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Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 03 janvier 2015. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

15) Amour, rubis et révolutions

On en était donc aux ultimes répétitions, le Zénith affichant salle comble pour les dix premières représentations, quand eut lieu la cérémonie de restitution du collier par Son Excellence, l’ambassadeur plénipotentiaire de … en France, en présence du ministre des affaires étrangères français, du ministre de l’intérieur et de la plupart des hautes personnalités régionales, départementales, cantonales et municipales, civiles et religieuses, réunies, pour celles qui avaient pu y entrer, dans le grand salon du Mas des Pins, les autres suivant la retransmission sur un écran géant disposé sur la terrasse où étaient servis des rafraîchissements et des amuse-gueules exotiques de la façon de M. Foung. Du côté des invités personnels de Gilda, on comptait plusieurs noms prestigieux du monde des arts, du spectacle et de la mode et en particulier, venu tout spécialement de Londres la veille, fournisseur et ami de longue date de la star, le grand joaillier londonien dont le grand-père avait fabriqué de ses propres mains l’inestimable rivière de rubis.

On prononça de beaux discours habilement troussés sur un sujet pour le moins délicat, chaque orateur tenant à tirer le meilleur profit personnel de cet événement largement médiatisé. Bien entendu, la réception se déroulait en fin d’après-midi afin que les télévisions puissent en relayer les temps forts au journal de 20 heures. Enfin, on apporta sur un coussin de brocard l’écrin tant attendu que l’ambassadeur remit en mains propres à Gilda. Celle-ci, que l’on n’avait pas encore entendue et qui se tenait humblement en retrait, prit l’étui, vérifia qu’il portait toujours au-dessous l’étiquette caviardée de l’inventaire des bijoux de la couronne, l’ouvrit en affichant sa satisfaction dans un délicieux sourire lequel se figea bientôt en un rictus désappointé avant que tout le visage de l’artiste ne s’empourpre d’une légitime colère. Elle prit alors le collier et le tint à bout de bras comme s’il empestait et s’approchant des micros tendus, dit d’une voix blanche :

– Je garde l’écrin en souvenir du prince qui me l’a offert. Quant à ceci, Monsieur l’Ambassadeur, vous pouvez le remporter. Ce n’est pas mon collier. C’est un faux assez habile mais sans valeur. Puis affermissant sa voix qui vibrait d’indignation contenue, elle ajouta : je suppose qu’on a voulu me faire savoir que des bijoux de théâtre étaient assez bons pour moi. J’en prends acte. L’histoire sera juge de ceux qui ont eu cette attention délicate.

Feuilleton : Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 13 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Feuilleton : Le collier du Prince héritier

14) Répétitions en costumes et filiation incertaine

L’ambassadeur prit attache avec le nouvel agent de la star qui n’était autre qu’Aurèle Bornibus, lequel exigea que la restitution de la rivière eût lieu au Mas des Pins en présence de quelques amis et connaissances de Mademoiselle Flor. La convocation de la presse ne fut pas évoquée, elle allait de soi.

