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Les origines romaines de la révolution française

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 septembre 2016. dans La une, Histoire

Les origines romaines de la révolution française

Tout le monde connaît le bonnet phrygien des sans-culotte, symbole de la condition d’affranchi à Rome, on y reviendra ; mais sait-on que le slogan révolutionnaire « rois, tyrans vaincrons ! » n’est que le décalque de l’équation – si banale dans l’occident antique – rex-tyrannus ? Et que dire du serment que le Directoire imposa à tous les fonctionnaires civils et militaires, le 10 mars 1796 : « Je jure haine à la royauté, attachement à la République et à la constitution de l’an III » ? Cette détestation fait écho à l’odium regni de la ville éternelle. C’est ce que je me propose d’étudier ici.

Le 24 février de chaque année, en effet, l’on fêtait le regifugium, la fuite du roi. Oh, il ne s’agissait pas d’un Varennes à la romaine, mais de l’expulsion des Tarquins. Sextius Tarquinius, le fils de Tarquin le Superbe (mort en 495 avant notre ère), avait violenté puis tué la patricienne Lucrèce. Le ressentissent déjà accumulé sous le règne de son père se donna alors libre cours. Les Romains, sous la houlette de Lucius Brutus, chassèrent leurs oppresseurs, et le héros du jour auquel on érigea, vers 300 av JC, une statue sur le Capitole, fit le serment suivant : « Je vous jure que ni Tarquin le Superbe, ni quelque autre ne régnera jamais sur Rome » (Tite-Live Ab Urbe condita I,59,1). La double opposition – royauté/liberté (regnum/libertas) et monarchie/république – était née. Le lointain descendant de Lucius, Marcus Iunus Brutus, qui poignarda César, aux Ides de mars de l’an 44 av JC, en raison des velléités monarchiques supposées de ce dernier, exalta son « régicide » sur les monnaies qu’il fit frapper pour l’occasion : sur l’une d’elles, figure l’allégorie de libertas, et sur l’autre, l’on peut voir, à l’avers, l’effigie de Brutus et, au revers, deux poignards – celui qui assassina Lucrèce et celui avec lequel il tua César – avec entre les deux, le pileus libertatis, le bonnet de la liberté, la marque, pour les ex-esclaves, de leur liberté fraîchement acquise.

Comment, dès lors, est-on passé de la république à l’empire ?

Il faut se souvenir que déjà, dans la Rome républicaine, existaient des imperatores, des généraux au mandat renouvelé tous les ans. César fut l’un d’eux. Sur une terre cuite, exposée au Museo nazionale romano, Rome, agenouillée devant un imperator victorieux, dépose aux pieds de celui-ci un globe, symbolisant l’oikumene, l’ensemble du monde connu et habité. Cicéron, quant à lui, appela de ses vœux, au moment de la guerre civile, un rector rei publicae, « recteur de la République » (De republica, I,54), qu’il nomma le « super arbitre », superarbitrium.

Octave/Auguste, le premier empereur, d’ailleurs, se définit lui-même comme un princeps, un simple consul, mais un primus inter pares, le premier de tous, dépassant ses collègues, non en pouvoir (potestas), mais en autorité (auctoritas).

Le tout bon des Reflets

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 septembre 2016. dans La une

Buffets à gogo dans un paysage lunaire : Iberostar de Fuerteventura

Le tout bon des Reflets

J’ai passé deux semaines à Fuerteventura, l’une des îles Canaries. La découverte de cet archipel à quelques encablures de l’ex-Sahara espagnol, devenu marocain, procure un choc : partout un désert, des roches volcaniques noirâtres, de curieuses collines, hautes de quelques centaines de mètres, au sommet desquelles s’accrochent curieusement des couronnes de nuages venus de l’océan… sur fond d’un ciel toujours bleu !

