Articles taggés avec: Jean-François Vincent

En marche ?… Arrière !…

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 septembre 2017. dans France, La une, Politique

En marche ?… Arrière !…

Le masque – enfin ! – est tombé. Macron, ce n’est pas « ni la droite, ni la gauche » (comme les fascistes d’antan) ; pas plus que « et la droite, et la gauche », mais la droite point barre. Et, sur le plan économique, non point la droite, mais bien l’extrême droite, le libéralisme extrême et triomphant… Libération, le 1er septembre dernier, faisait sa Une avec une photo de notre petit Jupiter serrant amoureusement la main du patron des patrons, et entre les deux compères un gros titre, parodiant, au choix, les Charlots ou François Ruffin : « merci Macron ! ».

En effet, Gattaz a plein de raisons d’être reconnaissant. Qu’on en juge : plafonnement des indemnités en cas de licenciement ; inversion des normes – le point le plus contesté de la loi El Khomry – chaque entreprise pouvant, grâce à des accords internes, « bricoler » son propre droit du travail, en vertu de pactes léonins passés entre l’entrepreneur et des représentants – pas forcément syndiqués – des salariés ; enfin (mais la liste n’est pas close), appréciation de la santé d’une multinationale sur le seul bilan de sa filiale française. En clair, une firme, florissante sur le plan mondial et qui veut « dégraisser » en France pour maximaliser ses profits, pourra le faire en toute quiétude…

Mais avec « Jupi » (l’abréviation sied mieux à la – petite – envergure du personnage), la préférence patronale s’accompagne d’un mépris d’airain. Le vendredi 8 septembre, n’a-t-il pas déclaré, à Athènes : « La France n’est pas un pays qui se réforme », ajoutant pour faire bonne mesure qu’il ne céderait « rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Réponse immédiate des cortèges de manifestants du 12 septembre, qui ont rassemblé au minimum 200.000 personnes : « Les fainéants en marche ! », « Plutôt fainéant que dirigeant », ou encore « Aide-soignante épuisée, mais pas fainéante ».

Jupi a tout bonnement embrayé sur les politiques d’austérité, recommandées par le FMI, la Commission européenne et Angela Merkel ; et ce alors même que Edouard Philippe admettait que « le droit du travail n’est pas le principal facteur du chômage ». Il s’agit en réalité de mesures à visée purement psychologique, destinées à satisfaire les employeurs et à attirer les investisseurs. La « flexi-sécurité » scandinave s’est vue amputée de son second membre.

L’état de grâce a ainsi pris fin. La flagrante imposture du changement – évidente dès le début, mais qui a néanmoins berné tant de crédules naïfs – laisse la place à un oxymore divertissant par son ridicule : le libéralisme dirigiste. Macron n’a pas hésité à chausser les bottes du jacobinisme pour imposer son laissez-faire social. Il charge, ordonnances à l’appui, pour aller plus vite.

Schumpetérien assumé, il régule pourtant la dérégulation. Il organise non le progrès mais la régression ; il planifie non une avancée mais un rétropédalage…

Cependant politiquement tout se paiera. Dès les inévitables soubresauts de la rue, la droite « constructive » le lâchera, les socialistes ralliés aussi. Sa majorité amateuriste et dilettante s’ébrouera tel un essaim de moineaux affolés.

Restera Jupi seul face à la colère d’un peuple trompé. Le petit roi sera alors tout nu…

Le nouveau paysage de la droite « classique »

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 septembre 2017. dans France, La une, Politique

Le nouveau paysage de la droite « classique »

Le séisme « macronien » a certes fait exploser en vol le PS, mais la droite non – encore ! – lepéniste s’est éparpillée « façon puzzle »…

Il y a d’abord les ralliés, qui s’intitulent eux-mêmes, de manière euphémique, les « constructifs », et que d’aucuns appellent les « destructifs ». 35 députés, emmenés par Thierry Solère, ancien porte-parole de François Fillon, qui laissa tomber celui-ci quand il maintint sa candidature alors qu’il avait pourtant juré ses grands dieux qu’il jetterait l’éponge en cas de mise en examen. 12 d’entre eux ont voté la confiance à Edouard Philippe, les autres s’abstenant.

