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La transparence théologique d’une réalité implexe

Ecrit par Didier Ayres le 30 avril 2016. dans La une, Religions, Littérature

à propos des dits et maximes de Raymond Lulle Raymond Lulle, éd. Arfuyen, col. Ainsi parlait, 2016, 13 €

La transparence théologique d’une réalité implexe

1. Le sage aura soin de rechercher la sagesse de tous les anciens, et il fera son étude des prophètes.

2. Il conservera dans son cœur les instructions des hommes célèbres, et il entrera en même temps dans les mystères des paraboles.

3. Il tâchera de pénétrer dans le secret des proverbes et des sentences obscures, et se nourrira de ce qu’il y a de plus caché dans les paraboles.

Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach, XXXIX

 

Gagner l’intelligibilité d’une partie de l’œuvre de Raymond Lulle, est rendu possible par ce nouveau livre des éditions Arfuyen, dans une traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, en présentation bilingue catalan/français. Et pour moi qui connais mieux Eckhart ou les principes taoïstes, ce voyage latéral au milieu de l’œuvre de l’auteur que Francesc Tous Prieto présente comme un « converti enflammé par l’amour de Dieu », a été mouvementé, capiteux et presque violent. Car on y rencontre à la fois la dimension spirituelle d’un croyant et la présence presque systématique auprès de ce corps spirituel, du corps charnel. Donc, nous sommes sollicités, avec l’auteur catalan, à regarder avec force – oui, peut-être même avec une certaine violence apostolique – la coupure, ou plutôt la pliure, ce qui fait jonction de ces deux termes. Et cela dans la langue claire de celui qui fut troubadour avant de se livrer entier à la croyance en Jésus-Christ.

Pour preuve de l’intérêt de cette possibilité qu’offre la langue de Lulle, et en faisant confiance dans les traducteurs de l’ouvrage, il faut pénétrer cette réalité implexe qui feuillette corps et âme, et voir avec quelle radicalité et force soudainement tout devient lumineux. Par exemple au sujet si complexe de la Trinité, un simple passage de Lulle en vient à bout en cinq lignes.

Aimable fils, Dieu le Père engendre Dieu le Fils, et de Dieu le Père et de Dieu le fils procède Dieu le Saint Esprit, et tous trois sont un seul Dieu, qui est immobile, sans lieu ni quantité ni temps, car dans l’essence éternelle et infinie et dans l’œuvre qui est par toute son essence éternellement infinie, ne peuvent être ni temps ni quantité ni lieu ni mouvement.

Ou encore, cette maxime morale qui pourrait être tirée du Livre de la Sagesse :

Sois ferme en ton courage afin de n’avoir pas à te repentir ; sois mesuré dans tes mains pour ne pas être pauvre ; réfrène ta langue pour ne pas être repris ; écoute pour comprendre ; questionne pour savoir ; donne pour recevoir ; rends ce qui t’est confié afin d’être loyal.

Et aussi – un peu dans le désordre – la qualité de la prière, véhicule parfois mystique de la foi en Dieu :

Si tu es en colère, mon fils, n’en conçois nulle tristesse en ton cœur, ni non plus si tu as quelque souffrance, si tu veux être joyeux, rassuré, reposer ton âme, incontinent donne-toi à la prière, car la prière a une si grande vertu que tout homme souffrant, en colère, abandonné, honteux, elle l’honore, le console, le repose, le réjouit. Et sais-tu pourquoi ? Parce que la prière est l’intermédiaire entre l’homme et Dieu.

Je parlais en supra de la coupure du corps spirituel, et son miroir intelligible dans l’âme, d’avec le corps charnel, qui reste notre seule habitation humaine ; eh bien cette coupure permet de voir s’exercer dans un langage très simple, parfois chantant ou parfois très mental, une terrible logique, implacable, qui suit l’enivrement de cette matière combustible qu’est l’amour de Dieu au milieu de questions primordiales de la religion catholique. Car cette œuvre mystique est écrite dans l’Espagne des reconquêtes chrétiennes et Lulle arme l’intelligence pour débusquer le vrai Dieu.

Il ne faudrait pas non plus oublier au milieu de ces simples lignes que je rédige au fil de ma lecture, la belle invention du rapports de deux termes : l’Aimé et l’ami. J’y ai reconnu la dialectique du Je et du Tu chez Martin Buber, philosophe de la question de l’identité ontologique, en résumant brutalement.