Bien entendu, dans ce contexte aride où survivent péniblement quelques chèvres, les complexes touristiques, unique ressource de l’île, constituent des oasis artificielles, alimentées par une irrigation continue. L’une d’entre elles est occupée par un hôtel de la chaîne Ibérostar, une sorte de Club Med ibérique en mieux : un peu comme dans les croisières, les occasions de se restaurer se succèdent toute la journée, entrecoupées d’animations diverses et variées.

Buffets, buffets et encore des buffets ! Avec, évidemment, de quoi satisfaire tous les goûts : légumes, crudités, hors-d’œuvre froids et chauds – parmi lesquels un choix impressionnant de charcuteries espagnoles, carpaccios et poissons marinés – plats du jour (en général une pièce de viande rôtie et un grand plat de poisson – ah ! le saumon entier en croute de pâte feuilletée, accompagné d’une sauce au citron !), sans oublier une ribambelle de desserts et de fruits.

Boissons également à volonté : eaux plates et gazeuses, sodas, vins de table (plus ceux à la carte, mais avec supplément). Bref du surpoids et des indigestions en perspective, pour qui n’y prend pas garde…

Un dernier mot : la gentillesse et la serviabilité des habitants de cette île sont, à elles seules, une raison de s’y rendre.

Si vous le dites : Nation

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 septembre 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Nation

Au cours de l’été, j’ai traduit en anglais – à titre gratuit – la conférence d’un ami, professeur des universités, dont le thème était « nation et Europe ». Durant des pages entières, l’ami en question traitait son sujet comme si le contenu du mot « nation » allait de soi, erreur fatale pour tout universitaire qui se respecte : tout commence par une définition des termes que l’on emploie.

Mais peut-être ce défaut vient-il d’une formation par trop franco-française. La sociologie allemande, elle, distingue, à bon droit, les deux concepts très différents de la nation, la « Kulturnation » et la « Staatsnation ».

 

1) La Kulturnation : une communauté d’origine

Cela découle de l’étymologie natio, en latin, dérive du participe passé de verbe nascere, natus, être né. L’université de Paris, au Moyen-Âge, distinguait la nation française (étudiants originaires du val de Loire et de la vallée du Rhône) des nations picarde, normande, anglaise et germanique.

Ce fut Herder qui théorisa le concept : « les états et les théories politiques sont des créatures humaines, les peuples sont des créations divines ». Ici se dessine une dichotomie fondamentale : à l’état, artifice produit par l’homme, s’oppose le peuple, entité naturelle, créée par Dieu. La Kulturnation fait équivaloir peuple et nation. Immédiatement se pose alors le problème de la « nature », dont la « culture » constitue l’antonyme : si le peuple relève de la première – Deus sive natura dirait Spinoza – alors l’expression Kulturnation est impropre. Fichte, dans son Discours à la nation allemande, rétablit les choses : « aussi loin que domine la langue allemande, tout un chacun doit se considérer sous un double jour : en partie comme citoyen de son état de naissance, en partie comme citoyen de la patrie commune de la nation allemande. Celui qui parle la même langue est déjà, en vertu de la seule nature, lié par d’invisibles liens à un grand nombre. Tous ainsi s’appartiennent et forment un tout unique et indivisible ». Double allégeance donc, à l’état et au peuple, notion ambiguë relevant aussi bien de la nature (la naissance) que de la culture (la langue).

Pour Ernst Moritz von Arndt, poète du début du XIXème siècle, la culture, malgré tout, domine : « qu’est-ce que la nation allemande ? écrit-il, enfin, nomme-moi cette terre ! Aussi loin que résonne la langue allemande et qu’elle chante au ciel son chant à Dieu, là se trouve ce qui donne son nom au valeureux Allemand ». Il reste que l’ambiguïté demeure. Herder, encore lui, n’hésitant pas à dire dans ses Œuvres complètes (vol 6, 367) : « le lien social s’opère sous la houlette de la nature ». L’on voit par conséquent le risque d’essentialisation/naturalisation de la culture, dont ne se priveront pas les historiens pangermanistes du XIXème siècle, ouvrant ainsi la voie aux théories raciales du XXème siècle.

