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Populisme ? Vous avez dit populisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 novembre 2016. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ?, 2016, éditions Premier Parallèle

Populisme ? Vous avez dit populisme ?

Jan-Werner Müller, professeur à l’université de Princeton, pose crûment la question du contenu de ce terme, si communément galvaudé. Tout et n’importe quoi se voit, de nos jours, taxé de « populisme » : le racisme, la xénophobie, la démagogie de droite comme de gauche… comme l’écrit fort justement Müller : « tant que la xénophobie, le scepticisme vis-à-vis de la politique étrangère des Etats-Unis, les critiques portées à la zone euro ou encore au capitalisme financier, etc., seront tous présentés, un peu facilement, comme des manifestations de populisme, il sera impossible de faire ressortir ce qui fait tout le spécifique de la situation actuelle de l’Europe ». Le mérite de l’ouvrage de Jan-Werner Müller est donc de débarbouiller ce vocable, devenu fourre-tout et épouvantail, de tous les épithètes, parfois erronés, dont on a voulu le flanquer.

Première piste explorée, celle de la représentation : le populisme serait une aspiration à la démocratie directe, à la Rousseau, sans filtre, sans intermédiaire. Et Müller de citer l’AfD, la très à droite Alternative für Deutschland : « si nos représentants du peuple considèrent que leur mission est de placer le peuple sous tutelle, alors nous devons être suffisamment lucides pour considérer l’accusation de populisme comme une distinction honorifique. Et rappeler au monde entier que la démocratie est dans son essence populiste, car elle donne le dernier mot au peuple : au peuple, comme je l’ai dit, et non à ses représentants ». Pas de représentation donc, ou alors une représentation assortie d’un mandat impératif : le mandant ne donnant pas carte blanche à son mandataire (comme dans le mandat dit représentatif) mais le liant par un contrat, dont l’irrespect entraîne la nullité et la destitution du mandataire. L’extrême droite patentée, Christoph Blocher en Suisse, ou Jorg Haider en Autriche, mais également Silvio Berlusconi en Italie, et encore Jean-Luc Mélenchon en France, l’ont proposé…

Cependant allons plus loin, il ne s’agit pas seulement de « sortir les sortants », comme le criait Poujade, en 1956, ou de les contraindre juridiquement ; il s’agit – ni plus, ni moins – de subvertir la domination des élites : « 99% dans des taudis sordides, 1% dans des palaces aux exquises richesses », pour reprendre le slogan du mouvement « Occupy Wall Street ». Les populistes, écrit Müller, « instrumentalisent une représentation symbolique du soi-disant “vrai peuple” afin de discréditer des institutions démocratiques qui, hélas pour eux, leur échappent ». Procédé bien connu, Maurras, dans les années 30, ne parlait-il pas du « pays réel » ? Et Müller d’ajouter : « les populistes sont nécessairement anti pluralistes : ceux qui s’opposent à eux et contestent leur revendication morale d’un monopole de la représentation populaire se voient automatiquement exclus par eux du “vrai peuple” (…) le populisme n’est pas seulement anti élitaire, il est aussi anti pluraliste ».

Anti pluralisme, le mot clef sans doute. Le « nous » des 99% se veut, pour reprendre une formule célèbre, dominateur et sûr de lui ; il a, dit Müller, « une prétention à l’absoluité morale ». Presque du solipsisme : n’existent qu’eux-mêmes, les autres n’ont pas droit de cité. Les populistes en font une ample démonstration là où ils accèdent au pouvoir, tels Viktor Orbàn en Hongrie ou Jaroslaw Kaczynski en Pologne. Ces derniers « modifièrent les législations respectives de leurs pays relatives à la fonction publique, et ce afin de placer dans tous les rouages de l’administration des camarades de lutte leur étant entièrement acquis ». Ce qui signe le caractère potentiellement totalitaire du populisme n’est autre que l’exclusivité qu’il revendique : il manque à leur « nous » un « aussi ». « Si la formule populiste, conclut Müller, “nous sommes le peuple”, laissait place à un “nous sommes aussi le peuple”, alors nous aurions là une revendication pleinement légitime de la société civile, plus exactement de ceux qui se sentent oubliés ou qui ont, de facto, été exclus » ; le « aussi » étant le critère même et la pierre de touche du pluralisme. Un « nous » unique et totalisant dégénère inéluctablement en un « nous » liberticide.

