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L’Elu (Nouvelle, 4ème partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 10 mai 2014. dans La une, Ecrits

L’Elu (Nouvelle, 4ème partie)

Le présent, cette chair de vie que l’on piétinait gaiement en courant à droite à gauche, sans savoir vraiment où ; ce moment que l’on compressait entre deux rendez-vous pressés ; ces secondes comme des gouttes d’eau bénite que l’on avait trop vite fait d’éponger ; cette onde merveilleuse et subtile que l’on ne voyait même pas passer, faute de temps, d’attention et peut-être d’amour. Nounours rêvait le présent, ce présent qu’il ne connaissait qu’à travers les jeux et les allées et venues de Natacha ou dans ces interminables attentes quand, assis sur le couvre-lit, il restait là des heures et des heures à guetter le retour de sa maîtresse.

Toutefois ces longues journées pouvaient être ponctuées par l’arrivée intempestive de la maîtresse de maison qui, en gardienne zélée, se faisait fort de tenir au propre son intérieur et n’hésitait pas à empiéter sur le territoire marqué de sa fille pour y apporter des rectifications en matière d’ordre et de propreté !

Armée de son régiment de chiffons, de son escadron de vaporisateurs-miracle et de son aspirateur, imposant par la taille comme par le bruit, celle-ci alors, au nom de l'autorité maternelle, faisait fi de la propriété privée, se lançant dans une lutte acharnée contre la poussière. A la voir ainsi s’escrimer contre ces corps étrangers, pas plus gros que des microbes, elle avait l’air d’un Don Quichotte à l’assaut des moulins à vent. Qui désirait la suivre dans ses mouvements incessants à vous donner le vertige, devait constamment faire rouler son regard comme une toupie ; un regard qui ne cessait de monter et de descendre puisque tantôt debout tantôt à quatre pattes sur la moquette, la maman de Natacha oscillait inlassablement de haut en bas et de bas en haut tel un yoyo tombé entre les mains d’un joueur redoutable !

Mais cet ouragan de la propreté ne se contentait pas seulement des petits morceaux. Après une inspection dans les détails, on en venait immanquablement aux généralités. Rien n’échappait au crible de cet œil impitoyable qui passait aussi en revue les murs, les meubles, les étagères et les jouets. Des marques de doigt, une tâche de gras, de confiture ou de chocolat, et on était bon pour un massage au savon ou une trempette dans le lavabo. Plus d’une fois, d’ailleurs, Nounours avait dû goûter aux joies du bain en macérant dans une eau tiède et mousseuse jusqu’à ce que la saleté déclinât forfait.

Ces séances de « cure thermale » n’avaient rien d’attrayant et il était évidemment impossible de broncher ou de manifester de quelque façon que ce soit son ressentiment. En outre, ce bain était le plus souvent collectif puisque les poupées et les autres peluches avaient droit, elles aussi, à ces grandes eaux hygiéniques qui les lavaient de toute impureté. Tous alors s’épiaient mutuellement, ne trouvant rien à se dire parce qu’ils se trouvaient eux-mêmes très bêtes et grotesques dans une telle situation.

Aussi surprenant soit-il, ils avaient entre eux et uniquement entre eux ce sens du ridicule que peut éprouver l’homme ; peut-être parce qu’ils avaient tous en commun d’être des choses et qu’ainsi une forme de communication et de reconnaissance pouvait s’établir… Tous égaux de nature, tous objets, êtres inanimés réunis pour les mêmes circonstances et autour de la même personne, ces derniers utilisaient un langage commun et avaient fini par glisser sur un terrain d’entente.

L’Elu (Nouvelle, 3ème partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 03 mai 2014. dans La une, Ecrits

L’Elu (Nouvelle, 3ème partie)

Cependant, Nounours ne savait pas très bien s’il préférait ce havre de paix au tumulte des campings qui, en été, jonchaient toute la côte atlantique.

