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Ce que je sais sur l’art

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 mai 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor (What I Know about Art), traduit par Jean-François Vincent

Ce que je sais sur l’art

Au fond, qu’est-ce qu’on fait donc ici, dans cette vie ? Pour beaucoup de gens, la réponse à cette question serait volontiers : « un pack de six canettes de bière et le foot ». Pour d’autres, c’est la famille, les petits-enfants et plus généralement, les autres. Etre un artiste, c’est ne pas se satisfaire de cette façon de voir doucereuse. Etre un artiste, c’est être un outsider regardant, tel le Tonio Kröger de Thomas Mann, un personnage dont l’adolescence forme le trait d’union avec soi. Tout le confort matériel et social, tout ça, ce n’est pas pour nous.

Un artiste doit trouver sa voie, mu par le désir de faire écho, de la meilleure manière possible, à son vécu. Comme le disait mon maître et ami Henry Callahan, il s’agit de partager « ce que je sens et ai toujours su ». C’est ce qui vous pousse à faire quelque chose, à dire quelque chose, à créer quelque chose qui exprime en profondeur qui vous êtes et comment vous ressentez ce mystère qu’est la vie. Fondamentalement, l’artiste est quelqu’un qui produit quelque chose ; mais pour que ce quelque chose puisse être qualifié d’art, il doit posséder des qualités spéciales. Le savoir-faire est important ; mais, à mes yeux, d’autres valeurs comptent davantage.

Dans l’œuvre la meilleure, il y a cette espèce d’intention passionnée, le désir de capter – par quelque substrat que ce soit – une émotion. J’ai débuté comme photographe et les grands photographes sont capables de ça. Cartier Bresson, Danny Lyon et Henry Callahan étaient mes héros. Je les connaissais tous. Mais pour moi, le simple contact direct avec une plume en roseau dessinant avec de l’encre d’Inde sur du papier – ou encore avec de la peinture à l’huile sur une toile – m’apportait de plus grandes satisfactions. De fait, c’est ce que je n’ai cessé de faire depuis plus de quarante ans maintenant.

Comment tout cela s’est-il produit ? Pourquoi cela s’est-il produit ? L’oracle d’apollon à Delphes dit : « Gnôthi seauton, connais toi toi-même ». C’est un objectif difficile à atteindre, c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais curieusement, depuis mon plus jeune âge, l’idée m’a fortement attiré. Quand le jeune Holden Caulfield de « Paradis dans un champ de seigle », au beau milieu de la peur et du chaos de l’adolescence, se met en quête de « se trouver lui-même », je me reconnus en lui.

Le monde prospère dans lequel j’ai grandi, après la deuxième guerre mondiale, ne me satisfaisait pas ; et il me semblait qu’il en allait de même pour les adultes que je connaissais. Cela ne résolvait certes pas nos problèmes familiaux, comme je l’ai décrit en long et en large dans mon livre, Le Tableau de Ma Vie.

Netflix et Kantorowicz

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 avril 2018. dans La une, Média/Web

Netflix et Kantorowicz

Titre curieux, à n’en pas douter. Quoi de commun, en effet, entre une chaine câblée américaine et le grandissime historien d’origine allemande ?

Il s’agit, en fait, de la série The Crown, diffusée exclusivement sur Netflix, qui se veut une biographie de la reine d’Angleterre actuelle. En réalité, rien que ce titre révèle l’intention des auteurs, tous britanniques : le personnage principal du feuilleton n’est pas Elisabeth Windsor, mais l’institution qu’elle incarne ; non point les petites histoires d’une femme (bien qu’elles y figurent aussi), mais un véritable cours de philosophie politique de la monarchie… une application pratique de la théorie d’Ernst Kantorowicz !

Le fil rouge de tous les épisodes peut se résumer dans le combat intérieur qui se déroule entre l’être humain couronné et la Couronne, essence même de sa royauté. Ainsi la reine Mary (femme de roi Georges V) met en garde sa petite-fille : « J’ai vu la chute de trois grandes monarchies du fait de l’inaptitude des souverains à séparer leur devoir de leur complaisance envers eux-mêmes. Tu dois faire ton deuil à la fois de ton père (NB. Georges VI, qui vient de mourir) et de quelqu’un d’autre : Elisabeth ; car, à présent, Elisabeth Regina la remplace. Les deux Elisabeth seront souvent en conflit, mais c’est la Couronne qui doit l’emporter, toujours la Couronne ».

