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Deutschland unter alles ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 octobre 2013. dans Monde, La une, Politique, Histoire

Recension/commentaire du livre de Georges Valance, Petite histoire de la germanophobie, Paris, Flammarion, 2013

Deutschland unter alles ?

Petite histoire, en effet, que ce livre écrit, non par un universitaire, mais par un journaliste, Georges Valance, lequel, malgré tout, a le sérieux d’inclure bibliographie et notes de bas de pages, ce qui n’est pas toujours le cas, en France, y compris chez des auteurs plus académiques.

Tout processus phobique – c’est le sens même du grec phobos – repose sur la peur. Ici, la peur de l’autre aboutit à la haine de l’autre. Dès le début, dès 842, date à laquelle le traité de Verdun divise le Regnum francorum de Charlemagne en Francie occidentale, Francie médiane et Francie orientale, la méfiance réciproque s’installe. Très rapidement, la Lotharingie (du nom de Lothaire, le fils de Charlemagne auquel a été attribuée la partie centrale de l’Empire) se fond avec ce qui sera la Germanie. Le roi de France, petit roi (regulus), théoriquement vassal de l’empereur germanique, revendique une relation d’égalité avec lui, rex Franciae est imperator in regno suo : le roi de France est empereur dans son royaume. Il se sent menacé par cet empire, qualifié de « saint » et à qui la famille des Habsbourg, qui en prend la tête, à partir du XVème siècle, assigne une vocation universelle : AEIOU, Austriae est imperare orbi universo, L’Autriche doit dominer tout l’univers. De là cette lutte multiséculaire contre la « maison d’Autriche » et cette obsession d’avancer vers le Rhin pour se protéger. En 1648, le traité de Westphalie, qui met fin à une guerre de trente ans, donne l’Alsace à la France, inaugurant, nous dit Valance, « une poussée française vers le Rhin qui n’a vraiment cessé qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ». La fameuse revendication de la rive gauche parcourt toute l’histoire française ; Victor Hugo, par exemple, se désole de ce que le Congrès de Vienne de 1815 ait rétabli la France dans ses frontières d’avant la Révolution, annulant ainsi les annexions napoléoniennes : « avoir donné la rive gauche du Rhin à l’Allemagne, c’est un chef d’œuvre. Chef d’œuvre de haine, de ruse, de discorde et de calamité ».

L’Allemagne ! Ou plutôt la Prusse, deuxième hantise française, depuis que les états des chevaliers teutoniques ont été érigés en duché en 1525 puis en royaume à partir de 1701. Tout au long du XIXème, et surtout après la guerre de 1870, le prussien deviendra l’ennemi héréditaire par excellence. Stefan Zweig, à l’orée du XXème siècle rapporte une scène stupéfiante dont il a été le témoin dans un cinéma de Tours : « en cet instant où le Kaiser apparut en image, commencèrent tout à fait spontanément dans l’obscurité un sifflement et un vacarme sauvage. Tout le monde hurlait ; femmes, hommes, enfants poussaient des cris de dérision, comme si on les avait offensés. Les braves gens de Tours étaient pour une seconde devenus fous ». Le summum de la haine se situant au moment du premier conflit mondial. Valance rapporte ici un fait déconcertant : en 1915, un certain docteur Bérillon, neurologue à la Salpêtrière, commit un traité « scientifique » intitulé La Polychésie de la race allemande d’après ses caractères objectifs et spécifiques, dans lequel il professait que la « race allemande » produisait plus de matière fécale (symptôme qu’il appelait « polychésie ») que les Français. Ce racisme « anti boche » s’observera dans la littérature française jusque dans les années 50. Jean-Louis Curtis, dans son roman Siegfried, paru en 1946, interpelle ainsi le peuple allemand : « vous êtes pareils à vos ancêtres d’il y a deux mille ans : vous êtes des primitifs ». Et d’ailleurs, La chute du mur de Berlin, en 1989, suivie par la réunification ressuscitera les vieux fantasmes ; jusque chez un homme comme François Mitterrand, pourtant grand artisan de l’amitié franco-allemande (on se souvient de l’image des deux hommes main dans la main pour commémorer La bataille de Verdun en 1984). Jacques Attali relate, dans son Verbatim, la colère mitterrandienne contredes journalistes trop enthousiastes à son goût par rapport à l’évènement : « les journalistes sont toujours prêts à se coucher aux pieds du vainqueur comme en 1940 ».

