Articles taggés avec: Jean-François Vincent

« Si vous le dites » : révolution

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 novembre 2017. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » : révolution

Le terme revolutio apparaît apparaît dans l’antiquité tardive chrétienne en rapport – soit direct, soit métaphorique – avec les mouvements des astres. Ainsi l’on parlera de revolutio lunaris, l’orbe de la lune ; de revolutio temporum le renouvellement du temps ; voire de revolutio animae, le retour de l’âme dans un nouveau corps, autrement dit, la transmigration…

Mais restons – fut-ce de manière anachronique – dans une perspective moderne. Comment est né le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot ? Car l’idée a très tôt existé…

 


Les préludes sémantiques de l’époque romaine

 

Dès la république, il y eut des mouvements insurrectionnels : discordia, discorde ; bellum civile, guerre civile, et, bien sûr, le tyrannicide, promis à une glorieuse postérité. Marcus Junius Brutus fit ainsi l’apologie du meurtre de César, soupçonné d’aspirer à la royauté. Se libérer d’un possible futur roi (dans l’imaginaire romain, rex = tyrannus) était une œuvre – révolutionnaire ? - de salut public. Il fit battre des deniers (cf. ci-dessous) sur lesquels figuraient un pileus (couvre-chef symbole des affranchis – et ancêtre bonnet phrygien !) flanqués de deux poignards, avec l’inscription : ides de mars.

 

De l’astronomie à la politique

 

Déjà l’historien grec Polybe (Histoires VI, 4) avait établi un rapport entre les cyclicités célestes et celle des régimes successifs de la Grèce : la ronde des gouvernements – despotisme, monarchie, tyrannie, oligarchie, démocratie, ochlocratie (le pouvoir conféré à la populace) – lui faisait penser à la mécanique des planètes. Un pas décisif fut cependant franchi avec l’ouvrage de Copernic, De revolutionibus orbium celestis (1543), qui inspira, au siècle suivant, le philosophe anglais Hobbes réfléchissant aux bouleversements politiques de l’Angleterre : monarchie absolue, puis dictature (Cromwell), puis derechef monarchie, cette fois constitutionnelle (dynastie d’Orange). « I have seen in the revolution a circular movement », écrit-il in Behemot or the long parliament. En effet, dans révolution, il y a « re » ! « Ce qui différencie l’usage ancien du mot de l’actuel, c’est la conscience d’un retour en arrière qu’indique le préfixe ‘re’ », note le sociologue allemand Reinhart Kosellek dans son livre Vergangene Zukunft (Le futur passé). Alors la révolution, un serpent qui se mord la queue ?

Sniper, une histoire de chien (première partie)

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 novembre 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, « Sniper, a dog story », traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Sniper, une histoire de chien (première partie)

A Bali, nous avons adopté un chiot du village que nous avons appelé Nana. A l’âge de sept semaines, elle et sa sœur se sont faufilées jusqu’à l’endroit où travaille le voisin. Les vigiles du coin étaient sur le point de la flanquer contre un mur : c’est ainsi qu’on a l’habitude de tuer les chiots ici.

Le problème des chiens, à Bali, est chronique et ingérable. Bien des chiens sont à l’état sauvage, en liberté, certains porteurs de la rage, surtout dans les villages. Des chiots peuvent naître avec la rage, maladie qui les tue, eux et les gens qu’ils mordent. Régulièrement le gouvernement décrète qu’il faut « dégraisser la meute ». La dernière fois que ça s’est produit, un escadron de la mort a abattu environ neuf mille chiens.

Donc la situation à Bali n’est pas la même qu’ailleurs. De temps en temps, je me réveillais au milieu de la nuit pour jeter un coup d’œil dans la rue. Déambulant en silence, cinq ou six chiens, très forts, sauvages et en pleine forme, exploraient minutieusement les ordures de chaque maison : de robustes chiens de village, de taille moyenne, à la silhouette effilée, aux proportions harmonieuses ; on aurait dit une meute de loups tropicaux. La rue était à eux. Dès le lever du soleil, ils disparaissaient, s’évaporant comme la nuit.

