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Ki-c-ki ?

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 octobre 2017. dans La une, KI-C-KI

Ki-c-ki ?

Quelques rayons de soleil et des souvenirs charmants de nos premières lectures de jeunesse, qui sentent bon la poésie du temps de l’enfance et de l’adolescence, à travers ces extraits de l’œuvre célèbre d’un non moins célèbre auteur, et pourquoi pas, avec une petite pointe fraîche et joyeuse de jolie nostalgie… où l’on entend le soleil, où l’on entend le ciel bleu, où l’on entend les oiseaux, les arbres, les fruits, les feuilles, les fleurs, et où l’on entend même notre tendre jeunesse…

 

Extraits :

« Lili savait tout ; le temps qu’il ferait, les sources cachées, les ravins où l’on trouve des champignons, des salades sauvages, des pins-amandiers, des prunelles, des arbousiers ; il connaissait, au fond d’un hallier, quelques pieds de vigne qui avaient échappé au phylloxéra, et qui mûrissaient dans la solitude des grappes aigrelettes, mais délicieuses. Avec un roseau il faisait une flûte à trois trous. Il prenait une branche bien sèche de clématite, il en coupait un morceau entre les nœuds, et grâce aux mille canaux invisibles qui suivaient le fil du bois, on pouvait fumer comme un cigare ».

(…)

« En échange de tant de secrets, je lui racontais la ville : les magasins où l’on trouve de tout, les expositions de jouets à la Noël, les retraites aux flambeaux du 141e, et la féérie de Magic-City, où j’étais monté sur les montagnes russes : j’imitais le roulement des roues de fonte sur les rails, les cris stridents des passagères, et Lili criait avec moi…

D’autre part, j’avais constaté que dans son ignorance, il me considérait comme un savant : je m’efforçais de justifier cette opinion – si opposée à celle de mon père – par des prouesses de calcul mental, d’ailleurs soigneusement préparées : c’est à lui que je dois d’avoir appris la table de multiplication jusqu’à treize fois treize ».

(…)

« Dans les pays du centre et du nord de la France, dès les premiers jours de septembre, une petite brise un peu trop fraîche va soudain cueillir au passage une jolie feuille d’un jaune éclatant qui tourne et glisse et virevolte, aussi gracieuse qu’un oiseau… Elle précède de bien peu la démission de la forêt, qui devient rousse, puis maigre et noire, car toutes les feuilles se sont envolées à la suite des hirondelles, quand l’automne a sonné sa trompette d’or.

Mais dans mon pays de Provence, la pinède et l’oliveraie ne jaunissent que pour mourir, et les premières pluies de septembre, qui lavent à neuf le vert des ramures, ressuscitent le mois d’avril. Sur les plateaux de la garrigue, le thym, le romarin, le cade et le kermès gardent leurs feuilles éternelles autour de l’aspic toujours bleu, et c’est en silence au fond des vallons, que l’automne furtif se glisse : il profite d’une pluie nocturne pour jaunir la petite vigne, ou quatre pêchers que l’on croit malades, et pour mieux cacher sa venue il fait rougir les naïves arbouses qui l’ont toujours pris pour le printemps.

C’est ainsi que les jours de vacances, toujours semblables à eux-mêmes, ne faisaient pas avancer le temps, et l’été déjà mort n’avait pas une ride.

Je regardai autour de moi, sans rien comprendre.

“Qui t’a dit que c’est l’automne ?

– Dans quatre jours, c’est saint Michel, et les sayres vont arriver. Ce n’est pas encore le grand passage, c’est la semaine prochaine, au mois d’octobre…”

Le dernier mot me serra le cœur. Octobre ! La rentrée des classes ! »

… …

La réponse au ki-c-ki du mercredi 20 septembre : Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras

Reflets a lu « Lettres à Nora », de James Joyce

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 septembre 2017. dans La une, Littérature

Reflets a lu « Lettres à Nora », de James Joyce

Avec un plaisir, toujours renouvelé, s’agissant de James Joyce, voici, parmi son œuvre, des extraits d’un petit livre réjouissant, composé de très belles lettres adressées par l’auteur à Nora Barnacle, qu’il rencontra en 1904, et épousa en 1931. Naissance d’une passion amoureuse, unique en son genre. Lettres remplies d’un extraordinaire romantisme. Un petit livre à goûter sans parcimonie…

