Articles taggés avec: Jean-François Vincent

« Mon » 68 : une guéguerre hors du temps

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 juin 2018. dans La une

« Mon » 68 : une guéguerre hors du temps

Je suis né en 1960. En 68, écolier à Paris, j’ai donc eu de ces « évènements » des souvenirs très forts et très personnels.

Mon sentiment ? Une totale irréalité et surtout une atemporalité. Il existe des temps hors du temps. Entre 3 et 4 heures du matin, par exemple, dans les grandes villes, bien sûr, pas en rase compagne : hier n’est plus, demain n’est pas encore ; le présent suspend son vol… Suspension. Vu depuis l’enfant que j’étais, Mai 68, ce fut un peu ça : suspendue l’école, suspendues les commissions (ma mère faisait des conserves !), suspendues les sorties de jour ; je sortais nuitamment avec mon père qui allait acheter le Herald Tribune au drugstore des Champs-Elysées. Ebloui par la rupture de la monotonie des jours, j’observais, sidéré, ce trou noir, au sens astronomique du terme : un trou dans l’espace-temps.

Mais, bien sûr, ce non-temps avait un caractère polémique, polémogène. Ma mère présidait le tribunal de simple police de Nanterre (sic !) ; antiféministe radicale – elle insistait pour qu’on l’appelât, à l’audience, « madame LE président », la « présidente » n’étant que la femme du président (cf. la présidente de Tourvel dans Choderlos de Laclos) – et réactionnaire assumée, elle luttait, à sa modeste échelle, contre la « chienlit ». Elle avait à juger les contraventions de 5ème classe en flagrant délit, petites choses, peccadilles du droit pénal, qui, pourtant, à l’époque (plus maintenant), pouvaient justifier de peines allant jusqu’à deux mois de prison. C’est ainsi qu’on lui amena, un jour de pleine « révolution », un étudiant hirsute qui avait flanqué le contenu d’une poubelle de l’université Paris-X sur la tête d’un professeur. L’étudiant mâchonnait un chewing-gum. Ma mère : « on ne mâche pas du chewing-gum devant la cour ! ». Comme le jeune homme s’apprêtait à cracher, elle lui hurla « avalez !! ». Déglutition laborieuse et collante. Le coupable sortit puni d’un mois avec sursis…

Au fond de moi, je jubilais : pas d’école, pas devoirs et enfin – enfin ! – il se passait quelque chose. Aussi regrettais-je amèrement le retour à la normale, après la géante manifestation pro-gaulliste du 30 mai.

La parenthèse se refermait, le temps – inexorable – reprenait son cours…

Les ambiguïtés du libéralisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 juin 2018. dans Economie, La une, Littérature

Recension/commentaire du livre de Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le capital, Flammarion, 2017

Les ambiguïtés du libéralisme

Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie, fils de résistant communiste et communiste lui-même jusqu’en 1976, est resté profondément anticapitaliste – d’où le titre – mais il a évolué vers une critique plus globale qui inclut les préoccupations écologiques ; il se dit désormais simultanément « socialiste » et « décroissant ».

Décroissance. La lecture de l’ouvrage de Serge Latouche, L’âge des limites, l’a inspiré au point de livrer le leitmotiv de son propos : « la société de consommation trouve sa condition préalable dans la nécessité inhérente à toute économie libérale de poursuivre à l’infinile processus de mise en valeur du capital ». Infini contre finitude, limite contre illimitation. Ces oppositions fixent l’axe du combat de Michéa. Elles rejoignent, nous le verrons, celui du néo-conservatisme d’une certaine extrême droite. Pourfendeur du « relativisme moral de la gauche postmoderne, de l’idéologie du No border », il voit dans le physiocrate du XVIIIème siècle, Guillaume-François Le Trosne, le père du « mot d’ordre libéral ni patrie, ni frontière ». Le toujours plus à l’intérieur d’un monde clos et fini constitue, en effet, une contradiction dans les termes. Elle a donné naissance à ce qu’il appelle le modèle « californien » de la Silicon Valley, un mélange d’hédonisme et de nietzschéisme, où le « règne de l’absolutisme individuel » aboutit au délire démiurgique du transhumanisme (cf. ma chronique au sujet de ce dernier). Notre auteur dénonce alors « l’abolition de tous les tabous de la morale commune, de toutes les frontières protectrices encore existantes et de toutes les manières de vivre partagées ». Apologie des tabous moraux et des frontières protectrices, tiens, tiens… à cela s’ajoute la critique d’une « société atomisée, mobiliaire et agressivement individualiste ». « Mobiliaire », autrement dit « qui trouve sa raison d’être dans un appel au nomadisme généralisé ». Limite rimant ainsi avec enracinement.