Quelques minutes avant que les chiots ne soient tués, notre voisin, Hanny, s’en est mêlé et les a sauvés. C’est un brave homme et il a pris ses responsabilités, bien qu’il ait lui-même deux chiens. Hanny nous a offert une des deux sœurs. J’ai refusé, sachant à quel point un chien vous change la vie, même si c’est formidable. Mais j’ai toujours eu des chiens et ma femme adore aussi les chiens ; alors j’ai regardé attentivement et j’ai vu que l’une d’entre elles avait de longues pattes, comme des jambes de ballerine, un croisement de Dalmatien avec des taches noires et blanches. On l’a appelée Nana.

Nous l’avons ramenée avec nous de Bali à Surabaya et nous l’avons installée à la maison. C’est une grande chienne, mais pas à la manière des Labradors, des Goldens ou des Bergers, des chiens comme ça. Un chien de village a des milliers d’années d’ADN, un assemblage bricolé du fait de la particularité de leur vie, ou plutôt de leur survie dans les rues. Ce n’est pas ce chien loyal que nous connaissons et qui n’a de cesse de vous offrir sa vie. Ce n’est pas ça. Ils ne vous accordent pas leur confiance facilement, ça prend du temps ; mais ils sont plus intéressants et bien plus malins que les chiens « normaux », pourtant – paradoxe ! – ils se laissent moins facilement dresser. Un ami qui a eu un de ces chiens m’a mis en garde : « il y a des choses qu’ils refuseront de faire ». D’une certaine manière, ils sont malins à la manière des chats. C’est difficile à expliquer. Je dis toujours à une de mes amies, vétérinaire, que Nana tient plus du renard que du chien, et ça paraît – presque ! – exact.

Rapport hommes-femmes : du chevalier servant au porc

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 novembre 2017. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Rapport hommes-femmes : du chevalier servant au porc

Weinstein, DSK, Baupin, et combien d’autres ? Certains même seulement en paroles et non en actes, tel Dominique de Villepin, songeant un instant à se présenter à l’élection présidentielle et murmurant : « la France a envie qu’on la prenne, ça la démange dans le bassin ».

Ainsi l’omerta a été levée ; on avait déjà ressorti les texto salaces de Denis Baupin adressés à l’adjointe verte à la mairie du Mans, Elen Debost : « je suis dans le train et j’ai envie de te sodomiser en cuissarde », ou encore « j’ai envie de voir ton cul »… Maintenant, on déballe tout et la chasse est ouverte. La journaliste Sandra Muller, de la Lettre de l’audiovisuel, a lancé le hashtag #balance ton porc, avec le tweet inaugural suivant : « Toi aussi, raconte en donnant le nom et les détails du harcèlement sexuel que tu as connu. Je vous attends ». Bref, appel à la délation, dénonciation des ci-devant mâles libidineux, épuration des cochons impénitents…

Faire la cour risque de devenir un parcours du combattant, une ordalie, un peu comme à l’époque du Fin’amor médiéval. L’on se souvient, en effet, que le chevalier passionnément amoureux d’une dame mariée (mais qui ne repoussait pas totalement ses avances respectueuses), devait se soumettre à toute une série d’épreuves destinées à tester sa flamme, épreuves qui culminaient dans l’asag : le chevalier devant rester nu toute une nuit, à côté de sa bien-aimée, également nue, avec – souvent, entre les deux – une épée, gardienne de la vertu de chacun… frustration terrible mais délicieuse, « j’aime mieux, dit Arnaud de Mareuil, dans son Saluts d’amour (XIIème siècle), le désir de vous que d’avoir d’une autre tout ce que reçoit un amant charnel ». C’est l’amor imperfectus, imparfait physiquement au sens de non parachevé par une émission de semen. Tout au plus l’amoureux transi peut-il espérer un chaste câlin. Dans le Roman de Jaufré (XIIIème siècle), la comtesse de Die récompense de la sorte son soupirant : « j’aurais grand plaisir, sachez-le, à vous presser dans mes bras, pourvu que vous m’ayez juré d’abord de ne faire que ce que je voudrai ». Tout chevalier se devant, avant tout, de demeurer obediens, obéissant…

Ce passage d’un excès à l’excès inverse invite à réfléchir sur le caractère éminemment subjectif du délit de harcèlement : ce dernier, en droit, repose, non sur élément matériel, mais sur un élément psychologique (art. 222-33 du Code Pénal) : « Le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ».