Leur credo ? « Nous, élus de la droite et du centre, avons décidé de travailler de façon constructive, libre et responsable avec le gouvernement. Ensemble nous voulons que la France réussisse sa modernisation pour ne plus perdre de temps et adapter enfin notre pays à un monde en perpétuelle mutation. Nous espérons transcender durablement les vieux clivages politiques, moderniser l’action publique et retisser le lien de confiance indispensable entre le citoyen et l’élu, tant nous sommes persuadés qu’il est crucial de régénérer notre vie démocratique ». Il faut dire que l’action centro-libérale du nouveau gouvernement les y aide. Mais, dans ce cas, pourquoi, tout bonnement, ne pas intégrer, avec armes et bagages, la République En Marche ?

Il y a surtout Laurent Wauquiez, candidat quasi investi – et seul en lice – à la présidence de LR, lors de son prochain congrès qui se tiendra en décembre. Son orientation ? A droite toute ! « Etre de droite n’est pas une maladie honteuse », avait-il affirmé dans une interview au Monde le 13 juillet dernier. On le soupçonne d’être un sous-marin de Sarkozy dont il revendique l’héritage, « pour moi, c’est le modèle », avait-il proclamé. Il effarouche les plus modérés, tel Xavier Bertrand, qui constata, dans un entretien au JDD : « il court après l’extrême droite ».

Alors Wauquiez, un « bébé Buisson » ? Il a rompu avec un long compagnonnage très « buissonnier » lors de l’affaire des écoutes des conversations élyséennes. Il a, à cette occasion, dit de Buisson, sur BFM-TV : « c’était quelqu’un qui était dans les équipes de 2007, qui a trahi Nicolas Sarkozy. Dans ce livre (N.B. La cause du peuple), c’est la haine qui l’a emporté sur la vérité ».

Mais il a pris pour conseiller l’un des fils spirituels de Buisson, Guillaume Peltier, créateur du courant La France Forte. « La droite de Peltier, écrit Renaud Dély, dans son livre La Droite brune, UMP-FN, c’est celle des hussards, celle qui prend des risques pour s’affirmer. D’ailleurs, en élève consciencieux de la droite « buissonnière », Peltier n’en finit pas de réciter les leçons de son gourou. Un gourou même après la défaite. Si Nicolas Sarkozy n’avait pas mené une telle campagne, il en est sûr, Marine Le Pen aurait atteint 25% des voix au premier tour et le chef de l’état ne se serait pas qualifié pour le second ». Avec Wauquiez à la manœuvre, le rêve de Buisson a des chances de se réaliser : bâtir une union des droites, à l’instar de ce qui avait uni socialistes et communistes à l’époque du programme commun…

Trouver l’Indonésie

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 septembre 2017. dans Ecrits, La une, Voyages

Texte de Ricker Winsor (Finding Indonesia), traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Trouver l’Indonésie

Après avoir passé quatre ans ici en Indonésie, en tant qu’expatrié avec un statut de résident permanent, je suis en mesure de parler un peu de ce pays extraordinaire, composé de 1700 îles qui s’étendent sur plus de 300 km. Il s’agit du plus grand pays musulman du monde.

Il y a sept ans, au cours d’un appel téléphonique venant de très loin, j’ai dit « oui » au directeur d’une école de Surabaya, et, dans les trois semaines, j’ai vidé ma maison, trouvé des locataires, emballé et envoyé à l’avance mes livres et mon matériel artistique, puis j’ai pris l’avion. Je crois bien que j’ai juste eu le temps de regarder dans mon atlas pour voir que – oui ! – l’Indonésie existait et que – oui ! – c’était « par là », peu importe où, en Asie.

Il faut dire que ça se passait en 2009, de triste mémoire. Comme beaucoup d’autres, j’avais subi la voracité des adorateurs de Mammon : ceux-ci, en effet, avaient volé tout ce qu’il y avait à voler, en vendant des obligations pourries, des prêts hypothécaires bidon, et des trucs du même ordre, sur le dos des citoyens démunis. Mon boulot administratif à mi-temps dans une université passa ainsi à la trappe. C’était : « Indonésie, j’arrive ! ».

J’ai beaucoup écrit sur ma première année ici dans mon premier livre, Pakuwon ville, Lettres de l’Est. Je ne suis resté qu’un an à cette époque, à cause de plein de choses : la nostalgie du pays, les locataires de ma maison décidés à ne pas payer, des trucs comme ça. Mais la jolie femme que j’avais rencontrée à Surabaya me suivit quelques mois plus tard et, cet automne-là, par un jour d’octobre frisquet, nous nous sommes mariés, dans le Vermont, dans un champ appartenant au juge de paix. Après un an dans la neige et deux autres passés à enseigner à Trinidad, nous sommes retournés en Indonésie ; d’abord deux ans à Bali, puis ensuite à Surabaya, dans la maison de ma femme.