Après Brignoles, l’Elysée ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 octobre 2013. dans France, La une, Politique, Société

Après Brignoles, l’Elysée ?

La côte d’alerte est plus que dépassée : 49,5 à Brignoles !!! Les adjurations du PS et du PC de « faire barrage au FN » prêteraient à sourire – tant elles sont dérisoires – si la situation n’était pas aussi grave. À 49,5%, rien ni personne ne peut faire obstacle à un Front National déjà quasiment victorieux dès le premier tour.

Il faut se rendre à l’évidence : une digue a sauté, et ce définitivement. L’accusation de racisme, si dissuasive encore dans les années 70/80, ne fait plus peur. Un gros tiers des Français s’assument xénophobes en toute quiétude ; et il ne s’agit là que de la xénophobie avouée, la xénophobie réelle va sûrement très au-delà. On peut chercher à cela de multiples raisons (économiques, sociales, politiques, etc…), le constat est sans appel : une certaine stratégie n’a cessé d’échouer depuis trente ans et continue d’échouer. C’est la stratégie que j’appellerai – pour faire court – « républicaine ». Une stratégie faite d’imprécations morales (« oh la la ! Vilains, vilains ! ») et d’ostension des fétiches de la République, l’égalité, la fraternité, la tolérance, concepts généreux mais impuissants à partir du moment où la haine de l’autre est admise, légitimée et ne suscite aucune contrition.

Cette stratégie de l’antiracisme « moral » est celle-là même qui porta Jean-Marie le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 et amène désormais le FN aux alentours de 20%, à égalité avec l’UMP et le PS. Il ne faut pas se faire d’illusions : 2017 risque de se solder par une énième alternance (la dernière démocratique ?). Après cinq ans de sarkozysme, cinq ans de gauche et, si celle-ci échoue, à nouveau cinq ans de droite classique, il sera tentant pour un électorat encore plus lepénisé de franchir le pas ultime : voter Marine le Pen en 2022. Une autre stratégie s’impose donc.

Tradition, trahison ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 octobre 2013. dans La une

Recension/commentaire du livre de Jean-Pierre Winter, Transmettre (ou pas), Paris, Albin Michel, 2012

Tradition, trahison ?

Le verbe latin tradere signifie aussi bien transmettre quelque chose que livrer quelqu’un à l’ennemi ; la transmission (ou la tradition, c’est la même racine) peuvent donc être une trahison (encore la même racine !). Moi qui suis traducteur (toujours tradere !), je n’ignore pas l’adage italien, « traduttore, traditore » : des traîtres sont, en effet, les traducteurs, qui, en l’interprétant, réécrivent – presque malgré eux – le texte traduit.

Bien que le mot ne figure à aucun moment dans son livre, c’est bien l’idée de trahison qui sert de fil rouge aux essais qui composent l’ouvrage de Winter. En transmettant, on trahit celui/celle à qui on transmet. Pourquoi ? Parce que, toute connaissance véritable ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur : « ainsi nous verrons se réduire comme une peau de chagrin la part qui revient à l’éducation dans la formation du petit homme ». Le petit homme, nous dit Winter, est déjà préformé in utero ; et de citer le Talmud (Nidda 30b) : « à quoi ressemble un embryon dans le ventre de sa mère ? À un document plié (…) Toute la Torah est enseignée à l’embryon ».

L’apprentissage n’est rien d’autre qu’un déploiement, un « dépliage » de ce qui, dès l’origine, se trouve en nous. Winter convoque ici Maeterlinck : « les enfants apportent les dernières nouvelles de l’éternité (…) Il s’agit d’un savoir originaire que l’adulte a ensuite oublié ». On n’est pas loin de l’anamnèse platonicienne qui consiste à se ressouvenir du « kosmos noeton », le monde des idées, connu et aperçu avant l’incarnation (Platon croit en la métempsychose). Des idées innées, donc ? Comme dans la grande tradition de la philosophie occidentale, de Platon à Leibnitz, en passant par Aristote, Thomas d’Aquin et Descartes ? Pas tout à fait, Winter tempère son propos : « autrement dit, le savoir déposé dans l’embryon n’est pas un savoir substantiel, ni unilatéral. C’est un savoir qui demande à être interprété. Qui demande d’abord à être réapproprié, puis interprété ».

