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Une guerre civile a-t-elle commencé ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juillet 2016. dans France, La une, Média/Web, Politique

Une guerre civile a-t-elle commencé ?

On se frotte les yeux, on se pince : mais où sommes-nous donc ? Dans la Hongrie de Viktor Orbàn ? Dans la Russie de Vladimir Poutine ? Dans quelque dictature africaine ou latino-américaine ? A lire Mediapart, la réponse est oui…

Le 23 juin dernier, Edwy Plenel a signé un édito ravageur. Le titre, en lui-même, en dit long : Le devoir de manifester. Devoir… Il s’agissait de « répondre » à l’interdiction – virtuelle, car elle ne s’est jamais concrétisée – de la manifestation organisée par la CGT et FO. Certes, la mini-manif/tour de manège, fruit d’un laborieux compromis, fut une pantalonnade qui ne grandit ni les syndicats, ni le pouvoir, mais il n’y avait, dans l’affaire, rien de scandaleux ou de liberticide.

Or il faut lire les termes employés par Plenel : « tyrannie douce », « confiscation autoritaire », « sectarisme ». Rappelant les droits naturels et imprescriptibles de l’article 2 de la déclaration des droits de l’homme de 1789, il va jusqu’à invoquer la « résistance à l’oppression ». A l’oppression ?! Et de citer Condorcet : « Il y a oppression lorsque des actes arbitraires violent les droits des citoyens contre l’expression de la loi ». Invraisemblable ! Le droit de manifester, tout constitutionnel qu’il soit, n’est en rien absolu ; il l’est encore moins dans le cadre de l’état d’urgence.

Mais l’outrance du propos fait écho à d’autres outrances, dénonçant les agissements « oppressifs » de l’actuel exécutif. François Bonnet, co-fondateur de Mediapart, avait, le 31 mai, commis un article intitulé « Violences policières : ouvrez les yeux ! ». Dès le début, le ton donne le la : « Avec ces jeunes gens qui resteront traumatisés à vie, ces dizaines voire centaines de personnes blessées ou simplement violentées, ces milliers de manifestants défilant la peur au ventre – peur de tomber soudainement sous une charge de CRS –, ce basculement organisé dans la violence et la criminalisation d’un mouvement social devrait provoquer un vaste débat public ». Et Bonnet de se lamenter : « Les signaux d’alerte se multiplient. Rien ne se passe, sauf une légitimation aveugle faite par ce pouvoir de la violence policière. Des accidents graves se produisent. Rien n’est dit, sauf un soutien inconditionnel aux actions des forces de l’ordre ».

Alors que faire donc ? La conclusion d’Edwy Plenel se veut menaçante : « Quand l’autorité supplante la liberté, quand l’injustice l’emporte sur l’égalité, quand l’identité remplace la fraternité, il n’est plus temps de tergiverser. “Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles” attribuée au dramaturge Max Frisch, cette maxime nous rappelle que l’indifférence d’aujourd’hui fait toujours le malheur de demain ». Plenel n’emploie pas le mot, mais tout ici évoque l’appel à l’insurrection ; que répondre d’autre, en effet, au « bruit de bottes », qu’un soulèvement, une révolte, une révolution ?

Ainsi le climat politique se gâte. Déjà, Jean-Luc Mélenchon appelait, dans un meeting, à « l’insoumission ». Plenel, lui, va plus loin. Où s’arrêtera-t-on ? A partir du moment où la presse distille le poison de la sédition, à partir du moment où la rue (Nuit Debout) se revêt d’une légitimité indue et autoproclamée, à partir du moment où, dans une longue tradition remontant à l’antiquité, on prône le tyrannicide ; dès lors, souffle le mufle fétide de la guerre civile.

« On ne voyait que violence et tumulte dans les débats publics… », César, liber de bello civili, I.5.

La Nuit Debout s’est couchée !

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juillet 2016. dans France, La une, Politique, Société

La Nuit Debout s’est couchée !