Maintenant j’ai une femme indonésienne d’origine chinoise, une famille élargie, deux professeurs de langue qui m’enseignent deux fois par semaine, un boulot d’enseignant également deux fois par semaine et une vie bien remplie de toutes les manières possibles. Je vis du côté Est de Surabaya, le côté ancien, pas celui où l’on trouve les autres étrangers. Je passe des mois sans voir un autre « bule » (visage pâle), ce qui me convient très bien. Je parle indonésien et j’ai un permis de conduire indonésien ainsi qu’un visa Kitap, c’est-à-dire un statut de résident permanent. Ce n’est pas facile à obtenir, car ils ne veulent pas que les étrangers se mêlent trop de leurs affaires ici, peut-être à raison, peut-être en réaction contre 350 ans de colonisation hollandaise.

Cela dit, à bien y regarder, il y a des tas d’étrangers, la plupart à Bali. Ils payent les frais de visa et ont la belle vie. Voici donc une brève introduction à ce dont je veux parler : l’Indonésie, qui est, à l’heure actuelle – et peut-être de tout temps – le meilleur endroit au monde pour y passer sa vie ; et pas à cause du coût de la vie ou de l’excellence de la cuisine, mais en raison de la culture de non agression, de non confrontation, une culture « sopan dan rama », ce qui signifie « poli et amical ». La subtilité de cette culture va bien au-delà de ce que je peux m’aventurer à raconter pour l’instant : même pour un nouvel arrivé, la différence frappe par rapport à ce dont je suis habitué, le produit d’une culture de violence et de compétition, celle de l’Amérique.

Les indonésiens sont prêts à beaucoup de choses pour éviter une confrontation directe et, d’une manière générale, tout ce qui est désagréable. Je l’ai appris aujourd’hui, via Skype, de Djoni, mon professeur : les Javanais placent toujours l’autre au-dessus d’eux-mêmes ; au fait, Djoni est javanais et musulman. Nous sommes sur l’île de Java (autrement dit, pour nous occidentaux, le café), et Jakarta est la plus grande ville, la capitale. Surabaya est la seconde plus grande ville, une ville d’affaires, où l’on fabrique les choses, où l’on fait de l’argent.

Panthéonisation de Simone Veil ou constitutionnalisation de l’IVG ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 août 2017. dans France, La une, Politique, Société

Panthéonisation de Simone Veil ou constitutionnalisation de l’IVG ?

Comme chacun sait, les institutions civiles ne sont que les clones d’institutions ecclésiastiques antérieures, qu’elles entendent concurrencer. De même qu’il existe – sans rire ! – un baptême « républicain » et un mariage « célébré » à la mairie, de même la panthéonisation est l’avatar laïc de la canonisation. De fait, Simone Veil connut une apothéose immédiate, un peu comme saint Jean-Paul II, pour qui les foules massées sur la place saint Pierre, criaient, dès l’annonce de son décès : « santo subito ! », saint tout de suite ! D’ailleurs, la sainteté laïque possède la même – et curieuse – faculté de propagation que son archétype religieux : la petite Thérèse de l’enfant Jésus « sanctifia », par une sorte de solution de continuité, ses parents, Louis et Zélie Martin, canonisés eux aussi. Idem pour Antoine Veil, panthéonisé par la grâce de sa femme et simultanément avec elle…

Mais à qui – ou plutôt à quoi – au juste, est échu cet honneur de la République ? A la courageuse déportée qui survécut aux camps de la mort ? A la militante féministe qui alla jusqu’à renverser une carafe d’eau sur la tête d’un de ses fils qui tenait des propos misogynes ? Non, sans la loi de 1974, jamais Simone Veil ne reposerait dans la fameuse ex-église, transformée en temple à la mémoire des grands hommes. A travers elle, c’est bien le droit à l’IVG que l’on a voulu honorer.