Paupérisation ou embourgeoisement ? Fortunes et infortunes françaises

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 septembre 2013. dans Economie, La une, Société

Recension/commentaire du livre de Thomas Piketty, Le capital au XXIème siècle, Paris, Seuil, 2013

Paupérisation ou embourgeoisement ? Fortunes et infortunes françaises

Thomas Piketty est professeur à l’École d’économie de Paris et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Son ouvrage commence par la célèbre prophétie de Marx dans le Manifeste communiste de 1848 : « le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d’appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables ». Le système de production capitaliste reposant sur la misère des ouvriers, à terme, leur révolte est une nécessité historique, et avec elle, le renversement de tout l’ordre social.

Tout faux, Marx ? Oui, quant à la prophétie, nous le verrons plus loin ; mais son observation du monde qui l’entoure est juste. Piketty – et c’est là l’une de ses originalités – manie parfaitement l’outil statistique et compte en déciles et en centiles. En 1900, 10% de la population française (le décile supérieur) possédait 90% du capital (sous toutes ses formes : immobilier, industriel et financier) et 1% (le centile supérieur), à lui seul, 50% de celui-ci. Le fantasme des 200 familles, dans l’entre-deux guerres (par référence aux 200 membres de l’Assemblée générale de la Banque de France, non encore nationalisée), avait par conséquent quelques fondements. Pourquoi une telle inégalité ? À cause d’une loi que Piketty définit comme r > g, r étant le rendement du capital et g la croissance (growth en anglais). Depuis l’an 1000 (les données de Piketty remontent très loin) jusqu’à l’orée du XXème siècle, le capital, d’abord exclusivement terrien, puis financier, puis industriel, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, rapportait un revenu de l’ordre de 4 à 5% par an, alors que la croissance, c’est-à-dire le volume des richesses produites, est resté faible au moins jusqu’au XIXème. D’où un décalage entre une accumulation – continue sur des siècles – par les plus riches et un enrichissement très limité et très lent des autres.

Laïcisme et racisme, même combat ? Les deux racines de l’islamophobie

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 septembre 2013.

Commentaire/recension des livres de Pierre Tevanian, La haine de la religion, Paris, La Découverte, 2013, et Laurent Obertone, Utoya, Paris, Ring, 2013

Laïcisme et racisme, même combat ? Les deux racines de l’islamophobie

Il est des domaines où les radicalités – symétriques, analogues et paradoxalement convergentes – de droite et de gauche se rejoignent. La « question musulmane » est de ceux-là. Les guillemets ici s’imposent, car l’Islam n’est qu’un paravent, un alibi. En réalité, c’est la question « arabe » qui s’invite, la xénophobie tout à la fois se cachant et se légitimant dans une lutte – une croisade ? – contre l’« islamisation ».

Cette xénophobie peut prendre une forme authentiquement de gauche : la défense de la laïcité. C’est l’un des thèmes abordés par Pierre Tevanian. Celui-ci part d’un fait divers, le tollé suscité par la candidature d’une femme voilée, Ilham Moussaïd, sous les couleurs du NPA, Nouveau Parti Anticapitaliste, avatar de feu la Ligue Communiste Révolutionnaire : « l’affaire Ilham Moussaïd a été l’occasion pour l’ensemble de la classe politique de manifester ostensiblement son ignorance ou sa duplicité ». La secrétaire nationale du parti socialiste, Martine Aubry, fit savoir qu’elle « n’aurait pas accepté que sur les listes socialistes il puisse y avoir une femme voilée », parce que « c’est une annonce d’une religion qui doit rester dans le domaine privé ». Jean-Luc Mélenchon qualifia de « régression » la candidature d’Ilham Moussaïd, et nous expliqua que son foulard l’empêchait de « représenter tout le monde ». Mais, une fois de plus, ce furent les supplétifs indigènes qui portèrent les coups les plus violents, notamment Sihem Habchi, porte-parole de Ni putes ni soumises, qui dénonça une initiative qui « pervertit » les fameuses « lois de la République ».

Mourir pour la Syrie ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 août 2013. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Mourir pour la Syrie ?

Poutine aurait menacé de bombarder l’Arabie Saoudite au cas où les occidentaux mettaient à exécution leur plan de frappes aériennes contre les forces de Bachar el Assad, au motif que le régime hachémite soutient les tchétchènes.