Du bien commun à l’intérêt général

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 octobre 2017. dans Philosophie, La une, Histoire

Du bien commun à l’intérêt général

L’expression « bien commun » est redevenue à la mode dans les milieux catholiques de droite – Sens commun, Civitas, Manif pour tous – voire au-delà. Renouveau thomiste ? Volonté d’éviter le – quasi – synonyme, issu de ces Lumières tant haïes, l’intérêt général ?… Mais, au fait, ces formules sont-elles vraiment synonymes ? C’est ce que nous allons voir…

Le souci du collectif ainsi que la nécessité de dépasser l’égoïsme individuel furent très tôt présents. Déjà chez Aristote (Politique I, 2) : « si précieux qu’il soit pour un homme d’atteindre le bien, il est mieux et plus divin d’atteindre le bien de tous (κοινὴ συμφέρον) ou de toute la communauté politique ». Cicéron, lui, parlera d’utilité, utilitas communis, utilitas rei publicae. Le syntagme apparaît pour la première fois chez Sénèque, dans le De clementia (2,72), ouvrage destiné – avec l’infortune que l’on sait – à « éduquer » Néron. Le prince, écrit-il, se doit d’être un communis boni adtentior, il doit veiller au bien commun.

Dans tous ces exemples néanmoins, les auteurs de l’antiquité conçoivent un sujet doté d’un libre arbitre et capable, selon son propre choix, d’égocentrisme ou d’altruisme. Les choses changent au Moyen-Âge, période holiste par excellence : la société est alors représentée comme un immense corps, un organisme unique ; le bonum commune se transforme donc en un impératif qui ne se discute même pas. Universalia ante membra, le tout précède les membres et comment la partie pourrait-elle ne pas demeurer à l’unisson du tout dans lequel elle se fond ? Jean de Salisbury, au XIIème siècle, dans son Polycrate, utilise la métahore du corps humain pour décrire le royaume : le roi tient lieu de tête ; le sénat ou le conseil royal de cœur ; les courtisans de poitrine ; les soldats de mains ; les paysans de ventre et les ouvriers de pieds… idée similaire chez Albert le grand (XIIIème siècle) : « le bien du corps entier repose sur le cœur, le monarque, cor rei publicae ».

L’époque moderne redevient individualiste en ajoutant un élément nouveau sur lequel la philosophie antique insistait moins : la raison. Le choix du bien commun, devenu intérêt général, procède d’une décision rationnelle, mûrement méditée. Ainsi Rousseau dans le Contrat social :« l’intérêt général se conçoit comme l’intérêt de tous transcendant les intérêts particuliers ; le citoyen rationnel fait abstraction de ses intérêts particuliers dans l’exercice de ses fonctions politiques ». Et Brissot, le futur chef de file des Girondins, qui fut d’abord avocat, note dans sa Théorie des lois criminelles (1781) : « le but des lois civiles est d’enchaîner la force et la violence par des liens pacifiques, d’asservir toutes les volontés, sans attenter à la liberté, de subordonner l’intérêt personnel de chaque individu à l’intérêt général, de les combiner avec tant d’art qu’ils ne se nuisent point par un choc généreux, de diriger sans effort vers le bien public les passions humaines ».

L’hégémonie culturelle est-elle passée à droite ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 octobre 2017. dans France, La une, Politique, Culture

L’hégémonie culturelle est-elle passée à droite ?