Un éléphant, ça trumpe, ça trumpe…

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 novembre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Un éléphant, ça trumpe, ça trumpe…

L’éléphant, le symbole du Grand Old Party, le plus vieux parti des Etats-Unis, celui d’Abraham Lincoln et des anti-esclavagistes du XIXème siècle, le parti qui « vira » à droite à partir des années 30 et de Roosevelt ; ce parti rejoint-il maintenant le chœur de tous ceux qui – en Europe et ailleurs – prônent le repli identitaire ?

Passons sur l’extrême médiocrité de la campagne – frasques sexuelles de Trump, correspondance privée de Clinton, néo puritanisme affolé et avidité de nouvelles croustillantes… le fond est ailleurs.

Aucune des mesures inouïes proposées par le candidat républicain – comme l’érection d’un mur à la frontière mexicaine ou l’interdiction d’accès au sol américain pour les musulmans étrangers – mesures qui avaient suscité doutes et réprobation, voire défections, au sein même de son camp ; tout cela n’aura pas suffi : la pression était trop forte.

Au fait, la pression de quoi ?

Les explications pullulent bien sûr : sentiment de déclin, paupérisation des classes moyennes (le syndrome du « petit blanc »), menace terroriste… allons plus loin. Frédéric Lordon a raison au moins sur un point : la politique est une affaire d’affects. D’affects plus que de raison. Ce sont les sentiments plus que la rationalité, le cœur – ou les tripes – plus que la tête qui guident les électeurs.

Or si l’affect de gauche est la colère, l’affect de droite est la peur. Une peur du chaos, en France, en 1968, qui a donné à De Gaulle une chambre introuvable ; une peur du djihadisme, en Espagne, en 2008, qui a porté à nouveau au pouvoir un PSOE, par ailleurs discrédité.

La peur. Peur du déclassement – individuel et collectif – peur de l’Arabe (terroriste ou non), peur qu’à terme, le salut au drapeau ou la dinde du Thanksgiving ne soient menacés. Peur de ne plus être soi-même (ou ce que l’on croit être).

L’Amérique avait besoin que quelqu’un la rassure, comme les Hongrois qui ont ont élu Orbàn ou les Autrichiens qui s’apprêtent à élire Norbert Hofer ; de même qu’en 1933, les Allemands – eux aussi – n’avaient de cesse que quelqu’un les rassure…

La protection, économique (protectionnisme), physique (sécurité publique), culturelle (identité nationale), focalise les aspirations. Le reste, justice sociale, droit des minorités, en un mot tout ce qui concourt à l’égalité, passe au second plan.

L’inégalité suscite l’affect colère, lequel provoque un soulèvement, voire une révolution. L’affect peur au contraire suscite un besoin de protection, un souci de conservation.

La conservation, le contraire de la révolution. Ou alors une révolution nationale ? Conservatrice ? Bref, avec un sénat et une chambre des représentants à l’unisson, une révolution « neo con »…

CETA ; Incorrigible Belgique

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 novembre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

CETA ; Incorrigible Belgique

Grand émoi dans le plat pays, la Belgique avait dit « non » au traité de libre échange avec le Canada. La Belgique ? Plutôt la Wallonie. Paul Magnette, son ministre président, clôturant comme suit le débat : « Nous avons toujours dit que nous n’avions jamais été contre d’avoir un accord avec le Canada. Mais nous ne voulons pas – ni maintenant, ni plus tard – d’arbitrage privé. Les conflits entre multinationales et Etats doivent être tranchés par des juridictions publiques ». C’était la raison officielle : des juridictions commerciales, parallèles, supranationales, suspectes de partialité envers les grands groupes d’outre-Atlantique. En réalité les Wallons, dont les industries traditionnelles (charbonnage, textile, sidérurgie) sont – tout comme celles du nord de la France – en pleine déconfiture, craignent de perdre toujours plus d’emplois.