La vie dans une caravane, c’était tout autre chose ! Réunis dans un espace plus resserré, on devait faire davantage attention aux autres, veiller à ne pas piétiner sur les libertés respectives, contrôler ses mouvements et ses mouvements d’humeur, marquer un terrain de compromis, sacrifier son petit confort personnel, tenter de raisonner l’égoïsme, en somme respecter les règles imposées par la promiscuité. Ici, l’amour et l’intimité n’étaient plus protégés mais bel et bien prisonniers puisqu’il fallait à tout prix s’entendre, coûte que coûte vivre ensemble et parvenir, en quelque sorte, à cette respiration harmonieuse et commune que les amoureux connaissent sans effort. Il était aussi impossible de rester indifférent aux voisins, à toutes ces grappes humaines dont on devait supporter les bruits, qui suintaient dans l’air comme des gouttes de vie puis retombaient lourdement dans vos oreilles ; leurs silences, présences presque pesantes ; leurs mots, qui n’étaient pas les vôtres ; leurs habitudes, leur comportement, leur caractère, leurs traits d’humeur, leurs caprices, qui entraient en force dans votre conscience pour en détendre les cordes.

Heureusement l’été était là, cette chaleur qui vous pénétrait par tous les pores et qui vous enveloppait dans une douce somnolence… Cette lumière si éclatante, presque tragique, qui vous assaillait de toute part, venant peser sur votre âme comme un bonheur trop lourd… Ces fiançailles avec la vie, épouse de la mort. Ces vents tièdes et fluets qui murmuraient à votre corps… Ces pins élancés fièrement vers le soleil, puissants, altiers et beaux comme de jeunes princes… Ces brumes caniculaires qui voilaient le ciel de mystère et rôdaient au paysage son secret. Ces plages à perte de vue, déflorées par les estivants, et se donnant toutes entières à la tentation du regard… Cet océan amer qui vous chatouillait l’ouïe avec ses vagues et ses ressacs… Ces traînées d’écume à faire mousser le désir… Ces étals de rochers, à moitié dévorés par d’énormes cavités et fouettés par des nuées d’embrun… Ces fosses aux coquillages et aux crustacés laissant entrevoir d’autres trésors… Ces énigmes sous-marines où glissait un monde silencieux et cruel… Ces lignes de carrelets qui attendaient, patients, la prise miraculeuse… Ces mouettes tapageuses qui, en quelques minutes, blanchissaient l’espace en bandes ailées… Ces bateaux lointains comme des points sur la mer… Ces rasades de bonheur qu’on buvait sur le port… Ces châteaux de sable trop vite condamnés au souvenir… Ces cerfs-volants hissés haut dans le ciel et qui virevoltaient comme des toupies un peu folles ou des oiseaux ivres… Ces vieilles villas à la stature imposante, vous toisant du haut de leur gros œil… Ces maisons basses de pêcheur aux couleurs délavées et qui laissaient filtrer à la fois le fumet de la bonne soupe au poisson et les odeurs sauvages de la mer, des odeurs de voyage…

Même s’il ne pouvait vivre ces saisons, Nounours devinait l’été comme il devinait l’hiver.

Ces vacances avaient au moins un mérite, elles lui apportaient la preuve que Natacha était incapable de se séparer de lui, du moins pendant la nuit. Quels que soient les circonstances ou les lieux où elle se trouvait, il lui fallait à tout prix sentir contre elle cette petite boule pelucheuse qui tenait chaud à son corps et lui permettait de se détendre dans une douce volupté pour vite glisser dans les rêves.