Mieux, comme l’a dit le philosophe Raphaël Einthoven au micro d’Europe 1 le 6 juillet dernier, il s’agit « d’un équivalent symbolique d’une inscription de l’IVG dans la constitution ». L’idée, à vrai dire, mûrit depuis quelque temps. Elle faisait officiellement partie du programme de Jean-Luc Mélenchon, dans la campagne des présidentielles. Dans un discours du 18 mars, prolongé dans son blog, il proclame : « la liberté de conscience a un pendant évident, une liberté fondamentale : celle de disposer entièrement et absolument de soi ; il est donc temps d’inscrire dans la constitution le droit à l’avortement, car le corps de chaque femme lui appartient absolument et exclusivement ». Et d’ajouter, pour faire bonne mesure : « je proposerai que le droit à l’avortement soit inscrit dans la constitution, ainsi que le droit de mourir dans la dignité. Les deux droits ont une racine commune : disposer de soi en seul propriétaire de soi ».

Le parallèle entre suicide et avortement frappe, en effet, par sa pertinence. Les deux furent des délits, les deux furent dépénalisés – le suicide en 1810 ; avant, sous l’Ancien Régime, la peine consistait en une profanation du cadavre, « le corps était pendu par les pieds à un gibet et, après son exposition, jeté à la voirie avec les cadavres pourrissant des chevaux » écrit Georges Minois dans son Histoire du suicide (Fayard, 1995, p.165).

Mais « dépénalisés » signifie-t-il « exaltés » ? A supposer que l’on considère le fœtus comme faisant partie intégrante du corps de la mère (ce qui ne va pas de soi, cf. ma chronique à ce sujet), avorter consiste, d’une manière ou d’une autre, en une mutilation, une atteinte grave à l’intégrité corporelle. « Nulle femme ne se fait avorter de gaité de cœur » disait Simone Veil. Quant au suicide, il s’identifie au meurtre de soi-même (cf. l’allemand « Sebstmord »). Comment une mutilation volontaire ou un meurtre, non moins volontaire, pourraient-ils s’ériger en nouveaux droits de l’homme ?

Il y a un saut qualitatif infrangible entre la simple tolérance et l’exaltation. Ni l’automutilation, ni l’auto-meurtre ne sont des biens en soi. Ce sont des maux. Les dépénaliser était nécessaire pour ne pas ajouter une douleur supplémentaire et une stigmatisation à une misère humaine déjà existante.

Mais les glorifier relève de l’obscène…

Vichy était-ce la France ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 août 2017. dans France, La une, Politique, Histoire

Vichy était-ce la France ?

Depuis le discours d’Emmanuel Macron, le 16 juillet dernier, à l’occasion du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, la polémique a fait rage.

Le président a, en effet, déclaré :

« Alors oui, je le redis ici, c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 à leurs domiciles, dont plus de 8000 furent menées au Vel d’Hiv avant d’être déportées à Auschwitz. Je récuse les accommodements et les subtilités de ceux qui prétendent aujourd’hui que Vichy n’était pas la France, car Vichy ce n’était certes pas tous les Français, vous l’avez rappelé, mais c’était le gouvernement et l’administration de la France ».

Tollé tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ; Florian Philippot : « cette insistance de Macron à humilier la France est préoccupante. Restons fiers, proclamons notre amour de la France », et Jean-Luc Mélenchon de faire chorus : « La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain ».

Au fait, qu’est-ce que « la France » ?

Ecartons tout d’abord la fiction de la France-personne, chère à de Gaulle ou à Péguy, cette personnalité collective ou corporative, inventée par Michelet, incorporant mystiquement tous ses membres, à l’image du Christ ou de l’Eglise dans la théologie paulinienne…

Un pays, selon l’école de sociologie historique allemande, c’est avant tout un « staatsvolk », un « peuple-état », une entité juridique composée de ses citoyens. A cette aune, la France ne fut ni collaboratrice, ni résistante – groupes ô combien minoritaires rapportés à l’ensemble de la population –, elle fut planquée ! Elle n’approuva ni ne désapprouva la rafle du Vel d’Hiv, elle s’en lava les mains…

Mais passons du plan strictement démographique au plan symbolique. Pour Patrick Buisson – et à cet égard, il a raison – il existe des « incarnations ». Un homme « incarne », à moment donné, des idées et une nation. De même que l’Allemagne nazie « s’incarna » en Hitler ou la Russie communiste en Staline, de même, de 1940 à 1944, la France s’incarna en Pétain. 40 millions de pétainistes en 40, dit Henri Amouroux. L’estimation est peut-être élevée (mes grands-parents, par exemple, furent anti pétainistes, bien avant de connaître de Gaulle) ; mais il reste que l’adhésion au nouveau régime fut massive, à l’instar de l’approbation – largement majoritaire également – aussi bien de l’hitlérisme que du stalinisme dans leur domaine respectif.