Bref, l’Europe institutionnelle, après le Brexit, était à nouveau en berne. Cinq ans de négociations menées par la commission de Bruxelles pour rien…

Une histoire belge, en quelque sorte. Le royaume, en effet, se compose d’un gouvernement fédéral et de quatre « entités fédérées », dotée chacune d’un exécutif et d’un corps législatif : la communauté flamande, la communauté française (sic !), la communauté germanophone (Eupen) et la région de Bruxelles-capitale. L’horreur « communautariste » pour un Français républicain ! Une « réunion de concertation intrabelge » réunissant tous les protagonistes s’était tenue mardi dernier. En vain, Magnette n’en démordait pas… et sans unanimité, pas de « oui » possible.

D’où une cascade de conflits avec à la clef le spectre – à nouveau ! – de la partition. Conflit d’abord entre Charles Michel, le premier ministre démocrate-chrétien, et le socialiste Paul Magnette. Michel cherchant encore, à l’heure où j’écris ces lignes, un compromis de dernière minute. Conflit ensuite à l’intérieur des socialistes européens : le PS français soutient le traité et le président du groupe socialiste à l’assemblée de Strasbourg, Gianni Pitella, a vertement critiqué son camarade wallon : « C’est évident que si une petite communauté est capable de tenir en otages 500 millions de citoyens de l’UE, il y a un problème clair dans le processus de décision et le système de mise en œuvre en Europe ». Conflit enfin et surtout avec les Flamands, chauds partisans du Ceta. Bart De Wever, le leader du N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie, indépendantiste, très à droite) et bourgmestre d’Anvers, a déclaré tout de go : « Magnette double Syriza sur sa gauche ; le PS porte atteinte non seulement à La Flandre, mais également à l’Europe et au monde du commerce » – Syriza, le parti très radical du Grec Alexis Tsipras – et De Wever d’ajouter « Wat een hovaardigheid ! », Quelle arrogance !

Bref les Belges, tel un vieux couple qui ne s’entend plus mais ne veut pas divorcer, s’entredéchirent comme d’habitude. Au-delà d’un énième Clochemerle, la question se pose de la démocratie en Europe : une seule région a-t-elle le pouvoir de bloquer le continent tout entier ? Le principe de subsidiarité confie aux états les ratifications des traités. Aux états, mais pas aux régions, fussent-elles autonomes. La flagrante contradiction entre le droit européen et le droit constitutionnel belge devrait, d’une manière ou d’une autre, pouvoir se trancher. Et si, au final, la meilleure solution ne consistait pas à faire ratifier le Ceta par le parlement de l’Union, en lieu et place des parlements nationaux ?

Tout bon Resto Un futur Italien étoilé en Belgique

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 novembre 2016. dans La une, Gastronomie

Tout bon Resto Un futur Italien étoilé en Belgique

Giuseppe Giacomazza tient à Genk un établissement chic mais convivial, promis à la distinction tant convoitée par tous les restaurateurs. Curieux nom français – « La Botte » – alors que Giuseppe – chaleureux et prolixe – ne parle qu’italien (il n’en était que plus ravi de bavarder avec moi, peu de Flamands étant à l’aise dans la langue de Dante). C’est dimanche dernier que j’y ai emmené ma famille (belle-mère incluse) pour y fêter mon anniversaire.

Pas de véritable menu fixe. Le chef improvise chaque jour selon l’inspiration du moment. Quand je suis venu, la suggestion était la suivante (il y a toujours des alternatives, si vous n’aimez pas) :

Vitello tonnato (grand classique transalpin, de fines tranches de veau avec une sauce au thon, que Giuseppe a enrichi d’un tartare de thon) ;

Carbonara di rigatoni con porcini e fagiano (une variation automnale du célèbre plat, où les cèpes (porcini) et le faisan (fagiano) remplacent les lardons) ;

Cassata siciliana, comme dessert ;

Comme vin, un véritable trésor : Brunello di Montalcino ; c’était la première fois que je goûtais les vieilles vignes (vigne vecchie) de ce grand cru.