L’Elu (Nouvelle, 2ème partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 26 avril 2014. dans La une, Ecrits

L’Elu (Nouvelle, 2ème partie)

L’enfance, avec ses traces de confiture au coin de la bouche, ses trésors soigneusement cachés, ses rires dévalant les escaliers, ses airs têtus qu’on prend en faisant la moue, ses caprices vous donnant l’arrogance d’un petit roi, son éclat pur dans les yeux, ses paupières lourdes de rêves, sa solitude de la pensée, sa peau tendre et sucrée qui se respire comme une fleur, ses comptines comme des tours de manège dans la mémoire, ses cruelles déceptions, ses chagrins qui passent vite, ses aventures et ses découvertes, sa curiosité pour tout et pour rien, ses maladresses et ses grâces du corps, ses coups de cœur et ses coups de haine, ses mots méchants qui vous assassinent, sa légèreté dans les sentiments, son besoin de jouer comme de respirer, ses amitiés amoureuses, ses éveils de la conscience, sa lucidité intuitive et secrète pour entailler la fine pellicule des apparences et découvrir ce que les adultes veulent cacher, ses moments de bonheur volés au temps, son exigence d’amour réclamé comme un droit, ses débordements d’affection coulant comme la sève nouvelle, son éternel présent, son obsession de vouloir grandir pour faire comme les grandes personnes, son refus d’être différent, sa soif de l’âme qui veut boire l’absolu, ses silences égoïstes, son enthousiasme au quotidien, son équilibre fragile entre l’innocence et la culpabilité, son ambiguïté essentielle qui sacre le mystère.

Voilà tout ce que Nounours avait observé, lui qui était sans passé, sans présent, sans futur, interdit de séjour dans le temps, et qui ne faisait qu’appartenir à la vie sans pouvoir jouir de celle-ci, condamné à n’être qu’une présence absente, le témoin immobile et silencieux de toutes ces heures bruyantes qui semblaient le défier tant elles ruisselaient de cette plénitude d’existence.

Il aurait tellement aimé être fou, sage, libre, esclave, faible, fort, heureux, malheureux… vivant comme un homme ! Pourquoi avait-il des pattes puisqu’il ne pouvait ni marcher ni toucher ? Pourquoi avait-il des griffes puisqu’il ne pouvait griffer ? Pourquoi avait-il une bouche, un museau, des oreilles, des yeux puisqu’il ne pouvait ni goûter, ni sentir, ni entendre, ni voir, du moins pas comme un être humain. Il aurait tout donné pour souffrir dans un corps et dans une âme, souffrir de la maladie, souffrir d’aimer ou de ne pas aimer, souffrir par les souvenirs, souffrir de ne pas souffrir, souffrir de cette souffrance princière qui donne au cœur toute sa noblesse.

L’Elu (Nouvelle, 1ère partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 19 avril 2014. dans La une, Ecrits

L’Elu (Nouvelle, 1ère partie)

La chambre était petite, claire, avec des étoiles au plafond. Assise en tailleur, au beau milieu de ses jouets, Natacha scrutait les yeux de son nounours d’un air dubitatif.

Comme celui-ci gardait le regard vide et s’obstinait dans son mystère, elle commença à le secouer dans tous les sens, dans l’espoir de le faire réagir, en vain. L’ours en peluche ne répondait pas, ne donnait pas le moindre signe d’entendement. A quoi bon ? Il n’avait rien à dire, ou plutôt si, il avait trop à dire, mais qui l’écouterait, qui le comprendrait ?

Cela faisait déjà deux ans qu’il vivait aux côtés de cette petite fille et qu’il partageait l’intimité de son lit moelleux et chaud où le sommeil se laissait prendre au piège. Malgré ce silence pesant qui ouvrait un fossé entre deux mondes, le monde des hommes et le monde des peluches, ces années de vie commune avaient créé des attaches.

Il y avait le rituel du matin, qui soudait entre eux un lien de complicité. A huit heures sonnantes, juste avant le sauter du lit, Natacha secouait doucement son ours, lui adressait quelques petites tapes affectueuses pour le réveiller, l’asseyait en prenant soin de l’adosser contre l’oreiller puis posait sur son museau un long baiser mouillé exhalant encore la fraîcheur de l’âge et les rêves, à peine éteints, de la nuit.