 

Extraits :

« Ma chère Nora. Je me suis retrouvé à soupirer profondément ce soir tout en marchant et j’ai pensé à une chanson ancienne écrite il y a trois cents ans par le roi anglais Henry VIII – roi brutal et débauché. Cette chanson est si douce et fraîche et semble venir d’un cœur si simple et affligé que je te l’envoie, espérant qu’elle puisse te plaire. Il est étrange de voir de quelles mares boueuses les anges font naître l’âme de la beauté. Ces mots expriment très délicatement et musicalement la solitude et la lassitude que je ressens. C’est une chanson écrite pour le luth.

 

Chanson (pour accompagnement musical)

 

Ah, les soupirs qui montent de mon cœur

Ils m’affligent d’une souffrance extrême !

Puisque je dois abandonner ma bien-aimée

Adieu, ma joie, pour toujours

 

J’avais coutume de la contempler

Et de l’étreindre de mes deux bras

Et maintenant avec mille soupirs

Adieu ma joie et bienvenue la peine !

 

Et il me semble que si je pouvais encore

(Dieu, si seulement je pouvais !)

Aucune joie ne pourrait se comparer

Pour alléger mon cœur

Henry VIII »

(…)

« Ma chère petite Nora. Je pense que tu es amoureuse de moi, n’est-ce pas ? Je me plais à penser à toi en train de lire mes poèmes (bien qu’il t’ait fallu cinq ans pour les découvrir). Lorsque je les ai écrits j’étais un étrange garçon solitaire, déambulant seul la nuit et pensant qu’un jour une jeune fille m’aimerait. Mais je n’arrivais jamais à parler aux jeunes filles que je rencontrais chez des gens. Leurs manières hypocrites m’arrêtaient immédiatement. Puis tu es venue vers moi. D’une certaine façon tu n’étais pas la jeune fille dont j’avais rêvé et pour qui j’avais écrit les poèmes que tu trouves maintenant si enchanteurs. […] Mais ensuite je vis que la beauté de ton âme éclipsait celle de mes poèmes. Il y avait en toi quelque chose de plus élevé que tout ce que j’avais pu mettre en eux. Et pour cette raison le livre de poèmes t’est donc destiné. Il contient le désir de ma jeunesse et toi, ma chérie, tu as été l’accomplissement de ce désir. […] ».

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 septembre 2017. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Un ki-c-ki (?) – tellement identifiable – d’une œuvre qui me tient à cœur, car c’est ce livre, lu il y a bien longtemps, qui m’a mis l’eau à la bouche, et a suscité chez moi l’irrésistible désir de dévorer une grande partie de l’œuvre de cette grande dame, une des mes auteures « chouchou » – et dirai-je, une des plus importantes du vingtième siècle – dont je suis « tombée amoureuse »… comme on tombe amoureux, très tôt, de la littérature, et de toute grande œuvre littéraire…

 

Extraits :

« Le soir tombait vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu’ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet ce dont mouraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam, cernée d’un côté par la mer de Chine – que la mère d’ailleurs s’obstinait à nommer Pacifique, « mer de Chine » ayant à ses yeux quelque chose de provincial, et parce que jeune, c’était à l’océan Pacifique qu’elle avait rapporté ses rêves, et non à aucune des petites mers qui compliquent inutilement les choses – et murée vers l’Est par la très longue chaîne qui longeait la côte depuis très haut dans le continent asiatique, suivant une courbe descendante jusqu’au golfe de Siam où elle se noyait et réapparaissait encore en une multitude d’îles de plus en plus petites, mais toutes pareillement gonflées de la même sombre forêt tropicale, ce dont ils mouraient, ce n’était pas des tigres, c’était de la faim. La piste traversait l’étroite plaine dans toute sa longueur. Elle avait été faite en principe pour drainer les richesses futures de la plaine jusqu’à Ram, mais la plaine était tellement misérable qu’elle n’avait guère d’autres richesses que ses enfants aux bouches roses toujours ouvertes sur leur faim. Alors la piste ne servait en fait qu’aux chasseurs, qui ne faisaient que passer, et aux enfants, qui s’y rassemblaient en meutes affamées et joueuses : la faim n’empêche pas les enfants de jouer ».