La « dolorosa » faisait un peu mal (compter 70 € par personne), mais l’expérience gustative les vaut largement.

Au total, la botte, ça me botte !

 

La Botte

Europalaan 99

3600 Genk

tel : 00 32 36 25 45

« Si vous le dites » 2 novembre, le jour des morts

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 octobre 2016. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » 2 novembre, le jour des morts

La pratique consistant à réserver aux morts certains jours pour les fêter est très ancienne. Dans l’antiquité païenne, il était courant de préparer pour l’« anniversaire » des défunts (comme s’ils étaient encore vivants) un repas festif où, sur un siège spécialement réservé à leur intention, la kathedra, ils pouvaient banqueter avec leur famille.

Dans le Christianisme byzantin, gréco-russe, on commémore, encore aujourd’hui, les défunts les 3è, 9è et 40è jours suivant leur décès. L’érudit Johannes Lydus en donne, au VIè siècle (De mensibus IV, 26), une explication « physiologique » : au 3è jour le cadavre change d’aspect, au 9è il se dissout complètement sauf le cœur, au 40è même le cœur se décompose… De manière plus théologique, le pseudo-Macaire (Ve siècle) brosse une fresque des tribulations célestes de l’âme qui sera reprise par tous les catéchismes de l’Eglise orthodoxe : le décédé, sous sa forme immatérielle, demeure encore sur terre trois jours durant ; au troisième jour, il est emporté par des anges. Il visite d’abord les demeures paradisiaques, puis, au 9è jour, les demeures infernales. Enfin, au 40è jour, il est amené devant le trône de Dieu, qui prononce un jugement provisoire, en attendant la sentence définitive du Jugement Dernier. D’où l’intérêt de faire prier ceux d’ici-bas avec ferveur, afin d’accompagner l’esprit du disparu à ces moments critiques et – peut-être – d’intercéder avec succès pour améliorer son sort.

C’est au monastère de Cluny au XIè siècle qu’est née la commemoratio omnium fidelium defunctorum, la commémoration de tous les fidèles défunts. Elle fut décidée par l’abbé Odilon (994-1049), qui a voulu, dans le Statutum Odilonis de defunctis rédigé entre 1024 et 1048, la lier étroitement à la Toussaint (1er novembre) : la célébration de tous les saints, en effet, devait, selon lui, être suivie « in crastino », le lendemain, par celle de toutes les âmes, c’est d’ailleurs toujours ainsi que s’appelle ce jour en allemand, Allerseelentag. Car toutes les âmes ne sont pas saintes. Odilon avait vu, en rêve, les damnés en enfer, torturés par les démons, quémandant les suffrages des vivants pour hâter l’expiation de leurs fautes.

La liturgie du jour des morts s’intégra par la suite dans l’ensemble des ordinaires de la messe et des bréviaires. Le texte s’enrichit en 1570 du célèbre Dies Irae, lequel au fond ne fait que reprendre la vision d’Odilon : « confutatis maledictis, flammis acribus addictis », confusion des maudits, voués à la morsure des flammes ! Au moyen-âge, une absolution des morts terminait l’office ; mais cette absolution fut limitée aux défunts du purgatoire lorsque la doctrine du troisième lieu de l’au-delà devint officielle par une décision du concile de Trente, en date du 25 décembre 1563. Ceux qui « purgent » douloureusement leurs péchés dans l’ignis purgatorius, le feu purifiant, sont des sauvés : leur béatification se voit seulement différée ; la damnation, elle, demeurant perpétuelle et irrévocable.