Ce concept fut élaboré par Antonio Gramsci, un des leaders du PCI (fondé en 1921, un an après le congrès de Tours !) et condamné à vingt ans de prison par le régime mussolinien. Dans ses Quaderni del carcere (carnets carcéraux) et surtout dans Il materialismo storico, paru en 1966, Gramsci renverse et inverse le schéma marxiste de l’infrastructure économique déterminant les superstructures idéologiques : c’est, au contraire, cette dernière qui façonne les mentalités et influe à la fois sur le pouvoir politique et sur le modèle de production. Autrement dit, la bataille des idées précède et préfigure celle des urnes ; en vue de remporter la seconde, il faut d’abord gagner la première : « L’homme, écrit-il dans son Materialismo storico, n’est pas dirigé par la force seule, mais aussi par les idées, la fondation d’une classe dirigeante est l’équivalent de la création d’une Weltanschauung (vision du monde en allemand) ».

En 1981, se tint le XVIème colloque du G.R.E.C.E, groupe de recherches et d’études pour la civilisation européenne, dirigé par Alain de Benoist, le pape de l’extrême droite anti libérale et néo païenne, sur le thème « Pour un gramscisme de droite ». Un des participants, le docteur Wayoff, ouvrit le débat : « Pour nous, être gramscistes, c’est reconnaître l’importance de la théorie du pouvoir culturel : il ne s’agit pas de préparer l’accession au pouvoir d’un parti politique, mais de transformer les mentalités pour promouvoir un nouveau système de valeurs, dont la traduction politique n’est aucunement de notre ressort ». Alain de Benoist, de son côté, expliqua de cette manière la victoire de la gauche en mai 81 : celle-ci, au fond, n’a été que le fruit de la domination intellectuelle des marxistes pendant les années 50/60 et de l’influence sociétale de la révolution culturelle de mai 68. D’où un véritable programme de reconquête des esprits : « Répétons-le, ce n’est pas au niveau de la politique politicienne que nous nous situons. C’est au niveau des idées, au niveau du lent travail de transformation des idées du temps, que nous avons choisi de nous situer ».

Le processus, pour tout dire, avait déjà commencé. Robert Hersant avait fondé, en 1978, le Figaro Magazine, supplément culturel hebdomadaire du journal, destiné à jeter un pont entre la droite et l’extrême droite. Il plaça à sa tête, en 1980, l’inénarrable Louis Pauwels, l’auteur de la fameuse formule du « sida mental » lors des manifestations étudiantes de 1986 contre la loi Devaquet. Parallèlement, Yvan Blot, membre du GRECE et futur cadre du Front National, avait créé, en 1974, le Club de l’Horloge, Think Tank réactionnaire, visant à rallier à la cause hauts fonctionnaires et intellectuels. Bruno Mégret fut l’un d’eux.

Identités nationales : deux poids et deux mesures

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 octobre 2017. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Identités nationales : deux poids et deux mesures

L’affaire catalane donne l’occasion de mesurer le gouffre qui sépare les vieilles métropoles dominantes, impérialistes et colonisatrices des jeunes « nations » en mal d’indépendance, quand il s’agit d’« identité » : celle des premières pue le nationalisme, le fascisme, le racisme – j’en passe et des moins bonnes – celle des secondes, au contraire, sont l’objet d’attendrissement, de soutien et de solidarité en tout genre ; bref les médias – Mediapart en particulier – se rejouent le « printemps des peuples » à la mode dix-neuvièmiste…

Retour au projet émancipateur de la philosophie des Lumières. A partir de la notion rousseauiste de souveraineté populaire, l’on en vint à considérer, non plus l’individu-citoyen en tant que partie d’un peuple, mais le peuple comme un tout, en particulier les peuples vassaux sous domination étrangère. « Un peuple a la faculté de conquérir son indépendance » proclame la déclaration des droits de 1793, concoctée par Condorcet et l’abbé Grégoire. Le romantisme aidant, l’attention se focalisa sur les « nations » au passé glorieux, mais tombées sous le joug de puissances oppressives. L’on plaignit ainsi les Polonais, écartelés depuis le partage de la Pologne (1772), entre Russie, Autriche et Prusse ; les Grecs martyrisés par les Turcs ; ou encore les Hongrois assujettis aux Habsbourg.