En effet donc, il existe – quoique la notion, en droit, me gêne infiniment – une responsabilité collective des pays concernés face aux crimes des hommes qui les gouvernaient et qu’ils soutenaient. Toutefois cette responsabilité ne saurait être héréditaire. Les Russes actuels ne sont pas comptables du goulag, pas plus que les Allemands d’aujourd’hui n’ont à battre leur coulpe au sujet des camps de la mort. Rien n’oblige de même les Français de 2017 à se repentir des horreurs commises dans le sillage de la « révolution nationale ».

A l’inverse de certains passages de la Bible, les fautes des pères ne rejaillissent pas sur leurs enfants…

Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 juillet 2017. dans La une, Voyages

Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Vivere Venezia, probablement le plus beau recueil d’images qui ait été conçu au sujet de la Sérénissime, œuvre du génial photographe Fulvio Roiter ; mais aussi un condensé de sa philosophie et de ses contradictions : vivre !

La sérénité légendaire du lieu ne saurait être d’ailleurs que façade ; Venise a, en effet, de tout temps, été menacée : par l’eau (l’aqua alta) qui l’inonde périodiquement ; par les Turcs, défaits à la bataille de Lépante ; par les Autrichiens qui l’ont occupée longtemps et qui ont failli la réinvestir après le désastre de Caporetto, en 1917. Et maintenant par les touristes ! Sur le ponte della paglia, parallèle au ponte dei sospiri, le flot ininterrompu des visiteurs empêche de voir la célèbre passerelle qui reliait le tribunal à la prison. De là son nom : nostalgie d’un dernier regard porté sur la mer. Désormais, les soupirs, ce sont ceux des foules qui se pressent et se compressent pour apercevoir le célèbre monument entre deux épaules.

La vie contre la mort, la mort contre la vie ; telle semble être l’éternelle scansion vénitienne.

D’un côté la vie. Venise la joyeuse : fêtes, carnavals, défoulement, liberté (cf. le quasi maçonnique « viva la libertà ! » de Don Giovanni), les gondoliers chantent, Hemingway sirote un Bellini (cocktail de jus de pêche et de champagne) au Harry’s bar (du nom de Harry Cipriani qui inventa aussi le Carpaccio, fatigué qu’il était de voir le Gi’s dévorer de vulgaires steaks tartares), les amoureux s’embrassent (ou se disputent, tels Georges Sand et Alfred de Musset dans le célèbre hôtel Danieli)…

De l’autre, la mort, der Tod in Venedig. Les gondoles – encore elles – partout la rappellent : c’étaient, en réalité, des corbillards servant à transporter les victimes de la grande peste, au XVIIème. D’où leur couleur : le noir. Joseph Losey a probablement exagéré cet aspect des choses en habillant le héros de son film, Ruggiero Raimondi, des tonalités du deuil : ou le blanc ou le noir. Mais il n’est qu’à se promener dans le cimetière de San Michele (une île dans la lagune) un soir d’automne pour ressentir presque physiquement le couperet glacial de la grande faucheuse… A Venise, toutefois, la mort n’a jamais le dernier mot ; toujours la vie renaît. Son fameux théâtre, ne s’appelle-t-il pas La Fenice, le phénix ?

L’automne, saison idéale pour se rendre dans la cité lacustre, les paillettes de la Mostra n’étant plus et celles du carnaval n’étant pas encore. Il y fait froid (le climat vénitien, ne l’oublions pas, est continental et non méditerranéen) et un brouillard fantomatique revêt alors les palais gothiques, leur conférant ainsi un caractère irréel, presque spectral.

Malheureusement – ou heureusement – moi, j’y vais cet été, début juillet. Occasion de voir la lumière frapper et irradier, à travers les petites fenêtres de sa coupole, les mosaïques d’or de San Marco. Cette splendeur byzantine avait d’ailleurs stupéfait Gustav von Aschenbach, le personnage principal du roman de Thomas Mann. Observant les fidèles se pressant dans une petite église dorée, il s’était écrié intérieurement : « Sie gehen ein in die Wohnung Gottes, das ewige Licht leuchte ihnen » : Ils entrent dans la demeure de Dieu, la lumière éternelle les illuminait.