Pour tous, néanmoins, l’on implore la miséricorde divine : « requiem aeternam dona eis, Domine », donne-leur, Seigneur, le repos éternel. Une mémoire éternelle en Dieu, Вечная память, Vechnaya Pamyat, ajoute-t-on dans le rite russe. Idée curieusement reprise par Sartre dans Huis clos : tant que les vivants se souviennent des morts, ceux-ci peuvent apercevoir, par une petite lucarne, ce qui se passe sur terre. La mémoire – des hommes ou de Dieu – maintient dans l’être, au-delà du trépas.

Mitterrand, la passion de l’ultime

Ecrit par Jean-François Vincent le 22 octobre 2016. dans La une, Politique, Histoire

Mitterrand, la passion de l’ultime

Loin de moi l’idée de faire ici une énième biographie de François Mitterrand, qui aurait eu 90 ans mercredi prochain ; d’autres l’ont fait, mieux et plus en détails. Je voudrais simplement évoquer quelques-uns des traits caractéristiques du personnage, que m’inspire une relation très particulière – empathique, sympathique (au sens étymologique), télépathique ? – avec un homme que je n’ai jamais approché, grâce à laquelle je crois comprendre intimement ce qui, pour beaucoup, reste difficilement compréhensible.

Mitterrand aimait le secret, les secrets. Pas uniquement pour dissimuler certaines choses, mais, plus profondément, d’une manière quasi ontologique : la transparence relevait pour lui de l’obscénité, d’une exposition impudique de son for intérieur ; en bref, une sorte de viol. D’où la structure de sa personnalité, compartimentée en tiroirs mystérieux, que lui seul pouvait ouvrir, à l’image de ces pièces d’ébénisterie en forme de labyrinthe. Sa vérité ultime, nul ne pouvait la connaître. Transcendance de l’égo, dirait Sartre.

Mitterrand aimait le jeu, et, son corollaire, les enjeux. Frisson du risque assumé ; saveur infinie du gain, quand on a frisé la perte.

1986, son cancer est stabilisé, presque oublié. Sa défaite aux législatives l’enrage : celui qui l’a battu et qui maintenant gouverne, Chirac, va-t-il l’emporter, en 88, et lui succéder ? Ses médecins cherchent à le raisonner : c’est déjà miraculeux d’avoir résisté aussi longtemps, vous représenter serait une folie, arrêtez-vous là ! Qu’importe. Il relèvera le gant et tiendra… tout au long d’un second mandat de sept ans.

1992, référendum de Maastricht. Depuis le tournant de la rigueur, en 83, son horizon politique s’est reporté sur l’Europe. Acte unique, symbole de Verdun – main dans la main avec Kohl – et désormais monnaie unique. Mitterrand va alors utiliser sa maladie pour vaincre, vaincre la montée en puissance du sentiment antieuropéen qui menace le « oui ». Révélation du diagnostic, soigneusement caché depuis dix ans, organisation du débat avec Seguin. Et quel débat ! A la Sorbonne, où il se déroulait, on avait installé une infirmerie, où Mitterrand revenait périodiquement, lors de brèves pauses, pour se faire soigner, sous le regard – interdit et admiratif – de Guillaume Durand, le modérateur, et de Philippe Seguin, l’adversaire, hypnotisé par une telle endurance, au point d’en perdre ses moyens et d’apparaître tel un petit garçon face au maître, le président, martyr et imperator à la fois…

Mitterrand aimait la mort. Vigie, inquiet mais résolu, de l’Au-Delà, il scrutait les signes et demandait des augures. Arpenteur infatigable des cimetières, il consultait un philosophe – Jean Guitton – pour la théologie, et une astrologue – Elisabeth Tessier – pour la divination. Il supplia cette dernière de lui révéler la date de son trépas. « Je ne sais pas grand-chose aurait-il pu murmurer, en pastichant Borges, je ne sais même pas la date de ma mort ». Malheureusement pour lui, les astrologues d’aujourd’hui ne font plus comme ceux de l’antiquité, qui analysaient la maison huit de la carte du ciel natal, afin qu’elle leur livre les modalités et surtout le moment du décès du consultant. Tout pronostic astrologique se veut actuellement virtuel, le futur demeurant contingent et non pas fatal.