En entendant ces mots, je ne pus m’empêcher de songer à cette ligne de Jean de Pange (Le roi très chrétien, paru en 1949) : « Le roi meurt en tant qu’individu et renaît en tant qu’âme commune de son peuple », le monarque figurant la tête d’une personnalité corporative – « a mystical corporation » écrit Kantorowicz – dont ses sujets forment les membres. Transposition séculière du Corpus mysticum christique d’origine paulinienne. Ainsi le juriste anglais, Jean de Salisbury (XIIème siècle) s’amuse-t-il à décliner la « corporéité » monarchique : tout en haut le souverain, la tête ; un peu plus bas, le cœur, le sénat ou le conseil royal ; puis les yeux, les oreilles et la langue du roi : ses représentants dans les  provinces ; ses mains sont les soldats, son ventre les fermiers généraux et ses pieds les paysans. Organicité, coalescence de parties constituant un tout insécable : la Couronne.

Le jurisconsulte italien Baldus de Ubaldis (Baldo degli Ubaldi) distinguera, au XIIIème siècle, la Corona visibilis, celle qui se voit, de la Corona invisibilis, celle qui ne se voit pas, la plus importante, car cette dernière ne périt pas : elle n’a pas de fin ; « Domus in aeternum permanebat », la maison royale demeurera pour l’éternité. Winston Churchill, son premier ministre, prévient d’ailleurs la jeune reine à propos des journalistes : « Les médias peuvent bien vous regarder ; mais qu’ils ne voient que ce qu’il y a d’éternel ». Cette éternité se confondant, en réalité, avec celle du Christ lui-même. Kantorowicz précise : « Le Christ se glisse dans l’espace vide laissé entre deux règnes, en qualité d’interrex, assurant de la sorte, à travers sa propre éternité, la continuité du royaume ».

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2018. dans France, La une, Politique, Littérature

Recension du livre de Pascale Tournier, Le vieux monde est de retour, enquête sur les nouveaux conservateurs, Stock, 2018

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Pascale Tournier est une journaliste àLa Vie, mais son travail – très professionnel – pourrait être l’œuvre d’un universitaire ; j’avais déjà évoqué, dans une précédente chronique, le mouvement « dextrogyre » des idées et le néo-conservatisme qu’à la fois il draine et il préfigure. L’ouvrage de Pascale en décrit la traduction dans les faits, avec un panorama tant de ses acteurs que des doctrines qu’ils promeuvent.

Le point de départ de ce renouveau droitier fut la Manif pour tous, en juin 2013. La loi Taubira effraie, que dis-je, épouvante la bien-pensance catholique ; Ludivine de la Rochère, une transfuge de la fondation pro-vie Jérôme Lejeune, aidée de Béatrice Bourges (proche du syndicat d’étudiants d’extrême droite d’Assas, le GUD, et de l’Action Française) organisent le mouvement et programment les démonstrations dans la rue. Ce ne sont en rien des nouvelles venues dans l’arène médiatique ; mais la jeunesse va suivre.

Cette jeunesse a ses mentors intellectuels : des anciens « gauchistes » passés à droite : Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa (dont je ferai prochainement la recension du livre, Notre ennemi le capital, devenu presque un classique), sans parler du géographe Christophe Guilluy, qui brosse une sociologie de la France en déshérence qui vote Le Pen.

Parmi les « jeunes pousses » de cette intelligentsia « néo-con », citons Bérénice Levet, professeur (sorry ! pas de « seure », je ne pratique pas l’écriture dite « inclusive ») à Polytechnique, Eugénie Bastié, journaliste au Figaroet surtout Alexandre Devecchio, journaliste également, au très droitier Figarovoxet fondateur de la revue L’incorrect, laquelle a pris pour devise « un nouveau média pour rassembler les droites ».

Leurs idées ? Tout d’abord le légitimisme, selon la célèbre typologie de René Rémond ; « leur matrice idéologique, écrit Tournier, repose sur l’ordre naturel, l’enracinement dans la tradition, l’institution de la famille, le primat du collectif sur l’individu, la dénonciation de l’abstraction et de l’universalisme révolutionnaire ». La nature donc, base et justification du combat contre le mariage gay et la théorie du genre, mais – plus profondément encore – la limite. « La limite, déclare Bérénice Levet, est une caractéristique de l’humanité, les limites nous fondent ; nous ne les fondons pas ». Le néo-conservatisme rassure, protège de l’hubrisdu progressisme et de sa démesure. Il convient par conséquent de se limiter (et limiter les autres). D’ailleurs, vient de se créer un tout nouveau magazine, qui a tiré d’une encyclique du pape François son intitulé… Limite Limitese définissant comme « la revue de l’écologie intégrale ».