On ne mit guère d’empressement à restituer le collier à sa propriétaire. Ce qui ne constituait à l’origine qu’une manifestation de mauvaise humeur devait contribuer à servir les plans de Gilda Flor au mieux de ses espérances. Entre-temps, Aurèle Bornibus avait mis la dernière main aux huit cents pages du premier tome des mémoires de la grande artiste que l’éditeur retenu tenait sous presse pour la rentrée littéraire et faisait traduire aussitôt en six langues. Déployant une énergie décuplée par sa rivalité amoureuse avec le beau lieutenant, le fils de Dolorès et d’Ange avait également adapté avec le concours de ce dernier une vingtaine de chansons destinées à son frère de lait. Celui-ci ne pouvant être en reste de créativité artistique travaillait sa voix et ses jeux de scène avec une ardeur d’autant plus grande que la belle créole était sa partenaire dans maints suaves duos et autant de pas de deux savants pour lesquels leurs beautés et leurs talents complémentaires faisaient merveille. Dolorès avait confectionné des costumes de scène d’une splendeur inégalée en rafraîchissant ceux de la collection qu’elle avait accumulée et entretenue depuis le début de sa collaboration avec l’artiste. Elle avait dû lâcher quelques pinces pour mettre les robes de Gilda à la taille de l’opulente Maria-Félicitad. Elle habillait également le lieutenant hors cadre qui brillait le plus souvent dans d’étroits costumes de lamé mettant en valeur sa plastique irréprochable. Le clou du spectacle, en matière vestimentaire, était un tableau où celui qui était redevenu Etienne Lechat à la ville et qui devait choisir comme noms de scène Stephen Cat ou Esteban El Gato selon son public, chantait les joies de la motocyclette sur la vieille bécane de Bornibus repeinte en rose fluo, l’enquêteur portant un string à paillettes et des bottes de motard en strass tandis que Maria-Felicitad lui donnait la réplique dans le side-car vêtue essentiellement des lunettes du chien Parsifal et de trois aigrettes de casoar fichées dans trois étoiles de faux diamant stratégiquement implantées sur les points les plus sensibles de son anatomie.

Feuilleton - Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 06 décembre 2014. dans La une

Feuilleton - Le collier du Prince héritier

13) De l’importance des médias

L’intervention de la comédienne chanteuse évita peut-être au lieutenant la cour martiale mais ne l’empêcha pas de concevoir une rancune durable envers ses supérieurs et l’institution elle-même qui l’avaient soupçonné d’emblée d’être le voleur du bien dont il était involontairement dépositaire. Gilda exposa au ministre qui avait entouré son appel téléphonique de force circonlocutions oratoires et autres banalités flatteuses pour lui annoncer la révocation imminente du jeune officier, qu’il était évident que le détenteur du collier, connaissant la réputation de perspicacité infaillible de l’officier enquêteur, avait préféré lui remettre le butin de façon anonyme plutôt que d’être démasqué et traduit en justice, ce qui, on doit le noter, était l’expression quasi littérale de la vérité. Plutôt que de voir dans Leminou le coupable d’un larcin, on devait saluer en lui l’homme qui avait apporté la solution d’un problème dont on n’avait plus de raisons de connaître l’énoncé. L’état-major était prêt à passer l’éponge sur ce qu’il persistait à considérer comme un manquement aux règles établies de l’enquête de gendarmerie mais il était en butte à des pressions contraires du Quai d’Orsay. Sur le versant diplomatique de cette montagne médiatique qui occultait opportunément le ciel sans nuage de cette fin d’été torride, on avait une autre conception de l’affaire du collier. On se moquait éperdument de savoir qui avait volé ou récupéré le joyau mais on tenait essentiellement à le restituer au pays d’origine qui le réclamait avec véhémence comme étant un bien inaliénable dont l’état avait été spolié. Le collier avait donc remonté la filière administrative jusqu’au premier ministre qui avait cru judicieux de faire droit à la demande de son homologue étranger avec lequel il entretenait des rapports exécrables qu’il espérait ainsi améliorer. Bref, le collier étant reparti dans son pays sinon d’origine du moins d’adoption, puisqu’on se souvient que les pierres avaient été importées d’Inde et montées au Royaume-Uni, il était peu opportun de féliciter Leminou de l’avoir récupéré au profit de celle qui en déplorait la perte et à qui on ne le rendait pas. En attendant de statuer sur son cas, on le nomma officier hors cadre. Leminou accepta l’hospitalité de celle qui avait provoqué sa chute pour mieux préparer son ascension. Il s’établit au mas des Pins où il reprit sa cour auprès de Marie-Félicité et les répétitions intensives de son tour de chant.

