronicus, mais écrite d’une façon archaïque, ou peut-être est-ce l’esprit français qui sonne là avec vigueur. J’avais déjà constaté la filiation du théâtre de Catherine Gil Alcala avec Rabelais, et je crois que cette référence est judicieuse – autant que le rapport de cette dramaturgie avec un Ubu par exemple. Pour ce qui est de la référence au Grand Siècle, je crois pouvoir débusquer dans cette pièce les obligations de la règle du théâtre classique français, c’est-à-dire, les unités de temps, de lieu et d’action. Car hormis l’allusion d’une idylle amoureuse entre une nymphe et son amant, on pourrait situer l’activité de cette tragédie dans cette règle théorique.

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Nos peuples ont conclu une alliance aberrante au prix de notre union contre-nature !

Notre géniture infirme grouille sur la terre qui est devenue semblable aux rives du Styx !

LA REINE DES OISEAUX

La souillure incestueuse de ta naissance est la cause de cela !

Ton frère, se faisant passer pour le revenant de son père, engrossa ta mère !

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Ton père ivre féconda un vautour qui pondit un œuf et le mit à la nuit tombée dans le nid de l’aigle !

Voilà pourquoi tu ne peux accoucher que de charognes !

LA REINE DES OISEAUX

Homme bancal qui nie l’évidence !

C’est la mauvaise graine qui t’a donné la vie, ta race qui est pourrie !

Nous sommes donc conviés à une histoire sanglante, dont ici les rôles sont tenus par des oiseaux ou des personnages à tête d’âne.

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

Ecrit par Didier Ayres le 09 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, décembre 2015, 13 €

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

HOMERE MARMONNANT

Il y a là l’Iliade pourrait-on dire, une véritable épopée, gens de tous bords, des quatre coins de l’univers !

Et tous se haïssent !

Machinations… acrimonies interpersonnelles… sempiternelles guerres d’érudits, joutes poétiques !

J’aime lire le théâtre contemporain, car j’y vois surgir au détour de voies peu ordinaires, et défendues par des maisons d’éditions courageuses, les formes vives et nouvelles d’une théâtralité qui s’affranchit de la littéralité convenue des avatars du théâtre naturaliste – qui est mort il y a déjà longtemps en Allemagne, par exemple. Ici, donc, par devers les enjeux dramatiques, on côtoie l’énigme fiévreuse du langage, le langage pur pris en des tentatives radicales. Peut-être d’ailleurs, est-ce l’héritage de Valère Novarina que je retrouve dans ce texte de Catherine Gil Alcala, et ainsi dès les premières didascalies de sa pièce où elle énumère les noms de ses personnages à la manière dont sont énoncées des listes de noms de la Chair de l’homme, pièce justement de Novarina.

Toujours est-il, que la pièce est construite autour de douze scènes (douze heures, un douze symbolique… ?) qui réunissent dans un désordre apparent : Arthur Rimbaud, le Chœur polyphonique des voix intérieures, l’Hypomane dépensière, Henri Michaux, James Joyce, le Médecin halluciné, le Circoncis vierge, etc. C’est dire ce charivari que rend possible ce théâtre, qui m’a beaucoup enthousiasmé, et avec lequel j’ai passé une heure de lecture au milieu d’une expérience de langue peu ordinaire. Oui, un travail du langage, comme un travail de forge, mais aussi avec finesse, comme un théâtre de souffleur de verre. Jeux de mots, situations cocasses ou bizarres, allitérations volontaires et marquées, toute cette musicalité dont le théâtre a besoin.

Puanteur d’inanition des populations, faisceaux d’affres hilares anéantissant des listes d’élites sémites, des cadavres sur l’arête amarante des lames !

Telles quelques strophes d’une poésie épique, où l’on rencontre l’altérité du monde. On pourrait rapprocher cette tentative de celle d’Agnès Varda qui exposait chez Nathalie Obadia une table de dissection où se rencontraient un parapluie et une machine à coudre, allusion tautologique à Lautréamont. Ici, dans cette pièce joyeuse et profonde, picaresque, truculente – Rabelais ou Brecht ensemble confondus, ce qui est un tour difficile et audacieux – on n’hésite pas à feuilleter en soi ses connaissances des arts plastiques ou de l’art des images, juste à l’évocation de l’argent dans la scène 9, ou Lui, personnage, jette le mot « argent » comme le fait l’Emma Bovary de Sokourov.

Et puis comment ne pas évoquer Jarry qui est revenu de manière lancinante au cours de ma lecture.

AU FEU ! AU FEU !

Dans la confusion générale, ruinée sous l’hécatombe stridente des huées !

Innocente unie à l’acte de tuer !

Répudiant ses maris dans les tombes d’Hécate, une actrice sous une fausse identité se trisse dans des trains aux itinéraires de fuite, poursuivie par toutes les polices !

ou encore

HENRY MILLER

Jésuites épais aux paresses rebelles, de mauvais rêves oppressés, des bals de blattes écœurantes qui trouent les ovaires des amantes demeurées du peuple des culs percés…

C’est à une invention continue que nous convie James Joyce fuit…, invention qui résonne à mes yeux magnifiquement au sein de ce très vieux débat des Anciens et des Modernes qui hante notre littérature – et aussi les autres arts – depuis si longtemps, sachant que ma nature me pousse vers les Anciens. Et peut-être ce texte est-il à rattacher à une tradition française qui irait de Villon à Jarry, en passant par Ionesco ; mais c’est déjà trop dire, car il faut lire ce théâtre, et espérer une production bien diffusée pour se rendre compte de ce à quoi le théâtre de Catherine Gil Alcala est redevable. Pour moi, c’est une réussite.

HENRI MICHAUX

Mondanités des hommes morts, dialogues tempétueux ou duels de monologues tempérant les tueries !