« Si vous le dites » Le savoir a-t-il une saveur ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 avril 2018. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » Le savoir a-t-il une saveur ?

Question apparemment insolite à poser, si ce n’est en raison de la racine – identique – des deux mots, sapere, qui signifie tout aussi bien « avoir du goût » que « être intelligent ».

Bernard de Clairvaux, dans ses Sermons sur le Cantique des Cantiques, s’en amuse même (sermon 85, paragraphe 8) : « peut-être la sagesse (sapientia) dérive-t-elle de la saveur (sapor) ; car lorsqu’on y ajoute la vertu, tel un condiment (condimentum), le goût (sapidam) s’en trouve relevé, contrairement à un mets insipide (insulsa) et amer (aspera) ».

La Bible d’ailleurs fourmille de ces rapprochements entre la bouche et l’intellect. Exemple Job 12, 11 : « l’oreille ne met-elle pas à l’épreuve les mots, tout comme le palais goûte (hébreu ita’am) la nourriture ? ».

Ta’am, en effet, évoque indifféremment la recherche théologique et la dégustation (cf. le ta’amei ha mitzvot du Guide des égarés (3,31) de Moïse Maïmonide : « le ‘pourquoi’ des commandements »). La « sapidité » d’un concept déterminant son intelligibilité.

Mieux, le psaume (33, 9) n’hésite pas à proclamer : « goûtez (ta’amu) et voyez comme le Seigneur est bon ! ». L’hébreu tov=bon, étant traduit dans la Vulgate par suavis : suave ! Tout se passe comme si le Bon ou le Beau, perçu par les sens, corroborait le Bien purement éthique (cf. en grec, l’équivalence, notamment chez Platon, entre καλός, la beauté etγαθς, la bonté).

Quant à la connaissance, elle participe en soi d’une expérience autant sensorielle que cognitive, stricto sensu. Quand Adam « connut » – hébreu yada – Eve (Gen 4,1), il s’agit à la fois d’un dépucelage et d’une leçon de chose.

Bref, ne gâtons pas les agapes de nos fêtes religieuses. Savourons, en toute intellectualité, l’agneau du dimanche de Pâques comme celui du Seder de Pessah… tout en méditant le – très épicurien ! – précepte d’Isaïe 22, 13 : « mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! »

Osez la sagesse !

Corruption, corruption, et alors ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 avril 2018. dans Ecrits, La une, Politique

Corruption, corruption, et alors ?

Sarkozy mis en examen pour corruption passive, financement illicite de sa campagne électorale et détournements de fonds publics libyens (les 5 millions d’euros remis en espèces, dans des valises, par le sulfureux Ziad Takieddine) ; Chirac – un autre ex-président – condamné à deux ans de prison avec sursis, en 2011, là encore pour détournement de fonds publics et abus de confiance ; et je ne cite là que les actuels ou futurs repris de justice présidentiels… quid de tant d’autres, connus ou moins connus ?!

La corruption, dont on découvre seulement depuis quelques années l’ampleur et la diffusion, demeure un vice qui infecte l’ensemble du corps social, les puissants comme les humbles, la droite comme la gauche ; l’opinion outrée (ou faisant semblant de l’être) en appelant alors, et de façon répétée, à un improbable chevalier blanc dont l’incorruptibilité à toute épreuve serait censée laver enfin la société de l’opprobre pesant sur chacun – ou presque ! – de ses membres…

Nemo auditur quam suam propriam turpitudinem allegans dit l’adage romain : personne n’écoute celui qui invoque sa propre turpitude. C’est pourtant ce que beaucoup – pour ne pas dire tous – pourraient invoquer. Oh, certes ! A des niveaux mesquins, voire minables. Deux exemples proches de moi. Un ami de mon grand-père paternel, vénérable chanoine, traducteur des lettres de Saint Basile aux Belles-Lettres, désirait ardemment la Légion d’Honneur pour ce fait d’armes philologique. Il le fit savoir à mon père, son ophtalmologiste, qui lui-même en parla à ma mère, magistrat et protégée du premier président de la Cour de Cassation de l’époque (années 60), qui lui-même avait ses entrées dans les milieux gouvernementaux gaullistes. Le révérend père obtint finalement la distinction tant désirée. Péché véniel, dira-t-on ? Cela ne lèse, ni ne dérange personne ? Bien sûr ! Mais le paradigme corrupteur avait opéré ici aussi, comme toujours souterrain et quasi omniprésent.