Tu quoque fili ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 septembre 2016. dans France, La une, Politique, Actualité

Tu quoque fili ?

Cette semaine, Emmanuel Macron a – gentiment – poignardé dans le dos celui à qui il devait sa – brève ? – carrière politique, tout en prenant prudemment ses marques pour les présidentielles de l’année prochaine, au cas où Hollande n’irait pas.

Macron me fait penser à Jean-Jacques Servan-Schreiber : même sourire carnassier, même tropisme vers l’Outre-Atlantique (JJSS publia son Défi américain en 1967), même libéralisme assumé, même brièveté du passage aux affaires (deux mois pour JJSS, deux ans pour Macron), enfin même positionnement aux confins de la polarité droite/gauche.

Mais il y a un « hic » qui les différencie radicalement : le parricide. L’opinion n’aime pas. En 95, Sarkozy trahit son « idole » de jeunesse, Chirac, en ralliant Balladur qu’il croyait gagnant. Résultat des courses : sept ans de traversée du désert. En 98, Bruno Mégret tenta d’assassiner Le Pen père en faisant une OPA sur le Front National. Echec, son schisme échoua et le parti croupion qu’il fut contraint de fonder Le MNR (Mouvement National Républicain) végéta lamentablement.

Les Français sont légitimistes. Le président de la république, qu’on le veuille ou non, campe le pater patriae romain. Le tuer ne pardonne pas.

La psychanalyse n’a pas sa place en politique…

Burkini : que dit le droit ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 septembre 2016. dans La une, Actualité, Société

Burkini : que dit le droit ?

Le feuilleton – piteux et clochemerlesque – de l’été a suscité sur les réseaux sociaux des commentaires qui manifestent une ignorance dommageable du droit. Pour combler cette regrettable lacune, je me propose de faire ici une mise au point.

Il convient de garder en mémoire plusieurs points importants :

1) La loi de 1905 n’interdit le port de signes religieux qu’à l’état lui-même, aux collectivités publiques et à leurs agents. Pas au simple citoyen.

2) La loi de 2004 interdisant lesdits signes à l’école (et seulement à l’école), ainsi que celle de 2010 prohibant le niqab sur tout l’espace public sont des exceptions à la loi de 1905 et non la règle.

3) Un principe fondamental du droit, notamment du droit pénal, est l’adage selon lequel « tout ce qui n’est pas interdit est permis ».

En conséquence de quoi, le conseil d’état a très logiquement censuré l’arrêt municipal interdisant le burkini. Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté, la jurisprudence en la matière est d’une grande constance : le 19 février 1909, dans l’arrêt abbé Olivier, la plus haute juridiction de l’ordre administratif (il convient de rappeler ici la double hiérarchie juridictionnelle, l’ordre judiciaire pour les litiges entre particuliers et l’ordre administratif pour les litiges entre les particuliers et l’état) annulait l’arrêté d’un maire cherchant à empêcher un curé de mener, en soutane, une procession dans sa commune.

Le seul argument juridique qui pouvait valablement être invoqué, dans cette affaire, était celui de l’ordre public : le spectacle de burkinis sur une plage peut-il entraîner des violences et des affrontements, comme cela s’est produit en Corse ? La réponse, bien sûr, comme tout ce qui concerne des notions floues – les « bonnes mœurs » en sont une autre – ne saurait échapper à l’appréciation, nécessairement subjective, du juge. En l’état, le moins que l’on puisse dire est que les preuves de la réalité d’une telle menace faisaient défaut.

En conclusion, aux citoyens et à l’état de prendre ses responsabilités : si l’on veut ajouter un codicille à la loi de 1905, proscrivant les signes religieux sur tout l’espace public, alors il convient de légiférer. Mais il s’agirait, dans une telle hypothèse, d’un ajout, de quelque chose qui n’existe pas encore dans notre droit.

Le burkini n’étant toujours pas interdit, il ne peut qu’être autorisé.