Alors, en guise de salut et de bénédiction, je me permets de vous adresser les vœux de paix que le lion, emblème de la ville, offre à son saint patron, et qui s’inscrivent sur le livre que, de sa patte, il tient ouvert : « pax tibi marce, evangelista meus », que la paix soit avec toi, marc, mon évangéliste.

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 juillet 2017. dans France, La une, Politique

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ah le « méluche » ! On l’affublé de tellement de noms (d’oiseaux !) : pitre, fasciste d’extrême gauche, lider maximo, tribun de la plèbe, léniniste, « staluche » (ça, c’est moi !)… Difficile de définir – sérieusement – cet authentique intellectuel, espèce rare dans notre classe politique. Quelles idées se cachent-elles derrière le personnage qu’il s’est créé ?

Bernard Ravenel, auteur d’une histoire du PSU, compare les Insoumis à ce mouvement, que Mélenchon pourtant quitta, en claquant la porte (plus précisément de l’UNEF que ce parti tentait de noyauter), pour rejoindre la – plus trotskiste à son goût – OCI (Organisation Communiste Internationaliste). Ce que les Insoumis et le PSU ont en commun ? « Lier le nouveau et l’ancien, refonder, en devenant le lien entre la social-démocratie et la pureté léniniste », en un mot, reprendre le flambeau de la lutte culturelle contre le capitalisme.

Mais le tout nouveau parti se voit confronté à deux thématiques épineuses : l’une venue de l’extrême droite et issue de la fameuse poussée « dextriste », initiée par Patrick Buisson : le thème de l’identité ; l’autre venue, elle, des verts et tout aussi dérangeante pour le marxiste que Mélenchon n’a cessé d’être : l’anti-productivisme, le retour à une consommation à la fois locale et frugale.

Le jacobinisme comme identité nationale

« Je suis d’accord pour qu’on discute de l’identité, déclare-t-il, sur son site internet, jlm2017.fr ; je crois à l’identité républicaine de la France ». Oui, mais la France, au juste, c’est quoi ? Et Méluche de rire du « roman national » : les Gaulois, Clovis, les rois, bref, le répertoire classique à la Michelet. Pour lui, la « France », celle qu’il aime, la France jacobine, commence à la révolution : « dans l’histoire de France, ce qui fait sens, c’est la rupture, pas la continuité ; la grande révolution de 89, voilà ce qui fait notre identité ».

Un incident récent vient d’ailleurs d’illustrer ce credo. Danièle Obono, élue Insoumise, était invitée à l’émission Les Grandes Gueules de la radio RMC. On l’interrogea sur son soutien, en 2012, à la chanson du groupe ZEP, Nique la France. Un peu désordre pour une députée, qui justement représente ladite France. Devant ses atermoiements, un intervenant, un peu énervé, lui demande tout de go : « diriez-vous vive la France ? ». Refus de répondre. Pourtant, l’attitude de la députée était d’une logique en totale adéquation avec la pensée du maître : La France, c’est – au fond, ce n’est que – la République. Confirmation en a été donnée par Éric Coquerel, autre député Insoumis, au micro, cette fois, de RTL : Jean-Michel Aphatie le soumet au même test : « crieriez-vous vive la France ? » Réplique en pirouette : « crieriez-vous vive la République une et indivisible ? ». La République, pour les Insoumis, plus encore qu’une patrie, s’érige en identité…

L’écosocialisme comme projet de société

Le mot d’ordre, tel qu’énoncé par le sociologue Razmig Keucheyan, aux universités d’été de la France Insoumise, se résume à « abattre la frontière entre la question sociale et la question environnementale ». Capitalisme et pollution se confondent : le premier prospère sur l’exploitation forcenée et l’empoisonnement de la nature. Il convient, par conséquent, de combattre le productivisme – le toujours plus ! – et ce qui l’encourage et le nourrit : le consumérisme (vieux slogan soixante-huitard : « à bas la société de consommation ! »).

Revue de presse européenne pour les législatives

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 juin 2017. dans France, La une, Politique

Revue de presse européenne pour les législatives

A la différence des présidentielles – et à l’image de l’assoupissement hexagonal qui s’est traduit par un record absolu d’abstention – les législatives françaises ont beaucoup moins intéressé nos voisins. Les préoccupations nationales (deuil de Kohl en Allemagne, nouvel attentat à la voiture bélier, le soir même du 18 juin, à Londres) ont pris le dessus. La France ne fait plus – ou très peu – la une des journaux.