Autre cas : moi-même. Lauréat du bac en 77, j’avais pris pour option facultative à l’oral le corse, histoire de glaner quelques points supplémentaires (manœuvre bien inutile : j’eus la mention Très Bien y compris sans cet apport). Bref, mon grand-père m’avait rédigé un petit texte en corse. Le jour de l’oral, ma mère alla trouver l’examinateur en pleine salle d’examen. Serrement de mains, « pace e salute, va bene ? ». Vint « l’épreuve » proprement dite. Je lis le topo grand-paternel. L’homme, professeur d’italien (comme beaucoup de Corses officiant dans  l’Education Nationale) me posa une question en corse. Rien compris ! Est-ce l’émotion ? Je répondis d’une petite voix : « yes ! ». « Ne vous en faites pas, continua l’examinateur, cette fois-ci en français, l’Angleterre est également une île, vous savez. Entre insulaires, on se comprend. Je vous mets 16 ».

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 mars 2018. dans France, La une, Politique, Société

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Le mouvement « dextrogyre », ce décalage des idées vers la droite, tel que décrit par l’universitaire québécois Guillaume Bernard, a-t-il franchi un nouveau palier ? L’éloge funèbre d’Emmanuel Macron, dans la cour des Invalides, devant la dépouille de d’Arnaud Beltrame est révélateur. En phase avec la vague – légitime – d’admiration qui submerge l’opinion, il n’hésita pas à déclarer : « votre sacrifice, Arnaud Beltrame, nous oblige, il nous élève (…) accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat, telle est la transcendance qui le porte ». Mort, transcendance, sacrifice, constellation insolite dans notre société individualiste, consumériste et post-soixantuitarde…

Rien que le mot sacri-fice en dit long : sacer-facere, ce qui « rend » sacré, ce qui fait passer de l’ici-bas à l’au-delà, du côté des dieux ; ou plus exactement ce qui fait rentrer dans l’espace du temple, le fanum : le sacrifié ayant cessé d’être un pro-fane (litt. qui se tient devant le sanctuaire sans pouvoir y pénétrer) pour accéder à un statut divin. Le sacrificium passe par le sang versé. La victime se transformant en héros, ces demi-dieux – hemi-theoi – auxquels l’on rend un culte sur leurs tombeaux dans l’espoir d’un bienfait ou d’une guérison.

Toutefois, ces héros ne sont pas seulement des personnages mythologiques. Sur un mont qui surplombe les Thermopyles, Simonide de Céos a gravé sur une pierre patinée par les siècles un hommage bimillénaire aux quelques 300 spartiates, hoplites de Léonidas, qui offrirent leur vie pour assurer la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès : « passant, va dire à Sparte que nous sommes tous morts ici pour obéir à ses lois ». Ce qui caractérise ainsi le héros/le sacrificiel, c’est ce rapport spécial à la mort : mépris total, mieux, une anticipation du trépas ; il a par avance et de son plein gré quitté le monde des vivants auquel, en retour, il fait don d’une puissance surnaturelle.

Cependant, pareille « théologie » héroïque servit aussi de justification à toutes sortes d’exactions – croisades, guerres – ou d’idéologies mortifères y compris l’idéologie nazie. Les soldats tombés au combat étaient censés avoir péri pour « die Grösse und den Bestand von Volk, Führer und Reich », pour la grandeur et la pérennité du peuple, du Führer et du Reich. D’ailleurs, l’extrême-droite de l’Allemagne actuelle a repris ces thèmes. Le groupe de rock Varg, par exemple – le loup, dans les légendes germaniques – exalte le Heldentod, la mort du héros, dans la strophe suivante :

Marine Le Pen : le dilemme

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 mars 2018. dans France, La une, Politique

Marine Le Pen : le dilemme

C’est un dilemme, en effet, qu’a posé à Marine le Pen le congrès du Front National  des 10 et 11 mars, à Lille. Ce qu’on appelle en anglais un « double bind », un « ou bien, ou bien » : ou bien continuer la « dédiabolisation », ou bien retourner aux fondamentaux du parti…