La justification de ce qui, pour Michéa, relève de la croyance et non de la raison, se trouve dans une pseudo-scientificité, « axiologiquement neutre », affirmée « sur le ton détaché et neutre de l’expertise impartiale », en un mot dans cette « pensée unique », vilipendée aussi bien par l’extrême gauche (par exemple Ignacio Ramonet du Monde Diplomatique) que par l’extrême droite (entre autres par Alain de Benoist qui lui a consacré un volume entier).

La conséquence politique de cet état de chose n’étant autre que ce qu’il nomme « l’alternance unique » entre « l’aile gauche et l’aile droite du château libéral », pour qui il s’agit seulement « de prolonger de quelques décennies encore la survie d’un système qui prend eau de toute part » et le macronisme actuel se posant, de fait, comme un « compromis historique d’un type nouveau », une nouvelle « union sacrée » des deux ailes du « château libéral ».

Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 juin 2018. dans Monde, La une, Politique

Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

Le terme apparut pour la première fois dans un article de Foreign Affairs de 1997. C’était alors une question purement théorique ou comment une « démocratie », tout en préservant – dans une certaine mesure – la liberté économique, la liberté d’entreprendre, peut néanmoins limiter, voire abolir certaines libertés politiques.

Viktor Orbàn, en Hongrie, reprit l’idée et surtout la mit en pratique, déclarant, par exemple, dans son discours de juillet 2014, à son parti, la Fidesz : « Nous devons rompre avec les principes et les méthodes de l’organisation libérale et, d’une manière générale, avec la conception libérale de la société (…) il faut restaurer les devoirs de l’Etat qu’ignore l’ordre économique qui prévaut en Europe de l’ouest ».

Depuis Adam Smith et John Stuart Mill, on avait, en effet, lié les deux : le marché et la démocratie. Certes, les contre-exemples ne manquaient pas ; le mix capitalisme et fascisme du général Pinochet, au Chili ; ou, à l’inverse, le mariage contre nature entre capitalisme et communisme, en Chine. Mais cela n’avait pas encore été théorisé. Pinochet l’avait rêvé, Orbàn l’a fait. Le phénomène a d’ailleurs suscité de nombreuses études en Autriche, pays voisin et directement concerné, car la coalition VPÖ-FPÖ (droite/extrême droite), emmenée par le jeune chancelier Sebastian Kurz, lorgne sur le régime hongrois.

Le quotidien conservateur – mais non extrémiste – Die Presse, sous la plume de Karl-Peter Schwarz, s’est lancé dans une défense et illustration de la ligne Orbàn : « Les critiques lui (Orbàn) rétorquent qu’un régime est soit démocratique et libéral, soit illibéral et antidémocratique. Ce faisant, ils oublient que la démocratie est un moyen et le libéralisme une fin. Lorsque la majorité qui voit le jour, a pour objectif le nationalisme ou le socialisme, il existe certes une démocratie, mais point de libéralisme ». Ainsi l’existence d’élections libres n’aurait pas d’autre signification que de définir le mode de désignation du pouvoir exécutif et n’impliquerait, en soi, aucun présupposé politique, étant compatible avec n’importe quelle idéologie…

Ce que, bien sûr, conteste le journal de centre gauche – Wiener Zeitung – dans un article d’Isolde Chorim : « Illibéral signifie agir contre les juges et les journalistes, contre le partage du pouvoir et la société civile, illibéral signifie un contrôle des médias, un monopole du discours politique et une oppression des minorités. Autrefois, la démocratie et le pouvoir autoritaire étaient antinomiques. Aujourd’hui, nous sommes en présence d’une forme hybride, telle que la démocratie illibérale, qui allie élections, parlement et pratiques autoritaires ». Une dictature « soft », en quelque sorte, une dictature respectueuse, à échéances fixes, de la volonté populaire.

Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juin 2018. dans France, La une, Politique, Actualité

Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Tout commença par la remise, ce mois-ci, par Jean-Louis Borloo à Emmanuel Macron d’un imposant rapport sur les banlieues. Rappel accablant : « Des grands ensembles construits rapidement, tous sur le même modèle, ont accueilli une immigration de travail transformée en immigration familiale. Pour cette France tout est dur. Trop d’argent aurait été versé pour les quartiers ? Faux ! Dans les quartiers populaires, les communes ont plus de besoins mais moins de ressources (…) ils doivent bénéficier d’une attention particulière ».

Chiffrage du projet : au bas mot, 48 milliards d’euros ; un tonneau des Danaïdes qui a déjà englouti des fortunes pour des résultats sinon nuls du moins négligeables. Le président – on le comprend – a dit non. Mais ce qui a suscité la controverse, ce fut la manière dont il a dit non : « Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent l’un un rapport, l’autre disant “on m’a remis un plan”… Ce n’est pas vrai. Cela ne marche plus comme ça ».

« Mâles blancs ». Le propos choque hypocritement Marine Le Pen : « Je trouve extrêmement choquant que #Macron évoque un argument racial digne des “Indigènes de la République”, en délégitimant toute solution pour les banlieues qui émanerait de “mâles blancs” ». En fait, EM est tombé dans le piège de ce que Mathieu Bock-Côté, sociologue québécois de tendance souverainiste, nomme « l’extrême gauche racialiste américaine ». Extrême gauche ? Pas si sûr, Grayson Perry, journaliste à la New Republic, organe de presse simplement qualifié de « liberal » (= de gauche) n’hésitait pas à écrire, en 2014 : « il faut détrôner l’homme blanc, hétéro et bourgeois ».

En France le PIR – le bien nommé vu son slogan : « Le pir est avenir ! » – le Parti des Indigènes de la République, reproduisait en toute tranquillité sur son site web, le blog de l’un de ses membres, Houria Bouteldja, sur le même sujet : « Aussi douloureux que cela puisse être ressenti par les écorchés du drapeau et les thuriféraires d’une France éternelle et gauloise, nous transformons la France. En d’autres termes, elle aussi, s’intègre à nous. Certes en y mettant le temps, mais nul besoin d’une conspiration fomentée par les masses arabo-négro-berbères, ni d’un quelconque complot ourdi par des cellules dormantes de barbus-le-couteau-entre-les-dents. La France ne sera plus jamais comme dans les films de Fernandel. Notre simple existence, doublée d’un poids démographique relatif (1 pour 6) africanise, arabise, berbérise, créolise, islamise, noirise, la fille aînée de l’Église, jadis blanche et immaculée, aussi sûrement que le sac et le ressac des flots polissent et repolissent les blocs de granit aux prétentions d’éternité » (19 septembre 2009). Notons, au passage, le néologisme – sans doute involontairement analphabète – « noirise » au lieu de « noircit »…

Tous les populismes mènent à Rome

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans Monde, La une, Politique

Tous les populismes mènent à Rome

Ils sont fous ces Romains ; « un contratto di governo tra il M5S e la Lega ! », un contrat de gouvernement entre le Movimento Cinque Stelle et la Ligue… un peu comme si Jean-Luc Mélenchon s’alliait à Marine Le Pen. Le « méluche », d’ailleurs interrogé à ce sujet dimanche dernier sur RTL, a tout de suite botté en touche et renvoyé les uns comme les autres dos à dos : « tous des fascistes ! ».

