Articles taggés avec: Jean-François Vincent

Otez de mon ouïe ce mot que je ne saurais entendre

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 juin 2013. dans La une, Société

Sans distinction de race ?, Magali Bessone, Editions Vrin, 2013

Otez de mon ouïe ce mot que je ne saurais entendre

Magali Bessone est maître de conférences en philosophie politique à l’université de Rennes 1 ; son livre, publié dans une très prestigieuse collection « Philosophie concrète » de la non moins prestigieuse librairie philosophique J. Vrin, n’est en rien un pamphlet extrême droitisant, juste une mise au point un brin provocatrice pour stimuler la réflexion.

Le titre reprend l’article 1 du préambule de la constitution de 1946, intégré dans celui de l’actuelle constitution : « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés ». D’emblée, Bessone pose le problème, celui de « l’impossibilité de dire le problème racial » : « en raison de l’opprobre attaché à la notion de race, il est difficile au chercheur de nommer les groupes minoritaires ou discriminés racialement, pour en mesurer et évaluer l’étendue de l’oppression raciale. Celui qui s’y risque est immédiatement suspect de vouloir “réhabiliter la race”, de promouvoir le “retour de la race” censée avoir disparu avec Vichy et les mouvements de décolonisation des années soixante ».

Il convient donc de distinguer racisme et racialisme. Le premier postule une inégalité entre les races, le second postule uniquement l’existence de ces dernières, comme le fait – dans un but totalement antiraciste – la constitution de 1946. Le racialisme a été assimilé au racisme, à partir du moment où la biologie a démontré l’inexistence scientifique des races. Bessone le rappelle bien : le phénotype, l’apparence physique, se distingue radicalement du génotype, c’est-à-dire le patrimoine génétique d’un individu. « Nos races occidentales, écrit Bessone, sont des constructions sociales que nous créons dans des transactions qui définissent la vie sociale et qui ont des effets de boucle sur les individus ainsi classés (…) L’idée de race implique d’une part une “étiquette” visible et d’autre part un ensemble de relations socio-historiques ».

In memoriam Pierre Mauroy

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 juin 2013. dans France, La une, Politique, Actualité

In memoriam Pierre Mauroy

Le gros Quinquin nous a quittés… Ancien de la SFIO dont il apporta les restes sur les fonts baptismaux du PS, au congrès d’Epinay, pour former le courant B – mais à l’opposé du mollétisme – il garda toujours un sens non marxiste des réalités qui lui fit combattre, avec Jacques Delors, lors de l’année cruciale que fut 1983, les fameux « visiteurs du soir » (dont faisait partie Bérégovoy, le futur parangon de la rigueur des années 90), lesquels conseillaient à Mitterrand l’autarcie et la sortie du SME (serpent monétaire européen, ancêtre de l’euro). C’est ce même réalisme qui le fit s’allier à Michel Rocard contre Mitterrand et le CERES marxisant de Chevènement lors du trop célèbre congrès de Metz, en 1979.

De quoi le « Printemps » Français est-il le nom ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 08 juin 2013. dans France, La une, Politique, Actualité

De quoi le « Printemps » Français est-il le nom ?

Dans son « manifeste », le site du Printemps Français proclame : « le Printemps Français est né ce soir du 24 mars sur les Champs-Elysées au milieu des chants et des lacrymogènes ». Derrière ce sigle, on trouve des anciens du GUD (Groupe Union Défense qui terrorisait la fac d’Assas dans les années 70) ou des membres du Bloc Identitaire, organisation d’extrême-droite protectrice des Français « de souche », mais aussi et surtout une femme, Béatrice Bourges, proche des catholiques traditionnalistes et qui s’est séparée de la très médiatique Frigide Barjot et de son mouvement, la « Manif pour tous », jugé trop mou.