Le fameux « printemps » commence, de fait, dès 1830 avec le soulèvement de Varsovie. Le vieux Lafayette s’écrie : « toute la France est polonaise » ; Mickiewicz, le Victor Hugo polonais, chantre de la grandeur identitaire de son pays, prophétise : « la Pologne se relèvera et libérera toutes les nations d’Europe de la servitude » ; notre totor national, quant à lui, réservant sa sollicitude aux carbonari italiens : « n’ayez qu’une pensée, leur dit-il, vivre de votre vie à vous ». Mais évidemment, c’est en 1848 que les multiples « identités » éclosent tels des champignons. « Pour les hommes de 1848, écrit l’historien britannique, Sir Lewis Namier, le principe dynastique représentait un règne arbitraire et autocratique ; celui de la souveraineté populaire, au contraire, s’identifiait aux droits de l’homme et à l’autodétermination ».

Très rapidement cependant, une dérive organiciste se fait jour : le « peuple » ne forme qu’un organisme gigantesque, doté d’un seul corps et d’un seul esprit. Le Volksgeist (l’Esprit du peuple) est né ! Dans le Vormärz allemand de 1848, le professeur Mittermaier de Heidelberg, président du parlement insurrectionnel, déclare, dans un discours emphatique : « le géant s’éveille ! Le Volksgeist est ce géant. Il est éveillé » ; pour le philosophe allemand Jacob Gottlieb Fichte (1762-1814), une nation constitue une entité « supra-temporelle », elle se présente comme une « Hülle des Ewigen », une enveloppe de l’éternité. L’identité de la nation se veut donc organique, spirituelle et éternelle ; la race n’est plus très loin…

FN : retour vers le passé ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 octobre 2017. dans France, La une, Politique

FN : retour vers le passé ?

La relative déconvenue frontiste à la présidentielle (malgré les quelques 10 millions d’électeurs qui votèrent Marine Le Pen au second tour, celle-ci a fini très loin de la barre des 40% qu’elle s’était fixée comme critère de succès) a, bien entendu, suscité une chasse au bouc émissaire : comme cela ne pouvait être le chef (la cheftaine), ce devait être le lieutenant.

Mais, au-delà des règlements de comptes internes, ce qui a été mis en cause à travers la personne de Florian Philippot, c’est toute une stratégie : cette tonalité anticapitaliste et sociale qui a contribué à bâtir le lepénisme « rouge », post-communiste et ouvrier, du nord de la France. Ladite stratégie a d’ailleurs porté ses fruits : 5 des 8 députés FN à l’assemblée nationale (y compris Marine Le Pen elle-même) ont obtenu leur victoire dans cette région. Plus précisément, sur un plan idéologique, Philippot avait réussi à décaler la focale du parti, de l’immigration (ou l’« identité », nouveau nom donné à la question raciale) à l’euro, symbole d’une souveraineté perdue et possiblement retrouvée par une sortie des traités européens. L’on parlait moins des « étrangers » – des immigrés et de leurs descendants au phénotype noir ou maghrébin – au profit de sujets plus « respectables » : la monnaie, l’Europe, l’économie… la « dédiabolisation », de fait, ce fut ça : non point un véritable aggiornamento (comme celui-ci impulsé par Gianfranco Fini, en Italie, qui réussit à « défasciser » authentiquement le vieux Movimento Soziale Italiano de Giorgio Almirante, en le transformant en mouvement conservateur d’inspiration néo-gaulliste), mais bien un maquillage purement cosmétique : tout le fond xénophobe du Front demeure ; simplement l’on discute d’autre chose…

Cette ligne politique, déjà très contestée avant les élections, a soulevé un tollé après. Le Pen père himself, Jean-Yves Le Gallou, Gilbert Collard, voire Robert Ménard, le maire de Béziers, ont tiré à boulets rouges sur elle et donc indirectement sur son instigateur. La fameuse « refondation » entreprise en vue du futur congrès se présente, avant tout, comme un retour aux fondamentaux idéologiques. Philippot, dépité et démissionnaire suite à la décision de Marine Le Pen de le démettre de sa fonction de stratège-en-chef, évoque un « retour en arrière », une « rediabolisation », un FN « rattrapé par ses vieux démons », « quel gâchis ! » s’exclame-t-il.