Vers la « trumpisation »

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 août 2016. dans Monde, La une, Politique

Vers la « trumpisation »

Trump a annoncé la couleur lors de son discours d’investiture : « Je suis le candidat de la loi et de l’ordre ». De ça on se doutait ; plus inquiétante, la suite : « Construisez le mur ! » Le mur, contre qui ? Pêle-mêle les musulmans, les hispaniques, les homosexuels, les pro-avortement, etc., etc.

Ne serions-nous pas, en France, engagés sur cette voie-là ? Dans le sillage du dernier attentat de Nice, la radicalisation, non seulement de la classe politique, mais encore de l’opinion dans son ensemble s’est accentuée. Déjà le lendemain, à Nice, des « non blancs » ont été pris à partie, aux cris de : « rentre chez toi ! ». La ratonnade pointe à l’horizon. L’islamophobie a abattu le masque dérisoire de la défense de la laïcité, elle apparaît désormais – et crûment – pour ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un racisme anti arabes.

Alors certes, cette évolution à l’israélienne se comprend : de même que là-bas, la suite ininterrompue d’attentats et d’agressions en tout genre a provoqué une paranoïa qui a porté au pouvoir une coalition de droite (le Likoud) et d’extrême droite (les petits partis religieux), de même les pertes en vies humaine – sans précédent, près de 250 morts en un an et demi – hystérisent les Français et font exploser les dernières inhibitions éthiques qui empêchaient certains d’adhérer à la thématique lepéniste.

La droite « républicaine », à cet égard, se borne à suivre ses électeurs, voire les électeurs en général. Un sondage publié par le Figaro montre que 81% des personnes interrogées approuvent « un renforcement des contrôles et la limitation des libertés publiques ». De là, les délires d’un Guaino (installer des lance-roquettes sur les places), mais aussi et de manière beaucoup plus significative, les propos du député Éric Ciotti : « si vous aviez vu les cadavres sur la promenade des Anglais, vous ne me poseriez pas cette question (quid de l’état de droit ?). Parce que eux, ils n’en parlent plus de l’état de droit ».

Le signal est clair : si les gens veulent de la sécurité à n’importe quel prix, ils l’auront. Le pouvoir a bien perçu la dérive et paraît désemparé, « on bascule je ne sais pas où, mais on y va » murmure-t-on dans le staff élyséen. De toute évidence, le discours humaniste et rationnel devient inaudible. Le peuple n’a cure des « valeurs »…

Donc Trump – pardon Marine le Pen – l’année prochaine ? Sans doute pas, mais la tendance lourde ne saurait être ignorée : l’époque des droits de l’homme est bien révolue. La demande sociétale d’un sauveur qui prémunisse contre le risque de mort éclipse toute autre préoccupation.

Nulle manipulation dans tout ça (même si la caisse de résonance médiatique aggrave les choses), la trouille déferle sur la France. Ne compte plus que l’urgence de sauver sa peau.

Le risque étant, bien entendu, de perdre les deux : et la vie et – en prime – son honneur.

La franchise du terrorisme ou la transfiguration du paumé

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 août 2016. dans France, La une, Société

La franchise du terrorisme ou la transfiguration du paumé

Franchise du terrorisme, « Prolaterisierung des Jihad », selon le politologue allemand Peter Neumann, une nouvelle facette de la terreur est apparue. A côté du militant, en réseau, instruit et façonné par le groupe dont il dépend, est venu s’adjoindre le paumé, le mal dans sa peau, l’indépendant, dont le « martyr » se voit immédiatement récupéré par Daech, qui saisit cette aubaine pour enrôler comme « soldat », à titre posthume, un inconnu dont personne n’avait jamais entendu parler…

Mohamed Lahouaiei Bouhel n’était pas, jusqu’à une date récente, pratiquant ; mari violent, bisexuel débauché, alcoolique, il ignorait le ramadan et la plupart des préceptes de l’Islam. En décembre dernier, Yassin Sahli s’est suicidé dans sa prison. Dans le cadre d’un banal conflit du travail, il avait décapité son patron, puis accroché la tête de celui-ci au grillage de l’entreprise. Ces « franchisés » ne coûtent rien, ne demandent rien et sont tout bénéfice pour l’internationale terroriste.