Dialectique de Job, peut-être une œuvre qui s’écrit au commencement de l’implantation du franciscanisme en Europe, ou encore textes qui accompagnent la lecture historique de Paul ou de Jean, ou qui pourrait être une littérature proche de l’Antoine de Padoue qui christianise l’Afrique ? Nous sommes dans cette réalité historique complexe. Mais cette connaissance théologique à laquelle il faut se référer, permet et autorise l’alliance du corps incarné et désincarné. Peut-être, cette œuvre peut-elle servir une mystique moderne, dans une modernité débarrassée de ses préjugés matérialistes, et propre à faire sienne la force éthérée de la foi ? Si tel est le but poursuivi par Lulle, les sept siècles qui nous séparent de lui n’ont rien ôté de la clarté de ses paroles.

Des oiseaux et du sang

Ecrit par Didier Ayres le 16 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de La Tragédie de l’âne, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, janvier 2016, 16 €

Des oiseaux et du sang

Comme les livres viennent à moi parfois mystérieusement, les voies qui ont conduit cette lecture très consécutive dans le temps de deux pièces de Catherine Gil Alcala, m’ont permis de faire plus large connaissance d’une dramaturgie insolite et très hardie. La Tragédie de l’âne me semble d’ailleurs appropriée à deux registres de la tragédie : le monde classique de la tragédie du XVIIème siècle français, et le baroque anglais du XVIème. J’ai vu dans cette pièce le calque de Titus Andronicus, mais écrite d’une façon archaïque, ou peut-être est-ce l’esprit français qui sonne là avec vigueur. J’avais déjà constaté la filiation du théâtre de Catherine Gil Alcala avec Rabelais, et je crois que cette référence est judicieuse – autant que le rapport de cette dramaturgie avec un Ubu par exemple. Pour ce qui est de la référence au Grand Siècle, je crois pouvoir débusquer dans cette pièce les obligations de la règle du théâtre classique français, c’est-à-dire, les unités de temps, de lieu et d’action. Car hormis l’allusion d’une idylle amoureuse entre une nymphe et son amant, on pourrait situer l’activité de cette tragédie dans cette règle théorique.

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Nos peuples ont conclu une alliance aberrante au prix de notre union contre-nature !

Notre géniture infirme grouille sur la terre qui est devenue semblable aux rives du Styx !

LA REINE DES OISEAUX

La souillure incestueuse de ta naissance est la cause de cela !

Ton frère, se faisant passer pour le revenant de son père, engrossa ta mère !

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Ton père ivre féconda un vautour qui pondit un œuf et le mit à la nuit tombée dans le nid de l’aigle !

Voilà pourquoi tu ne peux accoucher que de charognes !

LA REINE DES OISEAUX

Homme bancal qui nie l’évidence !

C’est la mauvaise graine qui t’a donné la vie, ta race qui est pourrie !

Nous sommes donc conviés à une histoire sanglante, dont ici les rôles sont tenus par des oiseaux ou des personnages à tête d’âne.

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

Ecrit par Didier Ayres le 09 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, décembre 2015, 13 €

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

HOMERE MARMONNANT

Il y a là l’Iliade pourrait-on dire, une véritable épopée, gens de tous bords, des quatre coins de l’univers !

Et tous se haïssent !

Machinations… acrimonies interpersonnelles… sempiternelles guerres d’érudits, joutes poétiques !

J’aime lire le théâtre contemporain, car j’y vois surgir au détour de voies peu ordinaires, et défendues par des maisons d’éditions courageuses, les formes vives et nouvelles d’une théâtralité qui s’affranchit de la littéralité convenue des avatars du théâtre naturaliste – qui est mort il y a déjà longtemps en Allemagne, par exemple. Ici, donc, par devers les enjeux dramatiques, on côtoie l’énigme fiévreuse du langage, le langage pur pris en des tentatives radicales. Peut-être d’ailleurs, est-ce l’héritage de Valère Novarina que je retrouve dans ce texte de Catherine Gil Alcala, et ainsi dès les premières didascalies de sa pièce où elle énumère les noms de ses personnages à la manière dont sont énoncées des listes de noms de la Chair de l’homme, pièce justement de Novarina.