Feuilleton - Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 29 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Feuilleton -  Le collier du Prince héritier

12) Deux étoiles et une troupe

Dès son premier week-end de détente, Thibault Leminou mit le cap sur le Mas des Pins. Il n’avait pas eu de mal à s’y faire inviter en ami. Aurèle Bornibus y passait désormais des séjours prolongés pour le plus grand plaisir de ses nouveaux parents qui ne se lassaient pas d’avoir engendré un garçon si sérieux auquel ils racontaient leur vie en marge de celle de la star et pour le plus grand bénéfice de son mémoire qui comptait déjà plusieurs centaines de pages d’un récit documenté et palpitant. La réunion des deux « frères » fit aussitôt refleurir des sourires enjôleurs sur le minois de la fille du pseudo chinois. Chacun des deux prétendants imaginant que c’était son rival qui lui faisait palpiter le cœur, tous deux surenchérissaient dans la galanterie et les platitudes pour la séduire, faisant involontairement monter le prix des faveurs qu’ils espéraient obtenir de la belle. Gilda Flor observait le trio des deux matous en amour et de la minette en chaleur et continuait à tirer des plans sur la comète. L’ambiance au Mas des Pins étant toujours très musicale : on dansa et on chanta autant que l’on but et mangea. Gilda eut ainsi la confirmation que Thibault était doté d’un magnifique organe qui, une fois sa voix bien placée, lui conférerait le timbre velouté d’un baryton martin dont la tessiture lui permettrait de s’aventurer dans les aigus d’un ténorino et, le cas échéant, d’accrocher sans dommage quelques graves d’une basse pas trop sombre comme on en cultive dans l’opérette. Mais elle découvrit aussi que Marie-Félicité avait la danse dans le sang et qu’elle se trémoussait avec une grâce enjôleuse qui devait toute sa lascivité à une feinte ingénuité primitive. Bref, elle avait affaire à deux bêtes de scène comme elle n’en avait pas rencontré depuis au moins la création à l’opéra de Belém de La Fille de Gibraltar, spectacle musical d’une rare intensité qui réunissait une troupe de chanteurs et de danseurs amazoniens exceptionnels, et dont on sait qu’elle devait reprendre le rôle principal quelques vingt ans plus tard devant la famille princière de Monaco sous le nouveau titre de La Blonde de Zanzibar rewrité pour des raisons diplomatiques qui dépassent le cadre de ce récit. Restait à trouver un rôle pour Bornibus afin d’équilibrer le trio dont elle projetait de transformer la vitalité amoureuse en énergie artistique.

– Aurèle, aurais-tu l’amabilité, lui demanda-t-elle inopinément au dîner devant tout le clan qui désormais prenait ses repas en commun à la mode des tables d’hôtes qui sont un des nouveaux charmes de notre belle contrée, aurais-tu le talent surtout de transposer les paroles d’une de mes vieilles chansons sur des thèmes plus modernes ?

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 22 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