(…)

Voyager, rêver, envolées poétiques

Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 juillet 2017. dans La une, Littérature

Voyager, rêver, envolées poétiques

Gérard de Nerval

Le Relais

En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;

Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,

Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,

L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.

 

Et voici tout à coup, silencieuse et verte,

Une vallée humide et de lilas couverte,

Un ruisseau qui murmure entre les peupliers,

Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !

 

On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,

De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,

Et sans penser à rien on regarde les cieux…

Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs ! »

 

Arthur Rimbaud

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Ecrit par Gilberte Benayoun le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

(Le Livre de Poche, 1966, Préface Paul Morand)

Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Un « grand petit retour » dans le temps, en compagnie cette fois de « Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu » (1689-1755), et ses Lettres Persanes, son célèbre roman épistolaire. Et voyageons ensemble, un bout de chemin, faisons quelques pas livresques et « ivresques », allons en Perse, en Europe, entre Ispahan et Paris, et d’autres contrées lointaines d’Histoire et de Lumières, via ces bouts de lettres persanes, morceaux choisis de notre belle littérature française classique, incontournable, du 18ème siècle.

 

« Lettre II

Usbek au premier eunuque noir à son sérail d’Ispahan

Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse ; je t’ai confié ce que j’avois dans le Monde de plus cher ; tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales qui ne s’ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon cœur, il se repose et jouit d’une sécurité entière. Tu fais la garde dans le silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour ; tes soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu’elle chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l’espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.

[…]

Souviens-toi toujours du néant dont je t’ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place et te confier les délices de mon cœur. […] »

 

« Lettre VI

Usbek à son ami Nessir à Ispahan

A une journée d’Erivan, nous quittâmes la Perse pour entrer dans les terres de l’obéissance des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.

Il faut que je te l’avoue, Nessir : j’ai senti une douleur secrète quand j’ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu des perfides Osmanlins. À mesure que j’entrois dans le pays de ces profanes, il me sembloit que je devenois profane moi-même. Ma patrie, ma famille, mes amis, se sont présentés à mon esprit ; ma tendresse s’est réveillée ; une certaine inquiétude a achevé de me troubler, et m’a fait connoître que, pour mon repos, j’avois trop entrepris.

Mais ce qui afflige le plus mon cœur, ce sont mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.

[…] »

 

« Lettre XI

Usbek à Mirza à Ispahan

Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu’à me consulter ; tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c’est ton amitié, qui me la procure.

[…]

Reflets a lu « quelques pensées de Pascal » Pensées, Blaise Pascal

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 mai 2017. dans La une

(Editions des Classiques Hachette, collection Prestige du Livre, Librairie Générale Française, 1973)

Reflets a lu « quelques pensées de Pascal » Pensées, Blaise Pascal

Quelques-unes des « Pensées » de Pascal en cette fin de mois de mai, pensées réfléchissantes et rafraîchissantes à l’approche d’un été – espérons-le – doux, ensoleillé et livresque.

 

« Pensées sur l’Esprit et sur le Style »

« A mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes ».

« Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent où l’on veut aller ».

« Voulez-vous qu’on croie du bien de vous ? n’en dites pas ».

 

« De la nécessité du Pari »

« Entre nous, et l’enfer ou le ciel, il n’y a que la vie entre deux, qui est la chose du monde la plus fragile ».

« Les athées doivent dire des choses parfaitement claires ; or il n’est point parfaitement clair que l’âme soit matérielle ».

 

« Les Philosophes »

« La mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de la raison ».

« Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie, de n’être pas fou ».

 

« Fragments polémiques »

« La vérité est si obscurcie en ce temps, et le mensonge si établi, qu’à moins que d’aimer la vérité, on ne saurait la connaître ».

« Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience ».