Ainsi, le 31 décembre 1995, au cours de son dernier réveillon (où, contrairement à la légende, il ne dégusta pas des ortolans entiers en les gobant d’un coup !) il lâcha, comme il se retirait de la fête : « maintenant, je sais ». Quoi ? Personne ne le sut. Mitterrand se fit euthanasier le 8 janvier 1996, non sans avoir procédé la veille à une cérémonie des adieux en présence de Mazarine, sa fille adorée.

A présent, il sait. A bientôt, François.

To vote or not to vote ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 octobre 2016. dans La une, Politique, Actualité

To vote or not to vote ?

C’est, en effet, la question qui se pose aux les électeurs de gauche vis à vis de la primaire de droite. On estime de 260.000 à 560.000 ces possibles intrus trublions sur les quelques 3 millions de votants attendus.

Grands émois chez les candidats à la candidature.

Fillon plein d’espoirs : « Si on est gaulliste, on considère qu’il y a un peuple français, on n’a pas des hommes et des femmes qui sont génétiquement à gauche et génétiquement à droite ». Il faut dire qu’il est mal placé dans les sondages, bon troisième…

Juppé, patelin, souhaite ouvrir les bras aux « déçus du hollandisme » ; ben voyons : c’est pour lui que voteraient les sous-marins du camp adverse.

Quant à Sarkozy, il écume : « On m’a dit “il faut une primaire loyale”. Où est la loyauté quand on appelle des électeurs de gauche à voter, à signer, parjures, un papier dans lequel ils s’engageraient à partager les valeurs de la droite ? ». Bien sûr ! Lui, il serait la cible principale de ces pirates gauchistes…

Côté majorité, l’on ne se réjouit pas trop : Sarkozy redonnerait quelques couleurs à un champion socialiste – quel qu’il soit – promis à une élimination dès le premier tour. Najat Vallaud-Belkacem met en garde : « à un électeur de gauche qui s’interrogerait, je lui répondrais de ne surtout pas y aller, ce serait totalement malsain que de s’occuper d’une primaire Les Républicains basée sur les valeurs de la droite ».

Alors, quels arguments pour ou contre ?

Le pour saute aux yeux : un duel Sarkozy-Le Pen, au second tour, représente pour la gauche l’horreur absolue, génératrice d’une abstention massive : entre la peste et le choléra, inutile de choisir (moi-même, dans un tel cas de figure, je m’abstiendrais). Qui plus est, dans l’hypothèse probable d’une absence de la gauche en finale, la participation à la primaire de droite constituerait la seule et unique manière de peser – négativement – mais de peser quand même sur l’issue du scrutin.

Le contre maintenant. Pour les puristes, il est humiliant de signer un texte où l’on « se reconnaît dans les valeurs de droite » et d’apporter une obole de deux euros à la « cause ». A la guerre, comme à la guerre, soit ! Mais il y a des limites… Plus sérieusement une forte mobilisation de l’électorat de gauche susciterait, en retour, une mobilisation comparable de l’électorat de droite. Un jeu à somme nulle, au total. D’autant plus que l’histoire politique américaine montre qu’un déplacement de 5% de démocrates ou de républicains votant à la primaire ennemie, non seulement ne change pas le résultat définitif, mais, au contraire, ne fait que l’amplifier.

Tout bien pensé, pour ma part, j’irai quand même… écraser l’infâme.

Shimon Peres : vis pacem, para bellum

Ecrit par Jean-François Vincent le 08 octobre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Shimon Peres : vis pacem, para bellum

Shimon Peres est probablement le plus populaire de tous les hommes politiques israéliens, à l’intérieur comme à l’extérieur, voire jusque chez les Palestiniens. Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, a tenu à assister personnellement à ses obsèques.

Il restera, bien sûr, comme une colombe : prix Nobel de la paix 1994, initiateur avec Yitzhak Rabin des accords d’Oslo, artisan la même année du traité de paix avec la Jordanie, fondateur en 1996 du Centre Peres pour la paix. La paix, toujours la paix donc.