11) Agapes cévenoles

La fête des retrouvailles s’acheva par un banquet improvisé. De nombreux toasts furent portés et des rapprochements affectifs furent initiés. Entre Dolorès et Ange, les heureux parents réconciliés, rien de plus naturel, mais aussi entre Marie-Félicité et les deux frères de lait, la somme de leur séduction ou leur rivalité ayant enfin eu raison de la sévérité de la belle créole. Après un solide dessert composé d’un sommier de pudding au chocolat matelassé de crème de marrons vanillée et drapé d’une crème fouettée au gingembre et à la cardamome, servi avec un cocktail d’Armagnac, de Gin et de liqueur de myrtille, les protagonistes étant plongés dans une douce somnolence due également à l’abus de champagne et de godiveaux d’agneau au pélardon frais que l’on avait dégustés avec quelques bouteilles de Clinton retrouvées dans les caves par Maria-Felicitad dans son entreprise d’assainissement de la vieille bâtisse – nos convives ignoraient évidemment que ce vin traîtreusement délicieux issu du cépage éponyme et qui faisait jadis les délices des Cévenols eût été interdit depuis des lustres au même titre que l’absinthe et pour des raisons similaires (le législateur s’arroge souvent le droit de prohiber la consommation de denrées naturelles soupçonnées d’attenter à la santé mentale du bon peuple, sans s’offusquer de ce que l’on parvienne aux mêmes fins par d’autres moyens moins savoureux) – profitant donc d’un assoupissement général attesté par une polyphonie de ronflements plus ou moins assonants, Gilda décida de mettre à exécution le plan qu’elle avait échafaudé en dansant la rumba et le mambo. Elle se glissa subrepticement dans les cuisines sachant que c’était l’heure où M. Foung s’occupait au pigeonnier de ses précieux messagers – elle avait appris dans la résistance qu’elle avait exercée contre les diverses tyrannies politiques, idéologiques ou domestiques auxquelles sa vie aventureuse de femme éprise de liberté l’avait exposée que le meilleur des complices est néanmoins un traître potentiel – elle prit dans sa cachette l’écrin contenant le collier, sortit du mas en évitant la terrasse où sommeillaient ses amis et se dirigea vers le campement du lieutenant. Le chien Parsifal, plus sobre que son maître ou plus vite dégrisé, avait retrouvé tout son libre arbitre et la suivait. Gilda ramassa une petite pomme de pin qu’elle lui fit flairer puis elle la lança à l’intérieur du cabriolet décapoté. Le chien sauta d’un bond dans la voiture et chercha la pigne qu’il lui rapporta sans qu’aucune alarme ne se fût déclenchée. La voie était libre. Gilda cacha l’écrin aux rubis sous le siège du passager et poursuivit son jeu avec le chien en lui lançant un morceau de bois loin du campement de Thibaud Leminou. Quand les convives émergèrent de leur sieste éthylique, la star se berçait innocemment sur une balancelle en feuilletant une revue de mode.

Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 15 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier

10) Colombophilie

Si un système de radar prémunissait le matériel de la Gendarmerie Nationale contre les aspersions canines, rien ne le mettait à l’abri des déjections aviaires. Le lieutenant pestait de voir la carrosserie impeccablement lustrée de sa torpédo souillée par le guano des ramiers et des bisets qui nichaient dans le pigeonnier. Il convient ici de préciser que la présence de cet édifice avait été un des atouts maîtres qui avaient déterminé Gilda Flor à acquérir cette propriété cévenole. Le colombier était en bon état et après révision de ses boulins, put accueillir une petite colonie de diverses variétés de ces volatiles qui étaient un peu l’emblème de Gilda Flor souvent surnommée « la Colombe tropicale », allusion flatteuse à ses suaves roucoulements et à son engagement en faveur de la paix. Si Leminou se méfiait des pigeons pour diverses raisons, Gilda leur confiait au contraire des missions de la plus haute importance. Nullement abusée par l’authenticité chinoise de son cuisinier dont elle n’avait cure, elle l’avait engagé autant pour ses talents culinaires que pour ses compétences en colombophilie. C’est lui qui entretenait le pigeonnier et ses occupants et en particulier nourrissait et entraînait une couple de pigeons voyageurs par lesquels Gilda Flor correspondait en toute sécurité avec certains interlocuteurs dont les conversations téléphoniques étaient susceptibles d’être espionnées comme elle pouvait elle-même à tout moment être placée sur table d’écoute et l’était sûrement depuis la disparition du collier. Inutile de dire que Gilda ne se fiait pas davantage à la discrétion des procédés modernes de transmission télématiques ou de téléphonie cellulaire. Or, échappant à la perspicacité du lieutenant, une intense activité colombine se déployait ces temps-ci dans le ciel du Mas des Pins au prix des bombardements dont son véhicule de service était la cible.
Quelques jours plus tôt, Gilda avait reçu par la voie des airs, transmis par le fidèle M. Foung, un message émanant de sa majesté le roi de ce pays d’Europe centrale ou du nord que nous avons déjà évité de nommer précédemment. La missive l’informait de troubles politiques graves dans son pays : une coalition de néo-populistes fascisants et de cryptocommunistes avait obtenu la majorité aux dernières élections, contraignant le roi à nommer comme chef du gouvernement un des anciens parlementaires auxquels il avait jadis arraché le décret lui permettant de disposer du collier en faveur de celle qui était restée dans le secret de son cœur son seul amour. Le nouvel homme fort du pays accumulait les incidents de nature à humilier le roi et à déconsidérer la monarchie qu’il souhaitait à l’évidence abolir au profit d’une dictature dont il prendrait la tête. Le sinistre démagogue ne se privait pas de faire des allusions à l’affaire des rubis dérobés au peuple par le monarque dissolu. Le message reçu au Mas par la voie des airs précisait que les services secrets sous le contrôle du ministre de l’intérieur étaient prêts à tout pour récupérer le collier. De son côté, le vieux roi aurait volontiers proposé de racheter la parure pour éviter des ennuis à Gilda mais il ne disposait pas de liquidités suffisantes sur sa cassette personnelle et n’était guère enclin à restituer les rubis, ce qui eût constitué une humiliation supplémentaire et une victoire de son ennemi.