 

… … …

Reflets a (re)lu : Pierre et Jean, Guy de Maupassant (Librio, Poche, 1996)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 mai 2017. dans La une, Littérature

Reflets a (re)lu : Pierre et Jean, Guy de Maupassant (Librio, Poche, 1996)

Un petit tour rafraîchissant du côté de Maupassant, notre grand et bel auteur d’œuvres inoubliées, remarquables, gravées dans notre mémoire littéraire collective, avec notamment et entre autres : Une vie, Bel-Ami, Boule de suif, La Maison Tellier, Le Horla… et bien d’autres, dont ce petit roman Pierre et Jean, que Maupassant présente comme une œuvre naturaliste.

De quoi mettre en appétit, donner envie de lire ce court roman de 120 pages, et découvrir l’histoire singulière de ces deux frères, Pierre et Jean… ? Alors voilà, ça commence comme ça :

 

Chapitre I :

« Zut ! » s’écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d’heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l’eau, et soulevant par moments, d’un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.

Mme Roland, assoupie à l’arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari :

« Eh bien… eh bien… Gérôme ! »

Le bonhomme, furieux, répondit :

« Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n’ai rien pris. On ne devrait jamais pêcher qu’entre hommes ; les femmes vous font embarquer toujours trop tard ».

Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l’un à bâbord, l’autre à tribord, chacun une ligne enroulée à l’index, se mirent à rire en même temps et Jean répondit :

« Tu n’es pas galant pour notre invitée, papa ».

M. Roland fut confus et s’excusa :

« Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J’invite les dames parce que j’aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l’eau sous moi, je ne pense plus qu’au poisson ».

Mme Roland s’était tout à fait réveillée et regardait d’un air attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura :

« Vous avez cependant fait une belle pêche ».

Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup d’œil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, et de bâillements dans l’air mortel.

[…].

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« Reflets a lu » : Le passeur de lumière

Ecrit par Gilberte Benayoun le 06 mai 2017. dans La une, Littérature

Nivard de Chassepierre maître verrier, Bernard Tirtiaux (Folio, 1995)

« Reflets a lu » : Le passeur de lumière

Ce « passeur de lumière » est la belle et émouvante histoire d’un maître-verrier du moyen-âge – l’auteur (belge et contemporain), Bernard Tirtiaux, étant lui-même maître-verrier, entre autres activités artistiques. Un livre à dévorer pour ce voyage initiatique dans un pays de lumière et pour la poésie de ses couleurs. D’une écriture fine, ciselée et bellement poétique, on ne quitte pas ce passionnant livre de presque 400 pages sans percevoir par nos yeux et tous nos sens ces multiples étincelles de lumière.

Un bonheur de lecture et de mélodies de couleurs !

 

Morceaux choisis :

« Le temps a charrié ses alluvions d’heures et de tourments depuis ce jour du mois de mai 1109 où Blanche de Chassepierre se présenta à l’atelier, accompagnée de ses deux garçons. Elle était jeune et gracieuse. Elle avait une démarche souple d’une exquise légèreté. Un châle ombrait son visage et masquait ses traits. L’artisan la reconnut lorsque l’étoffe de laine, en glissant, dévoila des cheveux d’une lumineuse blondeur.

Beauté lointaine, intimidante, Blanche de Chassepierre avait le charme de ces êtres fragiles que l’on regarde à la dérobée de peur de briser les fils de glace qui les relient au monde des anges. Irréelle, diaphane, délicate comme une aile de papillon, on ne distinguait pas chez elle ce qui était douceur ou douleur, ce qui était tendresse ou détresse. Elle parlait d’une voix minuscule, d’une voix blanche. […] ».

(…)

« Au soir du jour le plus éprouvant de sa jeune existence, Nivard traça à l’encre noire sur le revers de sa ceinture cette phrase amère qui allait diriger la marche de sa vie : Quaere Dei lumem post materiam, non gentes. Cherche la lumière de Dieu à travers la matière au mépris des humains. […] ».

(…)

« A ces moments forts de complicité, Nivard s’aperçoit qu’au-delà des différences qui les séparent, le vieux verrier et lui reçoivent les couleurs de la même manière et que leur œil est étonnamment semblable. C’est durant ce temps béni qu’il découvre que chaque couleur a non seulement ses heures de grâce, mais qu’elle a sa fonction précise dans la mélodie lumineuse. Lorsqu’on la sort de son aire, elle peut mourir ou encore casser une harmonie en équilibre.