En réalité, les lepénistes ont bien identifié la faille majeure du plan Philippot : la sortie de l’euro les coupe des milieux économiques et de la droite « classique » ; or le problème majeur de tout parti, dans le cadre d’un scrutin majoritaire, réside dans l’existence d’un réservoir de voix au second tour : le FN n’en a pas. Il faut, par conséquent, essayer de bâtir une coalition avec la frange dure des Républicains – emmenée peut-être par Laurent Wauquiez. Et ce qui bloque une telle coalition, ce ne sont point les thèmes identitaires (desquels les plus droitiers peuvent parfaitement s’accommoder), mais l’économie. Déjà Marine Le Pen avait dû mettre la pédale douce sur l’euro pour bénéficier du désistement de Nicolas Dupont-Aignan. Paul-Marie Couteaux, grand apôtre d’un programme commun des droites, l’a clairement énoncé : pour qu’un tel programme puisse voir le jour, il convient d’abandonner le technique, le technocratique, le trop cérébral ; il faut se concentrer sur l’émotionnel, sur ce qui prend aux tripes, sur la France et son identité.

Un accord « rouge-brun » avec les Insoumis étant électoralement impossible, la doctrine Philippot menait inévitablement dans une impasse, c’est-à-dire dans une opposition ad vitam aeternam. Car, dans la famille Le Pen, la grosse, l’énorme différence entre papa et fifille, c’est que cette dernière veut réellement gouverner et non plus se contenter du ministère de la parole.

Il fallait donc sacrifier Philippot sur l’autel du réalisme. La « rediabolisation », loin d’être passéiste, ménage, au contraire, l’avenir.

 

Elections allemandes : eine « GroKo » oder ein Kroko ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 septembre 2017. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Elections allemandes : eine « GroKo » oder ein Kroko ?

Telles sont les principales données des résultats des élections allemandes du 24 septembre : à nouveau, une possible « Grosse Koalition » (GroKo) CDU/SPD ; mais, tapi en embuscade, « ein Krokodil » (Kroko), l’AfD, l’Alternative für Deutschland…

Die GroKo

Avec un peu moins de 35% des voix et 238 députés, la CDU/CSU reste – très largement ! – le premier parti allemand, mais n’atteint pas, loin s’en faut, la majorité absolue au Bundestag (313). Le SPD de Martin Schulz, ex-président du parlement européen, enregistre, quant à lui, avec quelques 20,4% des suffrages, son plus mauvais score de l’après-guerre – souvenir des effets sociaux dévastateurs des plans Harz successifs et de la paupérisation des salariés qui s’en est suivie ; mais aussi du débat télévisé perdu contre Angela Merkel. L’Allemagne se dirigerait ainsi peut-être, en dépit des réticences de Schulz, vers une reconduction de la « grande coalition » du centre droit et du centre gauche, le curseur – comme en France ! – penchant fortement vers la droite sur le plan économique… malgré – cerise sur le gâteau – une ou deux mesures sociétales « progressistes » (migrants, mariage gay). Tiens ! On dirait du Macron.

Das Krokodil

L’entrée en force – 13%, 94 élus – de l’AfD au parlement constitue évidemment LA grande nouveauté de l’heure, rendue possible par le mode de scrutin à la proportionnelle. « Vote historique », titre Die Zeit, « le jour le plus sombre », surenchérit la Frankfurter Allgemeine Zeitung. La journaliste Evelyn Peternel, du quotidien autrichien Kurier, comparant, elle, les trajectoires respectives du FPÖ de feu Jorg Haider et celle de l’AfD : « il y a manifestement des parallèles, écrit-elle, la xénophobie, la lassitude face aux grandes coalitions (en Autriche, celle du VPÖ démocrate-chrétien et du SPD) (…) je pense que la plus terrible erreur, en Allemagne, serait de former derechef une telle coalition ».

