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Le Défi Charlie Les Médias à l’épreuve des attentats sous la direction de Pierre Lefébure et Claire Sécail,

Ecrit par Ivanne Rialland le 09 avril 2016. dans La une, Littérature

avec l'autorisation de «  la cause littéraire »

Le Défi Charlie Les Médias à l’épreuve des attentats  sous la direction de Pierre Lefébure et Claire Sécail,

Dans ce recueil d’articles, onze chercheurs en sciences sociales proposent une analyse du traitement médiatique des attentats de janvier 2015. Ils s’attachent ainsi à poser un regard critique sur des images, des messages, des discours fortement émotionnels pour nous aider à saisir leur signification et leur portée.

L’ouvrage est organisé en trois grandes parties qui correspondent à la temporalité médiatique des événements : « Le temps de l’attaque », « Le temps de la marche », « Le temps du débat ».

La première partie est composée de trois articles traitant respectivement des Unes internationales, de la réaction de certains humoristes aux attentats et de la communication de François Hollande. Ici, les chercheurs me paraissent confirmer la perception qu’un citoyen à peu près informé pouvait en avoir : uniformité relative des Unes – avec des singularités cependant relevées par la chercheuse Katharina Niemeyer – résistance par le rire des humoristes, stature présidentielle acquise par François Hollande, mais dont les bénéfices n’ont pas pu être transmis à d’autres dossiers.

La deuxième partie, Le temps de la marche, comporte plusieurs approches de la formule « Je suis Charlie ». Maëlle Bazin analyse par exemple les messages « Je suis Charlie » collectés par les archives municipales de différentes villes. Ce fait même est très révélateur à la fois de la valeur historique accordée d’emblée à la reprise de l’expression lancée par Joachim Roncin et d’une attention croissante pour la place des supports éphémères dans la construction de la mémoire collective. La chercheuse met en évidence les formes d’appropriation de « Je suis Charlie » et la portée variable qui lui est attribuée. Mais l’article le plus intéressant à ce sujet m’a paru être celui de Romain Badouard, intitulé « Je ne suis pas Charlie. Pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux ». Le chercheur montre d’abord la rareté du soutien direct aux terroristes en soulignant que l’ampleur, toute relative, prise par des # tel « #jesuiskouachi » correspond pour une bonne part à des tweets dénonçant cette prise de position. Il identifie ensuite trois grands types de « Je ne suis pas Charlie » : ceux critiquant l’union nationale et sa récupération politique, ceux émanant de l’extrême-droite et des traditionalistes, ceux enfin qui portent une critique musulmane de la ligne éditoriale de Charlie et une crainte de discriminations visant les musulmans. Quantitativement à peu près équivalents, ces trois positionnements n’ont toutefois pas la même exposition sur le web, le débat autour de l’islam étant beaucoup plus visible à la date de l’étude, en février 2015 – ce qui semble tout à fait suggestif. L’auteur développe ensuite une analyse très solide – à la fois documentée et prudente – du rôle du web dans l’espace public, concluant qu’« en situation de controverse, le web agit […] comme un négatif, au sens photographique du terme, du débat public tel qu’il est organisé dans les autres médias : les populations exclues de l’espace médiatique […] produisent des contre-cadrages et proposent des grilles de lecture alternatives des événements ».

La dernière partie de l’ouvrage élargit l’angle de vue pour offrir une « histoire des atteintes à la liberté d’expression dessinée », une analyse des courriers adressés au médiateur de l’information de France 2 à propos du traitement des attentats, puis des prises de parole de quelques « philosophes médiatiques » à cette occasion, et un article conclusif. S’adjoint à cela une postface rédigée quelques jours après les attentats de novembre 2015, où, de façon sensible, les auteurs réitèrent leur engagement intellectuel. L’article « Le rôle des philosophes médiatiques », signé par un doctorant, Timothée Deldicque, se révèle stimulant – et parfois tristement amusant, lorsqu’il nous rappelle les propos de Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Michel Onfray. Selon ce jeune chercheur, ces interventions relèvent du présentisme dénoncé par François Hartog : incapable de laisser s’effacer le passé comme de se projeter dans le futur, le présentisme fait de l’événement un « toujours déjà-là », figeant de façon dangereuse notre histoire et notre identité.