Un peu vite dit. Certes, côté populistes de droite, il y a Matteo Salvini, à l’allure rapace d’un Iznogoud et au racisme tous azimuts, contre la « diversité » bien sûr, mais également – et non moins – contre les blancs du Mezzogiorno, le sud de la péninsule. Il n’y a pas si longtemps, il avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne : « Prima gli Italiani ! », les Italiens d’abord ! Côté populistes de gauche, Luigi di Maio – le successeur de Beppe Grillo à la tête du M5S – a un physique de jeune premier, aussi bien mis et posé que le second était hirsute et brouillon. Les tractations entre les deux partis sous la houlette de Sergio Mattarella, le Président de la République, ont duré longtemps, trop longtemps. Di Maio était au bord de la rupture : « ça fait 50 jours que nous cherchons à trouver un contrat de gouvernement avec Salvini et la Lega ; je veux le dire officiellement : toute discussion avec la Lega s’arrête ici ». La question qui fâche avait trait au précédent partenaire de la Lega, le Forza Italia de Silvio Berlusconi, avec qui normalement Salvini aurait dû former une coalition gouvernementale… Di Maio, à bout de nerfs, se lamentait : « on a tout essayé avec la Lega ; on les a appelés à se tenir à l’écart de ce vieux repris de justice, Silvio Berlusconi ; mais Matteo Salvini préfère rester l’allié de l’ex-cavaliere ».

Finalement, vendredi la semaine dernière, une fumée blanche s’éleva au-dessus du Quirinal, le siège de la présidence de la repubblicà : le pacte était signé, non sans scepticisme. Di Maio : « nous concluons un marché aujourd’hui ; mais ni lui ni moi ne serons président du conseil ». Le troisième homme serait, au moment où j’écris ces lignes, Giuseppe Conte, un juriste diplômé de Yale et proche du Movimento.

Gouverner ensemble donc ; oui, mais pourquoi faire ? En premier lieu, dissiper un malentendu. La Lega, jusqu’à maintenant partisante d’une sortie de l’euro, voire d’un « italexit » a finalement – comme Marine Le Pen a commencé à le faire – mangé son chapeau : l’Italie demeurera au sein de la monnaie unique. Les marchés respirent. Autre concession de la Ligue, les prédicateurs ne seront pas tenus, comme Salvini le souhaitait, à prêcher en italien. Conclusion de Federico Pizzarotti, ex-M5S et maire de Parme : « ils se déplacent vers le centre ».

Le Tout bon des reflets : World cuisine

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans La une, Gastronomie

Le Tout bon des reflets : World cuisine

Cuisine mondiale. Nous vivons une époque de mélange, de métissage, de coalescence… pour le meilleur ou pour le pire. C’est vrai en cuisine comme ailleurs. Certains en usent et en abusent : un peu de chinois, un peu d’indien, un peu de thaï, un peu d’italien ; et, au total, beaucoup de n’importe quoi !

A cet égard, Indimex – indien + mexicain – se révèle être une heureuse exception. Double carte : d’un côté, fajitas, tacos pollo et chili con carne ; de l’autre, samosa, tikka massala et biryani. Personnellement je pris un Guacamole pour commencer, servi dans une assiette creuse, une purée d’avocats pimentée, mêlée de dés de tomates et hérissée de nachos (chips triangulaires mexicaines) ; puis, en plat principal, un korma de scampis, des scampis donc, mijotés dans une sauce crémeuse à base de lait de noix de coco et d’épices, mais précisément pas trop, ce qui évite d’embraser le gosier.

Comme boisson, éviter le vin que gâtent – et qui gâte – toutes ces saveurs épicées ; lui préférer, selon les goûts, une simple Corona ou alors un lassi, yaourt indien destiné à éteindre les incendies buccaux et laryngés. Je dégustai un lassi à la mangue. Délicieux.

J’hésite toujours sur la nationalité des serveurs, amicaux et parlant un néerlandais irréprochable.