L’objectif pour l’héritière demeure ce qu’il a toujours été, parvenir – enfin ! – au pouvoir. « A l’origine, avait-elle déclaré au micro de BFM le 25 février dernier – et elle l’a répété une fois encore le 11 mars, à Lille – nous étions un parti de protestation, mais nous sommes devenus un parti d’opposition ; il faut qu’aux yeux de tous, il ne fasse plus de doute que nous sommes désormais un parti de gouvernement ». Elle devait, à cette fin, d’abord tuer le père, vulgaire et bavard impénitent avec ses jeux de mots douteux et ses calembours antisémites. Chose faite ! Papa s’est vu exclus, interdit de congrès et il perd même son titre de président d’honneur, puisque le poste va être supprimé. La vengeance de papa se concentra, en réponse, dans cette petite phrase, au détour d’un paragraphe de ses Mémoires, tout juste publiées et qui font un tabac en librairie : « Marine me fait pitié ». Qu’importe, rétorque fifille : « pour moi, politiquement, la page est tournée… ».

Reste le nom, on troque « Front » pour « Rassemblement ». Pourquoi ? « Nous devons, explique Yvan Chichery, responsable FN dans le Morbihan, trouver des alliances et convaincre les médias que nous ne sommes pas des affreux ». Seulement voilà ! Outre que le nouveau sigle rappelle fâcheusement le Rassemblement National Populaire de Marcel Déat, il demeure flanqué – Marine Le Pen a lourdement insisté sur ce point – de la fameuse flamme tricolore, symbole d’espoir et de renouveau… or ce symbole reprend celui du Movimento Sociale Italiano fondé en 1946 par Giorgio Almirante, fasciste notoire et journaliste bien en cour auprès du Duce dans les années 30. Ce fut Almirante lui-même qui conseilla à Jean-Marie Le Pen d’adopter sa flamme pour la nouvelle formation d’extrême droite, en 1972.

Alors retourner aux sources ? Se ressourcer aux fondamentaux de l’extrémisme ? La tentation existe. Pour preuve la présence, en invité vedette, de Steve Bannon, pilier de l’« Alt Right » (Alternative Right), la droite américaine des suprématistes blancs. Nommé stratège-en-chef de son cabinet par Trump, il fut limogé à cause des révélations sulfureuses qu’il avait faites à Michael Wolff, l’auteur de la célèbre – et incendiaire ! – biographie, Fire and Fury. Bannon éructa, pendant le congrès : « let them call you racist ! Let them call you xenophobe ! Wear it as a badge of honor ! », Laissez-les vous traiter de raciste ! Laissez-les vous traiter de xénophobe ! Portez ça comme un badge honorifique ! Et Bannon de continuer : « en Italie, les deux tiers de la population ont émis un vote anti establishment. En Italie, le M5S et la Ligue se joignent pour voter contre la classe dirigeante de Rome et de Bruxelles. Vous faites partie d’un grand mouvement. En France, en Italie, en Pologne, en Hongrie. L’Histoire est de notre côté ! ».

Che Bordello !

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 mars 2018. dans Monde, La une, Politique

Che Bordello !

Oui, quel bordel (ce fut le gros titre de Il Tempo, sic !) que ces élections italiennes ! Aucune majorité claire ne s’en est dégagée… 229 sièges pour le M5S (Movimento Cinque Stelle), 124 sièges pour la Lega, 104 sièges pour Forza Italia (Berlusconi), 33 sièges pour Fratelli d’Italia et enfin 112 sièges pour la coalition de centre gauche emmenée par le Partito Democratico (parti de Matteo Renzi, avatar de l’aile droite de feu le PCI et de l’aile gauche de feu la Democrazia Cristiana) qui file le mauvais coton – à la Titanic – du PS français.

Quelles sont alors, sur le plan politique, les forces en présence ?

En premier lieu, l’on trouve le grand vainqueur de la consultation, le Cinque Stelle (5 étoiles), créé par le Coluche italien, Peppe Grillo, comique familier des shows télévisés, jadis primé pour une publicité qu’il tourna pour un pot de yaourt… M5S pratique une sorte de « et, et » transalpin ; mais au lieu d’être « et le centre gauche, et le centre droit », comme dans la France macronienne, ce serait plutôt « et les Insoumis, et le Front National ». Même populisme, même « dégagisme », « nous voulons tourner la page » a déclaré son nouveau leader, Luigi di Maio. Côté gauche, un « revenu de citoyenneté » universel de 780 euros par mois, à la Benoit Hamon ; et côté droite, un parti pris anti-migrants, « maintenant il est temps de se protéger, de rapatrier tout de suite les immigrés illégaux » avait écrit, il y a quelques années, Peppe Grillo.