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 08 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

9) Généalogies

Flash back : quelque quarante ans plus tôt, Dolorès Iturbi, fille d’une excellente famille de propriétaires terriens de Biscaye, franquistes par opportunisme et intégristes par anticipation, avait abandonné le giron familial une nuit de pleine lune pour suivre une troupe de comédiens ambulants qui donnait en plein air, de village en village, des spectacles faméliques mais d’une haute intensité poétique inspirés du Don Quichotte de Cervantès. La Dulcinée de la troupe ne pouvant plus cacher sur scène une grossesse avancée quoique adultérine, le rôle échut à cette biscayenne dont la beauté était loin d’égaler l’abattage. Elle le joua pendant quinze ans avec un égal succès d’estime, les hivers glacés comme les étés torrides. Sa route et celle des théâtreux croisa enfin à Barcelone celle d’un aventurier marseillais qui n’avait d’or que dans la bouche (résultat d’une rixe où il avait perdu ses dents et d’une bonne fortune amoureuse qui les lui avait rendues, fausses mais en or). D’une brève liaison entre Dolorès et Ange devait naître à terme – entre-temps le futur père avait pris le large – un enfant un peu souffreteux mais viable aux cheveux carotte que Dolorès tenta en vain de faire admettre ainsi que sa propre repentance à une famille inflexible qui lui ferma la porte au nez. Désespérée mais lucide, la jeune mère passa la frontière par le chemin des contrebandiers et s’en alla déposer nuitamment son enfant sur le seuil de la femme Irrigoyen, nourrice à Saint-Jean-Pied-de-Port, dont la réputation était établie dans tout le Pays Basque. La berceuse prodiguait également le produit de son sein au futur lieutenant, natif de cette ville et dont la mère était morte en lui donnant le jour. C’est ainsi que les deux bambins furent frères de lait jusqu’à leur sevrage. Souventes fois, on vit les deux nourrissons accrochés chacun à une des mamelles de la généreuse nourricière. Puis, le petit rouquin que personne n’avait réclamé au bout d’un an fut confié par l’assistance publique au couple Bornibus, d’honorables commerçants en quincaillerie, articles de pêche et de bazar à Pézenas, dont l’union était stérile et qui lui donnèrent leur nom et tout leur amour avant de lui léguer leurs modestes économies par suite de leur décès tragique dû à l’ingestion d’huîtres frelatées le jour où l’on fêtait la réussite d’Aurèle au baccalauréat. Quant au joli blondinet, son père s’étant remarié, il grandit dans sa ville natale puis fit de solides études à Pau avant d’embrasser la carrière militaire que l’on sait.