Mais si Peres était pacifique, il n’était en rien pacifiste.

En tant qu’adjoint au ministre de la défense, il fut le père de l’arme atomique israélienne, maître d’œuvre du projet « Dimona », qui le vit négocier, au nom d’Israël, à Sèvres, dans la banlieue parisienne, la livraison d’un réacteur nucléaire civil ; lequel permit la fission d’uranium et de plutonium, indispensable à la fabrication de la bombe.

Sur le plan militaire, il coordonna en 1956 la riposte franco-anglo-israélienne à l’occupation par Nasser du canal de Suez ; et en 1996, il fut, cette fois en qualité de premier ministre, à l’origine d’une guerre – baptisée « opération raisins de la colère » – contre le Hezbollah libanais, en réponse au bombardement par celui-ci du nord du pays, au moyen de roquettes de type Katioucha.

Devenu président, Peres, bien que n’ayant plus qu’un rôle représentatif, approuva l’offensive « plomb durci » contre la bande de Gaza, dont le coût matériel et humain fut considérable. « Nous ne comprenions pas, expliqua-t-il dans un discours devant l’Agence Juive à Jérusalem, et nous ne comprenons pas encore maintenant, pourquoi, après avoir évacué Gaza, ses dirigeants commencèrent à tirer des milliers de missiles contre nos civils. Pour quelle raison ? Dans quel but ? ». Parallèlement, Peres soutint le – très controversé – blocus de Gaza : « Israël lèverait le blocus, affirma-t-il, si le Hamas montrait quelque intérêt à faire la paix ».

D’où l’épitaphe, mi-figue, mi-raisin, que lui réserva le quotidien de gauche Haaretz : « si Israël se trouve au bord d’un abyme moral, peut-on lire dans son numéro du 28 septembre, Peres y a sa part. Si c’est un pays en route vers l’apartheid, il en fut le co-fondateur ».

Jugement sévère. Peres était avant tout un réaliste, conscient de ce qu’un compromis est très difficile avec les leaders palestiniens actuels, en particulier ceux du Hamas, et plus difficile encore avec l’allié du Hamas, via le Hezbollah : l’Iran.

Ainsi qu’il l’écrit lui-même dans ses mémoires : « La paix ressemble beaucoup à l’amour. C’est un processus romantique. Il faut y vivre, il faut s’y investir, il faut y croire. De même qu’on ne peut imposer l’amour, de même, on ne peut imposer la paix ».

Si tu veux la paix, prépare la guerre. Oui, M. Peres, vous avez eu raison.

Y-a-t-il des limites à l’état de droit ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 octobre 2016. dans France, La une, Politique

Y-a-t-il des limites à l’état de droit ?

Le règne du droit, the rule of law, comme on dit en anglais, constitue, depuis la Magna Carta de 1215 jusqu’aux déclarations des XVIIIème et XXème siècles, le rempart de l’individu contre toute atteinte à son intégrité physique ou morale.

La vague terroriste qui s’est abattue sur la France depuis 2015 a fait vaciller ce rempart. Des dispositions exorbitantes du droit commun ont été prises (l’état d’urgence, en particulier) ; mais l’exécutif actuel reste très conscient du risque d’arbitraire qui surgirait si lesdites dispositions n’étaient pas strictement encadrées. Seulement voilà, le peuple a peur ! Or le peuple, ce sont les électeurs ; et des politiciens moins scrupuleux sont prêts à tout pour flatter la trouille populaire, en tentant de l’apaiser.