Oui, exit Nuit Debout ! la Place de la République, le soir, est déserte. Les « nuideboutistes » se sont évaporés. François Ruffin, l’un des « parrains », qui tançait, il y a peu, ses troupes pour leur passivité, à l’embarrassante question « qu’est Nuit Debout devenu ? » botte en touche : « euh… la lutte a pris d’autres formes… ».

Soit, que lui soit embarrassé, ça se comprend ; mais pourquoi ce silence des médias, cette omerta sur le fiasco final de l’expérience ? Que ne disait-on pas sur l’ébauche d’une démocratie directe en acte ? D’un nouveau rapport aux autres ? Voire d’une « nouvelle société », un peu ce que promettait… Chaban ! à l’ère pompidolienne…

Cet embarras traduit une connivence, une complicité, un espoir déçu. Une majorité de gens, en effet, a sans doute approuvé Nuit Debout, et pas seulement des bobos gogos en mal de révolution.

Ce soutien est le symptôme d’un malaise : la défiance à l’égard non seulement des élites, de l’« establishment » comme diraient les Le Pen, mais plus largement à l’égard de toute représentation. « Take control ! », « Yes we can », « Podemos », autant de slogans signant un désir de réappropriation du pouvoir.

Pouvoir. Désormais, beaucoup – pas tous mais beaucoup – ne veulent plus le déléguer. Autonomie totale, assomption d’un sujet tout puissant. « Je » décide, « je suis maître de moi-même, comme de l’univers » proclamait déjà le Cid de Corneille. Hubris narcissique, potentiellement destructeur du lien social. Les « nuitdeboutistes » acceptaient encore de coopérer entre eux, mais l’étape suivante n’est autre qu’un autisme sociétal : le citoyen devenant une sorte de monade à la Leibnitz, claquemuré dans son individualité souveraine…

La représentation – au-delà de tout problème d’opportunité ou de faisabilité politique – repose sur la confiance : je fais confiance à tel homme/femme ou à tel parti/syndicat pour parler en mon nom. Le refus de la représentation témoigne d’une défiance généralisée, allant de pair avec un complotisme rampant : l’autre, forcément pourri, ne peut que trahir mes intérêts, au profit des puissants qui le manipulent.

La logique ultime de la Nuit Debout c’était cette « guerre de tous contre tous » – bellum omnium contra omnes – qu’évoque Hobbes dans le Léviathan.

Tant mieux donc qu’elle se soit couchée.

Monarchie républicaine française : fin de partie

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 juin 2016. dans France, La une, Politique, Actualité