Feuilleton - Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 01 novembre 2014. dans La une

Feuilleton  - Le collier du Prince héritier

8) L’enquête avance à grands pas

 

Le spectacle du lieutenant Thibault Leminou faisant sa toilette et sa gymnastique matinales en string léopard dans la lumière bleutée de l’aurore fut-il admiré par d’autres hôtes du Mas des Pins que les écureuils du parc ? Nul ne le saura. Tant que Gilda Flor n’avait pas manifesté qu’elle était éveillée en diffusant, par les haut-parleurs dont elle avait fait installer un réseau dans les pièces principales du mas, un de ses airs fétiches – ce matin-là ce devait être Amour champagne et violon – il était prescrit de respecter le plus grand silence quelle que fût l’activité à laquelle on se livrait. N’entendant que le bruit amorti du hachoir de Monsieur Foung qui préparait des godiveaux d’agneau au pélardons frais, le lieutenant se rendit à l’office pour tenter de « cuisiner » le cuisinier dont il n’avait pas tiré beaucoup plus de renseignements que des laconiques réponses de sa fille. Il l’aborda en lui parlant chinois mais ne s’en fit pas comprendre. Il essaya du japonais sans plus de succès et se rabattit sur le pidgin auquel son interlocuteur se montra plus réceptif quoiqu’il fût évident que M. Foung ne comprenait de ce système linguistique vernaculaire que les mots anglais et nullement ceux empruntés au chinois. Il poursuivit en anglais.

– Si je comprends bien, l’accident génétique dans votre famille, ce n’est pas votre fille, c’est vous. Vous êtes à peine plus chinois que moi. Un grand-père peut-être…

– Non, une grand-mère, honorable militaire !

– Pas de folklore entre nous, mon p’tit père. C’est inutile. Alors, même ton nom, c’est du toc ? Pour qui tu bosses ? Il avait posé ces questions avec un dosage subtil de bonhomie et de fermeté. Le faux M. Foung-Li-Tseu qui avait au moins assimilé l’impavidité en honneur dans le céleste empire, ne trahit pas la moindre émotion.

– Je travaille pour Madame Flor, Monsieur !

– Bon, ça va. Je suppose qu’il est inutile de te faire une offre pour le rachat du collier. Cette fois-ci, Leminou avait sorti ses griffes.

– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, répondit le cuisinier en aiguisant son couteau à découper.

– Tu ne vois pas non plus de quoi je pourrais parler à ta patronne ?

Le chinois antillais répondit dans un sourire énigmatique :

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 25 octobre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

7) Le gendarme de Saint-Tropez

 

Lieutenant Thibault Leminou de la BMGM  CV 83, mes hommages Madame !

Il claqua des talons et exécuta avec une grâce indiscutable le baisemain réglementaire de l’instruction 236 bis.

– Pouvez-vous préciser ? minauda Gilda Flor déjà sous le charme.

– Affirmatif ! Pardon, avec plaisir : Grade : Lieutenant, prénom : Thibault, nom : Leminou (difficile à porter, je vous le concède) de la Brigade Mondaine de Gendarmerie Mobile, section Cinéma et Variétés, base de Saint-Tropez (83), à votre service. Je dois préciser, Mademoiselle Flor qu’en l’état de vos talents lyriques, la base de Biarritz a fait valoir sa compétence, mais finalement c’est notre section qui a été désignée et vous m’en voyez profondément honoré.

Le lieutenant Leminou ne précisa pas que les querelles de compétence dans la BMGM étaient monnaie courante et que la brigade de Saint-Tropez, en perte de vitesse depuis quelques années, était soulagée de récupérer un vol de bijoux chez Gilda Flor, fût-ce le collier de son chien comme on le croyait alors, après s’être fait souffler par la BM de Saint-Nom-la-Bretèche une présomption de meurtre commis sur une sociétaire de la Comédie Française que l’on croyait morte depuis longtemps et, par la brigade de Deauville théoriquement spécialisée dans les affaires de jeu, un viol plus ou moins consenti sur la personne d’une starlette pratiquement quadragénaire.