Au fait, qu’est-ce que l’AfD ?

Coexistent, en son sein, trois courants :

– Les « National-Deutschen » d’Alexander Gauland, dont les mots d’ordre sont sécurisation des frontières et contrôle des migrants… mais également une relecture de l’histoire. Gauland, par exemple, se déclare « fier de ce qu’ont fait les soldats allemands pendant les deux guerres mondiales ». Passe encore pour la première ; mais quid de la seconde ? Sachant que la Wehrmacht a prêté main forte, à l’occasion, aux Einsatzgruppen de la SS, chargés de liquider juifs et communistes, à l’arrière du front de l’est. Mais Gauland n’en a cure, il continue : « par conséquent, nous avons le droit de récupérer non seulement notre terre (allusion à la réunification) mais et non moins notre passé. On a plaqué, à la légère, un faux passé sur le peuple allemand, comme jamais sur aucun autre peuple ».

En marche ?… Arrière !…

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 septembre 2017. dans France, La une, Politique

En marche ?… Arrière !…

Le masque – enfin ! – est tombé. Macron, ce n’est pas « ni la droite, ni la gauche » (comme les fascistes d’antan) ; pas plus que « et la droite, et la gauche », mais la droite point barre. Et, sur le plan économique, non point la droite, mais bien l’extrême droite, le libéralisme extrême et triomphant… Libération, le 1er septembre dernier, faisait sa Une avec une photo de notre petit Jupiter serrant amoureusement la main du patron des patrons, et entre les deux compères un gros titre, parodiant, au choix, les Charlots ou François Ruffin : « merci Macron ! ».

En effet, Gattaz a plein de raisons d’être reconnaissant. Qu’on en juge : plafonnement des indemnités en cas de licenciement ; inversion des normes – le point le plus contesté de la loi El Khomry – chaque entreprise pouvant, grâce à des accords internes, « bricoler » son propre droit du travail, en vertu de pactes léonins passés entre l’entrepreneur et des représentants – pas forcément syndiqués – des salariés ; enfin (mais la liste n’est pas close), appréciation de la santé d’une multinationale sur le seul bilan de sa filiale française. En clair, une firme, florissante sur le plan mondial et qui veut « dégraisser » en France pour maximaliser ses profits, pourra le faire en toute quiétude…

Mais avec « Jupi » (l’abréviation sied mieux à la – petite – envergure du personnage), la préférence patronale s’accompagne d’un mépris d’airain. Le vendredi 8 septembre, n’a-t-il pas déclaré, à Athènes : « La France n’est pas un pays qui se réforme », ajoutant pour faire bonne mesure qu’il ne céderait « rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Réponse immédiate des cortèges de manifestants du 12 septembre, qui ont rassemblé au minimum 200.000 personnes : « Les fainéants en marche ! », « Plutôt fainéant que dirigeant », ou encore « Aide-soignante épuisée, mais pas fainéante ».

Jupi a tout bonnement embrayé sur les politiques d’austérité, recommandées par le FMI, la Commission européenne et Angela Merkel ; et ce alors même que Edouard Philippe admettait que « le droit du travail n’est pas le principal facteur du chômage ». Il s’agit en réalité de mesures à visée purement psychologique, destinées à satisfaire les employeurs et à attirer les investisseurs. La « flexi-sécurité » scandinave s’est vue amputée de son second membre.

L’état de grâce a ainsi pris fin. La flagrante imposture du changement – évidente dès le début, mais qui a néanmoins berné tant de crédules naïfs – laisse la place à un oxymore divertissant par son ridicule : le libéralisme dirigiste. Macron n’a pas hésité à chausser les bottes du jacobinisme pour imposer son laissez-faire social. Il charge, ordonnances à l’appui, pour aller plus vite.