Au-delà du terrible risque d’embrasement régional et peut-être mondial qu’entraînerait pareille décision, se pose l’éternelle question que pose toute guerre : pour quoi, au nom de quoi mourir ? « Mourir pour Dantzig ? Non ! », tempêtait en 1939 l’ex-socialiste, qui allait bientôt devenir fasciste, Marcel Déat. La question, en effet, se posait. En 1939, on ne savait rien de la future politique d’extermination d’Hitler. L’Allemagne nazie – vue de loin, car vue de près il y avait déjà eu la nuit de cristal – apparaissait comme un régime fasciste comme les autres, si ce n’est son désir d’expansion territoriale. On n’avait déjà pas voulu mourir pour l’Autriche, ni pour la Tchécoslovaquie, alors pour la Pologne !…

Même question en 1956, au moment de l’affaire de Suez. Les Russes – encore eux ! – menacent (avec l’accord tacite des Américains, qui voient d’un mauvais œil l’expédition franco-britannique) du feu nucléaire la France et la Grande-Bretagne si leurs troupes ne se pas sont retirées d’Egypte. Mourir pour le canal ?… Jusqu’à quel point une cause même juste (Nasser était un dictateur opportuniste qui ruina son pays) justifie-t-elle la mort à la fois de soldats et de civils ? Il n’y a pas de « bonne » guerre, de guerre « juste », de jihad ou de croisade. La guerre, c’est avant tout la mort, des innocents comme des coupables ; et aucune cause, aucune idéologie ne peut lui donner une raison d’être.

La droite à la croisée des chemins

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 août 2013. dans France, La une, Politique

La droite à la croisée des chemins

La guerre picrocholine de succession au trône que se sont livrée Fillon et Copé, et durant laquelle ils se sont mutuellement carbonisés, a ouvert un boulevard à la candidature de Nicolas Sarkozy (si toutefois les diverses affaires judiciaires où il se trouve impliqué ne brisent pas son élan) ; mais cette guéguerre a complètement occulté la redoutable question de la stratégie à l’égard de la xénophobie.

Celle-ci prend le visage de l’islamophobie et s’illustre tant par des faits divers (tirs contre des mosquées ou des boucheries Hallal) que par des sondages (78% de gens favorables à l’interdiction du voile islamique à l’université). Les médias de gauche (Médiapart) s’évertuent à tenter de sauver les apparences en démontrant – sans convaincre ! – que la question était mal posée… La réalité, dérangeante, n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une déferlante : le racisme anti-arabe sous-jacent s’empare de l’alibi de la laïcité pour s’exprimer de manière totalement décomplexée : la cible apparente, en effet, n’est pas une ethnie mais une religion, dont, en plus, les rapports conflictuels avec la modernité s’observent quotidiennement en Afrique (terroristes maliens, échec des « révolutions » arabes de 2011).

Face à cela, si la gauche peut se contenter d’afficher la posture vertueuse de l’antiracisme, la droite, elle, se trouve confrontée à un dilemme mortel, qu’on appelle en anglais « double bind » : ou bien elle condamne franchement l’islamophobie, mais alors elle laisse le champ libre au Front National (qui fait déjà jeu égal, en termes d’intentions de vote, avec l’UMP et le PS) ; ou bien elle fait sienne, sur un mode « soft », l’islamophobie et elle ouvre la voie, à terme, à une entente avec le FN. La constitution d’un pôle droitier (droite/extrême droite) face à une « troisième force » reconstituée, façon IVème république (centre, PS), serait sans doute la meilleure chance de Hollande pour 2017.

La banalité du mal sous le IIIème Reich : Suivisme ou Schadenfreude ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 août 2013. dans La une, Histoire, Littérature

La banalité du mal sous le IIIème Reich : Suivisme ou Schadenfreude ?

Recension/commentaire de :

Soldats, combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands (Soldaten, Protokolle vom Kämpfen, Töten und Sterben, Fischer Verlag, Frankfurt am Main, 2011), Sönke Neitzel et Harald Welzer, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Gallimard, mai 2013, 640 pages, 28,90 €

 

Ce livre est tout à fait extraordinaire en ceci qu’il livre des conversations entre prisonniers de guerre, enregistrées à leur insu, pendant leur détention en Angleterre : pas de justification, pas de travestissement – en guise de plaidoyer pro domo – de ce qui fut leur guerre et des sentiments qu’ils ressentirent à l’époque ; juste la vérité, leur vérité.