Monarchie républicaine française : fin de partie

Les Français sont un peuple à la fois régicide et légitimiste. La décapitation de Louis XVI avait une vertu symbolique : abattre, d’un coup, les deux corps du roi, le physique et, comme le décrit Kantorowicz, le surnaturel, celui qui, sur le modèle christologique, représente le royaume comme une personnalité corporative dont le souverain est la tête et les sujets les membres. « Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive », s’exclamait, à regret, Robespierre, pourtant hostile à la peine de mort, dans un discours à la tribune de la Convention, le 3 décembre 1792.
Régicides donc, les Français ; mais et non moins légitimistes. Le référendum du 28 octobre 1962, instituant l’élection du président de la république au suffrage universel, si juridiquement contestable (de Gaulle utilisa l’article 11 de la constitution de 1958, et non son article 89, pourtant prévu à cet effet) qu’il ait été, inaugura une formidable « success story » : celle des scrutins présidentiels, les seuls à résister à l’érosion de la participation. L’heureux élu put ainsi trôner, de présidence en présidence – en majesté, tel un basileus kosmocrator byzantin – hiératique, distribuant éloges ou petites phrases assassines, dans des conférences de presse, devant un parterre de ministres et de journalistes, ou bien de façon plus intimiste, dans un tête à tête avec un interviewer complice.
Ces images, dignes du Livre des cérémonies de Constantin VII porphyrogénète, ont subi, petit à petit, les assauts d’un iconoclasme impie. Ce fut, tout d’abord Giscard. L’homme à l’accordéon, qui s’invitait à dîner chez le gens du peuple, enterra définitivement les photos officielles (autre legs monarchique) en costume de sacre – frac et grand collier de la légion d’honneur – au profit d’autres, plus modestes. Après la restauration mitterrandienne – celui qu’on appelait « le florentin » adorait la solennité et la distance – le côté « popu » d’un Chirac (tape sur le cul des vaches et demi pression) reprit le processus de désacralisation, prolongé par Sarkozy – tenue de jogging et Carla Bruni en guise de Jackie Kennedy à la clef.
Mais François Hollande vient de donner à la sublimité présidentielle le coup de grâce. Celui qui se voulait « normal » pousse, en effet, la normalité jusqu’à concourir avec les candidats socialistes à la candidature, pour l’investiture du PS en vue du scrutin de l’année prochaine. « Si je ne suis pas en mesure de remporter la primaire, a-t-il confié à des proches, comment pourrais-je espérer remporter la présidentielle ? »
Sacrilège. Aux États-Unis, un président sortant qui se représente pour un second mandat, est dispensé de primaire : sa candidature va de soi et n’est contesté par personne dans son camp. Hollande, en acceptant de passer sous ces fourches caudines, achève la banalisation complète de sa fonction : le président désormais se veut tellement ordinaire qu’il ne bénéficie pas de la plus petite rente de situation…
Mais ne serait-ce pas, au fond, un calcul ? Au vu des sondages, il est, somme toute, moins humiliant de se faire battre dans le cadre d’une compétition interne plutôt qu’à l’issue du premier tour de la véritable élection (chose sans aucun précédent sous la Vème république : Giscard comme Sarkozy furent défaits au second tour et de peu). Qu’un autre socialiste se voit désigné pour cette mission de sacrifice ménagerait un amour propre déjà passablement flétri… et un possible avenir politique, que ne manquerait pas de sceller pareil Waterloo électoral.
Hollande, après tout, un florentin lui aussi ?

Le puritanisme islamique

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 juin 2016. dans Monde, La une, Politique

Le puritanisme islamique

Le dimanche 11 juin, Omar Mir Sddique Mateen, Américain d’origine afghane, entrait, armé d’un fusil d’assaut et bardé d’explosifs, dans un bar gay d’Orlando, au nom de Daech, pour y assassiner 50 personnes, l’attentat le plus meurtrier commis sur le sol des États-Unis depuis le 11 septembre.

Comme le 13 novembre à Paris, il ne s’agit pas seulement de politique au sens strict (la lutte contre les croisés mécréants et islamophobes) ; c’est tout autant une affaire de mœurs : hier dénonciation du « satanisme » du spectacle du Bataclan, aujourd’hui « punition » des sodomites. Précisément, le Coran fait dire à Loth, endossant par là-même sa condamnation de Sodome : « Allez-vous accomplir l’acte sexuel avec les mâles de ce monde ? Et délaisser les épouses que votre Seigneur a créées pour vous ? ». Kamel Daoud parlerait mieux que moi du tabou absolu que la « chose » constitue dans le monde arabo-musulman, de l’Égypte, où les gays rasent les murs, au Maroc, où l’orientation sexuelle du roi Mohammed VI reste le vrai-faux secret d’état le mieux gardé. A vrai dire, dans ce domaine, ni le Judaïsme ni le Christianisme ne sont en reste, se référant eux aussi à une anthropologie normative qui sépare de façon radicale ce qui se conforme à la « nature » et ce qui, étant « contre-nature », la viole. Bref, Deus sive natura

Ainsi le puritanisme islamique rejoint-il le puritanisme américain. Les Pilgrim Fathers considéraient, en effet, l’homosexualité comme « the most abominable unnaturelle sinne », le péché le plus abominable et antinaturel. La littérature du XVIIème siècle, sur le sujet, abonde, depuis The cry of Sodom de Samuel Danworth jusqu’au Day of doom (le jour du Jugement) de Michael Wiggleworth. Le « crime » se voyait d’ailleurs puni de la peine de mort et le « gay bashing » s’observa encore en plein XXème siècle. En témoigne le film Le secret de Brokeback Mountain.