Un jour, Nivard revient de la verrerie avec un bleu d’une profondeur extraordinaire qu’il a fabriqué au départ de l’oxyde de cobalt ramené par Soma, auquel il a joint un dérivé de manganèse. Avec Khalim Rhamir, ils promènent le ton neuf dans le verrotarium pour s’apercevoir qu’il répond à toutes les expositions et qu’il vit du matin au soir invariablement. Les deux hommes se regardent et le vieux maître constate :

– Voilà une note de base de la musique céleste, il faut à présent trouver les autres.

En 1125, le verrotarium s’achève. C’est le plus fantastique joyau de lumière érigé par l’homme. Il est doté d’un millier de teintes et, quand on se place sous la coupole, il paraît en avoir bien davantage car le même verre, selon son emplacement, multiplie ses variations subtiles. Lorsque le soleil projette sur le sol et les hommes ses éclaboussures chatoyantes, c’est d’une splendeur à couper le souffle.

Un soir faste, Nivard extrait de son four un rouge ardent, mordant, agressif, dont le pigment est à base d’or. Il tient là une seconde note parfaitement pure, mais, si la première était grave, celle-ci est aigüe. Il inscrit soigneusement la composition de son verre sur le long rouleau de parchemin où, depuis bientôt sept ans, il recueille les formules et les enseignements de son maître, puis il remet précautionneusement le précieux document dans le carquois de cuir qui le protège. Il exulte, remerciant Dieu de l’avoir comblé au-delà de ses rêves dans son art et dans sa vie.

[…] ».

 

… … …

Reflets a (re)lu : Gens de Dublin, de James Joyce

Ecrit par Gilberte Benayoun le 21 avril 2017. dans La une, Littérature

(Editions Le Livre de Poche, 1965)

Reflets a (re)lu : Gens de Dublin, de James Joyce

C’est en pensant à la belle et monumentale œuvre de l’immense James Joyce, romancier et poète irlandais, l’un de nos plus grands écrivains du XXè siècle, auteur du déjà immense Ulysse, que j’ai choisi cette fois de « célébrer » ce justement célèbre et très beau recueil de nouvelles, Gens de Dublin, et y glaner – parmi les quinze nouvelles de ce recueil – quelques passages savoureux, et les faire découvrir ou redécouvrir aux amoureux de la littérature.

 

Morceaux choisis :

« On était presque aux vacances d’été quand je me résolus à rompre, ne fût-ce que pour un jour, cette monotonie de la vie d’école. Avec Léo Dillon et un garçon nommé Mahony, nous projetâmes une journée d’école buissonnière. La sœur de Mahony écrirait une excuse pour lui, et Léo Dillon dirait à son frère d’annoncer qu’il était malade. Nous fîmes le plan de longer la rue des Quais jusqu’aux bateaux, ensuite de traverser avec le bac, et de nous promener jusqu’au Pigeonnier.

Léo Dillon avait une peur bleue d’y rencontrer le père Butler ou tout autre du collège ; mais Mahony demanda, avec beaucoup de raison, ce que le père Butler pourrait bien faire au Pigeonnier. Nous nous rassurâmes et je menai à bien la première partie du complot, en rassemblant les douze sous de chacun des deux, leur montrant en même temps les miens. Nous étions tous vaguement émus le soir en prenant nos dernières dispositions. Nous nous serrâmes la main en riant, et Mahony dit :

– A demain matin, les copains.

Cette nuit-là je dormis mal. Le matin, j’arrivai au pont bon premier, d’autant que j’habitais le plus près. Je cachai mes livres dans les hautes herbes, près du trou aux cendres, au bout du jardin, là où jamais personne ne venait, et je me dépêchai de courir le long de la berge du canal.

Un doux soleil matinal brillait dans cette première semaine de juin. Je m’assis sur le parapet du pont, admirant mes fragiles souliers de toile que j’avais soigneusement blanchis la veille avec de la terre de pipe, et regardant les chevaux dociles qui tiraient, au bout de la colline, un tramway bondé d’ouvriers. Toutes les branches des grands arbres qui bordaient le mail s’égayaient de petites feuilles d’un vert clair, et les rayons du soleil passaient au travers pour tomber dans l’eau. La pierre du granit du pont commençait à être chaude, et je me mis à la tapoter en mesure suivant un air que j’avais en tête. Je me sentais très heureux.