Béatrice Bourges, l’égérie du Printemps Français, avait déjà commis un livre, en 2008, L’homoparentalité en question, à une époque où Sarkozy envisageait la création d’un « contrat d’union civile », ersatz de mariage pour les homosexuels. Dans ce livre, rien d’outrancier, rien d’extrémiste : juste un questionnement sur le besoin de connaître ses origines, besoin légitime, au nom duquel cependant Bourges condamne non seulement l’adoption par des couples homosexuels, mais aussi l’adoption par des femmes célibataires, et encore la PMA avec donneur anonyme de sperme… Surtout elle invoque – sottovoce – LE principal argument des anti-mariage : la nature, « l’enfant a besoin de savoir qu’il est issu d’un homme, son père, qui a aimé une femme, sa mère, et s’est uni à elle ».

Dominique Venner ou les ambiguïtés du néo-paganisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 mai 2013. dans France, La une, Politique, Actualité

Dominique Venner ou les ambiguïtés du néo-paganisme

Ambigu, ce Dominique Venner, défenseur acharné de l’Algérie française, admirateur des corps francs allemands des années 20 (cf. son ouvrage sur le sujet, Baltikum) et de leurs apologètes, Ernst Jünger ou Ernst Von Salomon – qu’il lisait dans le texte – directeur de la Nouvelle Revue d’Histoire, revue partiale, voire extrémiste, mais bien documentée et publiant des articles parfois fort intéressants… Mort pour le mariage strictement hétérosexuel ? S’inscrirait-t-il dans la lignée des suicidés pour une cause ? A côté d’un Jan Palach s’immolant par le feu, en 1969, pour protester contre l’invasion de son pays par l’armée soviétique, l’année précédente ; ou d’un Mishima, faisant seppuku en 1970, après l’échec de son coup d’état visant à restaurer les pouvoirs de l’empereur ?

Venner était certes homophobe ; mais les haines qui l’habitaient étaient diverses et variées : dans son dernier message, publié sur son blog le jour même de son suicide, il cite un prétendu blogueur musulman, clamant que « dans quinze ans, les islamistes seront au pouvoir, et ils supprimeront cette loi (la loi Taubira) ». Vieux fantasme de l’invasion des immigrés, telle que colportée par son ami, Jean Raspail, notamment dans son roman – très apprécié par Venner – Le camp des saints… Il est cependant une aversion de Dominique Venner dont on parle peu et qui – peut-être – explique largement son geste : Venner était anti-chrétien.

Dans son blog, le 3 avril 2012, il évoque cette « curieuse religion instaurée non sans mal ni conflits cruels par les disciples et successeurs du divin Christos ». Pour lui, le triomphe du Christianisme relève d’une magouille politique fomentée par les empereurs romains. Dans un édito de la NRH en date du 30 octobre 2012, il écrit : « c’est parce que “Rome n’était plus dans Rome” depuis longtemps, que les empereurs, à la suite de Constantin et Théodose (et malgré l’opposition de Julien (1)) décidèrent, pour des raisons hautement politiques, d’adopter cette religion (…) En trois gros siècles, la petite secte juive des origines était devenue une institution sacerdotale frottée de philosophie grecque, que saint Paul avait ouverte aux non circoncis ».

Le troisième Reich : un état de non droit

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 mai 2013. dans La une, Histoire

Le troisième Reich : un état de non droit

Un aspect de la période nazie n’a fait, jusqu’à présent, l’objet que de peu d’études, du moins en français : le droit. Quels fondements juridiques Hitler et ses partisans donnaient-ils au pouvoir politique ? Les juristes allemands contemporains parlent d’un « Unrechtsstaat », d’un état de non-droit. Non-droit, au sens d’absence de règne du droit, avec les garanties qu’il procure à l’individu – ce que les anglo-saxons nomment « rule of law » – ne signifie pas anomie. Il y avait une logique de l’état hitlérien. C’est cette logique je me propose d’étudier ici.