Puis, en numéro deux, émerge la Lega, ex-Lega del Nord, parti anciennement séparatiste qui voulait une sécession de la Lombardie-Vénétie, le cœur riche et industriel de la péninsule, afin de faire advenir une « Padania libera », une « Padanie » libérée de ce Mezzogiorno, de ce sud pouilleux, si méprisé par le chef actuel de la formation, Matteo Salvini. Celui-ci, il n’y a pas si longtemps, avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». Désormais, changement de cap : on troque le racisme anti-méridionaux pour un racisme plus classique, anti-arabes et surtout anti-noirs. La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne, « Prima gli Italiani ! », Les Italiens d’abord ! Haro donc sur les migrants. « Il faut faire un ménage de masse, rue par rue, quartier par quartier » a vociféré Salvini, pendant la campagne. Le 3 février dernier, un drame a précipité l’ascension de la Lega dans les sondages. A Macerata, sur la côte adriatique, un forcené, Luca Traini, a foncé en voiture sur un groupe de réfugiés du Nigéria et du Mali, en blessant grièvement plusieurs, et ce, en guise de représailles contre Innocent Oseghale, un Nigérien accusé d’avoir assassiné une jeune femme. S’ensuivirent des manifestations monstres, à la fois des pros et des antis Traini. Conclusion de Matteo Salvini : « l’immigration est l’instigatrice de la violence ».

En troisième position, loin derrière, parvient le grand perdant – avec Renzi – du scrutin, la Forza Italia de Silvio Berlusconi, qui n’a pas réussi le retour qu’il espérait ; et tout à fait en queue de la droite, les Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), ex-Allianza Nazionale de Gianfranco Fini, qui lui-même avait « défascisé » avec succès (à la différence de Marine Le Pen) le vieux Movimento Soziale Italiano du très mussolinien Giorgio Almirante, conseiller de Jean-Marie Le Pen, lors de la fondation du FN, lequel adopta le sigle du MSI, la fameuse flamme tricolore.

Qu’est-ce que la « race » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 mars 2018. dans La une, Société, Littérature

Qu’est-ce que la « race » ?

La question, dans le politiquement correct marmoréen qui impose sa chape de plomb à la pensée, est en soi iconoclaste : la « race » étant un non être – offensant, par définition, les chastes oreilles antiracistes – il en devient tabou ; le simple fait de l’utiliser rend suspect…

Certes, la biologie a démontré l’inexistence des « races » ; mais, au-delà de la théorie, quid de la réalité concrète ? De la représentation que s’en font les uns et les autres ? Bref, pour employer un – détestable ! – néologisme, quid de la « racialisation » des mots et des comportements ; autrement dit, le fait de réintroduire le vocable proscrit, d’une quelconque manière, dans le réel ?

Au lieu de bannir la « race », mieux vaut l’interroger, pour mieux en dégager le signifié.

Le livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, The origin of others (non encore traduit), publié en 2017 aux Harvard University Press, en fournit l’occasion. Pour Morrison, la « racialisation » se résume à un phénomène d’« altérisation » : rendre le « racialisé » autre, différent de la « norme » blanche. Le racisme précède donc la « race » ; il la suscite même à des fins d’autoprotection, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère, écrit Morrison, apparaît comme une tentative désespérée de confirmer sa propre normalité. L’urgence à distinguer entre ceux qui appartiennent à l’espèce humaine et ceux qui sont décidément non-humains, détourne les projecteurs, en les braquant sur non l’objet ainsi déchu, mais bien sur l’auteur de cette déchéance ».

Cette non-humanité de l’« altérisé » s’observe aisément dans le Code Noir, par exemple. Promulgué en 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert, ce code, censé régir les rapports entre maîtres et esclaves, définit ces derniers comme des « choses », des biens meubles et non pas des personnes. Des meubles ou des animaux, comme on voudra. Le « nègre », en tout cas, ne saurait être « comme nous ». Ma propre nourrice, qui veilla sur moi pendant ma prime enfance, dans les années 60 – une sainte femme, totalement apolitique – m’apprenait à décliner en français les noms des différents types de bêtes : un lion, une lionne, un lionceau, et, pareillement, un nègre, une négresse, un négrillon…

Toutefois, la « race », n’est-ce que cela ?