Il y a donc comme un écho entre les deux radicalités et ce n’est sûrement pas un hasard si Omar Mateen était à l’intersection des deux cultures également homophobes. « Pureté dangereuse » dirait BHL, pureté homicide pourrait-on ajouter, tant elle vérifie et confirme le diagnostic de Gérald Bronner, dans le livre dont j’ai récemment fait la recension : l’idéal – en l’occurrence, le pur, l’absence de souillure – se veut incommensurable, il ne se mesure à rien d’autre ; aucune valeur – fut-ce celle de la vie humaine – ne saurait entrer en compétition avec lui. D’où l’abolition de tout jugement éthique : tous les moyens sont bons, y compris le meurtre, pour laver l’infamie et extirper le péché.

Et si l’horreur indicible suscitée par la sodomie n’était que le reflet refoulé de la tentation qu’elle inspire ?…

Brexit : good bye to all that ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 juin 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Brexit : good bye to all that ?

« Adieu à tout ça ! », « good bye to all that ! », tel est le titre d’un roman autobiographique de Robert Graves, narrant non seulement la guerre de 14-18, mais le basculement du monde du XIXème siècle – le monde d’hier de Stefan Zweig – dans celui du XXème. Par le brexit (contraction de Britain exit), une réponse négative au référendum du 23 juin, la Grande Bretagne dirait-elle adieu à 40 ans de présence dans la construction européenne ?

C’est plutôt l’inverse : l’entrée dans ce qui s’appelait encore la CEE, dans les années 70, tourna une page d’histoire britannique. 1945, l’Angleterre sort ruinée mais victorieuse du second conflit mondial ; elle a encore son Empire et peut se vanter d’être la seule puissance belligérante d’Europe à ne pas avoir été occupée par les nazis. La décolonisation – à l’inverse de la France – se fera en douceur (se souvient-on que le premier président de l’Inde indépendante ne fut autre que… le dernier vice-roi, lord Louis Mountbatten ?!) ; les anciennes colonies et dominions restant – symboliquement – réunis sous le sceptre d’Élisabeth II, dans le cadre du Commonwealth. Alors, les demandes pleurnichardes d’un Macmillan à de Gaulle – cf. le « ne pleurez pas Milord » de 1962 – ressemblaient fort à une humiliation, motivée uniquement par l’impasse que constituait l’AELE, Association Européenne de Libre Échange, cette contre-CEE ultra libérale, que la Grande Bretagne avait elle-même créée en 1960, pour faire pièce au traité de Rome de 1957.

L’Angleterre hors de l’UE donc ? Ce serait, pour elle, une catastrophe économique. La prestigieuse London School of Economics prévoit déjà, dans cette hypothèse, une baisse du PIB comprise entre 3,8 et 7,8%. Dans la city, on s’inquiète, la plupart des grandes entreprises cotées au FTSE100 (l’équivalent du CAC40 parisien) s’affichent clairement « remainers », partisanes du statu quo ; et le ministre des finances, Georges Osborne, prédit 800.000 chômeurs de plus, dans l’éventualité d’un brexit.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il s’agit de la souveraineté. Le slogan des « leavers », de ceux qui prônent la sortie, se résume dans cette exhortation : « take control ! », prenez le contrôle ! Boris Johnson, le précédent maire de Londres, n’hésitant pas à comparer l’UE aux dictatures des années 30 : « l’UE veut un super état, dit-il, exactement comme Hitler le voulait ». La palme du lyrisme ampoulé, toutefois, revient, sans nul doute, à Nigel Farage, leader de l’UKIP – United Kingdom Independence Party, mouvement nationaliste flirtant avec l’extrémisme – qui, pas plus tard que le mercredi 8 juin, déclarait devant le parlement européen, où il est député : « la constitution européenne, rejetée par les Français et les Hollandais, sortie par la porte est rentrée en douce par la fenêtre. Ce n’est pas seulement mauvais pour le Royaume Uni ; c’est mauvais pour toute l’Europe. J’espère que le 23 juin ne sera pas uniquement le jour de l’indépendance pour nous, mais qu’il mettra un terme à l’ensemble du projet, de telle sorte que, dans quelques années, nous puissions être un état-nation souverain et démocratique ». A quoi David Cameron, le premier ministre, répond, perdant patience : « la souveraineté britannique à l’extérieur de l’UE est illusion ; y rester rendrait le Royaume Uni plus fort et plus sûr. Si vous aimez la Grande Bretagne, votez pour son maintien dans l’Europe ».