Trois mots concentrent l’essence même de la société nazie : Führung, Gefolgschaft et Treue. Ce sont des concepts qu’Hitler n’a pas inventés. Ils appartiennent aux sociologues et historiens allemands du XIXème siècle. Hitler les a simplement érigés en principes ayant force de loi. Et tout d’abord la Führung. Il s’agit de l’aptitude à donner un élan, une impulsion, de la capacité d’entraînement qui permet à un leader de s’imposer naturellement. Max Weber, dans son ouvrage majeur, Wirtschaft und Gesellschaft, lie Herrschaft (domination) et Führung. Pour lui, le véritable chef, l’authentique Führer, est celui qui a le charisme d’entraîner les autres par sa seule personnalité. Un éminent juriste de l’époque nazie, Heinrich Triepel, dans un livre intitulé Hegemonie, paru en 1938, parle d’un « angeborener Führer », d’un chef « né ». Son magistère porte donc le nom – intraduisible – de Führertum, que l’on pourrait rendre par principat, en souvenir de l’antiquité romaine : le premier empereur ou princeps, Auguste, ne s’élevant au-dessus des consuls qu’en vertu de son auctoritas, son autorité.

La rue peut-elle défaire la loi ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 avril 2013. dans France, La une, Politique, Actualité

La rue peut-elle défaire la loi ?

Le débat autour du mariage pour tous est en train de devenir institutionnel. Les organisateurs des « manifs pour tous » affirment continuer le combat même après le vote définitif de la loi. Et d’invoquer les précédents historiques de projets de loi (1984, fusion des enseignements public et privé en un service public unifié ; 1986, loi Devaquet sur l’orientation universitaire), voire de lois déjà promulguées (1994, le contrat d’insertion professionnelle de Balladur ; 2006, le contrat première embauche de Villepin) retirés ou abrogés. En 2003, sur un tout autre sujet, une énième réforme des retraites, le quotidien Lutte Ouvrière publiait un article au titre révélateur : « le droit de la rue de faire la loi ». Argumentation très simple : la démocratie représentative n’est pas véritablement démocratique « elle (la rue) doit et peut faire la loi, sans avoir à subir la loi d’une minorité de politiciens, élus il y un an et pour quatre ans encore ».

Ainsi donc une loi proposée par un gouvernement légitime à un parlement légitime ne serait malgré tout pas légitime parce que la rue la rejette. La notion même de représentation deviendrait donc attentatoire à la souveraineté populaire, la rue étant elle-même la figure métonymique du peuple : pars pro toto. Sophisme évidemment fallacieux, si ce n’est factieux. Les étudiants – minoritaires – qui bloquaient par la force les universités, en 1994 et 2006 – sous prétexte que des « AG », auxquelles participaient seulement les plus motivés, en avaient décidé ainsi – parlaient indûment au nom d’une majorité qu’ils empêchaient de travailler. Les antis mariage pour tous expriment, à coup sûr, un sentiment partagé par beaucoup ; mais ils ne possèdent en eux-mêmes aucune légitimité. La partie ne peut décider pour le tout qu’en vertu d’un mandat. La rue est – par principe – illégitime.

Moïse et l’idée de peuple

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2013. dans Philosophie, La une, Littérature

Bruno Karsenti, Editions du Cerf Collection Passages, octobre 2012, 240 pages, 23 €

Moïse et l’idée de peuple

Le peuple juif, une notion politique ?

Jean-François Vincent

 

Disons-le d’emblée : pour ceux qui ont lu le livre de Freud, Der Mann Moses und die monotheistische Religion, que ce soit dans la magnifique langue du texte original ou dans l’excellente traduction des PUF, le livre de Karsenti ne présente qu’un faible intérêt. Il s’agit, dans l’ensemble, d’un simple résumé. Et comme toujours dans ces cas-là, l’original vaut mieux que la copie… Alors pourquoi une recension ? Parce qu’il y a une idée qui ne figure pas dans l’ouvrage de Freud, et dont la « valeur ajoutée » conceptuelle mérite quand même examen et discussion.