Le problème de toute guerre et, en particulier de cette guerre-là, est, en effet, celui du mal, du mal infligé en toute tranquillité, en toute bonne conscience, sans trouble, sans remords apparents. Les meurtriers se sont-ils contentés de suivre, d’obéir aux ordres, ou bien ont-ils pris du plaisir à tuer ? Ont-ils éprouvé cette joie maligne, cette Schadenfreude, habituellement traduite par sadisme, terme, qui, dans son abstraction, rend difficilement l’horreur du mot allemand : la joie (Freude) causée par le dommage (Schaden) à autrui.

[BestOf] Politique France : La rue peut-elle défaire la loi ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 juillet 2013. dans France, La une, Politique, Actualité

[BestOf] Politique France : La rue peut-elle défaire la loi ?

Le débat autour du mariage pour tous est en train de devenir institutionnel. Les organisateurs des « manifs pour tous » affirment continuer le combat même après le vote définitif de la loi. Et d’invoquer les précédents historiques de projets de loi (1984, fusion des enseignements public et privé en un service public unifié ; 1986, loi Devaquet sur l’orientation universitaire), voire de lois déjà promulguées (1994, le contrat d’insertion professionnelle de Balladur ; 2006, le contrat première embauche de Villepin) retirés ou abrogés. En 2003, sur un tout autre sujet, une énième réforme des retraites, le quotidien Lutte Ouvrière publiait un article au titre révélateur : « le droit de la rue de faire la loi ». Argumentation très simple : la démocratie représentative n’est pas véritablement démocratique « elle (la rue) doit et peut faire la loi, sans avoir à subir la loi d’une minorité de politiciens, élus il y un an et pour quatre ans encore ».

Ainsi donc une loi proposée par un gouvernement légitime à un parlement légitime ne serait malgré tout pas légitime parce que la rue la rejette. La notion même de représentation deviendrait donc attentatoire à la souveraineté populaire, la rue étant elle-même la figure métonymique du peuple : pars pro toto. Sophisme évidemment fallacieux, si ce n’est factieux. Les étudiants – minoritaires – qui bloquaient par la force les universités, en 1994 et 2006 – sous prétexte que des « AG », auxquelles participaient seulement les plus motivés, en avaient décidé ainsi – parlaient indûment au nom d’une majorité qu’ils empêchaient de travailler. Les antis mariage pour tous expriment, à coup sûr, un sentiment partagé par beaucoup ; mais ils ne possèdent en eux-mêmes aucune légitimité. La partie ne peut décider pour le tout qu’en vertu d’un mandat. La rue est – par principe – illégitime.

A erreur, erreur et demi ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 juillet 2013. dans France, La une, Politique

La gauche n’a plus le droit à l’erreur, Michel Rocard, Pierre Larrouturou, Paris, Flammarion, 2013

A erreur, erreur et demi ?

On ne présente pas Michel Rocard ; Pierre Larrouturou, quant à lui, est ingénieur agronome et membre du bureau national du PS.

Il y a deux parties bien distinctes dans ce livre. La première – de loin la plus valable – est une analyse de la crise actuelle. Elle commence par une séquence de politique-fiction : nous sommes en 2017 et la troisième guerre mondiale vient d’être déclarée. La Chine a envahi Taiwan, et les Etats-Unis ont riposté. Commentaire du Soir de Bruxelles : « début 2012, au moment où la bulle immobilière explosait en Chine et provoquait une forte augmentation du chômage, le gouvernement avait publiquement annoncé qu’il allait doubler son budget militaire ». Morale de cette fiction : de même que la crise de 1929 a débouché, dix plus tard, sur un conflit armé qui a sorti le monde du marasme économique ; de même la dépression que nous connaissons aujourd’hui, qui a débuté en 2008, et qui proportionnellement est beaucoup plus grave et plus profonde que la précédente, pourrait aboutir au même résultat funeste si rien n’est fait.

Le diagnostic du docteur Rocard, en vérité, est sombre : nous ne sortons pas de la crise, nous venons à peine d’y rentrer. La déflation qui déferle sur l’Europe et qui se voit dramatiquement aggravée par les politiques de restrictions budgétaires suivies par tous les gouvernements, quelle que soit leur couleur politique, cette déflation va s’étendre au reste du monde : « si nous ne changeons pas très vite de politiques, l’Europe risque d’être bientôt déstabilisée par ce qui se prépare chez nos deux grands partenaires : les Etats-Unis et la Chine ».

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