Non-mixité ou féminisme séparatiste ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 juin 2016. dans La une, Société

Non-mixité ou féminisme séparatiste ?

Émotion à Nuit Debout : la commission « féminismes » dédouble ses réunions ; il y en a de mixtes et de non-mixtes (réservées aux « meufs et minorités de genre », autrement dit aux transsexuels), d’où les hommes sont exclus. Les « nuitdeboutistes » mâles protestent : « je n’accepte pas, s’exclamait l’un d’eux l’autre jour, d’être dépossédé du débat et d’être choisi pour cible ! Si vous rentrez dans une logique d’exclusion et de séparation, ce n’est plus Nuit Debout, c’est Mort Debout ! ».

Réplique des nuitdeboutistes féministes : « la non-mixité choisie, ce n’est pas pour se retrouver entre femmes, mais entre personnes socialement dominées et opprimées. Il faut des espaces pour que les dominés puissent prendre conscience des pratiques d’oppression et s’exprimer, sans la présence des dominants ». Afin que les choses soient claires, ces dames ont même publié une manifeste qui met les points sur les « i » : « ces espaces sont indispensables pour mettre en lumière, par un effet de miroir, l’existence d’autres espaces non-mixtes, dont les femmes étaient et sont encore souvent exclues : les cercles de pouvoir, les assemblées parlementaires, les organisations politiques, etc. Ils permettent l’existence momentanée d’une parole délivrée du poids vécu de l’oppression et la création de liens de solidarité essentiels à la poursuite de la lutte ».

Il ne s’agit pas d’écarter les hommes ? Vraiment ? Le « séparatisme » a pourtant une longue histoire. Déjà en 1983, l’Américaine Marilyn Frye écrivait, dans un livre intitulé The politics of reality : essays in feminist theory : « la séparation féministe, naturellement, consiste à se séparer, de diverses manières, des hommes et des institutions, des relations, des rôles et des activités, définis par les hommes, dominés par les hommes et opérant au seul bénéfice des hommes ». Certaines extrémistes, notamment lesbiennes, allant jusqu’à considérer la virilité en soi – fût-elle non machiste – comme une anomalie. Ainsi Jill Johnson, dans un ouvrage au titre sans équivoque, Lesbian nation : « l’homme est complètement déphasé par rapport à la nature. La nature est femme. L’homme est un intrus ».

Évincer le dominant ou supposé tel impliquerait également dans sa logique la formation de comités exclusivement composés de noirs, de maghrébins, de sans-papiers, etc. etc. La sociologue Christine Delphy, co-fondatrice du MLF, en 1970, rappelle, à cet égard, que la chose a effectivement existé, aux États-Unis, au moment de la lutte pour les droits civiques : la « fermeture » aux blancs était, en vérité, « une condition pour que l’expérience des Afro-américains puisse se dire, sans crainte de faire de la peine aux bons blancs ».

La logique de l’extrémisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société, Littérature

La logique de l’extrémisme

Recension du livre de Gérald Bronner, La pensée extrême, Puf, 2016

Passionnant petit livre que celui de Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, passionnant en ce qu’il n’analyse pas tel ou tel extrémisme – de droite, de gauche ou d’ailleurs – mais tente de modéliser l’extrême en lui-même : qu’est-il ? Quelles sont ses caractéristiques ? Comment y vient-on ?