Al-Quaïda, en son temps, avait théorisé ces « électrons libres » de la terreur. Abou Mousab al Souri, concepteur attitré du Djihad, avait proposé, dans son Appel à la résistance islamique, paru en 1991, une inversion de la structure de l’organisation : non plus du haut vers le bas, mais du bas vers le haut, une sorte de « basisme » interventionnel. Anwar al Awlaki, prédicateur djihadiste s’exprimant dans le magazine en ligne d’Al Quaïda, Inspire, avait, quant à lui, à la fin des années 2000, esquissé un vade-mecum à l’intention des débutants ou « comment fabriquer une bombe dans la cuisine de maman ».

Déséquilibrés ? Forcenés ? L’analyse la plus pertinente me paraît être celle de Daniel Zagury, expert psychiatre près la Cour d’Appel de Paris : « vous avez le choix entre crever comme un chien dans l’anonymat de votre petite vie ratée ou commettre un “acte grandiose” pour les siècles des siècles « 

Transfiguration du paumé, apothéose du raté, les caves se rebiffent en réussissant, pour la première fois de leur existence, quelque chose : terroriser. Victoire dérisoire lourde de menaces ; il est à craindre que demain les crises ordinaires de tout un chacun, licenciements, ruptures sentimentales, deuils, etc. ne finissent dans un bain de sang.

Terrere, en latin, signifie à la fois terroriser et trembler de peur, c’est-à-dire se cacher, comme l’autruche, sous la terre, terra.

Les tremblants, les apeurés, les désespérés, en réalité, ce sont eux… les franchisés !

Vaquez bien tous !

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 juillet 2016. dans La une, Ecrits

Vaquez bien tous !

Oui, les vacances, c’est ça : on vaque ! Au sens de vacare : être vide, être dans un vide (vacuum) ; ainsi telle institution « vaque », au sens où sa direction est à pourvoir, on parle alors de « vacance » du pouvoir.

Vaquer donc donne une disponibilité qui permet de vaquer à autre chose. Le vide constitue, de fait, un espace protéiforme où tout devient possible :

La méditation d’abord. Zazen, cette « voie du vide », consiste, dans le bouddhisme japonais, à laisser passer toute pensée comme des oiseaux dans le ciel ; on expérimente, de la sorte, l’impermanence du moi, l’évanescence de l’ego.

L’empathie ensuite. Se faire réceptacle, réceptivité pour accueillir l’autre et s’en laisser remplir. Notion fondamentale dans l’art dramatique. Selon la formule célèbre de Diderot, le comédien « doit n’être rien pour être tout ».

Se faire vide, se faire rien… une humiliation ? Une blessure narcissique ? Dans le Christianisme, au contraire, cela symbolise le sacrifice que représente pour Dieu l’incarnation. Il s’agit d’une kénose (de κενόω, se vider, se dépouiller). Épitre aux Philippiens 2, 6 : « Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais ils’anéantit (εκένωσεν) lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! ». A la limite du blasphème, l’on pourrait presque parler d’une « vacance » de la divinité…

La vacuité, certes, recèle aussi des dangers. Robert Musil évoque la « Nichtigkeit » de l’homme sans qualité, à l’identité « vacante », dans le monde finissant de la monarchie austro-hongroise, à l’intérieur d’un « vide de valeurs », « Wert vacuum ».

La vacuité peut s’identifier indifféremment à un manque ou à une plénitude. Les vacances permettent tout aussi bien de s’ennuyer que de s’occuper : c’est précisément parce que l’on « vaque » qu’il convient de vaquer à ce à quoi l’on peut pas vaquer en temps normal.

 

Alors, à toutes et à tous, bonnes vacances !