L’enfant, bien sûr, ne se doutait pas que Nounours n’avait pas cette chance de pouvoir dormir et qu’il ignorait donc tout du monde merveilleux du rêve et du cauchemar, cet univers de la démesure où les sens et les sentiments s’entremêlent dans un désordre savant et s’exacerbent pour faire entendre une voix qui sourd des profondeurs du moi, la véritable voix humaine.

Ah ! Combien de fois celui-ci aurait donné sa « vie » pour goûter, ne serait-ce que quelques secondes, à ces sensations inconnues. Mais le sort en avait décidé autrement et il enviait sa jeune maîtresse qui, quand elle ne se retournait pas dans son sommeil en gémissant parfois, ou en poussant des petits pouffements de rire, lui découvrait un visage apaisé, étrangement éclairé malgré l’ombre nocturne, et qui en disait long sur les paysages qu’elle devait être en train de traverser. Sans doute y avait-il, derrière ces paupières, des couleurs extraordinaires, jamais vues, avec des chemins de fleurs, des sourires dans les arbres, des collines aux courbes tendres, des lacs scintillants, des duvets d’herbe grasse, des oiseaux comme des arcs-en-ciel, des champs paisibles à perte de vue et partout, des formes arrondies et veloutées, des promesses de volupté et de bonheur. A tomber dans ce monde étrange, l’esprit devait sûrement faire le grand écart et se sentir bercé par de tendres vertiges !

Et lui, pauvre Nounours, durant ces nuits qui n’en finissaient pas, il devait se contenter d’attendre, attendre et attendre encore… jusqu’à ce que le réveil daignât bien sonner. Le temps ne s’arrêtait jamais, les nuits n’étaient rien d’autre que des jours, des jours peints en noir, et la vie continuait, persistait obstinément, allant toujours droit devant ou par des routes détournées vers on ne sait quel but, on ne sait quel mirage ! il n’y avait pas d’interruption, pas de vrai silence, juste le poids d’une existence qui n’en était pas une et qui ne s’essoufflait jamais. Nounours, alors, se réconfortait à l’idée que, plus qu’un jouet, il représentait pour Natacha un véritable compagnon et surtout un confident.

Eclats d’humeur (4) O vous

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 12 avril 2014. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur (4) O vous

O vous

mes beaux seigneurs

ayez pitié de nous

Nous les hommes affamés au ventre bien rempli

nous les hommes endiablés qui courons sur des lunes !

Ecoutez le chant maigre de ces livres en série

qui remplissent les rayons comme on viderait des verres !

Ecoutez ces belles plumes

qui grincent au diapason

sur un désert de pierres et de papiers mâchés

 

Que dire sans vous

qui sculptez la raison et peignez la folie

et toutes ces émotions ?

 

Que devenir sans vous

qui devenez ce nous

la parole de la vie

la parole que je suis ?

Eclats d’humeur (3) Prière aux mots

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 29 mars 2014. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur (3) Prière aux mots

O mots

vous qui savez

Enlevez-nous les murs de l’esprit

qui ombrent nos doutes

le filet du ciel où nos rêves s’agitent

le cœur animal tapi entre deux terres

les arbres qui cachent les trésors du soleil !

Détruisez

détruisez jusqu’à raser les têtes !

Ces ballons solides et à l’œil qui s’entête

montés sur des corps aux jambes immobiles

 

Là-bas

dans le bleu

il y a ce courant qui vous ramène à moi

jusqu’aux bords de mon âme

Un bleu inconnu fait d’air libre et de vent

un bleu invisible comme le souffle de vie

un bleu là et ailleurs dont le nom est unique !