[…] »

(…)

« Le crépuscule d’août gris et tiède était descendu sur la ville et un air doux et tiède, comme un rappel de l’été, soufflait dans les rues. Les rues aux volets clos pour le repos du dimanche s’emplissaient d’une foule gaiement bigarrée. Pareilles à des perles éclairées du dedans, du haut de leurs longs poteaux, les lampes à arc illuminaient le tissu mouvant des humains qui, sans cesse changeant de forme et de couleur, envoyait dans l’air gris et tiède du soir une rumeur incessante, monotone.

Deux jeunes gens descendaient la pente de Rutland Square. L’un d’eux venait de terminer un long monologue. L’autre, qui marchait sur le bord du trottoir devait parfois sauter sur la chaussée à cause de l’impolitesse de son compagnon, l’écoutait, amusé. […] ».

(…)

« Quand il fut certain que le récit était terminé, il rit silencieusement durant une bonne demi-minute. Puis il dit :

– Ça, par exemple… c’est le bouquet !

La voix paraissait exempte de toute vigueur et, pour renforcer ses paroles, il ajouta avec humour :

– Ça, c’est le bouquet, et si j’ose m’exprimer ainsi, le bouquet du bouquet.

[…] »

… … …

Reflets a (re)lu : L’Immortalité, Milan Kundera

Ecrit par Gilberte Benayoun le 25 mars 2017. dans La une, Littérature

(Gallimard, 1990, traduit du tchèque par Eva Bloch)

Reflets a (re)lu : L’Immortalité, Milan Kundera

Pour cette nouvelle récréation littéraire, une petite balade du côté de Kundera, et son Immortalité, œuvre plus que superbe, à lire ou à relire pour le plaisir littéraire, mais aussi et surtout pour la beauté de cet ouvrage puissant et inoubliable de 400 pages. C’est beau de bout en bout, et ça commence comme ça :

 

« La dame pouvait avoir soixante, soixante-cinq ans. Je la regardais de ma chaise longue, allongé face à la piscine d’un club de gymnastique au dernier étage d’un immeuble moderne d’où, par d’immenses baies vitrées, on voit Paris tout entier. J’attendais le professeur Avenarius, avec qui j’ai rendez-vous ici de temps en temps pour discuter de choses et d’autres. Mais le professeur Avenarius n’arrivait pas et je regardais la dame ; seule dans la piscine, immergée jusqu’à la taille, elle fixait le jeune maître nageur en survêtement qui, debout au-dessus d’elle, lui donnait une leçon de natation. […] Je la regardais, fasciné. Son comique poignant me captivait (…), mais quelqu’un m’adressa la parole et détourna mon attention. Peu après, quand je voulus me remettre à l’observer, la leçon était finie. Elle s’en allait en maillot le long de la piscine et quand elle eut dépassé le maître nageur de quatre à cinq mètres, elle tourna la tête vers lui, sourit, et fit un signe de la main. Mon cœur se serra. Ce sourire, ce geste, étaient d’une femme de vingt ans ! Sa main s’était envolée avec une ravissante légèreté. Comme si, par jeu, elle avait lancé à son amant un ballon multicolore. Ce sourire et ce geste étaient pleins de charme, tandis que le visage et le corps n’en avaient plus. C’était le charme d’un geste noyé dans le non-charme du corps. Mais la femme, même si elle devait savoir qu’elle n’était plus belle, l’oublia en cet instant. Par une certaine partie de nous-mêmes, nous vivons tous au-delà du temps. Peut-être ne prenons-nous conscience de notre âge qu’en certains moments exceptionnels, étant la plupart du temps des sans-âge. En tout cas, au moment où elle se retourna, sourit et fit un geste de la main au maître nageur (qui ne fut pas capable de se contenir et pouffa), de son âge elle ne savait rien. Grâce à ce geste, en l’espace d’une seconde, une essence de son charme, qui ne dépendait pas du temps, se dévoila et m’éblouit. J’étais étrangement ému. Et le mot Agnès surgit dans mon esprit. Agnès. Jamais je n’ai connu de femme portant ce nom ».

 

… … …

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