Tout d’abord, Bronner élimine quelques fausses pistes. Par exemple, la thèse du « monstre » : le terroriste est un barbare. Vrai, si l’on en juge par certains hashtags jubilatoires exaltant la tuerie de Charlie Hebdo – #cheh, en arabe cheh fik, bien fait – mais ce serait faire bon marché de la rationalité – paradoxale mais bien réelle – du terroriste. « Ce sentiment d’incompréhension face à la pensée extrême, écrit Bronner, est donc fondamental à mon propos. C’est pourquoi il me faut l’examiner plus attentivement ». Les fanatiques, en effet, « ne sont, le plus souvent, ni fous, ni désocialisés, ni même idiots ». Leurs exactions ne sauraient pas davantage s’expliquer par une souffrance familiale ou sociale : « constater que les frères Kouachi ont eu une enfance malheureuse et en inférer que c’est là l’explication de leurs actes manifeste une grande ignorance des processus qui conduisent à la pensée extrême ».

Ici interviennent deux concepts incontournables : la rationalité cognitive et la rationalité instrumentale. La première désigne l’adéquation au réel : ceci existe, ceci correspond à la réalité telle que je me la représente. Peu importe qu’il y ait ou non une faille dans mon raisonnement, peu importe qu’il s’agisse d’une croyance ou d’une opinion, le vrai, en l’occurrence, se confond avec le vrai-semblable. « Cosi è se vi pare » aurait dit Pirandello : cela est si cela vous paraît ainsi. La rationalité cognitive détermine, de la sorte, une vision du monde absolument véridique, que rien ni personne ne peut remettre en cause, une sorte de dogme qui verrouille la pensée. La rationalité instrumentale, quant à elle, fournit la clef du passage à l’acte : « la résolution de suivre désormais jusqu’à leur terme les conséquences d’un postulat, d’un axiome premier, considéré comme l’engagement d’une vie meilleure et souvent d’une rédemption ». Aucune objection d’ordre éthique dès lors n’entrave la détermination du fanatique, « c’est pourquoi la maxime commune à tous les extrémismes, nous dit Bronner, leur plus petit dénominateur commun, tient au fameux la fin justifie les moyens ». Et de citer Bakounine : « aux yeux du révolutionnaire, il n’y a de morale que ce qui contribue au triomphe de la Révolution ; tout ce qui l’empêche est immoral ». Seul compte l’idéal, identifié au réel en puissance, « si l’on adhère réellement à l’idéal de l’extrémiste, on ne peut souffrir le compromis, qui, pour lui, est nécessairement une compromission ».

Mais soyons plus précis encore, « si tous les moyens peuvent être impliqués, c’est que la fin est d’une utilité infinie ». Nous en arrivons alors à une notion essentielle chez Bronner, la notion d’incommensurabilité. Est incommensurable ce qui n’a pas de mesure, ce qui ne peut se comparer à rien, bref ce qui est ab-solu, sans lien d’aucune sorte avec quoi que ce soit, ce qui transcende tout. Foin de ce qui pourrait se mettre en travers de l’Absolu : celui-ci interdit, par principe, tout débat. « Le fait qu’il puisse y avoir débat montre que les valeurs et les intérêts sont assez souvent commensurables, qu’il y a, dans l’esprit de celui qui délibère, une évaluation comparative ». L’idéal, à nul autre pareil, s’impose avec une telle évidence qu’il clôt toute délibération.

D’où la conclusion pessimiste de Bronner : « les croyances qu’on nommera “extrêmes” ne disparaîtront pas de l’horizon de notre contemporanéité ». Il faudrait pour « dé-radicaliser », comme on dit, l’extrémiste, réintroduire chez lui une « concurrence cognitive », quelque que chose qu’il tiendrait pour réel et qui puisse se mesurer avec son idéal transcendant.

En un mot, la quadrature du cercle.

« In der Heimat gibt’s ein Wiedersehen »

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 mai 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

« In der Heimat gibt’s ein Wiedersehen »

« Au pays il y a un au revoir ». Ce chant qu’entonnaient les soldats de François-Joseph, en 1914, prend désormais, en Autriche, une connotation à la fois ironique et amère. Adressé aux immigrés, aux migrants, il signifie plutôt : « au revoir ! Salut ! Dégage ! ».