Eclats d’humeur (2) Je voudrais…

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 22 mars 2014. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur (2) Je voudrais…

Je voudrais

la voix

d’un dieu qui sait trembler

devant le tas des yeux

dispersés par la foule

 

Je voudrais

l’éclat

de l’âme à l’unisson

des notes entre les lignes

qui fuiraient la prison

 

Je voudrais

le rêve

d’un poète aux abois

porté à même les bras

de la rue en délire

 

Eclats d’humeur (1) Hommage nocturne

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 15 mars 2014. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur (1) Hommage nocturne

J’aime la nuit

qui cache

qui livre les secrets

qui récite ses étoiles

qui chuchote des silences

qui endort les souffrances

qui fait bruisser le vent

qui donne sa voix aux rêves

qui parle de l’ennui

qui se fout des histoires

et de ce quotidien qu’on avale comme de l’eau

trop froide pour être bue

 

J’aime la nuit

qui s’étire

paresseuse liberté

bouche à tous les amours

pure et pourtant maudite

qui porte ses paradis

En scène l’artiste ! (Nouvelle, 4ème partie, fin)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 08 mars 2014. dans La une, Ecrits

En scène l’artiste ! (Nouvelle, 4ème partie, fin)

Vous allez voir, madame la muse va revenir dare-dare, elle est jalouse comme un chimpanzé polonais ! Eh oui, l’espèce divine a aussi ses défauts ! (il s’assoit en faisant mine de l’attendre et regarde à nouveau sa montre) Ah, mais que Diable fait-elle ? Ma patience a des limites, d’autant plus que je ne suis pas le seul à attendre ! Je nous offrirai bien un petit réconfortant aux frais de la maison mais j’ai bien peur de devoir essuyer un refus net et catégorique. « Jamais pendant le service », c’est la règle d’or de la maison ! Et si je vous regarde boire à ma santé, j’aurais l’air tellement sobre que vous vous sentirez coupable ! Je ne voudrais tout de même pas vous mettre mal à l’aise, cela serait déplacé pour un artiste qui clame haut et fort qu’il est un artiste ! Remarquez, il faut reconnaître que parfois madame la muse ne rechigne pas à racler les fonds de verre ! Absinthe ou Bourbon, elle ne dit pas toujours non aux vapeurs d’alcool quand cela lui facilite le travail. Je ne la blâme pas, l’espèce divine est sans doute influençable. Et puis avouez que cela serait mal vu de juger sa patronne ! Qui peut se permettre de juger en ce bas-monde ? Les juges ? Cependant les juges ne sont que des hommes en robe. Et l’habit ne fait pas le juge comme dirait l’autre !

(il croise et décroise les jambes, montrant son impatience, puis scrute ses ongles l’air d’ignorer le public et s’arrête brutalement) Avez-vous déjà remarqué cette manie qu’on a de s’inspecter les ongles, surtout en société ? C’est un signe d’ennui, cela ne trompe pas ! Ennui avec un petit « e » ou ennui avec un grand « e », il a le même visage, la même attitude, une espèce de nonchalance dans les gestes qui, sous son indifférence apparente, cache une blessure purulente. L’ennui n’a jamais sommeil, il est là, sur le qui-vive, mal lancinant qui vous rappelle à l’ordre et vous met dans vos yeux suppliants des interrogations sans réponse. L’ennui ne connaît pas la politesse et les bonnes manières, il les imite pour mieux se déguiser, feignant de flirter avec la vie pour lui prêter son assentiment. L’ennui est un triste compagnon qui s’acharne à apprécier votre compagnie même si on lui préfère la solitude, maître de nos lieux. Méfiez-vous de l’ennui ! C’est un fourbe, un assassin sans scrupules qui vous fera tomber plusieurs fois ; et un jour vous ne saurez même plus vous relever. Il ne vous lâche pas mais il vous abandonne à votre pauvre sort et s’en va en riant pour en achever un autre. Il s’amourache aussi bien des faibles que des forts et, tel un caméléon, il prend la couleur du bonheur pour vous faire croire qu’il n’est plus là. Il n’y a pas de doute, ce renard est encore plus rusé qu’un corbeau ! Il se rongera la patte pour échapper à tous vos pièges et d’un coup de bec vous avalera comme un camembert ! Méfiez-vous de vous-même et de votre mauvaise foi. L’ennui est à toutes les commandes, capitaine dans votre bateau, il vous jettera par-dessus bord comme on jette les poissons dont la tête ne nous revient pas !