Schumpetérien assumé, il régule pourtant la dérégulation. Il organise non le progrès mais la régression ; il planifie non une avancée mais un rétropédalage…

Cependant politiquement tout se paiera. Dès les inévitables soubresauts de la rue, la droite « constructive » le lâchera, les socialistes ralliés aussi. Sa majorité amateuriste et dilettante s’ébrouera tel un essaim de moineaux affolés.

Restera Jupi seul face à la colère d’un peuple trompé. Le petit roi sera alors tout nu…

Le nouveau paysage de la droite « classique »

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 septembre 2017. dans France, La une, Politique

Le nouveau paysage de la droite « classique »

Le séisme « macronien » a certes fait exploser en vol le PS, mais la droite non – encore ! – lepéniste s’est éparpillée « façon puzzle »…

Il y a d’abord les ralliés, qui s’intitulent eux-mêmes, de manière euphémique, les « constructifs », et que d’aucuns appellent les « destructifs ». 35 députés, emmenés par Thierry Solère, ancien porte-parole de François Fillon, qui laissa tomber celui-ci quand il maintint sa candidature alors qu’il avait pourtant juré ses grands dieux qu’il jetterait l’éponge en cas de mise en examen. 12 d’entre eux ont voté la confiance à Edouard Philippe, les autres s’abstenant.

Leur credo ? « Nous, élus de la droite et du centre, avons décidé de travailler de façon constructive, libre et responsable avec le gouvernement. Ensemble nous voulons que la France réussisse sa modernisation pour ne plus perdre de temps et adapter enfin notre pays à un monde en perpétuelle mutation. Nous espérons transcender durablement les vieux clivages politiques, moderniser l’action publique et retisser le lien de confiance indispensable entre le citoyen et l’élu, tant nous sommes persuadés qu’il est crucial de régénérer notre vie démocratique ». Il faut dire que l’action centro-libérale du nouveau gouvernement les y aide. Mais, dans ce cas, pourquoi, tout bonnement, ne pas intégrer, avec armes et bagages, la République En Marche ?

Il y a surtout Laurent Wauquiez, candidat quasi investi – et seul en lice – à la présidence de LR, lors de son prochain congrès qui se tiendra en décembre. Son orientation ? A droite toute ! « Etre de droite n’est pas une maladie honteuse », avait-il affirmé dans une interview au Monde le 13 juillet dernier. On le soupçonne d’être un sous-marin de Sarkozy dont il revendique l’héritage, « pour moi, c’est le modèle », avait-il proclamé. Il effarouche les plus modérés, tel Xavier Bertrand, qui constata, dans un entretien au JDD : « il court après l’extrême droite ».

Alors Wauquiez, un « bébé Buisson » ? Il a rompu avec un long compagnonnage très « buissonnier » lors de l’affaire des écoutes des conversations élyséennes. Il a, à cette occasion, dit de Buisson, sur BFM-TV : « c’était quelqu’un qui était dans les équipes de 2007, qui a trahi Nicolas Sarkozy. Dans ce livre (N.B. La cause du peuple), c’est la haine qui l’a emporté sur la vérité ».

Mais il a pris pour conseiller l’un des fils spirituels de Buisson, Guillaume Peltier, créateur du courant La France Forte. « La droite de Peltier, écrit Renaud Dély, dans son livre La Droite brune, UMP-FN, c’est celle des hussards, celle qui prend des risques pour s’affirmer. D’ailleurs, en élève consciencieux de la droite « buissonnière », Peltier n’en finit pas de réciter les leçons de son gourou. Un gourou même après la défaite. Si Nicolas Sarkozy n’avait pas mené une telle campagne, il en est sûr, Marine Le Pen aurait atteint 25% des voix au premier tour et le chef de l’état ne se serait pas qualifié pour le second ». Avec Wauquiez à la manœuvre, le rêve de Buisson a des chances de se réaliser : bâtir une union des droites, à l’instar de ce qui avait uni socialistes et communistes à l’époque du programme commun…

[12 3 4 5  >>