Heimat. Vocable presque intraduisible ; il veut dire plus que patrie (Vaterland) : une sorte de « chez soi » (Heim, cf. anglais Home) collectif, le pays au sens tant local que national. A l’heure où j’écris ces lignes, le sort de l’élection présidentielle n’est pas scellé ; mais Hofer arrive en tête dans tous les länder, à l’exception de Vienne et du Vorarlberg. Norbert Hofer, le peut-être nouveau président FPÖ – parti « libéral » autrichien, en fait, depuis ses origines, en 1945, terre d’accueil des anciens du NSDAP et de leurs descendants (comme feu Georg Haider) – a, en effet, usé et abusé du terme. « Die Heimat braucht dich jetzt ! », le pays a besoin de toi maintenant, pouvait-on lire sur ses affiches ; « aus Liebe zur Heimat », par amour du pays, clamaient les banderoles de ses partisans.

Ce « pays » – la « terre » chez Barrès et d’autres – obsède le FPÖ. Pour le défendre, il convient de faire barrage aux étrangers. « Nous refusons une uniformisation artificielle des multiples langues et cultures européennes par un multiculturalisme, une globalisation et une immigration de masse forcées », avertit sa plate forme programmatique.

Le thème est porteur et explique la possible victoire de Hofer. « Eine Überschwemmung an Flüchtlingen in Österreich », une déferlante de réfugiés en Autriche, titrait déjà, l’année dernière, le quotidien numérique populaire Mein Bezirk (mon quartier). L’afflux des Syriens et autres terrorisés par la guerre, fuyant le Moyen Orient, affole l’Europe centrale. Tout comme Viktor Orbàn en Hongrie, l’Autriche, sous le gouvernement du précédent chancelier, Werner Faymann, SPÖ (social démocrate), aujourd’hui remplacé par Christian Kern, également SPÖ, avait déjà refusé les quotas de migrants imposés par Bruxelles et fermé les frontières, y compris celle avec l’Italie.

« Überschwemmung », inondation, invasion. La Mitteleuropa connaît : les Ottomans occupant la Hongrie et assiégeant Vienne au XVIIème siècle ; les Soviétiques communisant les Magyars et laissant la capitale autrichienne en ruines. L’envahisseur vient toujours de l’est. Les mauvais souvenirs ont la vie dure. La démagogie d’extrême-droite joue aussi là-dessus.

Alors Vienne, bastion anti Hofer, ma ville, avec Paris mon seul véritable port d’attache, n’a que ses yeux pour pleurer. Chantera-t-elle cette berceuse – à la mémoire d’un de ces saints buveurs qu’affectionnait tant Joseph Roth – que chantaient encore les mères viennoises dans les dévastations de 1945 ?

La France a-t-elle une âme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 mai 2016. dans France, La une, Politique, Littérature

La France a-t-elle une âme ?

Cocorico ! La France éternelle, la France-personne est de retour. Deux livres l’attestent, celui, tout récent, de Denis Tillinac, L’âme française, et celui, plus ancien, de Max Gallo, L’âme de la France.

Pour Tillinac, cette âme se confond avec la droite : « la droite des partis – les républicains – pêche par ignorance de soi. Elle ne comprend pas avec quoi le mot “droite” a envie de rimer, dans les profondeurs de la France ». Et d’ajouter : « la France, dans ses profondeurs, est plutôt de droite, et plutôt de gauche dans ses humeurs ». Bref, France s’identifie avec des figures héroïques – fictives, réelles, ou mythifiées – d’Artagnan, Napoléon, Tocqueville, Leclerc, de Gaulle, voire même Mitterrand, « homme secrètement de droite ».

Max Gallo, quant à lui, dans une grande tradition cocardière, relie la nation à la terre : « au commencement de l’âme française, il y a la terre. C’est ainsi  d’événement en événement, de périodes sombres en moments éclatants, que s’est constituée l’âme de la France ». On croirait entendre du Barrès, entre autres dans un écrit datant de 1909, La terre et les morts : « il faut nous nourrir de notre terre et de nos morts. Le terroir nous parle et collabore à notre conscience aussi bien que nos morts ».