Toujours est-il, que la pièce est construite autour de douze scènes (douze heures, un douze symbolique… ?) qui réunissent dans un désordre apparent : Arthur Rimbaud, le Chœur polyphonique des voix intérieures, l’Hypomane dépensière, Henri Michaux, James Joyce, le Médecin halluciné, le Circoncis vierge, etc. C’est dire ce charivari que rend possible ce théâtre, qui m’a beaucoup enthousiasmé, et avec lequel j’ai passé une heure de lecture au milieu d’une expérience de langue peu ordinaire. Oui, un travail du langage, comme un travail de forge, mais aussi avec finesse, comme un théâtre de souffleur de verre. Jeux de mots, situations cocasses ou bizarres, allitérations volontaires et marquées, toute cette musicalité dont le théâtre a besoin.

Puanteur d’inanition des populations, faisceaux d’affres hilares anéantissant des listes d’élites sémites, des cadavres sur l’arête amarante des lames !

Telles quelques strophes d’une poésie épique, où l’on rencontre l’altérité du monde. On pourrait rapprocher cette tentative de celle d’Agnès Varda qui exposait chez Nathalie Obadia une table de dissection où se rencontraient un parapluie et une machine à coudre, allusion tautologique à Lautréamont. Ici, dans cette pièce joyeuse et profonde, picaresque, truculente – Rabelais ou Brecht ensemble confondus, ce qui est un tour difficile et audacieux – on n’hésite pas à feuilleter en soi ses connaissances des arts plastiques ou de l’art des images, juste à l’évocation de l’argent dans la scène 9, ou Lui, personnage, jette le mot « argent » comme le fait l’Emma Bovary de Sokourov.

Et puis comment ne pas évoquer Jarry qui est revenu de manière lancinante au cours de ma lecture.

AU FEU ! AU FEU !

Dans la confusion générale, ruinée sous l’hécatombe stridente des huées !

Innocente unie à l’acte de tuer !

Répudiant ses maris dans les tombes d’Hécate, une actrice sous une fausse identité se trisse dans des trains aux itinéraires de fuite, poursuivie par toutes les polices !

ou encore

HENRY MILLER

Jésuites épais aux paresses rebelles, de mauvais rêves oppressés, des bals de blattes écœurantes qui trouent les ovaires des amantes demeurées du peuple des culs percés…

C’est à une invention continue que nous convie James Joyce fuit…, invention qui résonne à mes yeux magnifiquement au sein de ce très vieux débat des Anciens et des Modernes qui hante notre littérature – et aussi les autres arts – depuis si longtemps, sachant que ma nature me pousse vers les Anciens. Et peut-être ce texte est-il à rattacher à une tradition française qui irait de Villon à Jarry, en passant par Ionesco ; mais c’est déjà trop dire, car il faut lire ce théâtre, et espérer une production bien diffusée pour se rendre compte de ce à quoi le théâtre de Catherine Gil Alcala est redevable. Pour moi, c’est une réussite.

HENRI MICHAUX

Mondanités des hommes morts, dialogues tempétueux ou duels de monologues tempérant les tueries !

HOMERE MARMONNANT

Le temps opère, florissant, les laitues rient…

HERMANN MELVILLE

Madame, vous êtes carminée comme un cul de babouine ! à moins que vous ne me fassiez penser à une écrevisse ébouillantée !

HABITANTE DE MARS

C’est vous qui êtes bouillant, vous dégorgez de sueur, veau marin, gastéropode visqueux, pénis turgescent ! Quelle honte !

Reflets des arts : Le vol suspendu

Ecrit par Didier Ayres, Yasmina Mahdi le 21 février 2015. dans La une, Ecrits

spectacle acrobatique de la Cie EstOuest Méphistophélès en acrobate

 Reflets des arts : Le vol suspendu

Un double élastique, un cercle de lumière, trois hommes, une femme : voilà l’ensemble très pauvre – au sens de Peter Brook – et très pur, sans afféteries, de ce qui va faire spectacle devant nous. Il y a les trois âges de la vie : le vieil homme – le violoncelliste –, le jeune homme – le baladin –, Faust, l’homme mûr, et la femme (Marguerite ?). C’est dans ce décor très minimal, comme pouvait l’imaginer par exemple le créateur du théâtre des Bouffes du nord, quand il décrit l’espace vide qu’il cherche au théâtre, que l’on apprécie l’iconicité des signes, un banc en miroir avec des reflets, un kaléidoscope au sol, rouge essentiellement et cette paire de sangles très strictes qui règnent au milieu de la scène.