HOMERE MARMONNANT

Le temps opère, florissant, les laitues rient…

HERMANN MELVILLE

Madame, vous êtes carminée comme un cul de babouine ! à moins que vous ne me fassiez penser à une écrevisse ébouillantée !

HABITANTE DE MARS

C’est vous qui êtes bouillant, vous dégorgez de sueur, veau marin, gastéropode visqueux, pénis turgescent ! Quelle honte !

Reflets des arts : Le vol suspendu

Ecrit par Didier Ayres, Yasmina Mahdi le 21 février 2015. dans La une, Ecrits

spectacle acrobatique de la Cie EstOuest Méphistophélès en acrobate

 Reflets des arts : Le vol suspendu

Un double élastique, un cercle de lumière, trois hommes, une femme : voilà l’ensemble très pauvre – au sens de Peter Brook – et très pur, sans afféteries, de ce qui va faire spectacle devant nous. Il y a les trois âges de la vie : le vieil homme – le violoncelliste –, le jeune homme – le baladin –, Faust, l’homme mûr, et la femme (Marguerite ?). C’est dans ce décor très minimal, comme pouvait l’imaginer par exemple le créateur du théâtre des Bouffes du nord, quand il décrit l’espace vide qu’il cherche au théâtre, que l’on apprécie l’iconicité des signes, un banc en miroir avec des reflets, un kaléidoscope au sol, rouge essentiellement et cette paire de sangles très strictes qui règnent au milieu de la scène.

Un spectacle très personnel car tournant autour de la mort, avec l’inversion du danseur céleste en diable qui menace l’homme mûr, le bagarreur, qui est le Faust de Véra Ermakova. Et tout est très bien résumé dans la bataille de style cinématographique entre les deux hommes, cette lutte qui ressemble aux passes d’armes de cape et d’épée, et qui sous-tend en même temps l’inconscient russe, par une soûlographie mimée avec de la vodka.

Pas besoin de mots, quelques interjections criées en russe suffisent à nous faire comprendre que nous sommes dans un spectacle de vie et de mort. Cela glisse, se heurte, corps de cirque, corps d’équilibriste, contorsions acrobatiques, et le tout sans affectation appuyée. Seul, le langage du corps nous fournit une explication du monde, un dénuement émouvant des formes, des mouvements. On pense aux spectacles de Pina Bausch, quand les acteurs s’épaulent, homme/homme, hommes/femme, ou encore à certaines scènes de groupe de Dominique Bagouet, la nouvelle danse française. Nous avons aussi à l’esprit une pièce dansée de Mark Tompkins – adepte du Contact Improvisation et de la danse axiale – sur le mélange de théâtralité et de mouvement. Et à un moment, quelque chose de grave comme Tadeusz Kantor, comme le théâtre de la mort.

Morbide aussi la référence que nous avons vue aux Chaussons rouges, le film de Michael Powell et Emeric Pressburger, la pièce et le film également mâtinés par une esthétique sensuelle, dans cet épuisement physique et sans fin des antipodistes. D’ailleurs, le spectacle commence par la prise de possession de l’espace par Faust (Maxim Pervakov) qui laisse à penser à une sorte de ring – un espace de lutte duquel l’on ne s’échappe pas. Et puisque nous parlons de cinéma, peut-être faudrait-il évoquer aussi Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitali Kanevskypour ce qui est des passages d’existence très brefs, entre fureur et cri primal, sorte de micro-scènes qui tiennent entières dans un mouvement – une vie entière dans un mouvement.

Musique de la présence

Ecrit par Didier Ayres le 21 octobre 2011. dans La une, Musique

Musique de la présence

(allocution présentée aux 13èmes Journées poétiques de Strasbourg)


I

C'est dans la musique que la musique se trouve.


La musique, pétrifiée dans sa propre disparition. Inexistante car intangible et cependant perçue, non tactile, faite de peu de poids. Juste un emportement. Qui fait mourir l’instant. Qui l’abolit. Qui l’envahit et le sature. Justement parce qu’elle n’est faite d’aucune matière –même si l’on compte l’orchestre, les musiciens, les instruments, qui sont des points d’appui mais pas la musique. Une dilatation. Un art qui supplante le temps, l’instant, qui défait la continuité, le continuum, qui s’engendre par son propre allant. L’art musical persiste au-dedans même de ce qui le fait mourir. Il engendre le beau par sa disparition. C’est l’art inaltérable de l’écart, de l’intervalle, du saut. Il n’y a rien de tranquille, d’apaisement dans la musique ; non, elle est une anxiété, une inquiétude qui se répondant, se défait et se tarit, s’estompe. Car elle persiste au-delà du morceau, de la section de la portée.

La peinture qui ne dit que ce qu'elle dit (Didier Ayres)

le 14 octobre 2011. dans La une, Arts graphiques

La peinture qui ne dit que ce qu'elle dit (Didier Ayres)


Henry Daras (1850/1928), Femme pleurant sur la fin du jour, vers 1918-19, Don de la Famille Daras au Musée des Beaux-Arts d’Angoulême.


1.


Essayons quelques mots sur un peintre obscur à la lumière claquante de nos débats esthétiques et souvent machinés d’aujourd’hui, pour nous livrer sans conditions aux faveurs de l’étonnement et de la surprise – voire du choc. Donc, à peine une heure passée au Musée des Beaux-Arts d’Angoulême, tout d’abord dans les collections d’Arts Premiers, nous sommes montés à l’étage supérieur ; un Van Dyck merveilleux, un magnifique Rosa bonheur, et, enfin deux tableaux contigus, rassemblés sur la même cimaise, d’Henry Daras, dont nous ne savions rien, hormis sa dette envers son maître et professeur, Puvis de Chavannes, tout à fait évidente.