L’histoire de cette curieuse entité anthropo-tellurique commence avec Montesquieu (L’esprit des lois livre 19, chap.4) : « plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte. Il faut être attentif à ne point changer l’esprit général d’une nation ».

Bien sûr, la philosophie allemande donnera à ce concept un tour organiciste. Pour Herder, le Geist des Volkes, l’esprit du peuple, est « inexplicable et indélébile ». Dans la grandiose phénoménologie de Hegel, cet esprit devient une émanation de l’Esprit qui gouverne l’histoire (Naturrechtsaufsatz 1802/03) : « l’Esprit du monde trouve dans chaque forme le sentiment de lui-même, de manière tantôt plus obscure, tantôt plus manifeste, et ce dans chaque peuple ». L’on voit ici se dessiner l’anthropomorphisme consistant à personnifier une nation ou un pays, à les doter d’un esprit ou d’une âme. Cette notion est à la base de toute l’historiographie du XIXème siècle, laquelle servit de matrice idéologique aux nationalismes. Ainsi Michelet parle d’une Histoire de France, et non de la France. Dans sa préface, il explique, évoquant la révolution de 1830 : « une grande lumière se fit et je vis la France. Le premier, je la vis comme une âme et une personne ».

49-3 : vers la censure ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 mai 2016. dans France, La une, Politique, Actualité

49-3 : vers la censure ?

A l’heure où j’écris ces lignes, le sort de la loi sur le travail n’est pas encore décidé. Hier, Manuel Valls a choisi d’engager la responsabilité de son gouvernement, conformément à l’article 49 alinéa 3 de la constitution. Aussitôt, levée de boucliers de la gauche de la gauche : Mélenchon : « une fin de règne crépusculaire », Jacqueline Fraysse (communiste) : « on est stupéfait de cet acte brutal et autoritaire (…) un coup d’état autoritaire ». Mais les « frondeurs » du Parti Socialiste y vont aussi de leurs protestations : « une erreur politique » tempête la députée Karine Berger, « un braquage démocratique » surenchérit Yann Galut, autre député PS.

Vraiment donc, une erreur politique ? Voire. Une motion de censure a été déposée par la droite ; une deuxième, venue de gauche, suivra peut-être. Aux termes de l’article 49 seuls les votes négatifs sont comptabilisés, pas les abstentions. Il faut la majorité des membres de l’Assemblée Nationale, soit 288 voix pour que la motion soit adoptée ; la droite et le centre en comptent 226. Devraient, par conséquent, se joindre à elles 62 suffrages de gauche. Difficile, mais qui sait ? Pas impossible.

C’est là qu’intervient un pari audacieux, digne de François Mitterrand himself. De deux choses l’une, en effet. Ou bien la ou les motions sont rejetées. L’exécutif ainsi remporterait une victoire – une victoire à la Pyrrhus, diront certains – mais victoire quand même, à la fois sur la rue (Nuit Debout) et sur les socialistes dissidents. Ou bien le gouvernement Valls tombe. François Hollande doit ensuite soit nommer un nouveau premier ministre, soit – c’est l’évidence même – dissoudre et provoquer des élections législatives anticipées. Piège diabolique ! Nouvelle majorité de droite, cohabitation. Qui remplacerait Manuel Valls ? Dilemme et affrontements dans l’opposition. Sarkozy ? Gibier non pas de potence, mais de prétoire, mis en examen, demain peut-être condamné à une peine d’inéligibilité. Peu probable. Alain Juppé ? Son acceptation du poste le condamnerait pour 2017 : jamais un premier ministre de cohabitation n’est parvenu à remporter une élection présidentielle (échecs de Chirac en 1988, de Balladur en 1995 et de Jospin en 2002). Alors qui ? Fillon ? Le Maire ? Ce serait pour eux la meilleure manière de se « griller » politiquement : le pouvoir use prématurément…

Dans un an, une droite exsangue, son candidat – quel qu’il soit – affaibli, un Hollande jouant le recours (vieux truc mitterrandien). Un second tour Hollande/Le Pen ?!…

Bien joué, monsieur le Président !

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