Addition un peu gourmande, compter une cinquantaine d’euros par personne, boisson comprise.

 

Indimex

Scaluin 10b

32000 Aarschot

Tel : 00 32 16 56 56 77

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 mai 2018. dans France, La une, Politique

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron est un homme de lettres. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, il ne donne pas des interviews à n’importe quel média ; il a choisi la prestigieuse NRF de Gallimard pour un entretien très culturel, où il parle littérature et philosophie et – seulement indirectement – de politique. Un auteur (non cité) domine l’échange, le grand médiéviste américain d’origine allemande, Ernst Kantorowicz.

E. Macron, en effet, a parfaitement assimilé la théorie des deux corps. Il déclare : « Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas : l’exercice du pouvoir et l’incarnation du pays (…) Il ne faut jamais oublier que vous représentez à la fois le pouvoir et la nation, ce sont deux choses qui vont de pair et que l’on ne peut confondre. Cette dualité est constitutive de la fonction ». Macron rejoint ainsi un autre disciple de Kantorowicz, Patrick Buisson, qui écrit dans son essai La Cause du peuple : « Le pouvoir suprême s’exerce non par délégation, mais par incarnation ». Incarnation donc, mais de quoi ? De la terre évidemment ! Dans la légende arthurienne, le secret du Graal, que finit par découvrir Perceval, s’énonce ainsi : « Le roi et la terre ne font qu’un ». Le souverain EST son royaume. Les empereurs byzantins n’utilisaient jamais le « je », mais disaient « βασιλεία μου », mon empire. Vieille notion du Corpus politicum – en fait, Corpus mysticum – cette personnalité corporative, dérivée de la théologie paulinienne du Corpus Christi et transposée dans la théorie politique médiévale, entre autres par Jean de Salisbury : « L’Etat ne forme qu’un corps unique dont le roi constitue la tête et ses sujets les membres. Ce corps, par principe, ne meurt jamais ; les princes successifs ne faisant que le revêtir de leur vivant ». L’idée se retrouvera jusque dans la guerre 14-18, où les « tommies » étaient invités à se battre « for King and country ». Normal ! King = country… En 1263, Saint Louis fit rassembler les restes royaux – de Pépin le bref à Hugues Capet, dans la basilique de Saint Denis. « La nécropole royale, explique Jacques Le Goff, devait d’abord manifester la continuité entre les races de rois qui ont régné en France depuis les débuts de la monarchie franque ». Pluralité des hommes mortels, unicité de la Couronne immortelle qu’ils incarnent.

Un peu plus loin dans ses échanges avec la NRF, Macron insiste : « J’assume totalement la ‘verticalité’ du pouvoir qui croise l’horizontalité de l’action politique ». Le président, de la sorte, procède d’une transcendance qui le dépasse et qu’il traduit, au sens de tra-ducere : faire passer. De même que les rois furent les locum tenentes de Dieu, le monarque élu de la constitution de 58 se veut le lieu-tenant de la République. La res publica, autrement dit la chose publique, le bien commun. Cette transcendance était d’ailleurs visualisée à Byzance par les deux trônes alignés côte à côte, l’un destiné au Basileus et l’autre, vide, destiné à Celui dont l’empereur ne saurait être que le représentant.

Notre président, si jupitérien qu’il se veuille, ne va toutefois pas jusqu’à incarner la loi, logique extrême de la verticalité « incarnante ». Dans le code de Justinien, l’on peut lire, de fait : « car Dieu a assujetti les lois à son contrôle en les donnant aux hommes par l’intermédiaire du nomos empsychos ». Nomos empsychos ou lex animata : la loi incarnée. La volonté du souverain exprimant la volonté divine.

Peu suspect de partialité en faveur d’Emmanuel Macron, je dois cependant rendre à César (ou à Jupiter) ce qui lui revient : Macron a relevé une fonction mise à mal par la médiocrité – différente pour chacun d’eux, mais hélas constante – de ses trois prédécesseurs, Chirac, Sarkozy et Hollande. Macron renoue ainsi avec la sacralité, au choix, d’un De Gaule ou d’un Mitterrand.