En scène l’artiste ! (Nouvelle, 3ème partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 01 mars 2014. dans La une, Ecrits

En scène l’artiste ! (Nouvelle, 3ème partie)

Ah l’Art, voilà aussi un mot immense qui fait entendre l’écho de la profondeur… L’art, le sacre de la beauté, le culte de l’âme, la révélation descendue sur terre ! L’art est la dimension divine de l’homme, l’art est l’esprit de l’homme ! Gloire à l’art et à l’artiste, gloire au triomphe de l’artiste sur l’homme ! Car l’art est la seule religion qui vaille la peine, le seul pari qui vous fasse gagner le ciel ! L’art vous donne des ailes, les ailes d’un ange prêt à combattre tous les démons, des ailes guerrières à la noble envergure pour restaurer la paix ! L’art est la seule aventure avec un grand « a » ! Des couloirs aériens aux boyaux souterrains, des cimes étoilées aux vallons de la terre, il est cette conquête de l’espace qui vous laisse entrevoir toute chose, vous permet d’habiter la connaissance, la vraie connaissance ; celle du monde avec ses laideurs et ses merveilles, ses tristes et belles vérités, ses routes chaotiques et rectilignes. L’art ! Qui prononce ce mot a les lèvres qui tremblent ! Qui prononce ce mot devrait s’agenouiller les mains jointes ! (il s’agenouille et joint les mains) Car l’art est la prière de l’homme qui se réconcilie avec l’univers et fait sa place au milieu des galaxies ! L’art est la créature faite créateur qui s’enorgueillit dans son humilité ! (il se relève) Sans l’art, la terre serait aussi plate qu’une eau minérale et l’homme, aussi pauvre qu’un roman Arlequin ! Sans l’art pas de regard, pas d’oreille, pas de main pour notre âme affamée et toujours aux abois quand elle ne trouve pas sa mie de pain quotidienne, la beauté !

Et vous mon cher public, croyez-vous être venu ici uniquement dans l’intention de vous distraire ? Et bien je vous le rappelle ! C’était aussi votre âme qui vous appelait, criant « A boire et à manger ! » ; votre âme, oui, qui maintenant repue devient gourmande, réclame de la saveur, le suc réconfortant de la beauté, le petit plus qui lui fera pleinement goûter au mot et à l’esprit, au son et au sens !

Je me vante ? C’est vrai ! et alors ? Il faut bien savoir se caresser dans le sens du poil de temps en temps ! Le secret du bonheur, ni trop s’aimer ni trop se molester, rester pile-poil dans le milieu, « La médiocrité » comme l’appelait Montaigne ! Enfin, je ne vais pas revenir là-dessus, je vous ai déjà donné moult conseils sur le dosage du cocktail. Attention, pas celui à la Molotov ! (pause).

A bien y réfléchir, j’ai de quoi me vanter ! Non seulement je vous offre, ou plutôt je vous vends de la beauté, mais en plus j’y ajoute quelques recettes de vie en guise d’extra ! Voici là une preuve de la générosité de l’artiste, et qui le rend aimable par-dessus tout ! Car l’artiste, mesdames-messieurs, prend à la vie pour rendre au public ! Peut-être pensez-vous qu’il se trompe de destinataire, qu’il devrait avant tout rendre à la vie. Et bien non, il ne se trompe pas ! Simplement c’est sa manière à lui de redonner à la vie ! Ou pour dire les choses autrement, c’est en redonnant au public qu’il peut redonner à la vie ! Mais non, je ne vous prends pas pour des idiots ! Néanmoins, avouez que tout ceci au premier abord semble un peu compliqué. En outre, je n’ai pas employé le mot juste, j’aurais dû dire « prêter » puisqu’en ce bas-monde tout nous est repris.

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