Un spectacle très personnel car tournant autour de la mort, avec l’inversion du danseur céleste en diable qui menace l’homme mûr, le bagarreur, qui est le Faust de Véra Ermakova. Et tout est très bien résumé dans la bataille de style cinématographique entre les deux hommes, cette lutte qui ressemble aux passes d’armes de cape et d’épée, et qui sous-tend en même temps l’inconscient russe, par une soûlographie mimée avec de la vodka.

Pas besoin de mots, quelques interjections criées en russe suffisent à nous faire comprendre que nous sommes dans un spectacle de vie et de mort. Cela glisse, se heurte, corps de cirque, corps d’équilibriste, contorsions acrobatiques, et le tout sans affectation appuyée. Seul, le langage du corps nous fournit une explication du monde, un dénuement émouvant des formes, des mouvements. On pense aux spectacles de Pina Bausch, quand les acteurs s’épaulent, homme/homme, hommes/femme, ou encore à certaines scènes de groupe de Dominique Bagouet, la nouvelle danse française. Nous avons aussi à l’esprit une pièce dansée de Mark Tompkins – adepte du Contact Improvisation et de la danse axiale – sur le mélange de théâtralité et de mouvement. Et à un moment, quelque chose de grave comme Tadeusz Kantor, comme le théâtre de la mort.

Morbide aussi la référence que nous avons vue aux Chaussons rouges, le film de Michael Powell et Emeric Pressburger, la pièce et le film également mâtinés par une esthétique sensuelle, dans cet épuisement physique et sans fin des antipodistes. D’ailleurs, le spectacle commence par la prise de possession de l’espace par Faust (Maxim Pervakov) qui laisse à penser à une sorte de ring – un espace de lutte duquel l’on ne s’échappe pas. Et puisque nous parlons de cinéma, peut-être faudrait-il évoquer aussi Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitali Kanevskypour ce qui est des passages d’existence très brefs, entre fureur et cri primal, sorte de micro-scènes qui tiennent entières dans un mouvement – une vie entière dans un mouvement.

Musique de la présence

Ecrit par Didier Ayres le 21 octobre 2011. dans La une, Musique

Musique de la présence

(allocution présentée aux 13èmes Journées poétiques de Strasbourg)


I

C'est dans la musique que la musique se trouve.


La musique, pétrifiée dans sa propre disparition. Inexistante car intangible et cependant perçue, non tactile, faite de peu de poids. Juste un emportement. Qui fait mourir l’instant. Qui l’abolit. Qui l’envahit et le sature. Justement parce qu’elle n’est faite d’aucune matière –même si l’on compte l’orchestre, les musiciens, les instruments, qui sont des points d’appui mais pas la musique. Une dilatation. Un art qui supplante le temps, l’instant, qui défait la continuité, le continuum, qui s’engendre par son propre allant. L’art musical persiste au-dedans même de ce qui le fait mourir. Il engendre le beau par sa disparition. C’est l’art inaltérable de l’écart, de l’intervalle, du saut. Il n’y a rien de tranquille, d’apaisement dans la musique ; non, elle est une anxiété, une inquiétude qui se répondant, se défait et se tarit, s’estompe. Car elle persiste au-delà du morceau, de la section de la portée.

La peinture qui ne dit que ce qu'elle dit (Didier Ayres)

le 14 octobre 2011. dans La une, Arts graphiques

La peinture qui ne dit que ce qu'elle dit (Didier Ayres)


Henry Daras (1850/1928), Femme pleurant sur la fin du jour, vers 1918-19, Don de la Famille Daras au Musée des Beaux-Arts d’Angoulême.


1.


Essayons quelques mots sur un peintre obscur à la lumière claquante de nos débats esthétiques et souvent machinés d’aujourd’hui, pour nous livrer sans conditions aux faveurs de l’étonnement et de la surprise – voire du choc. Donc, à peine une heure passée au Musée des Beaux-Arts d’Angoulême, tout d’abord dans les collections d’Arts Premiers, nous sommes montés à l’étage supérieur ; un Van Dyck merveilleux, un magnifique Rosa bonheur, et, enfin deux tableaux contigus, rassemblés sur la même cimaise, d’Henry Daras, dont nous ne savions rien, hormis sa dette envers son maître et professeur, Puvis de Chavannes, tout à fait évidente.

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