 

Trois groupes de réactions :

 

Ceux qui s’en fichent

Essentiellement les Britanniques :

Le populaire Daily Mirror n’en dit pas un mot : indifférence complète.

Le très conservateur et très respectable Daily Telegraph mentionne la nouvelle sous forme de brève, pas plus.

Même laconisme aux Pays-Bas et dans la – pourtant très proche – Belgique :

De Telegraaf, en Hollande, glisse sur la nouvelle (« majorité pour le parti de Macron », point à la ligne).

Het Laatste Nieuws, principal quotidien flamand, se penche plutôt sur le gouvernement Philippe (parce que c’est un homonyme du roi ?) : « six ministres élus du gouvernement Philippe ».

Et jusqu’au très francophone et très francophile Le Soir, qui étudie avant tout la déconfiture du Parti Socialiste (préfiguration de celle du PS local de Wallonie ?).

Les admiratifs

The Guardian tout d’abord, journal de centre gauche, qui fait exception Outre-Manche : « Macron continue de marcher ; alors que son parti gagne une large majorité, il détient toutes les cartes ».

Les Italiens ensuite, malgré quelques bémols.

La Stampa : « Macron triomphe en France ; il a la majorité absolue ; mais les Français lui ont infligé une correction et laissé en vie les autres partis ».

Analyse identique à La Reppublica : « Macron conquiert la majorité absolue. Le FN déçoit, en dépit du fait que Marine Le Pen entre pour la première fois à l’Assemblée Nationale ».

Helmut ist noch da !

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 juin 2017. dans Monde, La une, Politique

Helmut ist noch da !

Helmut est encore là. Reprise de la fameuse phrase-slogan de 1989, à la chute du mur : « Deutschland ist wieder da ! », l’Allemagne est à nouveau là !

En 1989, je partageais les craintes de Mitterrand. Quoi ? Moi, l’hyper germanophile, j’étais devenu germanophobe ? J’avais peur (au sens étymologique de « phobos ») des Allemands, seul et unique peuple pour lequel le cosmopolite apatride que je suis ressente des sentiments pseudo-patriotiques ?

Je craignais, en effet, que la frontière Oder-Neisse fut violée. La frontière Oder-Neisse, fruit du marchandage honteux qui officialisa la purification ethnique de la Silésie, de la Poméranie et de la Prusse orientale, au profit des Polonais ; en échange de la captation de la moitié orientale de la Pologne d’avant-guerre au profit de l’URSS… un marchandage qui marqua, à jamais, les accords de Postdam du sceau de l’infamie.

Oui, pourquoi avais-je peur ? Imaginaire fantasmatique de je ne sais quel gêne expansionniste du pays de Goethe (cf. la célèbre ironie de Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux ») ? Non, c’était plutôt mon antinationalisme : pourquoi pas deux états également démocratiques ? Pourquoi – forcément – un état unique ? Parce ce qu’ils sont peuplés de germanophones ? Alors, il faudrait y adjoindre une bonne partie de la Suisse, l’Autriche, l’Alsace-Moselle et même – Why not ? – ce Südtyrol (Trento Alto Adagio) qu’Hitler lui-même avait renoncé à annexer…

C’était, de ma part, méconnaître une donnée fondamentale de la sociologie historique allemande. Vu d’Outre-Rhin, l’état repose sur le peuple historiquement – et non contractuellement – constitué, « ein staatstragendes Volk », un peuple « porteur » d’état ; en un mot quelque chose existant de toute éternité, « Hülle des Ewigen », comme dit Fichte : une enveloppe de l’éternité. Ce pacte, ce contractualisme de la philosophie politique française – de Rousseau à Renan (cf. le plébiscite de tous les jours) – demeure ici inconnu. Le « Staatsvolk » selon l’expression du sociologue Reinhart Koselleck, c’est-à-dire le peuple « citoyen » et dont la citoyenneté se fonde sur le droit – l’accord mutuel entre l’individu et la puissance publique – et non pas sur la nature ou l’histoire, ce Staatsvolk n’est pas une catégorie allemande.

Kohl ne méconnut pas cette différence. Il donna satisfaction aux aspirations fusionnelles allemandes, tout en offrant des garanties aux Français, et surtout un cadeau magnifique : le mark ! L’euro n’étant après tout que l’extension continentale de la devise, chérie, tel un enfant, par la Bundesbank.