Vivat Emmanuel Rex !

RDT / 68 - Que la fête finisse…

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 mai 2018. dans La une, Société

RDT / 68 - Que la fête finisse…

La fête. C’est, au fond, ce qui définit le mieux mai 68 ; un moment de défoulement, saturnales de printemps, monôme joyeux et jouissif, levée totale des inhibitions… en un mot et pour reprendre une expression de l’époque : « le pied ! ». Mais 68 clôt un cycle débuté beaucoup plus tôt.

 

Mai 68 dans le temps long

Toute guerre – en particulier mondiale – débouche sur une explosion festive, défoulement jubilatoire faisant suite à la peur de mourir. Ce fut le cas dans les années 20 – années dites « folles » ! – et, pour une brève période, en 1945, à la libération ; mais voilà, les réjouissances très vite prirent fin. La confrontation est-ouest imposa pour une décennie entière ce que l’on appela, en Italie, « gli anni di piombo », les années de plomb, hantées par le spectre d’une nouvelle conflagration, cette fois-ci atomique. Pourtant déjà des germes de ce qui sera 68 se firent jour : le film emblématique de ce temps, La fureur de vivre (1955) – titre original : A rebel without a cause – en dit long sur la frustration diffuse, informulée et radicalement apolitique d’une jeunesse en déshérence. Une absence de « cause » qui se retrouva également chez un Kerouac, On the road again (1957) et, d’une manière générale, dans la « beat generation », chère à notre ami Ricker Winsor : mal être de « jeunes » voulant les droits des adultes sans en avoir les devoirs et qui ne savaient pas trop quoi faire desdits droits… L’émergence de la musique rock ou du « yéyé » – que salua l’émission radiophonique Salut les copains ! (1959), suivie par la revue du même nom (1962) – annoncera l’ère des hippies et de Woodstock (1969).

 

Une « révolution » culturelle et non politique

Telle fut la grande erreur commise par à peu près tout le monde, à commencer par le pouvoir gaulliste. Les étudiants voulaient-ils le prendre, ce pouvoir ? Que nenni ! Une anecdote l’illustre, s’il en était besoin : le 10 mai, les potaches s’amusaient ; ils dépavaient les rues adjacentes à la Sorbonne, bouclée par la police et dont ils réclamaient la réouverture, pour ériger des barricades. Le recteur essaya de parlementer, s’enquérant de leurs intentions : « que se passerait-il si la Sorbonne rouvrait ? ». Réponse de Cohn-Bendit : « rien ! je fais venir trois orchestres et on danse toute la nuit ! ».

Ce que je sais sur l’art (suite)

le 12 mai 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor (What I Know about Art), traduit par Jean-François Vincent

Ce que je sais sur l’art (suite)

Le savoir-faire est nécessaire ; il y a des aspects techniques, mais le plus important – maintenant je le sais – c’est l’honnêteté, la sincérité, l’authenticité du sentiment, bref, des qualités de ce genre-là. Quand vous connaîtrez l’histoire de l’art, depuis la Vénus de Willendorf jusqu’à l’œuvre de Cy Twombly ou d’Horace Pippin ou de Pierre Bonnard ou de Joan Mitchell, vous saurez que c’est vrai.

Malheureusement, la plupart des gens ne connaissent pas du tout l’art et les vrais artistes en souffrent ; car on les compare à ces praticiens chatoyants qui remplissent les galeries dans le monde entier. C’est ainsi qu’une majorité d’artistes – même les plus talentueux – abandonnent, rendent leur tablier ou vendent leur fonds.