Gilda Flor avait déjà subodoré que le lieutenant était de ces blonds dorés à poil court, bronzés du premier juillet au trente juin, avec un abdomen en tablette de chocolat, des pectoraux bodybuildés, des fesses de danseur étoile et d’autres avantages à l’avenant que la décence lui interdisait d’imaginer avec précision. Bref, elle était amoureuse. Toute son irritation contre l’intempestive initiative de Dolorès fondait comme crème glacée sous les tropiques au fur et à mesure qu’elle complétait l’inventaire des charmes de Thibault Leminou. Le regard d’un bleu de myosotis, un sourire à vendre du dentifrice, de furtives fossettes jouant à cache-cache au coin de ses lèvres charnues quand il parlait de sa voix de velours sombre, tout dans ce jeune militaire incitait d’emblée à une reddition sans condition. Gilda nota enfin qu’il émanait de cette merveille de lieutenant un mélange viril de parfum de tabac de Virginie et d’Habit Rouge de Guerlain avec la petite touche de transpiration qui signale l’homme actif et pressé. Il était arrivé dans son cabriolet décapotable bleu, discrètement estampillé au sigle de la Gendarmerie Nationale, qu’il avait abandonné derrière la Bentley dans l’allée menant au mas, de sorte qu’il avait parcouru à pied les derniers mètres le séparant du perron, vêtu de cet uniforme futuriste dessiné par Pierre Cardin qui mettait en valeur sa stature à la fois juvénile et athlétique. Il portait une mallette de cuir noir.

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 18 octobre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

L’auteur nous prie de faire savoir que Gontrand-Hubert Mogador n’est pas un pseudonyme sous lequel se cacherait Patrick Modiano, comme l’ont supputé des lecteurs ayant abusivement tenté un rapprochement entre les deux patronymes : Mogador et Modiano. Il est vrai que le nom de Mogador est régulièrement cité dans la liste des nobélisables mais le jury norvégien a préféré couronner un excellent romancier français peu connu du grand public international, ce qui est tout à son honneur, plutôt que l’illustre chroniqueur cévenol.

 

***

 

6) La Madone des bijoux

 

Gilda Flor n’avait pas beaucoup de religion mais elle entretenait des relations affectueuses avec la Mère du Seigneur. Il ne s’agissait pas d’une dévotion comme on l’entend d’ordinaire mais plutôt d’une sorte d’arrangement amiable. En quelque sorte et si l’on peut dire, les deux dames se rendaient de menus services. L’artiste ne manquait jamais de donner généreusement de son argent et de son talent quand on la sollicitait pour une œuvre d’inspiration mariale. Combien d’églises consacrées à la Vierge furent-elles restaurées, dotées de cloches neuves ou même bâties en partie grâce aux charmes et à l’art de mademoiselle Flor ? En échange, la Madone était censée lui assurer sa sauvegarde lorsqu’elle voyageait en avion ou en bateau, deux modes de transport que Gilda Flor craignait autant qu’elle les pratiquait, et d’une manière plus personnelle, veillait sur ses bijoux. Cette protection divine se manifestait de façon prosaïque : Gilda rangeait depuis des années les plus précieux de ses joyaux dans une statue creuse en plâtre peint représentant la Vierge à l’Enfant, objet de piété traditionnelle d’une facture naïvement sulpicienne qui l’avait suivie de loge en loge et de palace en palace durant une grande partie de sa longue carrière. La statue était désormais posée dans sa chambre sur une sellette portant également un vase de cristal de Bohème dont les fleurs étaient renouvelées tous les jours impairs. Ce dispositif devait permettre au plus impie des cambrioleurs de passer à côté d’un butin qu’il n’aurait jamais soupçonné être si simplement à sa portée, étant admis que la valeur marchande de la statue elle-même était d’autant plus faible qu’il manquait un pied à l’Enfant Dieu suite à des manipulations fréquentes et à des déménagements successifs. Au pire, on volerait le vase.

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