C’est cette intelligence géopolitique d’Helmut Kohl qui scella – précisément au moment de la réunification – une amitié indéfectible avec François Mitterrand. On se souviendra longtemps de ces sanglots silencieux, aux obsèques de Notre-Dame, de ce masque impavide – germanique ! – sur lequel descendait, une à une, un flot continu de larmes…

A l’opposé de Bismarck, le chancelier de fer, Helmut Kohl, fut un chancelier de cœur.

L’anesthésie : une nouvelle stratégie politique

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 juin 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

L’anesthésie : une nouvelle stratégie politique

An-esthésie, ne plus sentir, ne plus ressentir. Insensibilité garantissant l’immobilité indispensable à toute intervention chirurgicale.

Immobilité, c’est en effet LA grande leçon de ce scrutin de premier tour : les électeurs n’ont pas bougé ! 51,3% d’abstention… L’on ne peut que sourire – ironiquement ! – aux déclarations, pour le moins hâtives, de Pierre Rosanvallon, comparant, en terme de changement de donne politique, 2017 à 1958… Tout professeur au collège de France qu’il est, il commet l’erreur – élémentaire – de ne pas comparer les taux de participation : 48,7 aujourd’hui contre 77,2 en 1958 !!!

A l’époque, les votants, bien éveillés par la rhétorique gaulliste, se pressaient aux urnes ; dimanche dernier, la sédation macroniste – tout est plié, « En Marche » a marché – a fait ne pas marcher les gens, tout en les faisant « marcher » : inutile de vous déplacer, restez donc chez vous, « Jupiter » s’occupe du reste…

Alors, évidemment, des facteurs objectifs concouraient à favoriser cet endormissement collectif : la précédence des présidentielles devançant les législatives, accentuant encore la prééminence des premières (décision conjointe de Jospin et de Chirac, gravée dans le marbre par la loi constitutionnelle de 2000, instituant dans le cadre du quinquennat l’antéposition de l’élection du président par rapport à celle des députés, histoire de prévenir toute cohabitation). Le premier magistrat désigné, il ne reste plus qu’à confirmer. L’on pouvait se demander si ce mécanisme de levier – pourtant traditionnel – jouerait encore cette fois-ci. Moi-même, j’en doutais. Eh bien non ! Les Français, tels le lieutenant-colonel Custer de la bataille – perdue – de Little Bighorn, ne discutent pas une décision des Français…

Autre élément décisif : la fluidité, la ductilité d’En Marche ; l’on n’attrape pas l’attrape-tout, l’on n’arrive même pas s’y opposer : divers et varié, au risque de la contradiction, il décourage toute opposition.

« Je suis oiseau : voyez mes ailes

Vive la gent qui fend les airs ! »

disait déjà la chauve-souris de la fable pour anesthésier les belettes. Beaucoup de LR, en particulier Thierry Solère, se proclament « constructifs », par conséquent « Macron-compatibles » ; ils voteront la confiance. Quant au PS, ou plutôt, les débris qui en surnagent après un naufrage historique, il déclare par la bouche de Julien Dray : « Nous ne serons pas dans une opposition systématique ». Bien sûr, le centrisme ne met personne vent debout. Prudemment, Macron s’abstient d’évoquer les sujets susceptibles de fâcher : casse du Code du Travail, hausse de la CSG. Le visage lisse de la modération qu’il affiche n’irrite que les extrêmes, néo-fascistes ou néo-léninistes. Vox clamantis in deserto, ils essayent – mais sans succès – de réveiller les dormeurs.

L’hypnotique – efficace – qu’utilise l’anesthésiste Emmanuel Macron se nomme « changement » : bien plus que le « changement dans la continuité » giscardien de 1974, il s’agit désormais de tout renouveler : les partis – ou mieux d’organiser leur effacement devant des hommes sans parti (la fameuse « société civile ») –, les pratiques (morale et vertu installées comme autant de piliers éthiques du nouveau régime) ; enfin le mode de gouverner (les ordonnances, en guise de Blitzkrieg garante de la célérité réformatrice…).

Et si derrière ce « changement » tonitruant et martelé à grand renfort de tambours et trompettes, il n’y avait, au fond, que la bonne vieille astuce, susurrée à l’oreille du prince Salina, dans le Guépard, par le prince – « révolutionnaire » et garibaldien – Tancrède Falconeri : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

[12 3 4 5  >>