Cette idée est la suivante : la constitution politique des hébreux en un peuple s’est faite par le don de la Loi. En Egypte, les futurs juifs n’étaient qu’une peuplade d’immigrés polythéistes. Ils n’avaient aucunement conscience d’être un peuple. Reprenant les catégories de Rousseau, dans le Contrat Social, Karsenti voit dans Moïse la figure de ce que Rousseau nomme le « grand législateur », c’est-à-dire l’initiateur du corps social, de ce qui va devenir des citoyens s’assemblant pour former une nation. « Le législateur, écrit Karsenti, serait moins le gardien de la loi que le gardien d’un inconscient dont la loi se soutient – de l’inconscient opératoire dans l’idée de loi. Il permet au peuple de n’exprimer ce qu’il est que dans ce qu’il fait ».

Le législateur serait donc celui qui « prépare » psychologiquement les sujets d’un roi ou, en l’occurrence, les esclaves de Pharaon, à l’émancipation « citoyenne » aliénant de leur propre gré leurs droits naturels au profit d’un projet politique.

La droite entre chauvinisme et pacifisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 janvier 2013. dans France, La une, Politique

A propos du livre d’Henri Guillemin, Nationalistes et nationaux, la droite française de 1870 à 1940, Editions d’Utovie, Bats, 2012

La droite entre chauvinisme et pacifisme

On ne présente plus Henri Guillemin, robespierriste mystique, catholique révolutionnaire, pourfendeur de Napoléon, normalien agrégé, d’abord professeur à l’université de Bordeaux puis diplomate. Les éditions d’Utovie rééditent ses œuvres complètes, bonne occasion de le relire.

Dans le livre que j’ai choisi de commenter, Guillemin analyse la droite sous la IIIème république. Sa plume est acerbe : l’écrivain est de parti pris et il ne s’en cache pas. Un exemple parmi tant d’autres : fustigeant les gouvernements « républicains » de la fin du XIXème, il écrit : « on est politiquement au Centre “gauche” chez ces habiles, pour faire illusion, et l’on se réclame, avec vigueur, de la République, mais socialement, on reste à droite. Le Centre droit sera la face visible de l’Argent ; le Centre gauche sa face cachée ».

Théologie du démon

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 janvier 2013. dans Philosophie, La une, Religions

Théologie du démon

A propos du livre d’Ishay Rosen-Zvi, Demonic desires, Yetzer hara and the problem of evil in late antiquity, university of Pennsylvania press, 2011

 

L’existence du mal, à la fois physique et moral, a toujours posé un problème de théodicée : comment ce mal est-il compatible avec la notion d’un Dieu juste (diké = justice) ? Comment même expliquer l’apparition d’un mal dans une Création que Dieu Lui-même qualifie de « bonne » (cf. Gen 1,31 « et voilà, c’était très bon ») ?

(Best of 2012) PHILOSOPHIE PSYCHOLOGIE: L'invention du bonheur

Ecrit par Jean-François Vincent le 22 décembre 2012. dans Psychologie, La une, Société

(Best of 2012) PHILOSOPHIE PSYCHOLOGIE: L'invention du bonheur

 

Le bonheur n’a pas toujours existé. Je ne parle pas du sentiment lui-même, lequel a pu être empiriquement ressenti n’importe où et à n’importe quelle époque ; non je vise cette rage compulsive de nos contemporains à se trouver « épanouis », « bien dans leur peau », comblés de toutes les manières possibles ; je pense à cet acharnement à pourchasser – tel Javert Jean Valjean ! – frustrations, incomplétude, bref toutes les formes d’inassouvissement qui viendraient flétrir ce cher petit moi qui nous habite.

 

Ce bonheur-là est d’apparition récente, deux siècles tout au plus. Le terme grec, imparfaitement traduit par « heureux », eudaimonios, désigne littéralement le fait d’être possédé par un agathos daimon, un bon génie. La plupart des philosophes, Platon et Aristote, en particulier, incluront sous ce terme, par extension, la pratique des vertus en vue du souverain bien. Même les épicuriens d’alors (rien à voir avec Onfray !) définissent l’eudaimonie comme une ataraxia, une absence de trouble de l’âme, une parfaite tranquillité.

<<  23 24 25 26 27 [2829 30 31 32  >>