A peu près à la même époque que mon voyage pour aller voir Ansel et connaître enfin ce qu’est l’art de la photographie, je rencontrais Herman Cherry, un peintre abstrait de la première génération de l’école de New-York et ami de David Smith, le sculpteur, de Ruben Kadish, autre sculpteur, de Charles Pollock (également peintre, le frère de Jackson) et de bien d’autres. Il faisait partie de ce groupe dès le début et les connaissait tous. J’avais vingt-quatre ans au moment de ma rencontre avec Cherry ; il en avait cinquante neuf. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’une amie commune, Zena Voynow, une monteuse qui était la belle-sœur de Sergueï Eisenstein, le légendaire réalisateur russe, quelqu’un que vous étudiez forcément si vous étudiez le cinéma. Nous nous sommes rencontrés à East Hampton, l’endroit le plus important pour les artistes en dehors de New-York. Jackson Pollock avait là un studio, ainsi que Willem de Kooning dont j’ai fait la connaissance.

Ma première femme, Melynda, et moi, étions assis dans la véranda de maison de Zena et Andrew, quand de petites pommes sauvages dégringolèrent du toit et tombèrent sur la véranda. « C’est Cherry », dit Zena, et, en effet, c’était lui. Entre nous, ça a fait tilt tout de suite, en dépit du fait que, lorsqu’il nous amena chez lui pour nous montrer ses nouveaux tableaux, je dis innocemment : « ça ressemble à ce que fait Frank Stella ». Bien entendu, c’était la pire chose à dire à un artiste, puisque, comme je l’ai dit, les artistes s’évertuent à faire éclore leur individualité, la leur et pas celle de quelqu’un d’autre. Zena me dit très vite, en aparté : « ne dis jamais à un artiste qu’il ressemble à quelqu’un d’autre ». Je m’en suis souvenu.

Quand la vérité blesse…

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 mai 2018. dans La une, Actualité, Société

Quand la vérité blesse…

Opinion

 

Ilan Halimi, l’assassinat par Merah d’enfants d’une école juive, la tuerie de l’hypercasher, puis Sarah Halimi et Mireille Knoll… non ! Décidément, trop c’est trop ! L’embrasement – que dis-je ! – le déchaînement de l’antisémitisme en France nécessitait une réponse ; en vérité, une riposte. Mais de quel antisémitisme parlons-nous ? L’amalgame serait mensonge. Car il ne s’agit pas de l’antisémitisme en général, du vieil antisémitisme catholico-droitier qui renaît aujourd’hui dans des pays, d’ailleurs, sans Juif (Pologne, Hongrie). Non, l’antisémitisme qui tue actuellement est nouveau, il ne vient pas des mêmes groupes, il ne se réclame pas des mêmes références. Il se réclame du Livre.

La semaine dernière, paraissaient coup sur coup un livre et un manifeste : Le Nouvel antisémitisme en France, préfacé par Elisabeth de Fontenay, et un manifeste sur le sujet, paru dans Le Parisien, rédigé par Philippe Val, ancien patron de Charlie Hebdo et l’un des contributeurs de l’ouvrage susnommé. Le manifeste reçut 250 signatures prestigieuses. « Cette terreur se répand, lance-t-il en guise d’incipit. Les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. 10% des citoyens juifs d’Ile-de-France – c’est-à-dire environ 50.000 personnes – ont récemment été contraints de déménager parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Émile Zola et de Clemenceau. Pourquoi ce silence ? Parce que la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale ». « Epuration ethnique », le mot cingle et choque la bien-pensance de gauche, qui, dans l’affaire, se sent morveuse.

Oui, désormais les Juifs ont peur, les Juifs partent. Laurent Joffrin, peu suspect d’islamophobie ou de dérive identitaire, précise : 60.000 alyoth (retours en Eretz Israël), soit – effectivement – 10% de Juifs franciliens. Oh, certes, il ne s’agit pas de ce qu’ont subi les Albanais du Kosovo, puis, après eux, des Serbes de ce territoire ; la réalité se fait plus sournoise, plus perfide ; ce sont les « sale juif » accumulés qui poussent parents et élèves à fuir les établissements scolaires publics, dans les quartiers dits « sensibles ». Ce sont les agressions, verbales ou physiques, qui vident certaines communes de leurs Juifs. Oui, épuration ethnique il y a bien.

[12 3 4 5  >>