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Lébiba et Yovanina

Ecrit par Jérôme Picaud le 02 décembre 2011. dans La une, Ecrits

Lébiba et Yovanina

Il était une fois Lébiba et Yovanina. Yovanina vivait enracinée, paisible et heureuse dans la grande maison à la façon d’Est. Cheveux blancs comme neige, regard lumineux, Yovanina rendait grâce à la vie, chaque jour, de ce printemps retrouvé : victorieuse d’une longue maladie en un âge avancé, elle offrait de nouveau tout l’éclat de la vitalité.

La grande maison à la façon d’Est, quoiqu’aux arêtes blanches, était rouge, vive. Rouge comme l’amour. Amour du père adoré, de la mère emmenée jeune par la Faucheuse, de l’époux trop tôt parti, des enfants, tendre fille, doux fils, fils disparu, amour attendu des chérubins espérés des petits-enfants chéris. Yovanina était amour : elle recevait, rendait et, plus encore, donnait. La grande maison s’imbibait d’affection. Et le jardin foisonnait.

Suavité des lilas mauves et blancs, baume des roses roses, vivacité pourpre des camélias, extravagante luxuriance des bougainvilliers, beauté éthérée des orchidées : en ce printemps, Yovanina s’y emplissait de nuances, de chatoiements, d’effluves. Ainsi enveloppée, l’âme légère et vagabonde elle partait en voyage, affranchie du temps, sillonnant le Bel Est et les âges. « Je regarde ici, je regarde là, mes pensées sont bleues, une musique tzigane résonne dans ma tête, les vieux airs qui font faire la fête… »

La femme bleue

Ecrit par Jérôme Picaud le 23 septembre 2011. dans La une, Ecrits

La femme bleue

(illustration Christel Loth)

 

Il était une fois la femme bleue. La femme bleue était belle, d’une beauté familière, celle qu’on ne voit presque pas, presque plus à force de la côtoyer, mais qui rassure et réchauffe en permanence par sa simple existence. Ceux qui la croisaient la voyaient bien, cette beauté sans excès tout autant que certaine. Mais lorsqu’on croisait la femme bleue, on était aussi, surtout, frappé par ce qu’elle avait d’unique : la femme bleue avait la peau bleue.

Plus d’un s’était arrêté à scruter cette particularité. Les plus observateurs, une fois l’étonnement dissipé, s’attardaient à détailler cette peau bleutée. Et découvraient que l’uniformité du bleu avait une exception, là, sous les yeux : un bleu sombre proche du gris dur, du noir obscur, y renforçait l’impression de malaise qu’on ressentait à s’attarder sur le détail de sa beauté. Et pourtant, pourtant, en dépit du malaise généré, la femme bleue était belle.

Les plus perspicaces comprenaient. Ils comprenaient parce qu’ils prenaient le temps d’observer. Ainsi, ils surprenaient l’œil, captaient les mouvements, entendaient le souffle. L’œil était toujours en alerte, inquiet sans relâche.

La Scintillante

Ecrit par Jérôme Picaud le 16 septembre 2011. dans La une, Ecrits

La Scintillante


Il était une fois la Scintillante. Sous le gros gilet des matins frais de fin d’été, le haut chatoie, tout de strass argenté. S’en est-elle habillée avant ou après le calendrier ? Chatoyant, aussi, le rire franc, haut perché. Il se réfléchit dans les yeux du garçon de café, qui lui renvoient du velours. Ce qu’elle nie, bien sûr. Comme toujours.

Reconnaître qu’elle aime regarder les jolis garçons, les hommes élégants ? Oui, elle peut. « Quel que soit leur âge, même les “enfants” » – comprendre : les jeunes hommes, elle a cinquante ans. Elle le revendique, même, le brandit comme un étendard : ça participe du scintillement. Admettre que le regard des hommes peut dire un désir d’elle ? Non, ça non. « Chaque fois que nous regardons les yeux de celui ou celle que nous aimons, nous y voyons un reflet de la personne que nous espérons devenir » : elle ne veut pas donner raison à Lashner. Elle ne regarde plus avec amour. Elle ne veut pas être regardée avec désir. Elle ne veut pas se voir en reflet dans un regard enamouré. Elle ne veut pas être celle qu’on a envie de devenir. Elle ne veut plus aimer. Elle a ses raisons.

L'homme aux éphélides

Ecrit par Jérôme Picaud le 02 septembre 2011. dans La une, Ecrits

L'homme aux éphélides

"illustration Marie-Anne Briskmann"

 

Il était une fois l’homme aux éphélides. L’homme aux éphélides savourait les délices d’une vie simple. Il organisait sa vie de façon à goûter pleinement la joie procurée par la réalisation de ses désirs et la satisfaction d’atteindre ses objectifs en toutes choses.

L’homme aux éphélides avait bien analysé sa vie. En conclusion, il s’était dit : « si je veux être heureux, je dois bien délimiter le périmètre de mon bonheur, c’est la meilleure façon d’y arriver. Et les limites de mon bonheur doivent se trouver là où je suis sûr qu’avec mes moyens et des efforts mesurés je pourrai maîtriser ma vie ». A ceux qui lui demandaient comment il voyait le bonheur, il répondait en dessinant de ses mains dans l’air un carré et expliquait : « Je crois que nous avons tous un cadre, et que c’est à l’intérieur de ce cadre, de ce “carré” que nous pouvons être heureux ». Comme le cadre d’un tableau, qui met l’œuvre en valeur. Et la fige à la fois.