Ainsi Eric Ciotti, député des Alpes maritimes, à qui l’on faisait valoir les effets potentiellement liberticides de mesures par trop sécuritaires, lâcha, de manière désinvolte, en parlant des morts de Nice : « eux, ils n’en parlent pas de l’état de droit ! » Même son de cloche chez Laurent Wauquiez, député et président de la région Auvergne-Rhône-Alpes : « Changez le droit ! Il n’y a pas de libertés pour les ennemis de la République ». Quant à Alain Marsaud, député lui aussi et ancien juge antiterroriste, il déclare tout de go « s’asseoir sur les libertés »…

Les seconds couteaux, susnommés, de la politique peuvent bien se défouler verbalement ; mais plus inquiétantes sont les déclarations de plus gros poissons, tels Nicolas Sarkozy, qui propose, ni plus, ni moins, s’il était élu l’année prochaine, l’internement administratif (donc sans contrôle judiciaire) et préventif de tous les fichés « S » ; Gérard Longuet, député et ancien ministre, abondant dans le même sens et évoquant une possible utilisation de l’article 16 de la constitution.

Au fait, que dit cet article ? « Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacés d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances ». Concrètement, cela signifie que le président, doté des pleins pouvoirs, a les mains libres. Ainsi le général de Gaulle appliqua l’article 16, du 23 avril au 29 septembre 1961, et fit interner administrativement des militants de l’OAS. Ce même article, au demeurant, inspira à François Mitterrand son célèbre ouvrage sur Le coup d’état permanent.

La multitude est-elle souveraine ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 octobre 2016. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire : Imperium, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, 2015

La multitude est-elle souveraine ?

Frédéric Lordon, économiste, directeur de recherche au CNRS, fut l’intellectuel, la tête pensante du mouvement Nuit Debout, qu’il anima tout au long de sa brève existence.

Le titre, comme l’ensemble de l’ouvrage, part d’une phrase de Spinoza (Tractatus Politicus III, 2) : « ce droit que définit la puissance de la multitude (potentia multitudinis) on l’appelle généralement imperium ». Il s’agit bien sûr de l’interprétation spinozienne d’un concept de droit public romain : l’imperium désignait, en effet, dans l’antiquité, le pouvoir de commandement (de imperare : dominer, imposer) à la fois civil (imperium domi) et militaire (imperium miltitiae). Ce que Spinoza et Lordon en retiennent, c’est la force stabilisatrice de cette faculté de commander, qui fait que les uns et les autres s’y soumettent. En vérité, pour Lordon, « l’état, c’est nous » ; la potentia multitudinis étant notre puissance, vu que nous sommes la multitude.

Qu’est-ce alors qui assure la cohésion de ce « nous » ? Ce peut être indifféremment la contrainte ou l’adhésion libre ; mais, dans tous les cas, cela repose sur les sentiments plus que sur la raison : « affect commun », voire « servitude passionnelle » nous dit Lordon, « un équilibre qui fait prévaloir les forces passionnelles de la convergence sur celles de la divergence ». Dans cette représentation quasi physique des « corps » politiques, l’équilibre centripète se voit constamment menacé par des pulsions centrifuges : la peur, l’envie, le ressentiment peuvent déstabiliser une institution, quelle qu’elle soit, gouvernement, parti, syndicat, association, etc. A l’horizontalité des impulsions individuelles doit nécessairement s’opposer une verticalité institutionnelle, destinée à coaliser, à confédérer, pour mieux les exprimer, les émotions de la masse.

Point d’anarchie libertaire donc, Lordon ne conteste pas la nécessité d’une instance verticale, donc ultimement de l’état. Simplement, ce tout collectif se doit de prendre en compte les parties qui le composent et non de les opprimer. Il y a, par conséquent, verticalités et verticalités… Les obstacles d’ailleurs ne manquent pas. Et Lordon de citer encore Spinoza (Tractatus Politicus II, 8) : « il (l’imperium de la multitude) n’exclut ni les conflits, ni les haines, ni la colère, ni les ruses, ni absolument rien de ce que l’appétit conseille ».

Le grand risque, évidemment, consistant dans « la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets » ; dans ce cas de figure – hélas monnaie courante, tout au long de l’histoire – « le souverain n’est qu’un souverain d’emprunt, potestas de rapine ». Car, à l’évidence, Lordon s’inscrit dans la tradition rousseauiste : l’unique souverain ne saurait être que le peuple, pardon, la multitude (nuance, nous le verrons, qui a son importance).

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