Le mix des civilisations, impressions de vacances

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 juillet 2016. dans La une, Ecrits

Le mix des civilisations, impressions de vacances

Les lacs italiens, cette année, sont envahis par deux sortes de touristes : les Japonais et les riches ressortissants d’Arabie saoudite et des émirats du Golfe, venus chercher la fraîcheur.

Très déroutant : un choc des civilisations, mais en interne. Côté tradition, toute la gamme des voiles islamiques, depuis le simple foulard, jusqu’au niqab noir à la Belphégor, dissimulant toute la femme, de la tête aux pieds.

Côté modernité, certaines de ces dames se baladent en jeans moulant, très sexy, à faire s’étrangler un imam ; quant aux hommes (maris, fils, frères), ils caricaturent l’Américain moyen « on holidays » : shorts, baskets, T-shirt genre « I love NY » laissant apparaitre une bedaine ventripotente, casquette de base-ball assortie…

On reste confondu et rassuré à la fois. Il est clair que l’islamisme est soluble dans la société de consommation et l’argent facile. Tout est une question de temps et de pétrodollars. Le monde arabo-musulman pauvre, quant à lui, devra, pour une durée encore indéterminée, assouvir ses désirs frustrés dans l’opium du peuple que lui offre l’Islam radical. Mais cela ne durera pas.

Il manque simplement quelque Guizot nord-africain… dont l’arme secrète contre la radicalisation serait l’éternel slogan « enrichissez-vous ! »

Si vous le dites : Cosmos

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 juillet 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Cosmos

Le κόσμος grec se distingue de l’universum latin en ce que, à la différence de ce dernier, il met moins l’accent sur l’unité (versus unum) que sur la perfection de l’organisation.

On a trop insisté sur le sens de beauté (cf. cosmétique) : celui-ci est présent, bien sûr, mais seulement en tant que conséquence de l’ordre. Ainsi le vers 187 du chant XIV de L’Iliade – αὐτὰρ ἐπεὶ δὴ πάντα περὶ χροῒ θήκατο κόσμον – se traduit-il, la plupart du temps, par « à peine Héra a-t-elle achevé sa parure ». Certes, Héra cherche ici à séduire Zeus, mais moins par sa splendeur que par l’agencement harmonieux de toutes les parties de son corps. Harmonie et ordre sont, en l’occurrence, indissolublement liés. Κατά κόσμον (litt. selon le cosmos) pouvant tout aussi bien se référer au déploiement d’une armée sur le champ de bataille, qu’à la propreté d’une table (àpokosmein signifie débarrasser les couverts !), qu’à l’exactitude des faits : kατά κόσμον se rend alors par « en vérité ».

C’est sans nul doute ce rapport intime à la vérité qui suscita la carrière cosmologique (sic !) et philosophique du mot. Pythagore (VIème siècle avant notre ère) inaugura, aux dires du doxographe Aétius, ce sens de « la totalité du tout », faisant équivaloir κόσμος et oὐρανός, le ciel. Il fut suivi par Épicure, Cléanthe, Euclide et Platon. Ce dernier faisant ultimement aboutir κόσμος à la signification actuelle de « monde » (République livre VI 509D).

Que de vertus donc attribuées à ce cosmos ! Totalité, harmonie, beauté, ordre… à partir de là, la tentation était grande d’en faire un nom propre. Chose faite, dès le XIVème siècle, avec Côme de Médicis (Cosimo il vecchio), fondateur de la dynastie. Bien sûr, il y avait eu un Saint Côme (ou Cosme) au IVème siècle ; mais comment ne pas penser que, dans cette pré-renaissance déjà néoplatonisante, le souvenir de l’antique κόσμος n’influençait pas toujours les esprits ?

Quant à moi, je vais passer deux semaines sur les bords du lac de Come, en Italie. Come, colonie romaine fondée par Jules César sous le nom de Novum Comum. Littéralement la « nouvelle commune », mais pourquoi pas – et non moins – le nouveau monde ?…

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