L’ethnographe soviétique Julian Vladimirovith Bromlej décrit, dans la revue allemande Gesellschaftwissenschaften (4,1978), ce qu’il nomme « die ethnische Selbstbewusstsein », la conscience de soi ethnique. Il s’agit d’un ensemble de composantes, dont la langue, la communauté de destin (en particulier face aux persécutions), la religion, la nationalité juridique, sans oublier le phénotype. Ce dernier mérite que l’on s’y arrête un instant ; car si le génotype – le patrimoine génétique – ne diffère pas selon les individus ou les groupes, le phénotype – l’apparence, l’expression obvie du génome – (tout aussi héréditaire que le génotype) s’articule, lui, en – au moins – trois entités distinctes : les négroïdes, les « caucasiens » et les mongoloïdes. Catégories non pas biologiques, mais anthropométriques. Remplacer « race » par « phénotype » permet donc de sortir du politiquement incorrect, tout en restant fidèle à la fois à la réalité empirique et au ressenti de chacun.

Des aveux un peu décevants

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 mars 2018. dans La une, Littérature

Recension du livre de Michel Foucault, Les aveux de la chair, Gallimard, 2018

Des aveux un peu décevants

Le dernier volume de ce qu’il faut bien appeler désormais une trilogie était très attendu. Les deux premiers ouvrages étudiaient la notion de plaisir dans l’antiquité païenne – l’époque classique, L’usage des plaisirs, puis le début de l’empire romain, Le souci de soi – cet ultime tome, reconstitué à partir des notes que Foucault avaient rédigées jusqu’à très peu de temps avant sa mort, en 1984, évoque la réappropriation du concept par le Christianisme, à la fois héritier de la pensée gréco-latine et en rupture avec elle.

La khrésis aphrodisia, l’attitude par rapport à la jouissance, a toujours été dominée par l’absolue nécessité d’un ordre, délimitant le permis de l’interdit. « Ces principes, écrit Foucault, auraient en quelque sorte émigré dans la pensée et la pratique chrétiennes, à partir de milieux païens dont il fallait désarmer l’hostilité en montrant des formes de conduites déjà reconnues par eux pour leur haute valeur ». Le stoïcisme – avec sa conception d’un monde gouverné par la divine providence – fournissait aux Pères de l’Eglise une morale très compatible avec la nouvelle religion. Les notions de « convenable » (kathékonta) et de « raison universelle » (katorthômata) furent reprises in extenso par Clément d’Alexandrie : le Logos – la Raison mais également le Verbe, la deuxième personne de la Trinité – donne la mesure, la règle qui doit régir les comportements conjugaux dont il convient de définir « l’objectif » (skopos) et la « finalité » (telos), laquelle n’est autre que la fabrication d’enfants « paidopoiia » ; le Christianisme de l’époque, comme d’ailleurs le Judaïsme condamnant l’émission de sperme à des fins non procréatrices, les « vaines semailles ». L’apport spécifique de la pensée chrétienne a, semble-il, consisté dans l’importance donnée au thème de la lumière : celle-ci, pour les chrétiens « habite en nous et constitue notre conscience, fragment du Logos qui régit le monde et qui dépose en nous un élément de pureté ; la tempérance n’est pas simplement conformité à un ordre universel, mais parcelle pure de cette lumière ».

Michel Foucault passe alors en revue les sacrements chrétiens et leur rapport avec l’éthique. Ce faisant, il manifeste les lacunes de sa formation théologique. Il définit, par exemple, au sujet du baptême, la conversion – ou metanoia, en grec – comme un détournement du mal et un attachement au bien, « destinés à humilier l’âme qui a péché, à l’éprouver maintenant qu’elle a été rénovée, c’est-à-dire donner à soi-même et à Dieu des signes de ce changement ». Alors que metanoia signifie tout bonnement une modification – meta – de la pensée – noesis – autrement dit, un retournement, l’abandon d’un certain mode vie au profit d’un autre, plus exigeant. Beaucoup de convertis attendaient avant de franchir ce pas qu’au fond, ils redoutaient ; Constantin, le premier, différa son baptême jusqu’à l’approche de la mort. Point de contrition donc, mais le désir de prolonger une vie épicurienne le plus longtemps possible.

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